VII. — Montluc à ses lecteurs
Quand il était jeune, il haïssait les écritures et se souciait plus
de bien faire que de bien dire. S'il écrit ses Mémoires, c'est
encore pour servir son pays.
Il faut faire retraite : de ses quatre fils, trois ont été tués en
combattant; pour lui, couvert de blessures, il va se retirer
dans ses terres accompagné d'ennuis.
Aussi bien il n'est plus en faveur; la cour est pleine d'intrigues
indignes d'un maréchal de France. Il aurait voulu attaquer les
huguenots dans la Rochelle, et voici qu'on traite avec eux. Le jeune roi de Navarre s'est enfui de la cour : il prévoit que
son activité et son habileté feront bientôt changer la face du
royaume.
Il se console de sa vieillesse par le souvenir de sa vie : ce n'est
pas une histoire pour des gens de savoir, c'est un sujet
d'étude pour un capitaine, un livre de bonne foi qui ne craint
pas d'être démenti.
Si Ton vous avait dit, ô mes anciens compagnons d'armes, que dans mes vieux jours je me mettrais, moi aussi, à faire un livre, certes vous auriez ri de la prédiction? Et pourtant, c'est bien le même Montluc qui, jadis, haïssait tant les écritures, et qui entreprend aujourd'hui de raconter sa vie. Quand j'étais jeune, plutôt que de toucher une plume, j'aurais mieux aimé chevaucher tout un jour, salade en tête et cuirasse au dos; car je me souciais
COMPOSITIONS d'Élèves. 171
de bien faire, mais nullement * de bien écrire. — Au fond, j'ai toujours même souci : et si je commence aujourd'hui mes Commentaires, ce n'est pas que j'envie le titre d'orateur — un soldat, un gentilhomme méprise pareille gloriole — ; non, si je ne croyais pas que mon livre dût rendre quelque service à nos capitaines, si l'intérêt de mon pays et de mon roi ne me poussait à écrire ^, jamais, lecteur, tu n'aurais rien lu de Montluc.
Certes, pour écrire mes Commentaires^ les loisirs ne me manqueront pas. J'ai soixante-quinze ans : or, à cet âge, que faire aux armées? Me voici donc retiré dans ma maison des champs, jadis pleine de tous ceux que j'aimais, main tenant vide et désolée. Des quatre fils que Dieu m'avait donnés, un est dans les ordres ; et les autres, qui suivaient la noble carrière des armes, sont morts tous trois. 0 Marc- Antoine, tué devant Ostie; Fabian, tué à Nogaro; et toi Pierre-Bertrand, le plus chéri peut-être, qui es mort aux pays lointains où tu cherchais aventure : vous qui deviez être les soutiens de ma vieillesse et la gloire de notre Gascogne, qu'êtes-vous devenus! Vous avez péri dans la fleur de votre âge, et voire père, qui devait mourir avant vous, ne vous survit que pour vous pleurer. Hélas! j'ai pendant cinquante-trois ans servi aux armées; à porter le harnais, ma taille s'est voûtée, mes cheveux ont blanchi; j'ai reçu sept arquebusades, et tant d'autres blessures qu'à part le bras droit, je n'ai point de membre qui n'ait sa cicatrice; et pour prix de toutes ces misères, la guerre ne m'a laissé qu'une vie languissante, dévorée par i'ennui et par le regret du temps qui n'est plus ^.
Ma vie serait moins triste si j'étais resté à la cour. —