‹ Études pratiques de composition française; sujets préparés et commentés pour servir de complément aux Principes de composition et de style et Conseils sur l'art d'écrireChapitre 22 sur 94 · IV. — Lettre à Corneille sur la tragédie d' « Horace · texte numérisé non relu

IV. — Lettre à Corneille sur la tragédie d' « Horace

En 1639, Corneille lut sa tragédie d'Horace devant ceux qu'il appelait les grands réguliers, Bois-Robert, L'Etoile, d'Aubignac et Chapelain. On loua très vivement les premiers actes. Mais on ne ménaj^'ca pas les critiques aux deux derniers. — « Valère se rendait méprisable par son rôle d'accusateur à la fin de la pièce, — Le jugement dHorace faisait une seconde action assez froide et toute en plaidoyers. — Le meurtre de Camille n'était pas amené; il manquait de cette juste préparation qu'Aristote demande pour les événements tragiques. — De plus, il avait en soi quelque chose d'odieux et de révoltant : il aurait fallu concilier l'histoire avec la bienséance; supposer, par exemple, que la jeune fille, dans son désespoir, se jette sur l'épée de son frère et qu'elle se frappe elle-même plutôt qu'elle n'est frappée par lui. De cette façon, ajoutait d'Aubiguac, Horace ne serait plus qu'un malheureux innocent et digne de compassion. »

En matière d'avis, Corneille craignait toujours, comme il le disait ingénument à Chapelain, « qu'on les lui donnât par envie et pour détruire ce qu'il avait fait de bien » . Cependant nous voyons par certains indices que toutes ces remarques n'avaient pas laissé de produire une assez forte impression sur son esprit.

On suppose que le poète consulte à ce sujet un de ses amis de Rouen, et que ce dernier, homme de sens et de goût, lui répond aussitôt :

Pour réfuter ou pour réduire à leur juste valeur les objections qu'on lui a faites; — pour lui rappeler que la beauté d'une tragédie est chose toute difTérente de sa régularité absolue —

3'i COMPOSITIONS FRANÇAISES.

pour l'exhorter enfin à laisser son œuvre telle qu'il l'a conçue d'abord en songeant à Ihisloire beaucoup plus qu'aux scrupules des habiles. (École normale supérieure, 1890.)

On suppose que vous connaissez la tragédie d'Horace : vous lirez aussi V Examen que Corneille a fait de sa pièce. Mais il ne s'agit pas de rendre précisén)ent la pensée de Corneille sur ce sujet : on vous demande de présenter sans anachronisme violent — ce qui se fera avec quelque délicatesr^e de style, — on vous demande de présenter la défense de la pièce de Corneille. Vous distinguerez entre les critiques celles qui méritent d'être discutées à fond. Que nous importe après tout que Valère se rende méprisable ou non? iNous intéressons -nous à lui, pour être fâchés qu'il ne se conduise pas en galant homme? Et pourtant, selon les idées antiques, ne fait-il pas précisément ce qu'il peut et doit faire? Se venger par une action judiciaire, cela a-t-il jamais paru bas aux Grecs ni aux Latins, qui n'avaient pas l'idée du point d'honneur ni du duel?

La question de la duplicité d'action ne nous intéresse pas aujourd'hui en elle-même, les trois unités n'étant plus reconnues pour les lois souveraines du théâtre : mais il ne s'agit que de voir si ce jugement d'Horace fait languir la pièce. Cela est certain : le cinquième acte, d'une si vigoureuse éloquence, mais vide d'action, est froid. C'est un delà ut donc, mais est-ce le défaut du poète, ou du sujet? Pouvait-on conclure la tragédie sans faire juger Horace? Non : Camille tuée, la logique, l'histoire, l'attente du spectateur exigeaient les plaidoyers du cinquième acte.

Mais pourquoi tuer Camille? ne pouvait-on s'arrêter après la victoire d'Horace? N'est-il pas évident que non? Cette première partie du sujet ne fournit pas rétofîe d'une tragédie. Puis tout le récit de Tite-Live fait corps : impos sible en fait de séparer les deux actions. Ce crime après

celle victoire, c'est précisément la caractéristique du sujet, c'en est roriginalité : c'est ce qui met Horace à part, parmi tant de héros de la légende antique, dont le dévouement sauve la pairie. De plus, la victoire d'Horace est un morceau épique : c'est Camille, son amour et sa mort qui font le drame. Ce que Corneille avoue : que d'un intérêt d'Etat on tombe dans un intérêt privé, mérite-t-il en effet d'être relevé contre lui? La valeur dramatique d'une action se mesure-telle à son importance sociale, et à sa dignité morale? Enfin l'opinion que le spectateur a de l'histoire est souveraine, et qu'eût-il dit si on lui eût offert la chute d'Albe sans la mort de Camille?

Et ce meurtre manque-t-il de préparation? N'est-il pas amené presque fatalement et nécessairement parles deux caractères d'Horace et de Camille, vraiment frère et sœur par l'humeur comme par le sang, également brutaux, immoraux et furieux dans leurs passions opposées? Quand ces deux frénétiques se choquent, il faut que l'un ou Faulre disparaisse : or la mort de Curiace les met forcément aux prises.

Ce que d'Aubignac offre pour satisfaire aux bienséances est puéril et ridicule. Ne serait-ce pas se moquer de l'histoire et de la vérité dramatique que de recourir à un subterfuge? Ne serait ce pas affadir, énerver le drame? Les passions tragiques sont-elles susceptibles de politesse, et ne faut-il pas renoncer à les peindre, si l'on ne veut rien montrer qui choque les belles manières et les convenances mondaines?

Après tout. Corneille n'a-t-il pas tiré le meilleur parti du récit de Tite-Live, qui, malgré son apparence dramatique, n'était peut-être pas très approprié au théâtre? Aurait-il mieux valu qu'il ne traitât pas ce sujet d'Horace?

« Quelle prodigieuse distance, dit La Bruyère, entre un bel ouvrage et un ouvrage parfait et régulier ! Je ne sais

s'il s'en est encore trouvé de ce dernier genre. Il est peutêtre moins dirfieile aux rares génies de rencontrer le grand et le sublime que d'éviter toutes sortes de fautes. »

Voyez les deux lettres de Balzac à Scudéry sur le Cid et à Corneille sur Cinna : dans la première, il fait ressortir cette beauté, ce charme qui ne dépendent pas des règles; dans l'autre, il dit ce qu'il pense (et il pense avec une finesse judicieuse) sur la façon dont Corneille traite l'histoire romaine. Corneille se piquait d'un grand respect pour l'histoire : il prétendait conserver non seulement les faits, mais surtout la vérité des mœurs antiques.

Notez que si nous ne trouvons pas de vérité historique dans les tragédies du xvii^ siècle, ce n'est pas qu'on ne se soit pas soucié de l'y mettre : Saint-Evremond, et même Boileau insistent sur la nécessité d'entrer dans le génie des peuples et des héros anciens. Mais l'idée qu'on avait alors de l'antiquité faisait qu'on se contentait alors de ce qui, par le progrès des sciences historiques, ne nous satisfait plus. Ne voyons-nous pas que déjà les drames romantiques, dont on admirait il y a cinquante ans la couleur locale, nous paraissent bien faux? Et qui sait ce que l'on pensera au siècle prochain des restitutions archéologiques où se plaisent aujourd'hui nos auteurs et directeurs de théâtre?

V. — Lettre à Boileau à propos de son ode sur la prise de Namur.

En 1693, au plus fort de la querelle entre les anciens et les modernes, Boileau s'avisa de composer l'ode sur la prise de Naniur pour faire sentir les beautés de Pindare. Dans une préface où il s'applaudit de ses saillies, de ses figures audacieuses, entre autres de celle qui compare à un astre les plumes que le roi porte à son chapeau, il annonçait le dessein de justifier le poète grec en tâchant de faire une ode en sa manière, oii l'esprit parait plutôt entrainé du démon de la poésie que guidé par la raison.

Vous supposerez qu'un lecteur, homme d'esprit et de goût, lui écrit la lettre suivante :

Peu versé dans la littérature des Grecs et curieux de connaître enfin le génie de Piadare, il s'est empressé de lire une pièce dont le dessein est de Justifier un grand poète aux yeux de ses détracteurs; il sait maintenant à quoi s'en tenir.

Si l'ode de M. Despréaux est vraiment pindarique, il faut que les poètes français renoncent à rivaliser avec un maître dont l'imitation porte malheur aux anciens eux-mêmes, si on en doit croire le sentiment d'Horace.

Mais M. Despréaux ne se serait-il pas trompé sur son génie en oubliant ce conseil de M. de la Fontaine :

Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce?

C'est donner beau jeu à M. Perrault et à sa cabale; mais la postérité pardonnera cette méprise.

Les idées, le plan vous sont donnés. Il s'agit de bien entrer dans l'esprit de la matière, d'y démêler ce qu'il y a de plus important et de plus intéressant à développer. Notez d'abord que l'homme qui écrit à Boileau est donné pour un homme d'esprit et de goût : cela vous impose le ton. A défaut d'esprit, car on n'en a pas à volonté, ayez

de la politesse, et ne donnez point une forme offensante ou brutale aux vérités que vous devez dire à Boileau.

Mais avant de rien écrire, vous avez dû étudier le sujet. Il faut avoir lu l'ode de Boileau avec sa préface, quelques-unes des Réflexions sur Longin (la huitième surtout),, et, s'il se peut, quelques passaj^es des Parallèles de Perrault. Il sera bon de consulter aussi V Histoire de la querelle des anciens et des modernes de Rigault, et le chapitre ivdu livre de M. Brunetière sur V Evolution de la critique. Vous aurez avantage à faire ces lectures quelques jours avant de composer votre lettre à Boileau : votre intelligence se sera alors assimilé les choses essentielles, et vous vous préserverez plus aisément de la tentation d'étaler votre récente érudition.

Pour le premier paragraphe, faites attention que Pindare n'avait pas encore été traduit en français, et que l'étude du grec, sauf à Port-Royal, tenait assez peu de place dans l'éducation au xvii® siècle. Comment donc juger, si l'on ne veut s'en rapporter aveuglément à la parole d'autrui? Une bonne imitation, dans les idées du temps, vaut une traduction, puisque la plupart des traducteurs transforment leurs auteurs selon le goût français, et s'efforcent de faire lire leur traduction comme une œuvre originale.

L'imitation de Pindare porte malheur : Horace l'a dit dans une de ses odes (1. IV, od. 1) ; Ronsard chez nous l'a prouvé, Boileau après lui, si toutefois l'ode sur la prise de Namur est vraiment pindarique. Qu'est-ce donc qu'une ode de Pindare? L'essai de Viliemain sur Pindare, ou mieux l'ouvrage de M. Groiset, et le chapitre qu'il consacre au grand lyrique thébain dans le second volume de son Histoire de la littérature grecque vous en donneront une idée. Représentez-vous le rapport des odes de Pindare avec les croyances religieuses et morales des Grecs, avec leurs institutions et leurs traditions nationales ; songez aux cir-

constances de la composition et de l'exécution de ces odes; lisez dans l'ouvrage de MM. Laloux et M<»nceaux (Restauration d'Olympie) et dans les Lee tw^es historiques de M. Guiraud ce que c'étaient que ces jeux d'Olympie, et par combien de liens ils tenaient au cœur de la race grecciue. Alors vous comprendrez pourquoi il était impossible à Boileau de faire une ode pindarique. Mais vous ne le direz pas comme vous le sentirez : l'anachronisme serait trop fort. Ce sera l'affaire d'un goût délicat d'indiquer légèrement, par de vives intuitions et des doutes suggestifs plutôt que par affirmation et raisonnement, que vous ne croyez pas à la vérité de la ressemblance, et que la poésie lyrique des Grecs tient trop aux mœurs mêmes du peuple pour être acclimatée dans la France monarchique chrétienne.

Enfin, si Despréaux s'est trompé sur son génie, vous vous demanderez quel est ce génie, et vous le rappellerez à son vrai rôle et à son vrai talent. 11 ne s'agit donc pas tant de railler Boileau sur sa méprise à l'aide de La Fontaine, que d'exposer, en termes précis, dans le ton qui convient au sujet, les titres qui le recommandent à la postérité.

VI. — Lettre de Boileau à Louis XIV, pour lui faire connaître la détresse où se trouve Corneille mourant *

On trouvera dans les biographies de Corneille tous les détails nécessaires sur la pauvreté qui attriste ses dernières années. (Voir surtout la Notice sur Corneille au tome I de l'édition de M. Marty-Laveaux.) Mais quelles raisons Boileau fera-t-il valoir pour intéresser Louis XIV à

1. Baccalauréat es lettres, .juillet 1890, Académie de Paris.

cette détresse? Évidemment le mérite de Corneille. Quel est donc ce mérite? Qu'a fait Corneille? Quelle est sa place dans la littérature du siècle? Mais pourquoi le roi prendrait-il soin de ce poète? Y a-t-il un intérêt public, ou bien sera-ce un acte de bienfaisance privée? A quoi servent donc les lettres dans un État? Le roi ne croit-il pas que leur éclat importe à la prospérité et à la grandeur de son règne? Comment a-t-il traité les gens de lettres et les savants? Voltaire répond à cette question dans son Siècle de Louis XI V et dans sa lettre à milord Hervey, garde des sceaux d'Angleterre.

VII. — Mme de la Sablière écrit à Boileau pour lui reprocher de n'avoir pas parlé de la fable dans son « Art poétique » ^

Je suppose que vous avez lu La Fontaine, et que vous connaissez sa vie et son caractère. Il faut connaître aussi V Art poétique^ en particulier les deux premiers chants.

Quelles sont les qualités de La Fontaine que Mme de la Sablière fera valoir? Celles évidemment qui peuvent le plus toucher Boileau : naturel, vérité, sérieux du sujet sous l'aijjrément de la forme, perfection de l'art qui égale les Fables aux chefs-d'œuvre de l'antiquité. Elle pourra, pour la peinture des caractères et de la vie humaine, comparer l'œuvre de La Fontaine à celle de Molière. Lisez les Lettres de Bussy-Rabutin et de Mme de Sévigné sur La Fontaine : cela vous donnera le ton et le goût du xvii^ siècle.

Mme de la Sablière essaiera de conjecturer, pour les réfuter, les raisons qui ont fait exclure la fable de Y Art

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