V. — Les pauvres gens
Sur le bord de la mer, vivaient un pêcheur et sa femme, qui élevaient péniblement cinq enfants. Une pauvre veuve, qui était leur voisine, mourut : ils recueillirent les deux orphelins qu'elle laissait.
Voilà, très simplement et très sèchement indiqué, le thème d'une des plus belles pièces de la Légende des siècles : les Pauvres gens. Ces deux petites phrases contiennent tout ce qu'il y a à' idées dans le morceau : le reste est image, sensation, vision. J'ai énoncé le fait matériel, brut, intégral : le poète l'a vu. il a assisté en imagination au développement successif de toutes ses parties, il a subi à chaque moment l'impression, l'émotion de la réalité sensible représentée en lui. Essayons de suivre l'opération de son esprit : il n'appartient qu'à lui de peindre si fortement; mais tout le monde peut, en dirigeant bien sa pensée, évoquer aussi l'image plus ou moins arrêtée et vive des mêmes objets.
D'abord le fait est arrivé un certain jour, à une certaine heure. Le premier mot localise l'événement dans le temps :
Il est nuit....
Et mille détails dans la suite, tout le temps du récit, donneront l'idée d'une chose particulière, qui s'est produite, à un moment précis de la durée, à la suite et à côté de certaines circonstances précises. L homme sera en mer; ce sera en VatLendant^ en allant au-devant de lui, que la femme trouvera la veuve morte et recueillera les orphelins : la mer sera mauvaise, il y aura tempête. Voilà toute sorte de circonstances antécédentes et concomitantes qui encadre-
ront le fait brut, le distingueront, de tous les analogues, et pour ainsi dire l'individualiseront.
Il faut localiser maintenant le fait dans l'espace. L'on pouvait dire ici sur quel bord de mer habite le pêcheur, décrire le paysage et la scène. Mais cette description précédant le récit et purement pittoresque serait froide et ne parlerait pas à l'âme : le poète, pour éviter aussi d'avoir à se répéter, la renvoie à plus tard; il la répandra dans son récit, la mêlera aux misères de la vie humaine : elle se doublera ainsi d'un intérêt moral, et la mer qu'il évoquera devant nos yeux sera une mer effrayante, tragique, dont
La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme,
à laquelle on ne peut penser sans un serrement de cœur. La première et plus nécessaire impression dont notre esprit doit être pénétré, c'est celle de la pauvreté de ces gens qui vont ajoutera leur fardeau déjà si lourd, et dont la charité prendra de là un caractère héroïque. Cette impression résultera de la peinture de leur intérieur : en quelques vers, à grands traits, le poète nous esquisse cette cabane de pêcheur. Rien n'y manque de ce qui est caractéristique et accroche l'œil à première vue : ce sont les trois ou quatre lambeaux de sensations qu'on emporterait d'une visite dans un de ces intérieurs, au bord de la mer.
Des filets de pêcheurs sont attachés au mur.
Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle
Aux planches d'un bahut vaguement étincelle.
On distingue un graud lit aux longs rideaux tombants.
Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs,
Et cinq petits enfants, nid d'àmes, y sommeille \t.
La haute cheminée où quelques flammes veillent
Rougit le plafond sombre, — et le front sur le lit
Une femme à genoux prie, et songe, et pâlit.
C'est la mère. Elle est seule.
t2 COMPOSITIONS FRANÇAISES.
Les deux derniers vers, rapidement, peuplent l'obscure cabane, et la silhouette que le poète esquisse, la qualité du personnage (c'est la mère), sa situation [elle est seule), nous lancent en plein drame.
Maintenant l'on peut évoquer devant nous l'aspect de la mer : c'est que, maintenant, les données du sujet étant connues, la mer est un personnage nécessaire à l'action : c'est l'ennemi ou, si j'ose dire, le traître, qui s'oppose au salut des orphelins; car c'est son avarice, sa perfidie, qui font la misère des bonnes gens, et soulèvent leur égoïsme «outre leur charité. C'est elle qui les fait pauvres. Il faut donc sans tarder l'introduire.
Et dehors, blanc d'écume.
Au ciel, aux vents, au roc, à la nuit, à la brume, Le sinistre océan jette son noir sanglot.
Suivent de longs couplets, tantôt méditation émue du poète, et tantôt rêverie angoisseuse de la femme du pêcheur, se confondant souvent, si bien que la pensée du poète prolonge seulement et achève les sensations douloureuses de la femme. Mais, pensée du poète et sensations •de la femme, tout est concret et sensible. La dure vie de pêcheur, avec ses fatigues, ses périls, sa pauvreté rigoureuse, rien de tout cela n'est conçu abstraitement, séparé des circonstances et des apparences qui constituent les faits particuliers et réels. Ces idées sont traduites par des équivalents, par une suite d'images, de représentations et de visions sensibles, qui obsèdent tour à tour notre cerveau, comme elles ont pu obséder celui du poète et de son personnage.
Voici la vie du pêcheur :
Il part le soir Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir. Il gouverue à lui seul sa barque à quatre voiles.
Il cherche :
Dans les brisants, parmi les lames en démence, L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense, Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant, Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent.
Le péril, c'est la mer folle, qui roule et tord d'énormes vagues,
Et fait râler d'horreur les agrès elTaré-s.
C'est le vent hagard qui souffle dans son clairon ou qui ... Rugit comme un soufflet de forge.
Et quelle est la défense de l'homme?
Il n'a qu'un bout de planche avec un bout de toile.
La pauvreté, elle se traduit en deux visions :
Les petits vont pieds nus l'hiver comme l'été. Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge.
Mais le retour, le retour joyeux, où tout s'oublie, c'est un détail familier, une sensation de lumière qui souvent a accroché l'œil et se réveille fatalement, tant elle est fortement associée à l'idée du retour, de la femme, des enfants, de ces chers êtres que l'homme embrasse avec tant de joie, à celle aussi du repos, du souper à l'aise, au coin du bon feu : cette sensation qui s'évoque, l'objet qui représente le retour, c'est
Le vieil anneau de fer du quai plein de soleil.
Jeannie a pris sa lanterne et sa cape. Elle va voir
... S'il revient, si la mer est meilleure. S'il fait jour, si la flamme est au mât dû signal.
Elle passe devant la masure de la morte; elle voit les orphelins endormis, elle les emporte. Ici encore c'est une série d'images qui se déroulent : la masure décrépite, la rigidité du cadavre, le sommeil confiant des orphelins, et toujours la grande voix de la mer, la rage du vent, et la pluie qui tombe en déluge.
Jeannie emporte les orphelins, sous sa cape à longs plis, d'un pas rapide et furtif. J'avoue que ce couplet (VIII) me paraît de pure rhétorique. C'est le procédé banal, dont l'effet a été usé par tant de prétendus lyriques du xviii^ siècle, c'est Y interrogation redoublée par laquelle C. Delavigne, dans ses Messéniennes, essaye de mettre du mouvement, de la surprise et de l'émotion dans son développement.
Mais voici l'entrée du mari de Jeannie. Lumière, bruit, silhouette de l'homme, mouvement et parole, chaque mot suscite une sensation de l'œil ou de l'oreille : ces quatre vers sont un tableau exquis, de la plus vivante précision; c'est un Butin.
La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire. Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc; Et le pêcheur, tramant son filet ruisselant, Joyeux, parut au seuil, et dit : « C'est la marine »
Puis conversation de l'homme et de la femme : ce ne sont que des faits : le temps dur, la pêche mauvaise^ les filets troués, le bateau arrêté, l'amarre cassée. Et tous ces faits expriment non seulement la pauvreté, mais la vie précaire et incertaine du pêcheur : la pauvreté, c'est avoir peu; mais ce peu, le pêcheur n'est jamais sûr de l'avoir. Et c'est au moment où il vient de risquer sa vie pour rien, qu'il va accroître sa famille de deux orphelins : cette opposition grandit sa bonté et la rend plus émouvante. Le débat n'est pas long dans sa conscience : ces natures
NARRATIONS. Z-y
rudes et populaires sont de premier mouvement, et réfléchissent peu. Sa courte hésitation s'exprime en gestes : il jette dans un coin
Son bonnet de forçat, mouillé par la tempête.
Il se gi-atte la tète. Il dit peu de paroles, des phrases brèves et saccadées; ce sont des représentations de sensationsqui passent dans sa conscience.
Cela nous grimpera le soir sur les genoux;... Moi, je boirai de l'eau....
Et le dénouement, c'est un mot, et un geste :
Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà.
Le récit, vous le voyez, tout saisissant et pathétique, c'est un ensemble de faits vus par le poète : et le développement n'est que la notation des images. Travaillez donc ainsi à convertir vos idées abstraites en faits sensibles.