CH AP. IV
tion, l’envoi des épreuves aux auteurs, leur retour avec le bon à tirer , suivent le cours ordinaire des impressions sur copie manuscrite, mais (il seroit du moins permis de l’espérer) un cours plus régulier, puisqu’il se trouve débarrassé de la plupart des obstacles qui gênent la marche d’une première édition. Cependant l’imprimeur ne peut encore être assuré que rien ne viendra arrêter le mouvement de ses presses. Car c’est chose particulière à cette noble manufacture , l’imprimerie, que les dispositions les mieux prises, dans les circonstances en apparence les plus favorables pour faire profiter l’établissement par la production continue et générale de tous ses travailleurs, sont très souvent déconcertées. Il suffit d’une loi sur ou contre la presse pour supprimer à l’instant nombre de travaux dans les imprimeries. Il suffit d’une mesure ministérielle pour arrêter le mouvement d’un atelier. J’en rapporterai un exemple assez singulier par le motif qui donna lieu à la suspension subite d’une réimpression pour laquelle toutes les mesures de célérité avoient été requises et employées. Il s agissoit d’une nouvelle édition d’un Formulaire pharmaceutique à b usage des hôpitaux militaires f dont, l’administration demandoit au libraire plusieurs milliers d’exemplaires dans le plus bref délai.
L’édition précédente, rédigée par Parmentier, avoit été revue, amendée, mise au courant des nouvelles prescriptions; le tout discuté et approuve en conseil de santé : point de changemens possibles sur les épreuves. Les premières feuilles sont bientôt expédiées
DES OUVRAGES D’AUTEURS VIVANS. 2g5
au docteur chargé de surveiller l’impression. Plusieurs jours s’écoulent, et les épreuves ne reviennent pas : le papier trempé couroit déjà risque d’avaries. Enfin les deux premières épreuves arrivent à l’imprimerie, mais toutes remplies de corrections, changemens et suppressions; entièrement à recomposer. Informations prises sur la cause d’un tel bouleversement si peu prévu, j’appris que des vues d’économie avoient porté le Ministre de l’intérieur à faire de nouveau revoir l’ouvrage , dans le but de simplifier les formules et prescriptions médicales, afin de rendre moins dispendieux le traitement des malades. J’admirai un moyen d économie qui l emportoit si évidemment sui toutes les reformes de Sully; et l’impression se continua trois mois durant , avec redoublement d’épreuves, d’amendemens et de corrections qui alloient toujours en simplifiant les formules. Ceci se passoit en avril 1820.
Je crois avoir indiqué les points principaux qui sollicitent spécialement l’assistance des auteurs, s’ils veulent prêter un utile concours h la correction , et épargner à l’imprimeur de graves difficultés. J’ajouterai quelques observations qui se rattachent a la nature meme de leurs corrections. En general , les auteurs tout une lecture trop superficielle des épreuves, et négligent certains détails qu’ils abandonnent aux soins des correcteurs de l’imprimerie. O11 ne sauroit trop les prévenir de porter une sévère attention sur toutes les parties de la correction, ainsi que le pratiquoit Addison , et même sur la ponctuation, comme le
faisoit Fauteur du Paradis perdu 1 . Les noms propres réclament surtout leur surveillance extrême , car il est impossible qu’un correcteur , si instruit qu’on veuille le supposer, puisse connoître, non pas seulement l’orthographe, mais l’identité de tous les noms propres qui figurent dans un ouvrage.
C’est ainsi que Bayle a reproche à l’imprimeur des Eloges des hommes savans , tirés de Vhistoire de M. de T ho u , par Teissier, d’avoir imprimé lïieronis Alexandrini Spiritalium liber y au lieu de Heronis ; lequel nom de Heronis fut transformé par un autre imprimeur en Neronis dans la Chronologia mathematica du jésuite Biancanus. « Et voilà, ajoute « le critique , comment les imprimeurs multiplient les « écrivains. Il y a des compilateurs qui , pour mon- « trer qu’ils enchérissent sur ceux qui les ont précédés, « donneront peut-être comme une rare découverte « qu’il y avoit anciennement un habile mathémati- « cien nommé Néron, dont 011 a encore quelques « ouvrages. » Et voilà, dirons-nous, comment les écrivains multiplient les erreurs. Il me semble , en effet, que si quelque méprise avoit jamais lieu au
1 D’Israeli, Curiosities of Literature , tome 11, p. y5, édit. Baudry, ï83 5, in-8°. — La poésie, en effet, réclame particulièrement l’attention des auteurs sous le rapport de la ponctuation. Lord Byron en sentoit la nécessité. « Je vous renvoie les épreuves 5 mais la ponctuation a besoin d’être corrigée; je me sens trop paresseux pour le faire moi -même; priez donc en grâce M. Gifford de s’en charger pour moi. » ( Lettre du 4 juin 1817. )
2 Dictionnaire historique , article Commahdin.
sujet de ces noms, la faute en seroit bien plutôt au docteur Teissier et au jésuite Blancanus, qu’aux deux imprimeurs. A quel correcteur d’imprimerie pour-, roit-on raisonnablement reprocher de ne pas savoir que 1 auteur d’un ancien Traité de Pneumatique s’appeloit Héron, plutôt que Hiéron ou Néron, quand ceux qui dévoient bien le connoître s’en inquiétoient si peu?
Mais voici bien une autre erreur , et d’autant plus curieuse à noter , que Bayle lui-même, qui reproche aux imprimeurs d’augmenter le nombre des écrivains, en fait figurer une demi-douzaine, dans son Dictionnaire historique , sous le faux nom de Vergerius. Ce n’est probablement pas à l’imprimeur de Bayle qu’il faut s’en prendre si cet auteur a substitué ce nom de V ergerius à celui de Yergetius, nom latinisé de Vergecio ( Angelo ), AngeVergèce, le célèbre calligraphe grec de François ier, que l’on trouve quelquefois nomme V ergero et même Hergier , d’après le certificat de Bayle. Voici comment Prosper Marchand explique cette erreur du célèbre critique, explication qu’il ne peut être inutile de reproduire , tant F iu attention des auteurs rend fréquentes les fautes du même genre. « M. Bayle, trompé par Rutgersius (Ta- « nœ Lectiones ) , et par quelque édition fautive de « M. de Thou, l’a mal nommé Vergerius. Dans les a autres éditions de M. de Thou, que j’ai consultées, le « mot Vergetius se trouve exactement écrit. Peut- « être ne s’agit-il, dans ces deux écrivains, que d’une « pure faute d’impression ; et cela ne prouve que trop
« combien la moindre altération dans les mots, et (( surtout dans les noms propres , est de conséquence, (( puisque voilà le simple changement de T en R, « qui jette , confirme et retient dans l’erreur un a homme d une aussi vaste lecture , d’une aussi pro- « fonde érudition , et d’une aussi sûre et judicieuse (( critique que M. Bayle. Comment les citations de <( Jean Antoine de Baïf, qu’il emploie, et dans leste quelles Vergèce est bien nommé, ne lui ont-elles « point rappelé que La Croix du Maine, qui lui étoit (( si famiiier, et qu’il cite en cent et cent endroits, <( ne le nomme pas autrement ! Mais c’est là un de ces (( tours que la mémoire joue quelquefois aux plus hâte biles gens *. » Cela étant, combien s’affoiblissent les reproches d’incorrection que Bayle et tant d’autres écrivains adressent aux imprimeurs , si plutôt ces reproches ne retombent directement sur les auteurs eux-mêmes 1 2 î
Bayle signale encore, avec son franc parler habituel, V Abrégé de la Bibliothèque de Conrad Gesner , qui
1 Dictionnaire historique , par Prosper Marchand, tome n , p. 2q5, in-fol., article Vergèce, à la note.
2 On peut en dire autant des reproches de lenteur que des savans ont assez fréquemment consignés dans leurs écrits, comme l’a fait Ménage : '< Les imprimeurs, dit-il, donnent bien de la peine aux au- « leurs, en plusieurs manières, et particulièrement par leur lona gueur. » Changez deux mots de place dans cette phrase , et l’observation ainsi généralisée sera peut-être plus juste que celle de Ménage : <( Les auteurs donnent bien de la peine aux imprimeurs, en plusieurs manières , et particulièrement par les accidens et les retards qu’ils occasionnent dans la marche du travail typographique. »
fait mention d’un TVoIffgang Hungarus différent de TV °lff gang IlungeruSj, auquel il consacre un article dans son Dictionnaire : « C’est une bévue, dit-il, et a cela fait voir que le plus petit changement de lettres « dans les noms propres 1 2 3 multiplie mal à propos les « écrivains. » Mais combien d’autres noms propres , beaucoup plus connus que ceux du mathématicien Héron d’Alexandrie, ou du jurisconsulte allemand Hungerus , deviennent journellement causes d’erreur et de confusion parle changement d’une seule lettre, comme Montausier , imprimé Montansier dans les Mémoires de B nenne ^ Strafford , imprimé Stafford > dans une même page où figurent les deux personnages de ce nom; Marot , imprimé Marat , dans un article 2 qui accorde des éloges au choix des personnages illustres qui sont admis dans le Plutarque français y — et cœtera mille !
Lorsqu’il s’agit de personnages vivans , nationaux ou étrangers, l’incorrection des noms propres devient bien plus choquante % et prévient défavorablement
V oyez , pour plus de détails, le Chapitre des Noms propres.
2 Journal clés Débats , des 28 et 29 juillet i835. — Le Plutarque français , Vies des Hommes et Femmes illustres de la France, grand in-8°, avec le portrait en pied de chaque personnage, a été conçu par M. Ed. Mennechet, et est exécuté sous sa direction. C’est assurément l’une des plus honorables entreprises littéraires de notre époque. La place de cet ouvrage est marquée dans les bibliothèques publiques et particulières , et les noms des hommes de lettres qui concourent à sa publication, lui assurent un succès durable.
3 Le Journal des Savants, imprimé à V Imprimerie royale , n est pas lui-même exempt de cette fréquente déception typographique. Dans
3oo
contre l’exactitude du reste de l’ouvrage \ C’est à l’auteur qu’il appartient, dans tous les cas, d’assurer d’une manière satisfaisante cette partie de la correction. Nos voisins les Anglais nous font souvent des reproches sur l’habitude où l’on est en France, disent-ils , de défigurer leurs noms propres ; et le docteur d’Israeli , l’auteur des Curiosities of Literciture, n’a pas laissé échapper l’occasion de les renouveler. Dans une lettre qu’il rapporte de l’ambassadeur de France en Angleterre, de La Mothe Fénelon, lettre adressée au roi Charles ix , il est mention d’un sieur Basche, dontM. d’Israeli suspecte l’identité de nom; et il ajoute en note : « Pourtant M. La Mothe Féne- « Ion a le rare mérite, contrairement à ses compa- (( triotes , d’écrire un nom anglais d’une manière à «. peu près reconnoissable. » Mais au moment même où M. d’Israeli se livre a cette critique , il laisse imprimer sous ses yeux Le Mothe Fénelon , au lieu de La Mothe , comme on peut le voir, non dans l’édi-
le numéro de janvier 1807, on lit, page 55 : « L’Académie des Sciences « a élu M. Baudichaux , à la place vacante, dans la section de Bota- « nique, par le décès de M. Antoine-Laurent de Jussieu. » Ainsi voilà le Journal des Savants de France qui va porter, dans toutes les parties du monde, un nom qui n’est pas celui du successeur de Laurent de Jussieu, car il se nomme Gaudichaud ; et comme la modestie de ce savant égale son mérite, il seroit possible que cette erreur de nom ne fût pas relevée par le nouvel académicien voyageur, qui a été élu pendant qu’il étoit en mer; élection d’ailleurs, soit dit en passant, aussi honorable que peu commune.
1 Voyez le Chapitre des Noms propres.
DES OUVRAGES D’AUTEURS VI VANS. 3oi
lion de Paris % mais dans la neuvième édition de Londres, 1 8 3/f , tome ni , p. 269. Il seroit certainement injuste d’accuser le correcteur anglais de cette faute , comme de beaucoup d’autres du même genre , qui se trouvent dans les citations en français de ce curieux et intéressant ouvrage, et qui dévoient être corrigées par l’auteur lui-même. On ne pourvoit pas reprocher avec plus de raison à l’imprimeur de l’Université d’Oxford d’avoir transformé notre philologue Le Duchat, annotateur d’une édition de Y Apologie pour Hérodote, en M. du Chat U Toutes les incorrections de cette nature ne peuvent être imputées qu’aux auteurs, en tous pays.
L’auteur ne doit pas perdre de vue que l’attention et le temps des correcteurs d’imprimerie étant partagés entre un certain nombre d’ouvrages de nature et de genre différens , dont ils lisent alternativement les épreuves, il leur est physiquement impossible d’embrasser tous les détails de correction littéraire qui concernent chacun d’eux. L’auteur lira donc avec un soin particulier ses citations , ses épigraphes en toutes langues, et, s’il les a écrites de mémoire, ce qui les rend souvent inexactes , il les vérifiera sur les textes , même celles qui sont tirées d’auteurs français 3. Car une imprimerie 11e peut être pourvue de tous les
Édition Baudry, tome n , p. i58; in-8°, i835.
Dans l’ouvrage de M. F. Greswell, qui est intitulé : A view of îhe early Parisian greek Press , etc.; tome n, page 217.
V oyez les Chapitres des Citations et Epigraphes .
3o2 CHAP. IV. — DE LA CORRECTION
livres nécessaires à de semblables vérifications, et tout le temps des correcteurs n’y suffiroit pas 1 2 .
Les dates et leur concordance réclament aussi , de la part de Fauteur, un examen des plus attentifs. Combien d’erreurs et d’incohérences de dates, qui ne pouvoient être rectifiées à l’imprimerie , et qui sont restées accumulées dans certains livres qui devroient en être le plus soigneusement préservés, tels que la Biographie universelle % les P andectes françaises , ou Recueil complet des Lois et de la Jurisprudence3 etc. 3 ! Enfin la corrélation des renvois avec les
1 Lord Byron ne négligeoit rien pour donner à ses ouvrages une grande correction littéraire et typographique , sous tous les rapports. Il partageoit avec plusieurs de ses amis le soin de revoir ses épreuves: M. Hodgson surveilloit la ponctuation; M. Th. Moore, M. Gifford, s’occupoient du style et décidoient du choix entre les diverses leçons de ses manuscrits. Lorsqu’il citoit un passage italien, il demandoit expressément à Murray de le faire examiner par un professeur italien, ou par M. Hobhouse. Quand il étoit à Ravenne , « c’étoit, dit-il, la « plus jolie femme delà Romagne, et même des Marches jusqu’à Aii- « cône, qui corrigeoit les épreuves des textes italiens. »
2 Plus on reconnoît l’utilité d’un pareil livre, plus on regrette de le voir aussi défectueux sous le rapport de la correction. Entre mille négligences typographiques, on peut citer celle de l’article Jacobilli ( Louis ) , où la date d’un livre est restée ce qu’on appelle en terme d’imprimerie bloquée , c’est-à-dire que les chiffres qui manquoient dans la copie ont été retournés sens dessus dessous par le compositeur , et l’article a été imprimé avec cette indication : 1 64-7-56-2*
3 Si vous consultez la tahle chronologique du premier volume de cet ouvrage, dans lequel les dates ont tant d’importance, vous lisez dès la première ligne : « 22 mars 1^55. Ordonnance de Henri 11 , portant « qu’il ne sera permis à personne de changer de nom sans permission « du Roi. » Le lecteur se trouve ainsi forcé de faire la recherche de la véritable date de cette ordonnance , qu’il trouve se rapporter à l’an 1 555, au heu de 1 q55, etc., etc.
DES OUVRAGES D’AUTEURS V IV ANS. 3o3
notes, l’indication exacte des titres, des livres , chapitres et chiffres des pages des ouvrages cités; les noms de villes , etc., etc., seront également recommandés aux soins officieux de l’auteur. Les épreuves des ouvrages de sciences chimiques , physiques , mathématiques, et tous ceux qui comportent des opérations de chiffres , ne sauroient être trop scrupuleusement lues et vérifiées par les auteurs *. Lorsque des remaniemens ont eu lieu par suite des corrections , toutes les opérations, additions, reports, ne peuvent se passer d’un nouvel examen; et si la vérification n’a pas été faite par l’auteur, elle doit être opérée à l’imprimerie par le correcteur : il est juste alors que le temps qu’il y emploie soit compté, aussi bien que celui des corrections et remaniemens que ce correcteur aura indiqués.
1 Un jugement récent du tribunal de commerce de Paris a condamné un auteur espagnol, qui s’étoit engagé à fournir à un libraire la copie d’un Dictionnaire français -espagnol, à la restitution des sommes payées, avec intérêts et dépens, parce que l’auteur avoit donné une copie surchargée de ratures et d’additions qui en rendaient la lecture difficile, et augmentaient considérablement le travail du correcteur et des compositeurs. — Le jugement porte, en outre, que l’auteur est obligé de livrer une copie lisible de son ouvrage, et qu’il doit en corriger les épreuves *. 11 est à croire que ce jugement aura plus d autorité sur les auteurs que les observations que les libraires et les imprimeurs surtout ont si souvent l’occasion de leur adresser à ce sujet; et c’est pour cette raison que nous l’avons mentionné ici, au moment même où cette feuille alloit être mise sous presse, quoique nous devions y revenir dans le Chapitre sur les Auteurs.
Vojez le feuilleton du Journal de l’Imprimerie et de la Librairie , du samedi 6 mai 1837.
Telle est la part essentielle qui appartient aux auteurs dans l’œuvre délicate de la correction. La tâche est pénible, il est vrai , mais dans les temps où la typographie française a brillé de plus d’éclat , c’est surtout à l’active collaboration des auteurs et éditeurs qu’elle en a été redevable, et l’histoire littéraire ne l’a pas laissé dans l’oubli. Lorsqu’un imprimeur aura le bonheur d’être choisi pour mettre en lumière les œuvres d’un auteur qui lit de verve ses épreuves, il se plaindra moins de son sort ; il redoublera de soins et de vigilance, pour ne pas compromettre l’existence d’un homme de génie qui prendroit à cœur les méfaits typographiques aussi sérieusement que lord Byron , ainsi qu’il nous l’apprend lui-même. « Je me soucie moins (( que vous ne pourriez croire du succès de mes ou- <( vrages , écrivoit-il à Murray , mais la moindre faute a de typographie me tue. » Et d’autres fois : « Cor- « rigez donc, si vous ne voulez me forcer à me couper « la gorge. — Je voudrois que le compositeur fût at- « taché sur un cheval, et accolé à un vampire. » Voila , je pense, assez de verve chez un seul auteur pour désirer qu’elle fût plus également partagée. Cela se rencontre si rarement aujourd’hui , que je mentionnerai avec plaisir une note écrite par l’auteur d’un estimable ouvrage intitulé : De la Charité légale 1 . Cet auteur, après
1 De la Charité légale , de ses effets, de ses causes, et spécialement des maisons de travail , et de la proscription de la mendicité , parP.-M.-L. Naville, ministre du saint Évangile, etc. Paris, P. Dufart, 9. vol. in-8°, 1 85(3.
avoir surveille avec 1 attention la plus soutenue la cor* rection de ses épreuves , qui faisoient un trajet de cent trente lieues, écrivit sur la dernière feuille : « j 6e- « îussimo ! L’auteur remercie M. le prote et MM. les « compositeurs des soins qu’ils ont donnés à l’impres- « sion de cet ouvrage. — J’ai senti d’autant plus l’avan- « tage d’avoir à corriger des épreuves peu fautives , " (lue j étois tout-à-fait inhabile et nouveau dans ce « tiavail ; et j ai admire plus d une fois la manière dont « ont été faites les corrections que j’avois déniante dées. » Une note obligeante comme celle-ci sert beaucoup mieux les intérêts de la typographie, en encourageant le zèle et l’attention de tous , que ces misérables apostilles usitées par certains écrivains, assurément les plus incorrects et les plus brouillons de l’époque *.
J’ai vu les hommes les plus éminens dans les sciences et les lettres du commencement de ce siècle, parvenus ensuite aux plus hautes dignités et fonctions de Rempile, venu s asseoir sur le modeste siégé des correcteurs de mon père , pour vérifier leurs épreuves , donner toutes explications aux compositeurs, faciliter le travail, éviter des pertes de temps 3 . Ils ne retenoient pas leurs épreuves des semaines, des mois entiers; ils epai gnoient les pas des jeunes apprentis, et prenoient
Voyez ci-dessus, p. 256.
1 « Je serai très exact à rendre les épreuves le lendemain matin du « jour où je les aurai reçues, « écrivoit, entre autres, ^François de
3o6 CHAP. IV. — DE LA CORRECTION
souvent la peine de rapporter eux-mêmes des épreuves qu’ils n’avoient pu disposer à temps. Fourcroy, Chaptal , de Lacépède, Carnot, de La Grange, de Laplace, üelambre, Legendre, Peyrard, Andreossy, deLamarck, de Jussieu, Yentenat, Desault, Cabanis, Parmentier,
Neufchâtean; « si l’éloignement fatigue votre commissionnaire, ne « pourrions-nous pas trouver un autre moyen de communication? »
S’il se rencontre encore quelques auteurs qui se fassent scrupule de causer le moindre préjudice à leurs agens typographes , soyez assuré que ce sont les plus laborieux écrivains, ceux qui commissent le mieux le prix du temps, et qui portent dans toutes les actions de la vie, ces sentimens de véritable philanthropie et de conscience littéraire, que l’on retrouve dans leurs ouvrages; comme ils se montrent dans ces lignes fidèlement extraites d’une lettre écrite par l’auteur de Y Histoire des Français , des Études des Sciences sociales, etc. : « Les soirs où «j’attends des épreuves, je me fais un devoir de ne point sortir, et « d’être en quelque sorte de garde , pour ne point faire perdre le temps « de vos ouvriers, qui comptent sur ma régularité, et qui ont de justes « droits à ce que leur travail ne soit pas dérangé. » ( Genève , 25 décembre 1822.)
C’étoit pour mon père un adoucissement aux nombreuses contrariétés attachées à la profession d’imprimeur, que cette obligeante attention des auteurs à seconder son zèle et son activité , en assurant la régularité du travail de ses ouvriers; et presque tous les savans et les littérateurs dont j’évoque ici le souvenir, se prêtoient avec un bienveillant empressement aux exigences de la typographie , qui ne sont pas celles du typographe. Parmi ces hommes d’un mérite si distingué, il s’en trouvoit plusieurs dont la naissance touchoit aux temps
de la Régence, tels que le traducteur Hérodote, l’auteur de la
Dunciade, celui des Flémens de la Science de l’Homme, etc., et presque tous les autres appartenoient à la seconde moitié du siècle. J’ai vu ainsi passer successivement dans la maison de mon père les dernières illustrations scientifiques et littéraires du xvme siècle, et s’élever celles du xixe, qui a tout réformé ou renouvelé, institutions, sciences, arts et littérature.
DES OUVRAGES D’AUTEURS VIVANS. 3o 7
Barthez, Bosquillon, Baudelocque, Dumas, Halle, Gall, Spurzheim, Le Vaillant, Michaux, Choiseul-Goufïier, Larcher, La Porte du Theil, d’Ansse de Villoison, Langlès, Millin, Palissot , Suard, Bernardin de Saint- Pierre, Bitaubé, François de Neufchâteau , Vigée , Legonvé, Pougens, de Saint-Ange, Cournand, de Staël, de Genlis, JaufFret, de Grainville, Dubos, Castel, de Treneuil, de Cambry, Maury, de FÉcuy, Ginguené, Dusault, Laya, Picard, J. -B. Say, de Beaujour, Le Chevalier1, etc., etc., vous avez honoré mon père de
r Je viens d’ajouter ce dernier nom à une liste déjà nombreuse sans être complète , et qui accuse tant de pertes déplorables pour les lettres et la société. J. -B. Le Chevalier, auteur du Voyage de la Propontide et du Pont-Euxin , et du Voyage de la Troade , a terminé sa carrière le 5 juillet i836, âgé de quatre-vingt-trois ans. Sa belle physionomie, son œil ardent et expressif, ses manières pleines de franchise et d’urbanité, sa parole animée, son esprit piquant et enjoué, marquoient sa place et ses succès dans le monde. Ses connoissances variées et étendues , son érudition sans pédantisme , sa vaste mémoire, son enthousiasme pour la Grèce, ses voyages homériques, lui acquirent une réputation littéraire qui eut peut-être moins d’éclat en France que chez l’étranger, parce qu’il répugnoit au caractère de Le Chevalier d’exploiter cette réputation à la manière de tant d’autres écrivains. Cet excellent homme (ainsi que l’a nommé M. Eichhoff dans un discours prononcé sur sa tombe) avoit confié à mon père l’impression de plusieurs ouvrages; et bientôt il fut l’ami de son imprimeur. Il m’a continué son honorable amitié ; et pendant de longues années , à travers tant de vicissitudes politiques et littéraires, j’ai pu apprécier dans ses entretiens intimes, si intéressans, si instructifs , si chaleureux, toutes les qualités de son esprit et de son cœur. Le Chevalier étoit mal à l’aise lorsque la conversation s’engageoit sur des personnes dont il pouvoit avoir à se plaindre. Il en parloit toujours avec des ménagemens extrêmes, et cherchoit souvent à atténuer leurs torts, en s’en attribuant à lui-même. L’auteur
3o8 CHAP. IV. - DE LA CORRECTION
votre estime; vous l’avez encouragé de vos suffrages; vous avez prêté votre attentive coopération au typographe qui a consacré tant de veilles à l’impression de vos labeurs ; hommages vous soient rendus ! Auteurs
du Voyage pittoresque de la Grèce et celui du Voyage de la Troade , avaient été condisciples et amis au collège d’Harcourt. Le comte de Choiseul-Gouffier étoit né le 27 septembre 1752, et Le Chevalier le ier juillet de cette même année. Les mêmes études, les mêmes goûts pour l’antiquité, les mêmes rapports d’esprit et de caractère dévoient à jamais effacer entre les deux condisciples l’inégalité de rang et de fortune ; la susceptibilité littéraire la fit un jour sentir *, et les deux amis furent désunis : ce souvenir étoit une peine de cœur pour Le Chevalier. Ce qu’il y a de plus triste dans les animosités littéiaues, c’est qu’elles posent deux camps ennemis , lorsque les deux rivaux sont dignes l’un de l’autre : les portes de l’Académie des Inscriptions restèrent à jamais fermées pour Le Chevalier.
J’ai eu la satisfaction d’imprimer, en 1829, après plus de trente ans de relations non interrompues, le dernier ouvrage de Le Chevalier, intitulé Ulysse-Homère, qui a été le culte de toute sa vie, le charme et l’occupation de ses dernières années. Ce volume fournit un nouvel article à la nomenclature des noms empruntés par les auteurs; car je n’ose pas me servir du mot pseudonyme pour indiquer le nom de Constantin Koliadès, que l’auteur a mis sur le titre de son livre, tant le mensonge étoit loin de sa pensée. Mais Le Chevalier savoit que les meilleurs systèmes ont rarement réussi par leurs auteurs , et il comptoit sur les disciples du jeune professeur d’Ithaque, Constantin Koliadès, pour fortifier et propager sa doctrine Ulysse-Iiomérique. «C’est surtout à la jeunesse des écoles, écrit-il, à cette jeunesse « impartiale, et libre de toute préoccupation, qu’il appartient de « réparer l’affligeant silence de l’antiquité sur le véritable auteur de « V Iliade et de V Odyssée , en plaçant sur la tête d’Ulysse la triple « couronne de roi d’Ithaque, de vainqueur de l’Asie, de Prince des « poètes. »
* Voyez l’article Cmoiseul, par M, de Feletz , dans la Biographie universelle, tome lxi , p- 4° * Supplément.
DES OUVRAGES D’AUTEURS V1VANS. 3o9
et Imprimeur ont fait leur devoir. Mais l’Imprimeur lit encore plus que le sien : Charles Crapelet mourut de fatigue et d’inquiétude , comme Néobar, longo capitis comitante dolore. Il mourut comme la plupart des hommes qui dévouent leur existence à leur répu-» tation, sans avoir recueilli le fruit de ses travaux. Si des témoignages unanimes de regrets et d’estime sont des motifs de consolation , ils n’ont pas manqué a son lils. Il reçut des littérateurs et des savans les plus distingués de l’époque les lettres les plus affectueuses, et les plus honorables pour la mémoire de son père. On me pardonnera de transcrire ici quelques lignes écrites par l’auteur de la comédie des Philosophes et de la Dunciadey alors octogénaire, et que Ton surnommoit le Nestor de la littérature. L’esprit, le goût et le style de cet écrivain sont, encore aujourd’hui, mieux appréciés que son caractère. «Vous savez, Monsieur, « combien j’estimois et combien j’aimois M. votre « père. Je peux vous assurer que j’ai partagé tous vos <( regrets. Mais comment ne m’avez-vous donné au- « cune marque de souvenir? comment ne vous ai-je « pas vu? Je vous ai témoigné l’intérêt que vous m’ina spiriez par vous-même, et qui n’est devenu que plus (( vif par l’attachement que je conserve a la mémoire (( de M. votre père. Vous a-t-il laissé heureux? V eus u avez sa réputation à soutenir, et j’ose vous en croire « capable. Venez donc causer et vous consoler avec « moi. Je ne puis espérer de vous être utile autant « (pie je le souhaiterais , mais mon expérience pour- « mit quelquefois me mettre à portée de vous servir,
3io CHAP. IV. — DE LA CORRECTION, ETC.
« et j’en saisirois avec empressement toutes les oc- « casions.
«Adieu, Monsieur, j’ai l’honneur de vous saluer, « et je vous embrasse de tout mon coeur. Palissot . « Paris, ce 22 novembre 1809. »
1 Charles Palissot de Montenoy, né à Nancy, le 3 janvier 1730, mourut à Paris, le i5 juin 184, dans sa quatre-vingt-cinquième année. Admis dans son intimité pendant les six dernières années de sa vie, je puis répéter avec l’écrivain de l’article de la Biographie universelle, que « Palissot, dont le caractère a été présenté, dans tant « d’écrits, comme intraitable, méchant et même odieux, étoit doux, « liant, affable, communicatif, et que son âme avoit besoin d’affec- « tions. » Nous avons peu d’écrivains qui aient porté plus loin le scrupule de la correction du style. C’étoit un plaisir et un délassement pour mon père de lire les épreuves des OEuvres de Palissot, qu’il réimprimoit alors ; et il m’en citoit souvent des passages , comme des modèles d’élégance, de pureté et de finesse de langage.
DE LA CORRECTION DES LIVRES IMPRIMES SUR COPIE IMPRIMEE D’AUTEURS MORTS.
Destination de l’imprimerie. — Distinction entre la presse et l’imprimerie. — Piareté des bonnes éditions. — Injustice des savans envers les imprimeurs. — Procédés incomplets ou défectueux de la correction. — Du petit nombre de véritables éditions des Fables de La Fontaine , et des OEuvres de Boileau . — Cabanis. — François de Neufchâteau. — Manière de procéder pour la correction en première. — Correcteur de seconde. — Cause fréquente des altérations dans les textes des auteurs francois. — Défaveur causée à une
édition des Sermons de Massillon par l’emploi d’un moyen extrême de correction. — Observation critique de La Harpe contre les imprimeurs. — Solécismes et fautes d’orthographe de Voltaire.
Voici ce qu’un savant du xvie siècle a écrit, en grec, sur la destination de l’imprimerie : « L’intelligence et la raison constituent Famé des sages. Leurs livres et leurs écrits sont des monumens où tout ce qui reste de leur âme est déposé comme dans un tombeau. Or, si l’on ne prend pas soin de ces monumens, ils sont exposés à être renversés et anéantis, et à entraîner en même temps la destruction des âmes qu’ils renferment. Ce sont ces monumens que Fimprimerie est destinée à préserver de leurs ruines ; et ceux qui les relèvent ne sont ni des forgerons, ni des maçons, ni des architectes , mais des hommes qui s’adonnent à Fart de Cadrnus et de Palamède, et qui savent trans-
porter l’esprit d’une demeure ancienne et délabrée dans une autre de construction nouvelle et mieux distribuée. »
Cette observation sur l’imprimerie ne pouvoit manquer de rester gravée dans ma mémoire. Par une circonstance assez singulière , à laquelle je fis alors peu d attention , ce texte fut le sujet d’une version grecque donnée au concours général de l’Université , en i8o5 , et j’eus le temps de le méditer, pour en faire une traduction qui ne fut pas tout-à-fait infructueuse, ni dans la lutte du concours, ni pour la carrière typographique que je devois si tôt embrasser. Plus d’une fois, et surtout lorsque je commençois une réimpression des oeuvres de nos principaux auteurs , le souvenir de cette version s’est représenté à mon esprit , et m a soutenu dans les soins scrupuleux que je voulois apporter pour obtenir une exacte reproduction des textes. Mais vains scrupules ! inutiles efforts ! On pensoit, dans le xvie siècle, que ceux qui s’adonnent à 1 art de Cadmus et de Paîamède ne sont ni des forgerons, ni des maçons, ni des architectes; ils sont bien moins aujourd’hui , car ils peuvent être assimilés à de véritables machines, dont on n’attend d’autre service que l’exécution la plus rapide. C’est qu’on a voulu, en effet, que l’imprimerie suivît le progrès matériel de tous les autres genres de fabrication, îa quantité et l’apparence sans la qualité; et pour effacer le souvenir même de ses rapports intimes avec les bonnes lettres qu elle a fait renaître, on en est venu jusqu a lui oter son nom. « Aux changemens successifs
« qui ont précipité Faction de l’imprimerie , a-t-on « dit , elle a presque fini par perdre son nom primitif. <( Elle s’est individualisée dans le nom que porte une « spécialité de sa besogne . L’imprimerie s’appelle la (<" pi esse . » Un moraliste a dit « qu’un sage gouvernement doit se regler par la disposition présente des esputs . » S il en est ainsi , on doit baser aujourd’hui ia fortune des établissemens d’imprimerie sur la P* 1 esse, mais ceux qui ont quelque sentiment des let-
Dans le Journal la Presse , du 25 février 1807, l’écrivain trace ainsi les diverses phases de l’imprimerie : « Durant le premier siècle qui en « a suivi la découverte , l’imprimerie apparoît sous la forme d’un missel; « sous la forme d’un pamphlet le siècle suivant; plus tard, elle a été ( petit livie Lien libertin, et in-folio bien lourd. Un journal à cette (( heure en est le symbole. » Ne pourroit-on pas dire aussi , avec plus de justesse peut-être, que l’imprimerie a été religieuse à sa naissance; leligieuse et littéraire dans sa jeunesse; littéraire et politique dans sa matuiité et sa vieillesse ; et que, politique et industrielle maintenant, elle est parvenue à la décrépitude; jusqu a ce que les lettres, reprenant force et vigueur, lui rendent à leur tour une vie nouvelle ? — Au reste, de quelque manière que l’on caractérise les diverses phases de
1 impiimeiie, 1 observation du journaliste n’en est pas moins vraie. La vieille imprimerie a donné le mouvement aux esprits, c’est elle qui le reçoit à son tour ; et comme elle ne pouvoit plus suffire aux besoins de 1 époque, qui est un peu plus politique que littéraire, on l’a suppléée par la presse dans la sphère la plus active de ses fonctions. Mais la presse , ou plutôt son esprit déréglé , a envahi la littérature , et c’est là qu’est le mal pour la typographie.
OE uvres posthumes de Vauvenargues , tome ni, in-8°, 1821. Il est en effet de l’intérêt d’un sage gouvernement de se régler d’après la disposition présente des esprits, mais il ne faut pas qu’il se laisse entraîner. Cette seule maxime de Vauvenargues , mise à profit, auroit empêché et empêcheroit encore bien des révolutions; mais les gouvernails profitent rarement des conseils de la sagesse, tandis que les gouvernés profitent de tout.
très, et qui ne dédaignent pas le titre modeste de bon typographe, ne sépareront pas la presse de h imprimerie. La presse, c’est le métier, la besogne : l’imprimerie, c’est l’art, le travail1. C’est l’art qui reproduit avec intelligence et vérité, dans une belle gravure, l’esprit, le caractère, l’expression et l’elfet des compositions des grands maîtres; le métier, c’est une grossière image qui les rend méconnoissables. C’est donc sous le point de vue de Fart que le typographe doit envisager l’oeuvre des réimpressions d’ouvrages d’auteurs morts ; car les réimpressions sont spécialement du domaine de la bonne typographie .
Quoique la librairie de notre temps puisse à bon droit s’honorer de plusieurs collections d’auteurs classiques, nationaux et étrangers, conçues avec autant d’intelligence que de goût, et exécutées avec la plus jouable persévérance , il n’existe cependant qu’un très petit nombre d’éditions ( comparativement à la masse de celles qui sont répandues chaque jour dans le commerce) que l’on puisse qualifier de pures et correctes , et qui soient très recommandables sous le rapport typographique. Aussi , un imprimeur peut-il encore aujourd’hui établir sa réputation sur les réimpressions de tous ouvrages dont les auteurs n’existent plus. C’est dans les travaux de cette nature qu’il peut faire preuve de goût, de discernement, et mettre à
' Lorsque l’Académie des Sciences entreprit, en 1692, de donner la description des arts, elle voulut commencer par Y Art typographique, comme étant celui qui conserve tous les autres. ( Manuel typographique de Fournier, t. 1e1', p. xiij.)
DES OUVRAGES D’AUTEURS MORTS. 3i5
profit tout son savoir , toute son instruction, dont il ne sera jamais assez pourvu pour bien remplir la tâche qui lui revient; car cette tâche n’est pas aussi facile qu’elle sembleroit devoir l’être, lors même qu’il ne s’agit que de réimpression. Quelle que puisse être en effet la diligence de l’imprimeur, elle se trouvera toujours insuffisante pour obtenir l’œuvre complète de la correction et de la reproduction fidèle des textes.
Il suffit de connoître la manière dont on procède généralement aujourd’hui à la fabrication des livres, pour juger combien les bonnes éditions doivent être rares ; combien devroient être estimées et recherchées celles qui méritent réellement cette qualification. En effet, dès qu’un libraire ou un éditeur a résolu de publier une nouvelle édition , la première condition du succès de son entreprise réside dans la promptitude de l’exécution. La concurrence, si favorable â la presse , si dangereuse â la librairie , si funeste à l’imprimerie , lui interdit les longues préparations littéraires , et le plus ordinairement on n’en fait plus aucune : une copie est remise à l’imprimeur, et la réimpression suit son cours précipité. Cependant cette copie, souvent prise au hasard, si le bas prix ne lui a pas fait donner la préférence sur toute autre , est plus ou moins infidèle , incorrecte, fautive, mais elle Lest toujours : et c’est là que commencent les difficultés, les incertitudes, les mécomptes de la correction typographique la plus soignée.
La plupart des éditeurs qui , â différentes époques , ont donné des soins attentifs à la réimpression des ou-
vrages d’auteurs morts, n’ont pas manqué de signaler les défauts des éditions antérieures, principalement sous le rapport de la correction. Coste 1 et Naigeon 2 ont surtout remarqué cette altération continue que subissent les textes de nos écrivains le plus souvent
1 Pierre Coste , laborieux éditeur et traducteur, dont la longue carrière fut toute dévouée aux lettres, disoit des Fables de La Fontaine ; « Encore deux ou trois éditions des Fables, publiées sans errata à « Paris et Amsterdam , desquelles éditions la première eût servi de « copie à la seconde, la seconde à la troisième, et cet excellent ou- « vrage étoit perdu sans ressource. » Né en 1668 , Coste mourut en 1742.
2 André Naigeon , qui passoit pour Famateur de livres le plus difficile qui eût existé, et qui iisoit ses livres, a consigné dans ses Mémoires ( posthumes ) historiques et philosophiques sur la vie et les ouvrages de Diderot, que « chaque nouvelle édition d’un livre apporte presque toujours des incorrections de toute espèce à celles des précédentes éditions. » En 1798, Naigeon publia une édition des OEuvres de Diderot, en i5 vol. in-8°, qui fut imprimée par mon père. Naigeon apportoit beaucoup de soin à la révision des épreuves , et conduisoit l’impression avec toute la régularité désirable. A vingtcinq ans de distance, en 1823, je fus chargé de l’impression du volume des Mémoires sur Diderot, par Naigeon, pour raison desquels je fus poursuivi , et traduit devant le tribunal de police correctionnelle de Paris. Vers la même époque je fus encore poursuivi par un procureur du Roi, de Mortagne, comme prévenu d’outrage à la religion, pour avoir imprimé ces deux vers dans un opuscule intitulé : Le Commis- Voyageur, que l’assignation m’a fait connoître et retenir :
Un voyageur doit-il assister à la messe ?
Sur cette question les avis sont divers.
Je me ressouvins des persécutions religieuses exercées autrefois contre les Estienne , et du parti qu’ils avoient pris pour s’y soustraire. Comme j’étois bien résolu à ne pas m’ériger en censeur des ouvrages dont on me confieroit l’impression , j’adressai d’humbles remontrances à M. le garde des sceaux de 1825, sur ces poursuites réitérées, dont
DES OUVRAGES D’AUTEURS MORTS. 3i7
les nouveaux écueils qui se pressent autour de chaque réimpression. Les exemples en sont aussi nombreux que décourageans ; car les exemples en ce genre ne sont d aucune utilité pour la typographie : quand elle évite une faute , elle tombe bientôt dans une autre.
Il n’est donc pas un de nos auteurs qui n’ait plus ou moins souffert des imperfections de l’art typographique sous le rapport de la correction ; mais la faute n’en est pas aux imprimeurs seulement, quoiqu’elle leur soit souvent reprochée 1, Je dirai, pour ceux qui aiment
je ne pouvois prévoir le terme ni l’intensité ; je lui exprimai l’amer regret que j’éprouverois de transporter mes presses à Genève, mais que je devois ce sacrifice à la sécurité de ma famille. Le ministre fut sans doute peu touché de cette déclaration, et auroit plutôt souhaité que tous les imprimeurs prissent le même parti ; mais je n’eus plus d auties démêlés avec la justice de 1825. J’y reviendrai pourtant dans le Chapitre de la Responsabilité des Imprimeurs .
Les savans et les littérateurs de tous grades et dignités dans la république des lettres ne sont pas toujours justes lorsqu’ils imputent aux imprimeurs les fautes, les erreurs, les méprises, les incorrections de toute nature qui abondent dans les livres ; et ils ne sont rien moins que charitables , s’ils sont très savans , quand ils les accusent d’ignorance. Après les imprimeurs , je ne crois pas qu’il existe une classe d hommes à qui l’indulgence et le pardon des fautes soient plus nécessaires qu’aux auteurs. J’ose en actionner un, non pris au hasard, mais parce que l’esprit et le savoir qui le distinguent sont hors de ligne , parce que plus d’une fois il a rendu le public confident de nos méfaits typographiques, sans dire la part qu’il en faut attribuer à ses confrères , et de plus, parce qu’il est mon ami.
Ouvrez le tome 11 des Fables de La Fontaine , édition (in-8° et in-12, de 1818) dédiée au roi Louis xvm, et vous lirez, page 5i, à la note 5 : « L’édition que Cliamfort suivoit , offroit une faute très gros- « sière, introduite par quelque imprimeur ignorant. Cette faute bar
véritablement leur profession , qui en apprécient toute l’importance littéraire et toutes les difficultés, comment il seroit possible d’atténuer ces imperfections de l’art , lorsque l’auteur ne peut plus lui-même présider a l’impression de ses ouvrages.
On a vu, dans le Chapitre précédent (p. 25g), que
« bare détruisoit tout-à-fait la mesure. » Puis , après : « M. Guillon ,
« qui n’a pas réfléchi sur la cause de l’erreur de Chamfort , blâme « assez durement sa leçon ; mais ce qu’il y a de singulier , c’est que « son imprimeur suit précisément la plus mauvaise de toutes. » Et plus loin, p. 116 : « L’ imprimeur de M. Guillon donne seul le vers « de sept svllabes. » On aperçoit bien que c’est par courtoisie pour son confrère , que le commentateur rejette sur l’imprimeur la mauvaise leçon de l’édition de M. Guillon. Mais pourquoi cette préférence des plus injustes? Ces deux imprimeurs, notés à jamais d’ignorance et de barbarie, sont en réalité aussi innocens des fautes que leur reproche l’éditeur de 1 8 1 8 , que le seront dans deux cents ans les imprimeurs qui reproduiront cette même édition de 1818, si elle leur est donnée pour copie avec les incorrections et altérations qui s’y trouvent , telles que : le temps clés pleurs pour le temps de pleurs , locution particulière à La Fontaine , son noir souci pour son noir sourd (Livre xii, fable 12); la mort pour le mort ; voit tomber d’ici-bas pour voit tomber ici-bas ; ad Tartara tendit pour in Tartara tendit, etc. , etc. Mais cuique suum : la mauvaise leçon que Chamfort a trouvée dans l’édition qu’il consultait , étoit du fait d’un précédent éditeur, et non de l’imprimeur, resté fidèle au texte qui lui avoit été donné pour copie. Chamfort a arrangé à sa guise une plus mauvaise leçon, et elle a été exactement imprimée. M. Guillon a fourni a son imprimeur une leçon qui est la plus mauvaise de toutes, au jugement du commentateur de 1818, et l’imprimeur s’y est également conformé. En vérité, les ignorans et les barbares sont-ils ici les imprimeurs? Et le seront-ils davantage ceux qui réimprimeront un jour avec ses fautes cette édition des Fables de La Fontaine de 1818, publiée par M. Charles Nodier, et imprimée par M. P. Didot l’aîné, l’honneur des lettres et de la typographie de notre âge!
DES OUVRAGES D’AUTEURS MORTS. 3ig
i element d une bonne correction des ouvrages imprimés sur manuscrits, résidoit principalement dans l’habileté des ouvriers compositeurs. Cela n’est pas moins vrai pour les reimpressions sur copie imprimée; mais il faut y joindre la condition d’une bonne copie. Quelles que soient 1 habileté, l’intelligence, l’attention du compositeur, il reproduira toutes les fautes d’une copie défectueuse ; et il doit forcément les reproduire, parce que, dans aucun cas, il ne peut lui être permis de changer un seul mot à sa copie, lors meme qu il y auroit faute évidente. On ne peut imaginer a quelles transformations seroient exposés, malgie toute la vigdance des correcteurs d’épreuves, les textes de nos poètes et de nos prosateurs, si les ouvriers compositeurs étoient autorisés à rectifier d’euxmêmes les fautes qu’ils apercevroient ou qu’ils croiroient apercevoir dans les éditions qui sont données pour copie. Ce seroit bientôt une lutte d’amour-propre, où chacun voudroit faire preuve de plus d’esprit et de sagacité que son voisin. Le maître imprimeur doit se défiei surtout des compositeurs écrivains . Ce sont ceux qui ont le plus de propension à redresser ce qu’ils appellent les fautes de copie. J’ai vu un de ces compositeurs qui , dans sa verve poétique, changeoit des mots, des hémistiches, des rimes dans une comédie de Regnard. « C’étoit d’instinct et d’entraînement, « disoit-il, et non par malice, » comme il m’étoit permis de le soupçonner; mais, soit instinct, soit malice, j engageai ce compositeur à poétiser seulement pour son propre compte.
A part cette ingéniosité de compositeur, une bonne édition donnée pour copie est la première garantie d’une bonne réimpression. Mais quand même l’imprimeur auroit apporté des soins exclusifs, une application minutieuse à la reproduction de cette copie, il en obtiendra seulement une édition dégagée de quelques fautes peut-être, mais à coup sur entachée de plusieurs autres; elle ne sera, d’ailleurs, ni plus ni moins estimable que la précédente 1 ; et voici pourquoi.
1 C’est ce qui arrive dans les meilleures imprimeries, parce que le travail qui seroit nécessaire pour faire préalablement disparoître de la copie les fautes d’impression et altérations de texte, exigeroit beaucoup de temps, et un surcroît de personnel très dispendieux. Ce ne peut être, en effet, qu’en comparant les textes de plusieurs éditions et d’époques différentes , en recourant aux éditions faites du vivant de Fauteur, que l’on peut améliorer une réimpression. Par ce moyen elle sera purgée au moins des fautes de la précédente , tandis qu’elles se perpétuent, et presque toujours avec accroissement notable à chaque nouvelle impression. J’ai eu plus d’une fois l’occasion de remarquer quelle est la singulière position d’un imprimeur qui , chargé d’exécuter une réimpression, sait d’avance que la copie est plus ou moins escortée de fautes, et qu’il doit employer les soins les plus attentifs à les reproduire , pour mieux répondre à la confiance de son commettant. C’est ainsi que deux éditions des OE livres dramatiques de Destouches y que j’ai imprimées avec les soins requis par le libraire qui en faisoit les frais , ont fidèlement conservé les fautes des précédentes éditions. Mais lorsque j’entrepris à mon compte, en 1822, une nouvelle édition de cet auteur , qui n’avoit pas encore obtenu la distinction du grand format in-8°, je commençai par vérifier le dernier texte imprimé sur celui des éditions les plus estimées. Celle de l’Imprimerie royale, exécutée avec un grand luxe, par ordre de Louis xv, en iy5y, sous les yeux et la direction du fils de Destouches, pouvoit me dispenser de recourir à d’autres éditions. Mais un examen comparatif entre les pièces d’impression originale, l’édition
C est que tout le travail typographique des réimpressions, comme celui des nouvelles éditions1, s’opère par des procédés incomplets ou défectueux qu’il n’est pas
m-4» et l’édition in-12 de i758, a donné lieu à plus de deux cents rectifications et corrections sur la copie préparée pour l’impression.
Le tableau suivant peut donner une idée de la manière de procéder à cet examen comparatif de quatre textes d’éditions différentes.
Le signe = indique que le changement est conforme à chacune des éditions à lacniellc dp sicmo ^ i