Des ouvrages de l'esprit
géométrie, appartient- il dès lors plus à mon maître qu'à moi? Mais une vérité géométrique n'est à personne, parce qu'elle est la même pour tous et affecte tout le monde également. Les idées qui sont les objets de la littérature ne font pas agir seulement l'intelligence : le cœur, l'imagination y prennent intérêt. Elles ont un certain rapport à ma vie morale, à mon expérience, et dans ce contact elles se déforment, se transforment : alors elles m'appartiennent encore un peu plus, quand elles ont pris place ainsi dans le réseau complexe de mes sentiments et de mes pensées. Mais ensuite, si je les exprime, les rendrai je comme je les ai reçues? par les mêmes mots? dans le même ordre? Par ma nature, mon caractère, ma vie passée, je leur attribue telle valeur, telle place, je leur donne telle grandeur, telle couleur, et nul autre, à moins de m'étre absolument identique — ce qui est impossible, — ne saurait les traiter exactement de même. Ces idées ne sont pas nouvelles pour cela, mais elles sont originales et personnelles. Ce que La Bruyère pensait, tout le xvii^ siècle l'a pensé et professé. Voyez Boileau blâmant la recherche de la nouveauté ;
Ils croiraient s'abaisser dans leurs vers monstrueux S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux.
Et Pascal :
« Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau; la disposition des matièi-es est nouvelle. Quand on joue à la paume, c'est une balle dont on joue l'un et l'autre; mais l'un la place mieux. »
Et Buffon au xviii'' siècle : « Le style est l'homme même ».
De fait, la littérature classique a-t-elle la nouveauté? Descartes invente une méthode^ un système, c'est-à-dire non des pensées, mais une forme, un ordre. Corneille tire
le Cid de Guilhem de Gaslro. Racine prend ses tragédies dans Euripide. La Fontaine exploite Esope, Phèdre, tous les fabulistes anciens et orientaux; Bossuet, grand artiste, est tenu comme théologien à ne point avoir une pensée nouvelle. Partout Tiinitation, et partout l'originalité. Gomment en serait-il autrement? Si la raison est la même chez tous les hommes, que peuvent-ils faire que d'être différemment affectés des mêmes vérités?
Que pensez-vous de cette idée de Descartes :
« 11 me semblait que je pouvais rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent et dont l'événement le doit punir bientôt après, s'il a mal jugé, que dans ce que tait un homme de lettres dans son cabinet touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet et qui ne lui sont d'aucune conséquence ^ »
Cette pensée de Descartes ne vous étonne-t-elle pas? Croyez-vous qu'en général on soit bon juge dans sa propre cause? N'avez-vous jamais rien lu, ou n'avez-vous jamais eu l'occasion de réfléchir sur les effets de la préoccupation, de la prévention, de l'amitié ou de la haine, de l'intérêt personnel, de l'amour-propre? Est-ce qu'on a l'impartialité, le sang-froid qu'il faut, quand il y va de notre bonheur ou de notre malheur? N'est-ce pas un commun proverbe, et une vérité d'expérience, qu'on voit toujours bien ce qu'on ferait à la place d'un autre, et qu'on conseille plus facilement les autres que soi-même?
Et cependant Descartes, si on y réfléchit, a-t-il tout à