‹ Études pratiques de composition française; sujets préparés et commentés pour servir de complément aux Principes de composition et de style et Conseils sur l'art d'écrireChapitre 16 sur 94 · LE DÉNOMBREMENT · texte numérisé non relu

LE DÉNOMBREMENT

On se mettait en route à l'heure où le jour naît.

Le bagage marchait le premier, puis venait

Le gros des nations, foule au hasard semée,

Qui faisait à peu près la moitié de l'armée.

Dire leurs noms, leurs cris, leurs chants, leurs pas, leur bruit,

Serait vouloir compter les souffles de la nuit.

Les peuples n'ont pas tous les mêmes mœurs; les Scythes,

•Qui font à l'Occident de sanglantes visiles.

Vont tout nus; le Macron, qui du Scythe est rival,

A pour casque une peau de tête de cheval

Dont il a sur le front les deux oreilles droites;

Ceux de Paphlagonie ont des bottes étroites

De peau tigrée, avec des clous sous les talons,

Et leurs arcs sont très courts et leurs dards sont très onrs;

Les Daces, dont les rois ont pour palais un bouge,

Ont la moitié du corps peinte en blanc, l'autre en rouge

Le Sogde emmène en guerre un singe, Béhémos,

Devant lequel l'augure inquiet dit des mots

Ténébreux, et pareils aux couleuvres sinistres;

On voit passer parmi les tambours et les cistres

Les deux sortes de fils du vieil Éthiopus,

Ceux-ci les cheveux plats, ceux-là les fronts crépus;

Les Bars au turban vert viennent des deux Chaldées;

Le? piques des guerriers de Thrace ont dix coudées j

Ces peuples ont chez eux un oracle de Mars;

Comment énumcrer les Sospires camards,

Les Lygiens, pour bain cherchant les immondices.

Les Saces, les Micois, les Parthes, les Dadyces,

Ceux de la mer Persique au front ceint de varechs,

Et ceux d'Assur armés presque comme les Grecs,

Arthée et Sydamnès, rois du pays des fièvres,

Et les noirs Caspiens, vêtus de peaux de chèvres.

Et dont les javelots sont brûlés par le bout!

Comme dans la chaudière une eau se gonfle et bout.

Cette troupe s"entlait en avançant, de sorte

Qu'on eût dit qu'elle avait l'Afrique pour escorte,

Et l'Asie, et tout l'àpre et féroce Orient.

C'étaient les Nims, qui vont à la guerre en criant,

Les Sardes, conquérants de Sardaigne et de Corse,

Les Mosques tatoués sous leur bonnet d'écorce,

Les Gèles, et hideux, pressant leurs rangs épais,

Les Baclriens, conduits par le mage Hyslapès.

Les Tybarènes, fils des races disparues,

Avaient des boucliers couverts de peaux de grues;

Les Lybs, nègres des bois, marchaient au son des cors

Leur habit était ceint par le milieu du corps,

Et chacun de ces noirs, outre les cimeterres.

Avait deux épieux, bons à la chasse aux panthères;

Ils habitaient jadis sur le fleuve Strymon.

Les Abrodes avaient l'air fauve du démon,

Et l'arc de bois de palme et la hache de pierre;

Les Gandars se teignaient de safran la paupière;

Les Syriens portaient des cuirasses de bois;

On entendait au loin la flûte et le hautbois

Des montagnards d'Abysse et le cri des Numides

Amenant, du pays où sont les pyramides,

Des chevaux près desquels l'éclair est paresseux;

Ceux de Lydie étaient coifl'és de cuivre, et ceux

D'Hyrcanie acceptaient pour chef de leur colonne

Megapane, qui fut prince de Babylone;

Puis s'avançaient les blonds Miliens, studieux

De ne point offenser les démons ni les dieux;

Puis ceux d'Ophir, enfants des mers mystérieuses;

Puis ceux du fleuve Phta qu'ombragent les yeuses.

Cours d'eau qui, hors des monts où l'a-phodèle croît,

Sort par un défilé long et sinistre, étroit

Au point qu'il n'y pourrait passer une charrette;

Puis les Gours, nés dans l'ombre où l'univers s'arrête.

Les satrapes du Gange avaient des brodequins

Jusqu'à mi-jambe, ainsi que les chefs africains;

Leur prince était Arlhane, homme de renommée,

Fils d'Arlha, que le roi Cambyse avait aimée

Au point de lui bâtir un temple en jade vert.

Puis venait un essaim de coureurs du désert,

N AU HATIONS. l'j

Les Sagasles, ayant pour litiilc «irinu une corde.

La li'gion marchait à côté de la horde,

L'Iiomrne nu couchîvail l'hoininc cuirassé d'or;

Une caplive en deuil, la sil»\llt.' d'Endor,

S'indignait, murnuiraul df lu.Ljubres syllabes.

Les chevaux ayant peur des chameaux, les Arabes

Se tenaient à distance et venaient les derniers;

Après eux cheminaient, em-ombrés des paniers

Où brillait le butin rap|)orlè dc's ravages,

Cent chars d'osier Iraiués par îles ânes sauvages.

L'attroupement, formé de celte faoon-là

Par tous ceux (|ue la Perse en ses rangs appela,

Épais comme une neige au souffle de la bise.

Commandé jiar vingt chefs monstrueux. Mcgabise,

ilermamylhre, Masangc, Acrise, Arlaphcrnas,

Et poussé par les rois aux grands assassinats,

Cet énorme tumulte humain, semblable aux rêves,

Cet amas bigarré d'archers, de porte-gldves,

VA de cavaliers droits sur les lourds étriers,

Dt'tllait, et ce tas de marcheurs meurtriers

Passait pendant sept jours et sept nuits dans les plaines,

Troupeau di; comballanls aux farouches haleines,

Vaste et terrilde, noir comme le Phlégélon,

Et qu'on faisait marcher à grands coups de bâton.

Et ce nuage était de deux millions d'hommes.

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