‹ Études pratiques de composition française; sujets préparés et commentés pour servir de complément aux Principes de composition et de style et Conseils sur l'art d'écrireChapitre 17 sur 94 · LA GARDE · texte numérisé non relu

LA GARDE

Ninive, Sybaris, Chypre, et les cinq Sodomes

Ayant fourni beaufOU|» de ces soldats, la loi

Ne les admettait point dans la garde du roi.

L'armée est une foule; elle chante, elle hue;

Mais la garde, jamais mêlée à la cohue,

Muette, comme on est muet près des autels.

Marchait seule. Et d'abord venaient les Immortels,

Semblables aux lions secouant leurs crinières;

Hien n'était comparable au frisson des bannières

Ouvrant et refermant leurs plis pleins de dragons;

Tout le sérail du roi suivait dans des fourgons;

Puis marchaient, plus pressés que l'herbe des collineSi

Les eunuques, armés de longues javelines;

Puis les bourreaux, masqués, traînant les appareils

De torture et d'angoisse, à des grilles pareils,

El la cuve où l'on fait bouillir l'huile et le nitre.

Le Perse a la tiare et le M .de a la mitre ;

Les dix mille. Persans, Mèdcs, tous couronnés,

S'avançaient, fiers ainsi que des frères aînés,

t6 COMPOSITIONS FRANÇAISES.

Et ces soldats milrés étaient sous la conduite D'Alphès, qui savait tous les chemins, hors la fuite; Et devant eux couraient, libres et sans liens, Ces grands chevaux sacrés qu'on nomme nyséens; Puis, commandés chacun par un roi satellite. Venaient trente escadrons de cavaliers d'élite, Tous la pique baissée à cause du roi, tous Vêtus d'or sous des peaux de zèbres ou de loups; •Ces hommes étaient beaux comme l'aube sereine; Puis des prêtres portaient le pétrin où la reine Faisait cuire le pain sans orge et sans levain; Huit chevaux blancs liraient le chariot divin De Jupiter, devant lequel le clairon sonne Et dont le cocher marche à pied, vu que personne N'a le droit de monter au char de Jupiter. Les constellations qu'au fond du sombre éther On entrevoit ainsi qu'en un bois les dryades, Tous ces profonds flambeaux du ciel, ces myriades De clartés, Arcturus, Céphée et l'Alcyon De la mer étoiléc et noire, Procyon, Pollux qui vient vers nous. Castor qui s'en éloigne, Cet amas de soleils qui pour les dieux témoigne. N'a pas plus de splendeur et de fourmillement Que cette armée en marche autour du roi dormant. Car le roi sommeillait sur son char formidable.

2. Le personnage de Xerxès fait Funité de la narration : c'est lui qui doit dominer tout le récit, et les diverses parties doivent mettre en lumière les divers aspects du ■caractère de ce despote d'Asie. Le premier paragraphe nous peint sa puissance : à l'agitation de ces millions d'hommes qui marchent sur son ordre, s'oppose l'indolence ennuyée du maitre, à qui l'exercice de sa puissance absolue ne demande même pas un eiTort, même pas un peu de vigilance :

Car le roi sommeillait sur son char formidable.

Dans le dernier paragraphe éclateront l'orgueil et l'ignorance à la fois de Xerxès. Mais c'est dans ce second paragraphe que se développe le plus curieusement l'àme

du roi oriental. L'idée de la mort est présente à cette âme sensuelle, cruelle, capricieuse, blasée sur tous les plaisirs du pouvoir et sur toutes les voluptés des sens : faible, incapable de raison et de volonté, abandonnée à toutes les impressions passagères, elle est aussi prompte aux larmes qu'à la colère ou à l'orgueil, Xerxès est superstitieux; il est dévot; il voit dans l'univers et dans toutes les formes passagères de la vie, se poursuivre la lutte implacable d'Ahura-Mazda, « l'esprit sage », et d'Angro-Maïnyous, « le destructeur ».

« Les contrastes violents que la nature offre à l'homme sur le plateau de Tlran ont peut-être contribué à lui suggérer cette conception. Nulle part il n'y a une opposition aussi tranchée entre la chaleur du jour et le froid de la nuit, entre le sol aride et la prairie verdoyante, entre la brillante parure des plaines que fécondent les canaux d'irrigation, et la stérilité absolue des déserts sans eau. Nulle pari la vie et la mort ne se touchent d'aussi prés, sans nuances intermédiaires, sans transition *. »

Ahura-Mazda finira par triompher : Xerxès le sait, mais en attendant combien de générations humaines seront dévorées par Angro-Mainyous?

Relisez encore, dans la Légende des siècles^ la curieuse pièce de Zim Zizimi. Ce grand sultan s'ennuie : et les dix sphinx qui soutiennent son trône, « la coupe étincelante embaumée et fleurie », qu'il tient à la main, le flambeau d'or qui l'éclairé, tous lui parlent de la mort et des mailres du monde qui ne sont plus rien aujourd'hui! Qu'est-ce à dire, sinon que dans l'àme lasse et vide du despote, au fond de sa pensée, s'est levée l'image obsédante de la mort que toute sa puissance ne peut reculer d'une minute?

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