Tout ce qui suit est inutile et n'ajoute rien
Ce soir-là, on donna un bal dans la prairie, et tout le monde dansa sur l'herbe jusqu'au coucher du soleil.
Mlle C..., élève du lycée déjeunes filles de Toulouse (4*^ année).
Voilà qui est gentiment raconté, le dialogue bien conduit, les points où le développement doit insister, intelligemment choisis. le style assez simple, assez juste et non sans vivacité.
Mais écoutez Diderot, écrivant à Mlle Volland :
Du Grandval, le 20 octobre 1760.
... MM. Le Roy, Grimm, l'abbé Galiani et moi, nous avons causé. Oh! pour cette fois, je vous apprendrai à connaître l'abbé, que peut-être vous n'avez regardé jusqu'à présent que comme un agréable. Il est mieux que cela.
Il s'agissait entre Grimm et M. Le Roy du génie qui crée et de la méthode qui ordonne. Grimm déteste la méthode; c'est, selon lui, la pédanterie des lettres. Ceux qui ne savent qu'arranger feraient aussi bien de rester en repos; ceux qui ne peuvent être instruits que par des choses arrangées feraient tout aussi bien de rester ignorants. « Mais c'est la méthode qui fait valoir. — Et qui gale. — Sans elle, on ne 'profiterait de rien. — Qu'en se fatiguant, et cela n'en serait que mieux. Où est la nécessité que tant de gens sachent autre chose que leur métier? » Ils dirent beaucoup de choses que je ne vous rapporte pas, et ils en diraient encore, si l'abbé Galiani ne les eût interrompus comme ceci :
« Mes amis, je me rappelle une fable, écoutez-la. Elle sera peut-être un peu longue, mais elle ne vous ennuiera pas.
« Un jour, au fond d'une forêt, il s'éleva une contestation sur le chant entre le rossignol et le coucou. Chacun
prise son talent. « Quel oiseau, disait le coucou, a le « chant aussi facile, aussi simple, aussi naturel et aussi « mesuré que moi? »
(( Quel oiseau, disait le rossignol, l'a plus doux, plus «varié, plus éclatant, plus léger, plus touchant que « moi? »
« Le coucou : « Je dis peu de choses; mais elles ont du « poids, de l'ordre, et on les retient ».
« Le rossignol : « J'aime à parler; mais je suis toujours « nouveau,et je ne fatigue jamais. J'enchante les forêts; le « coucou les attriste. 11 est tellement attaché à la leçon de « sa mère, qu'il n'oserait hasarder un ton qu'il n'a point « pris d'elle. Moi, je ne reconnais point de maitre. Je me « joue des règles. C'est surtout lorsque je les enfreins « qu'on m'admire. Quelle comparaison de sa fastidieuse « méthode avec mes heureux écarts! »
« Le coucou essaya plusieurs fois d'interrompre le rossignol. Mais les rossignols chantent toujours et n'écoutent point; c'est un peu leur défaut. Le nôtre, entraîné par ses idées, les suivait avec rapidité, sans se soucier des réponses de son rival.
« Cependant, après quelques dits et contredits, ils convinrent de s'en rapporter au jugement d'un tiers animal.
« Mais où trouver ce tiers également instruit et impartial qui les jugera? Ce n'est pas sans peine qu'on trouve un bon juge. Ils vont en cherchant un partout.
« Ils traversaient une prairie, lorsqu'ils y aperçurent un âne des plus graves et des plus solennels. Depuis la création de l'espèce, aucun n'avait porté d'aussi longues oreilles. « Ah! dit le coucou en les voyant, nous sommes « trop heureux, notre querelle est une affaire d'oreilles; « voilà notre juge; Dieu le fit pour nous tout exprès. »
« L'âne broutait. Il n'imaginait guère qu'un jour il jugerait de musique. Mais la Providence s'amuse à beaucoup
d'autres choses. Nos deux oiseaux s'abattent devant lui, le complimentent sur sa gravité et sur son jugement, lui exposent le sujet de leur dispute, et le supplient très humblement de les entendre et de décider.
« Mais l'âne, détournant à peine sa lourde tête et n'en perdant pas un coup de dent, leur fait signe de ses oreilles qu'il a faim, et qu'il ne tient pas aujourd'hui son lit de justice. Les oiseaux insistent : l'âne continue à brouter. En broutant son appùlit s'apaise. Il y avait quelques arbres plantés sur la lisière du pré. « Eh bieni leur « dit-il, allez là : je m'y rendrai; vous chanterez, je digé- « rerai, je vous écouterai, et puis je vous en dirai mon « avis. »
« Les oiseaux vont à tire-d'aile et se perchent; l'âne les suit de l'air et du pas d'un président à mortier qui traverse les salles du palais; il arrive, il s'étend à terre et dit : « Commencez, la cour vous écoute ». C'est lui qui était toute la cour.
« Le coucou dit : « Monseigneur, il n'y a pas un mot à « perdre de mes raisons, saisissez bien le caractère de « mouchant, et surtout daignez en observer l'artifice et la « méthode ». Puis, se rengorgeant et battant à chaque fois des ailes, il chanta : « Coucou, coucou, coucoucou, cou- « coucou, coucou, coucoucou. » Et après avoir combiné cela de toutes les manières possibles, il se tut.
« Le rossignol, sans préambule, déploie sa voix, s'élance dans les mr)dulations les plus hardies, suit les chants les plus neufs et les plus recherchés; ce sont des cadences ou des tenues à perte d'haleine; tantôt on entendait les sons descendre et murmurer au fond de sa gorge comme l'onde du ruisseau qui se perd sourdement entre des cailloux, lantôt on les entendait s'élever, se renfler peu à peu, remplir l'étendue des airs et y demeurer comme suspendus. Il était successivement doux, léger, brillant,
COMPOSITIONS d'Élèves. 137
pathétique, et, quelque caractère qu'il prît, il peignait; mais son chant n'était pas fait pour tout le monde.
« Emporté par son enthousiasme, il chanterait encore; mais l'àne, qui avait déjà bâillé plusieurs fois, l'arrête et lui dit : « Je me doute que tout ce que vous avez chanté « là est fort beau, mais je n'y entends rien; cela me paraît « bizarre, brouillé, décousu. Vous êtes peut-être plus « savant que votre rival, mais il est plus méthodique que « vous, et je suis, moi, pour la méthode. »
Et l'abbé, s'adressant à M. Le Roy, et montrant Grimm du doigt : « Voilà, dit-il, le rossignol, et vous êtes le coucou, et moi je suis l'àne qui vous donne gain de cause. Bonsoir. »
Les contes de l'abbé sont bons, mais il les joue supérieurement. On n'y tient pas. Vous auriez trop ri de lui voir tendre son cou en l'air, et faire la petite voix pour le rossignol, se rengorger et prendre le ton rauque pour le coucou ; redresser ses oreilles, et imiter la gravité bête et lourde de l'âne; et tout cela naturellement et sans y tâcher. C'est qu'il est pantomime depuis la tête jusqu'aux pieds.
M. Le Roy prit le parti de louer la fable et d'en rire.
Je ne prétends pas démontrer que le conte de Diderot est supérieur au devoir d'enfant qu'on a lu d'abord : la comparaison serait ridicule et inutile, si elle n'avait pas d'autre but. Mais en quoi consiste cette supériorité? par quels détails se révèle-t-elle? qu'y a-t-ii de plus dans l'œuvre du maître écrivain que dans l'exercice d'écolier? Voilà ce qu'il faut apercevoir, et il sortira de là une excellente leçon d'invention et de composition.
Dès le début, ce qu'il y a de vérité humaine dans cette fable, qui met en scène des oiseaux, apparaît : chacun prise son talent. Voilà la cause de la querelle, c'est l'amour-propre, ce principal, et, selon La Rochefoucauld, unique mobile des actions humaines, racine de toutes les vertus et de tous les vices.
Puis vient la dispute des deux oiseaux. Ce sont des oiseaux, des oiseaux chanteurs : aussi parlent-ils moins qu'ils ne chantent. Leur dialoijuc se développe en couplets alternés et symétriques : c'est un chant amébée. Et comme tout est précis, vrai semblable, allant au fait! Chacun soutient l'honneur de son • genre précisément par toutes les raisons qui peuvent le faire plus estimer.
Les ivfisignols chantent toujours et n'écoutent point : encore une de ces réflexions d'apparence naïve, qui vont plus loin qu'on ne pense, et des rossignols passent facilement aux hommes.
Pourquoi supposer que le coucou refuse d'abord de prendre l'àne pour juge? Il n'en donne aucune raison; et pourquoi, s'il a refusé d'abord, consent-il aussitôt après, sans en donner plus de raison? Combien plus vraisemblable est-il de supposer que, fatigués d'un long débat, ils conviennent de s'en rapporter à un tiers?
Mais combien vraisemblable et spirituel à la fois est-il de nous faire voir l'âne tout occupé de brouter, et, tant que son appétit n'est pas apaisé, refusant de juger ce concours musical? IS'est-ce pas l'image piquante du public humain, indifférent à l'art, tant que les besoins, les appétits matériels le pressent, et qui n'y voit que le divertissement de son oisiveté et comme l'accompagnement de sa digestion? Pour combien d'hommes l'art n'est-il pas seulement une agréable inutilité? Satisfaire au corps, ou gagner de quoi le satisfaire, voilà les affaires sérieuses.
Notez ensuite la délicate finesse de ce contraste. Le coucou harangue son public avant de commencer son chant monotone. Le rossignol sans préambule déploie sa voix merveilleusement souple et variée.
Mais surtout regardez le dénouement. Est-il naturel que l'âne donne le prix au rossignol? Tant de goût appartient-il à l'àne? L'àne ne représente-t-il pas mieux la foule grossière, que la riche expansion du génie déconcerte, et pour qui la médiocrité régulière est plus intelligible? Devant un tribunal d'ànes, sontce les chefs-d'œuvre qui doivent l'emporter? Et ainsi supposer l'àne daccord avec toute la création vivante ou inanimée, pour donner le prix au rossignol, n'est-ce pas faire un contresens de psychologie poétique? n'est-ce pas se méprendre sur le carac-
COMPOSITIONS d'Élèves. 139
tère du personnage? n'est-ce pas — ce qui est plus important — diminuer le sens et la portée du conte, en écartant l'idée des faux jugements du public ignorant, dont l'arrêt de Tàne est l'expression allégorique?
Exposer et apprécier les théories de Montaigne sur l'Institution des enfants, d'après le chapitre xxv du livre I des Essais i.
Le chapitre des Essais où Montaigne traite « de l'Institution des enfants » est loin d'avoir la forme d'un cours de pédagogie. 11 n'est ni complet, ni régulier. L'écrivain n'a pas créé un système qu'il veuille exposer avec ordre et méthode; c'est tout simplement un homme de bon sens à qui l'on a demandé quelques conseils, qui déclare d'abord qu'il n'entend rien à l'éducation, sinon que c'est un art très difficile; mais qui, poursuivant sa causerie, en apparence un peu au hasard, émet çà et là des idées justes et neuves '.
Tout en se laissant aller comme à la dérive au cours de ses pensées, Montaigne n'oublie pas quelle est la personne à qui il s'adresse, et qu'il s'agit de l'éducation d'un gentilhomme. Il ne s'occupe que de l'éducation particulière, faite par un ou plusieurs gouverneurs, et ayant pour but de former, non précisément un homme instruit, mais un amateur ^ curieux, qui ne cherchera dans l'étude que ses « commodités propres » et qu'on n'aura guère instruit que pour le rendre plus agréable en société. Le
1. Sujet et composition tirés du Manuel général de Vlnstruclicn 'publique, supplément à l'année 1887, p. 137.