Pas correct : en avoir entrevu le
portance que Montaigne donne aux voyages, et surtout à l'éducation physique. Ce n'est pas toujours juste : ne faut-il pas faire de plus fortes réserves sur cette idée d'une éducation toute facile et agréable? Le but le plus élevé de l'éducation peut-il être atteint sans la peine et Teffort? L'effort n'a-t-il pas par lui-même une valeur morale? Et puis, même simplifiée et réduite, comme le veut Montaigne, la science se peut-elle acquérir sans leçons en forme et par jeu? La véritable connaissauce se peut-elle séparer de la méthode et de l'étude? Enfin je ne vois pas qu'on ait assez marqué le dessein de Montaigne : qui est de préparer à la vie, et à laclion que la vie réclame, un gentilhomme, destiné à servir l'État et à fréquenter le monde.
Quant au plan, je vois bien un certain ordre dans le devoir, mais le sujet n'est pas pris de haut et dominé; on ne sait pas où l'on va; il n'y a point de vue d'ensemble.
Enfin dans le style je voudrais plus de légèreté et d'animation et point de ces expressions vagues et banales, comme « tomber dans l'exagération; obéir à un ordre d'idées, etc. ». Trop de c'est là, test... que....
J'aurais voulu qu'on me donnât d'abord une vue sommaire et générale des idées de Montaigne : il veut former un gentilhomme pour la société et pour le service de l'État, Il ne parle pas de l'éducation en commun, où presque toutes ses idées seraient inapplicables. Son élève sera instruit tout seul par un précepteur qui ne le quittera pas. L'éducation physique aura une place égaie à l'autre. Quant à l'éducation intellectuelle Montaigne réduit, peut-être excessivement, la somme des connaissances qu'il veut qu'on acquière (comparez et opposez ses idées au programme de Rabelais) : la grande science qu'il recommande, c'est la science de l'homme; de là l'importance donnée à l'histoire, à la morale, aux voyages. 11 veut avant tout former le jugement, préparer l'homme pour la vie, où les connaissances acquises importent moins que la capacité d'en acquéiir toujours de nouvelles et de se servir de celles qu'on possède, que la force de l'inteUigence et de la volonté. Pour mener à bout l'éducation ainsi comprise, Montaigne ne veut point de méthode : le précepteur amusera son élève, l'instruira en jouant, sans nulle régularité de travail et sans leçons formelles, à table, à la promenade, à tout propos et en tout heu.
COMPOSITIONS d'Élèves. 145
Il faut faire ensuite la critique de ces idées.
1° Gela ne peut devenir le programme d'une éducation nationale ; cela suppose des conditions de rang et de fortune qui n'appartiennent qu'au petit nombre. Au reste Montaigne ne voyait pas au delà de ce petit nombre : il ne croyait pas qu'il fallût instruire le peuple.
2° L'absence de méthode est fâcheuse. U ne s'acquiert ainsi nulle connaissance approfondie et sérieuse, et qui puisse fournir une base sérieuse au jugement et à l'action. On ne fera ainsi qu'un causeur agréable, qui parlera de tout sans savoir le fond de rien. Et puis on ne garde bien que ce qu'on a appris avec peine. Ce qu'on acquiert facilement se perd facilement aussi.
3° L'agrément, le jeu, que Montaigne veut mettre partout, vont contre son dessein principal. Il veut former lame pour la vie : le meilleur et plus pratique résultat de l'éducation ne doitil pas être de nous préparera la peine et à l'effort? Que fera-t-on dans la vie si l'on ne sait pas s'ennuyer, et faire son devoir contre son plaisir? Ce qui manque à la morale de Montaigne, ce qui a parfois gâté sa vie, n'est-ce pas précisément de savoir qu'on n'est pas dans la vie pour chercher son plaisir? Un enfant qui chaque jour quittera le jeu à la même heure pour s'ennuyer sur un thème, parce que son père le désire, ou parce qu'il le faut, se formera insensiblement à l'abnégation, au sacrifice, et à la pratique rigoureuse du devoir.
Mais ces réserves faites, il faut louer Montaigne :
1° D'avoir simplifié les programmes d'éludés, et de n'avoir pas imposé à son élève un savoir encyclopédique;
2° D'avoir compris que l'éducation n'est pas aussi utile par ce qu'elle nous apprend que par ce qu'elle nous met en état d'apprendre;
3'^ Que son but est de faire des hommes, et par conséquent de les armer pour l'action et pour la vie, en développant, en fortifiant le jugement et la volonté. Fécondité et originalité de cette idée, auprès de laquelle toutes les erreurs qu'a pu commettre Montaigne sont secondaires, et qui fournit le moyen de le contredire et de le corriger.
Boileau écrit à Racine pour lui recommander la candidature de La Bruyère à l'Académie française.
Vous n'ignorez pas, mon cher monsieur *, que M. de la Chambre, curé de Saint-Barlhélemy ^ et membre de l'Académie, vient de mourir. On va par conséquent ^ lui nommer un successeur et c'est à ce propos que je vous écris.
M. de la Bruyère a beaucoup de peine à voir * s'ouvrir devant lui les portes de cette célèbre ^ compagnie; il a vu, vous le savez, MM. Fontenelle, Pavillon, Tourreil, et d'autres lui être préférés, et il a peut-être renoncé à se présenter de nouveau, découragé par ces échecs successifs qu'il méritait si peu. Aussi, monsieur, je crois que nous ferions bien ^ d'appuyer M. de la Bruyère de tout notre pouvoir afin qu'il soit nommé "^ et je viens ^ vous recommander sa candidature.
Il y a longtemps, je le sais, que vous, quelques autres membres de l'Académie et moi, avons les yeux sur M. de la Bruyère; malheureusement, nos collègues ^ ne sont pas tous de notre avis. Si cela avait dépendu seulement de nous, il y a longtemps qu'il compterait parmi les qua-
1. Monsieur, simplement. Boileau et Racine, tout amis qu'ils sont, usent entre eux de la plus stricte et moins familière politesse. Il3 ne se traitent de chers que par exception.