‹ Études pratiques de composition française; sujets préparés et commentés pour servir de complément aux Principes de composition et de style et Conseils sur l'art d'écrireChapitre 21 sur 94 · II. — Sénèque et Montaigne. — Dialogue des morts · texte numérisé non relu

II. — Sénèque et Montaigne. — Dialogue des morts

Sénèque demande à Montaigne ce qui se passe dans le monde. Montaigne lui parle des grandes découvertes modernes : la poudre à canon; l'Amérique; le système de Copernic; l'impriiiieiie, qu'il met au-dessus de toutes les autres. Mais pour savoir plus de choses, a-t-on plus de sagesse? Les anciens ont connu et exprimé tout ce qu'il y a de plus vrai et de plus considérable sur l'homme et sur la vie, et la plus grande découverte du siècle n'est-elle pas d'avoir retrouvé l'antiquité, et d'en avoir renouvelé la tradition? Mais surtout vit-on mieux aujourd'hui? Jamais plus de vices, de crimes et de misères n'ont attristé le monde et fait douter de la raison humaine.

Sénèque fut un des esprits les plus savants de l'antiquité, un de ceux qui crurent le plus fermement au progrès de la raison humaine, et parfois eurent le pressentiment et comme l'intuition des grandes choses de l'avenir. Rappelez-vous ce beau passage des Questions naturelles^ où il dit à propos des comètes : « Il y a bien des choses dont nous connaissons l'existence, et dont nous ignorons la manière d'être. Il n'y a pas quinze cents ans que la Grèce a compté et nommé les étoiles. Et il y a encore aujourd'hui des peuples qui ne connaissent du ciel que

l'aspect, qui ignorent les causes des éclipses et des phases de la lune. Même chez nous il n'y a pas longtemps que la science a expliqué ces phénomènes. Un jour viendra, où ce qui se dérobe aujourd'hui sera mis en lumière, avec le temps et par le travail accumulé des générations humaines : un jour viendra où la postérité s'étonnera de notre ignorance des choses les plus claires. »

Ce même Séneque, dans un chœur de sa Médée, ne semblait-il pas promettre à Christophe Colomb la découverte d'un monde : « Un siècle lointain viendra enfin, où la ceinture de l'Océan se desserrera, et une grande terre apparaîtra : Téthys découvrira un nouveau monde et Thulé ne sera plus l'extrême limite de la terre ».

Cela fixe suffisamment le rôle de Sénèque et le ton qu'il prendra dans le dialogue. Quant à Montaigne, la lecture des Essais vous aidera à exprimer son caractère : c'est un philosophe instruit à l'école des anciens, et surtout précisément de Sénèque, qu'il cite à chaque page; un homme de sens fin et d'esprit curieux; mais qui estime tout par la valeur intellectuelle et morale; un homme sans préjugé et sans passion, qui aime la vie tranquille et studieuse, et prend en mépris la pauvre humanité que toutes les passions agitent, et qui tourne les meilleures choses, l'enthousiasme, le dévouement, le zèle religieux, en instruments de crime et de misère. Et vraiment dans ce dialogue, la croyance au progrès, l'amour de l'humanité, la hauteur morale appartiendront plutôt à Sénèque qu'à Montaigne.^.

Ce qui touchera le plus Montaigne ce sera l'imprimerie et la Renaissance des lettres : vous aurez profit là-dessus à lire la belle lettre que Rabelais (liv. 11, chap. viii) fait écrire à Pantagruel par son père Gargantua.

Pour le maniement de la forme du dialogue, qui doit se faire avec souplesse et légèreté, lisez Platon (par exemple les premières pages du Phèdre), et Lucien; parmi les

modernes, Fénelonet Voltaire. Mais n'essayez pas d'imiter l'un ou l'autre de ces maîtres. Pénétrez-vous du caractère de vos personnages, puis laissez-les causer en vous-même; abandonnez-vous au cours des idées que leur rencontre vous suggérera, après une sérieuse préparation.

III. — Discours de M. A. Barbier à l'inauguration de la statue de Ronsard à Vendôme.

(24 juin 1872)

Tnconstance de l'opinion envers le prince des poètes dont la gloire d'abord incontestée s'est éclipsée pendant longtemps pour reparaître après la Révolution et l'Empire.

Qualités et défauts des lettres françaises lorsque parut Ronsard. Nécessité d'agrandir l'art et d'enrichir le vocabulaire poétique.

Tentative malheureuse de Ronsard dans l'épopée. Ses succès dans la poésie lyrique. Son influence sur les poètes contemporains. Beautés vraies et durables de ses œuvres.

Le président de Thou a dit que Ronsard naquit l'année de la bataille de Pavie pour consoler la France de ce désastre. Après des malheurs encore plus grands, la France trouve une noble consolation à honorer ses grands hommes. Dieu n'abandonne pas les peuples qui conservent le culte de la gloire et l'amour de l'art.

Tout le sujet est contenu dans le second et le troisième paragraphe. Vous l'étudierez dans Sainte-Beuve, Tableau de la poésie au XV I^ siècle ^ dans Gandar, Ronsard imitateur d'Homère et de Pindare^ et dans M. Bizos, Ronsard (collection des Classiques Populaires). Cependant prenez garde de ne point faire une dissertation érudite, mais un discours : donc peignez à grands traits ; peu de faits, mais bien choisis. Quel était l'état des lettres françaises quand

parut Ronsard? La poésie en était à Clément Marot, mort récemment : poésie de cour, légère, spirituelle, frivole, sans profondeur ni élévation. La langue était pittoresque, souple, vive, mais peu faite à l'expression des grandes idées et de grands sentiments. La Renaissance, dont l'esprit emplit l'œuvre de Rabelais, n'a pas fait sentir encore son influence dans la poésie : ce fut l'œuvre de la Pléiade. Cette œuvre était nécessaire, pour tirer la poésie française de l'enfance et lui donner sa maturité. Mais les procédés employés par Ronsard pour agrandir l'art et enrichir la langue ont-ils toujours été les meilleurs? ont-ils été toujours appropriés au but qu'il poursuivait? Qu'y a-t-il eu de factice dans sa tentative? n'a-t-il pas trop voulu calquer sa langue et sa poésie sur les langues et les poésies ancien es?

S'il a échoué dans l'épopée, quelle en est la raison? Voyez là-dessus, p. 116. 11 a réussi dans la poésie lyrique : même les contemporains admiraient ses Odes pindariques, où il nous semble avoir complètement manqué son but. Mais dès qu'il s'affranchit de l'imitation servile des formes antiques de sentir et de parler, il découvre un vrai génie lyrique. Quelle est l'essence de la poésie lyrique? N'est-ce pas l'expansion de l'émotion intime et tout individuelle, d'intensité et de qualité uniques, qui saisit l'àme au contact des sentiments généraux, des hautes idées dont la puissance se fait éternellement sentir à la nature humaine, et domine ou dirige notre vie à tous? L'agitation des passions universelles, l'inquiétude des grands problèmes de la vie et la mort, voilà le vrai domaine de la poésie lyrique. Ronsard le premier en France l'a délimité et s'y est établi. Il a traduit en grandes et vives images, avec une sincérité pénétrante, la façon particulière dont la vie et la destinée humaine l'afi'ectaient. Lisez, outre les morceaux cités dans Sainte-Beuve et dans les Recueils d'extraits des Poètes fran-

çais, lisez quelques élégies de Ronsard (les 2% 19°, 23% 30^), et ses Discours passionnés sur les affaires religieuses et les misères de la France.

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