Banal
actions de grâces nous avons à lui rendre d'avoir joint à la peinture des mœurs des anciens celle des mœurs de notre siècle. Mais il faut avouer qu'après nous avoir montré le mérite de Théophraste par sa traduction, il nous l'a un peu obscurci par la suite. Il est entré plus avant que lui dans le cœur de l'homme, il y est même entré plus délicatement et par des expériences plus fines. Ce ne sont point des portraits de fantaisie qu'il nous a donnés, il a travaillé d'après nature, et il n'y a pas une décision sur laquelle il n'ait eu quelqu'un en vue. Pour moi, qui ai le malheur d'une longue expérience du monde, j'ai trouvé à tous les portraits qu'il m"a faits des ressemblances peut-être aussi justes que ses propres originaux, et je crois que, pour peu qu'on ait vécu, ceux qui liront son livre en pourront faire une galerie.
Au reste, monsieur, je suis de votre avis sur les destinées de cet ouvrage, que,, dès qu'il paroîtra, il plaira fort aux gens qui ont de l'esprit, mais qu'à la longue il plaira encore davantage. Comme il y a un beau sens enveloppé sous des tours fins, il sautera aux yeux, c'est-à-dire à lesprit, à la revision. Tout ce que je viens de vous dire vous fait voir combien je vous suis obligé du présent que vous m'avez fait, et m'engage à vous demander ensuite la connoissance de M. de la Bruyère. Quoique tous ceux qui écrivent bien ne soient pas toujours de fort honnêtes gens, celui-ci me paroit avoir dans l'esprit un tour qui m'en donne bonne opinion et qui me fait souhaiter de ie connoitre.
COMPOSITIONS d'Élèves. 151
ÎV
Développer ces lignes d'une lettre de Voltaire : a On s'accoutume à bien parler en lisant souvent ceux qui ont bien écrit; on se fait une habitude d'exprimer simplement et noblement sa pensée sans efTort. Ce n'est pas une étude, il n'en coûte aucune peine de lire ce qui est bon et de ne lire que cela; on n'a de maître que son plaisir et son goiît. »
Ces quelques lignes * de Voltaire sont un excellent conseil pour tous ceux qui désirent compléter leur éducation littéraire et en particulier acquérir dans leur langage ces qualités de simplicité et d'élégance ^ qui en font le charme.
Que pourrait-on faire pour cela ^ sinon de vivre le plus possible en la compagnie de ceux en qui se sont personnifiées * ces qualités, c'est-à-dire de nos grands écrivains?
Le proverbe vulgaire nous le dit, et l'expérience le confirme tous les jours : « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es ».
Le milieu ^ qui nous entoure, les personnes auprès desquelles nous vivons déteignent ^ peu à peu sur nous, en
1. Le sujet n'est pas posé. Le titre ne suffit pas. — Ces quelques n'est pas français.
2. A vrai dire, je ne sais pas si la simpHcilé et l'élégance s'apprennent. Et surtout je ne sais pas si elles s'apprennent dans le commerce des grands écrivains indistinctement. Il y en a quelques-uns sans cloute qui se distinguent par là : il y a des écrivains de second ordre qui, à cet égard, sont plus utiles que certains génies supérieurs. Enfin il faut toujours noter que l'on ne parlerait pas simplement, si l'on parlait comme un livre, fùt-cc le plus simple des livres. A cet égard, des lettres et des mémoires, c'est-à-dire ce qui n'est point oeuvre d'auteur, valent mieux que tout le reste.