‹ Études pratiques et littéraires sur la typographieChapitre 13 sur 20 · livre · texte numérisé non relu

livre

Desirez-vous paraître ?... J’élude mon penchant, et le combats moi-même. .

Devriez-vous paraître ?..

Et me combats moi-même.

Je ne suis point coupable .

Par ses bourrades

Je ne suis point capable . .

Dans la misère

1 Les bibliographes font , avec raison , une distinction entre une réimpression et une nouvelle édition, deux sortes de livres que le public confond presque toujours, à son détriment. Une nouvelle édition du livre d’un auteur vivant comporte nécessairement des changemens et des corrections plus ou moins considérables. S’il n’a été fait aucun changement par l’auteur, malgré l’indication de nouvelle ou seconde édition, le livre n’est qu’une réimpression, ou souvent même une simple fraction du nombre d’exemplaires d’un premier et unique tirage. Mais l’œil le moins exercé peut facilement reconnoître si le livre a été

au pouvoir des maîtres imprimeurs les plus diligens de changer ou même de modifier, quant à présent,

réellement réimprimé , ce qu’il peut être quelquefois utile à un auteur de connoître. Il suffit de comparer l’espacement des mots, surtout avant et après la ponctuation, dans les deux impressions. Une identité parfaite de plusieurs pages est impossible s’il y a eu réimpression.

Pour les ouvrages du domaine public, tels que les Boileau, les Racine, les La Fontaine, les Yoltaire, on ne peut qualifier de nouvelle édition que celle qui a été imprimée d’après une copie préparée d’avance, et collationnée sur diverses éditions du même ouvrage , mais surtout sur les éditions originales. Celle qui reproduit seulement le texte d’une édition antérieure, à l’exclusion de tout autre texte, n est qu une réimpression. Il y a mille réimpressions des Fables de La Fontaine , et notre savant éditeur, M. Walckenaer, ne compte que cinq véritables éditions depuis la mort de l’auteur. Les éditeurs qui ont conféré les éditions originales, «travail toujours nécessaire, et qui distingue une édition d’une réimpression , » dit M. Walckenaer, sont : Coste ou plutôt Joly, iy43; Montenault, iyôo; Didot, 1787 ; Adry, 1806; M. Walckenaer, 1822, et l’écrivain de cette note, i85o. On a fait dix ou douze réimpressions de La Bruyère depuis vingt ans , mais il n y a qu’une seule véritable édition, celle publiée par M. Lefèvre, qui en a donné lui-même plusieurs réimpressions ; seulement ces diverses réimpressions sont plus ou moins correctes. Combien compte-t-on d’éditions de Boileau? Consultez celle de M. Berriat Saint-Prix, publiée en i83o, 4 vol. in-8°, oeuvre vraiment bénédictine, élaborée pendant plus de trente ans , œuvre de conscience et d’amour littéraire dont il y a peu d’exemples ; et vous trouverez le nombre , restreint par la seule réserve de l’éditeur, de trois cent cinquante- deux éditions. Mais dans ce nombre on peut remarquer que , depuis la dernière édition donnée par Boileau lui-même, en 1701, jusqu’à l’année 1801 , trois éditions seulement ont servi de copie à presque toutes les réimpressions de cet auteur : ce sont les éditions de Brossette, de l’abbé Souchay et de Saint-Marc. Le seul texte de Souchay a servi à près de quarante réimpressions , qui , faites les unes sur les autres , se sont altérées successivement. On peut juger par là de l’étendue du service que M. Berriat Saint-Prix a rendu aux lettres, en publiant son inappréciable travail sur Boileau.

DES OUVRAGES D’AUTEURS MORTS. 3i3

parce que l’intérêt commercial l’emporte forcément sur l’intérêt littéraire. Comme ces procédés sont pratiqués à peu près de la même manière dans toutes les imprimeries , je vais indiquer ceux qui ne le sont pas, et à î’aide desquels l’imprimeur pourroit obtenir des résultats beaucoup plus satisfaisans, si sa bonne fortune lui offroit la chance de quelque réimpression capitale; et, dans ce cas, il n’oublieroit pas l’adage, occasio prœceps.

Lorsque la copie d’un ouvrage d’auteur mort est remise à l’imprimeur, il procède à la mise en train du labeur, comme il est dit au précédent Chapitre, p. 242, pour l’impression des ouvrages sur copie manuscrite; mais la conduite typographique de ces deux sortes de labeur ne doit pas être tou t-à- fait la même. Il est certain , et on ne sauroit trop le redire , que lorsque l’auteur préside à l’impression de ses oeuvres, nul ne doit être plus intéressé que lui-même à la rendre aussi irréprochable que possible sous le rapport de la correction. Sa réputation , son amourpropre, son avenir littéraire x, s’y trouvent engagés,

Plus les ouvrages d’un auteur sont estimés et recherchés de son vivant, et lui promettent une longue célébrité, plus il devroit apporter de soins et de vigilance pour que les éditions faites sous ses yeux fussent exemptes des fautes qui les déparent trop souvent, et qui plus tard se multiplieront jusqu’à dénaturer ses pensées. Il ne dépendroit que des gens de lettres de maintenir la typographie sur un pied respectable, d’exciter son zèle et son émulation, s’ils se préoccupoient un peu plus du choix de l’imprimeur. Combien de fois n’ai-je pas entendu les auteurs se plaindre de la peine et du temps qu’ils employ oient à corriger des épreuves entièrement défigurées , et se dé-

et l’imprimeur le plus instruit, le plus habile , lie sauroit suppléer les soins de Fauteur à cet égard. Il faut

soler de toutes les fautes que des corrections mal exécutées renouveloient dans des imprimeries où l 'extrême bon marché avoit attiré une première édition de leur livre. Et notez bien que ces textes ainsi viciés ne sont pas seulement préjudiciables aux auteurs, mais qu’ils embarrassent, fatiguent et abusent l’esprit des lecteurs studieux.

Si le célèbre Cabanis , dont l’ouvrage intitulé : Rapports du physique et du moral de l’homme , est considéré « comme le plus beau titre de l’auteur à l’admiration de la postérité , » n’eût pas apporté les soins les plus assidus à la correction de la première édition de son livre ( 1802), comment seroit-on parvenu à restituer le texte qu’une réimpression de 182.4 avoit dénaturé à un point incroyable? Mais un nouvel éditeur, en i85o, a fait justice de cette barbarie typographique , en publiant dans le Journal des Débats , du 5 février 1800, la liste vraiment curieuse de seize altérations , dix-buit non-sens , et huit contre-sens dans le seul premier volume de l’édition de 1824, sans compter toutes les fautes d’orthographe et de typographie. Cette liste étoit précédée d’une note ainsi conçue : « En collationnant les diffé- « rentes éditions, les éditeurs ont remarqué avec étonnement les fautes « nombreuses qui, dans la dernière, publiée par M. Pariset, en 1824, « altèrent ou défigurent complètement le sens. Ils ont eu là une nou- « velle occasion de se féliciter de leur méthode de revenir constam- (( ment aux éditions publiées du vivant des auteurs. » On devoit avoir en effet d’autant plus de confiance dans le texte des deux premières éditions imprimées du vivant de l’auteur, qu’il avoit donné une attention particulière à la révision des épreuves, sur lesquelles il n’avoit pas épargné les corrections que, plus que tout autre, comportoit la nature du sujet. « Si nous faisons jamais une seconde édi- « tion , écrivoit-ii à mon père , nous la diviserons en trois volumes , « et elle sera ainsi beaucoup mieux. — Je sais que mes corrections « vous impatientent : elles m’impatientent aussi moi-meme. Recevez, <c citoyen, l’expression de l’estime que m’inspirent vostalens, Cabanis.

« Auteuil, ce i4 messidor, an x. »

Dans les Fables de La Fontaine , que de grâces, de finesse , de délicatesse de style eussent été à jamais effacées, si le sentiment de son

que les éditions faites de son vivant soient comme l’étalon 1 primitif, l’archétype de toutes celles qui se-

avenir littéraire n’avoit pas beaucoup plus préoccupé l’auteur que le soin de ses revenus en ce monde ! « Si l’on veut avoir quelque plaisir de la lecture de cet ouvrage, disoit-il au public, il faut que chacun fasse corriger les fautes à la main dans son exemplaire , ainsi qu’elles sont marquées par chaque errata. »

‘ S’il y a un mot dans la langue auquel il eût fallu conserver un signe étymologique, un point de repère pour la pensée, c’est bien le mot étalon. On éprouve de l’hésitation à employer un vocable qui a des acceptions si étrangement diverses, dont l’esprit du lecteur saisit nécessairement tout d’abord le sens le plus vulgaire, ou qui prête le mieux au ridicule. Le choix des mots est bien plus critique encore pour la scène ; et je ne sais sur laquelle un auteur oseroit risquer le mot étalon , à moins qu’un des interlocuteurs ne fût un maquignon. Cependant si vous consultez le Dictionnaire de V Académie française (édit, de i835), vous trouvez : « Étalon , s. m. cheval entier qu’on « emploie à couvrir des cavales; » et à l’article au-dessous : « Éta- « Ion, s. m. modèle de poids, de mesure, etc. » Les lettrés avoient bien senti autrefois l’inconvénient qui résulteroit de l’identité de ces deux mots pour la langue ; et si l’on écrivoit estalon ou mieux estélon , on prononçoit toujours etlon ou ételon pour désigner le cheval. E stolon, mesure, se prononçoit étalon , et « point du tout etlon ni ételon, » ajoute le Dictionnaire de Trévoux (1721). Les origines si différentes de ce mot étalon permettoient bien cependant de lui laisser un signe distinctif, au moins dans l’orthographe, si ce n’est dans la prononciation , qu’aucune Académie n’a le pouvoir de maintenir ; car les étymologies ne lui manquent pas. Dans l’acception de cheval, estalon vient de stallonc , formé de stallum, écurie ; dans l’acception de mesure, ce sont les deux mots et talis , c’est-à-dire la mesure , la pièce originale telle qu’elle doit être; et c’est encore dans les deux mots latins starc lo/igus qu’il faut chercher la signification du mot étalon, par lequel on désigne un arbre réservé dans les coupes de bois. La typographie seroit-elle répréhensible si elle restituoit l’ancienne orthographe au mot estalon, cheval, en conservant celle d’ étalon, mesure ?

ront imprimées après lui. Mais quand il ne reste plus de Fauteur que ses écrits, qui sont comme sa seconde vie, son âme, son essence intellectuelle, il semble que tous les moyens humains devroient être employés pour les préserver de la plus minime altération. Malheureusement les choses ne se passent pas ainsi.

On a vu précédemment ( pp. 241 et 242 ) que F imprimeur peut faire utilement un examen préliminaire de la copie manuscrite qu’il reçoit de Fauteur, pour la coordonner dans ses diverses parties, et assurer l’ordre et la régularité du travail. Cette précaution, qui n’est qu’officieuse à l’égard de l’ouvrage d’un auteur vivant, ne devroit jamais être omise quand il s’agit des oeuvres d’un auteur mort. Pour cela , il faudroit que la copie fût remise toute à la fois à l’imprimerie, où il en seroit fait à loisir un examen typographique avant de commencer la composition. Car 011 sait qu’en général les gens de lettres éditeurs portent leur attention beaucoup moins sur le texte de leurs auteurs que sur les notes, commentaires, eclaircissemens historiques ou autres qu’ils y ajoutent 1 ;

1 C’est ainsi que le comte François de Neufchâteau avoit pris, pour écrire ses notes sur le Gil B las de Le Sage , un texte fautif et incomplet, imprimé vers la fin du siècle dernier. Mais M. Lefèvre , libraire , qui a toujours dirigé et surveillé avec autant de zèle que d’intelligence toutes les impressions qu’il a fait exécuter , remplaça ce texte défectueux par celui de l’édition publiée en 1747 , peu de temps après la mort de Le Sage ; édition que l’auteur avoit corrigée et augmentée de près de cent pages , et revue presque jusqu’à la dernière épreuve. François de Neufchâteau regrettoit beaucoup d’avoir fait son travail sur une mauvaise édition : « Je vois avec plaisir, » écrivoit-il à l’impri-

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mais ils ne s’occupent nullement des soins typographiques, qu’ils abandonnent à l’imprimeur. Or, ce n’est pas pendant que l’impression suit sa marche rapide , obsessive , qu’il lui sera possible de remédier aux

meur, en 1819, « que le texte soit rendu conforme à l’édition donnée après la mort de Le Sage. Il y a une foule de corrections très bonnes,

« et qui prouvent bien que l’auteur avoit revu son manuscrit. — Je « suis bien fâché d’avoir fait mes notes sur une édition si fautive et « si incomplète. Je vois, dans les corrections et additions de la bonne « édition, des choses qui mériteroient d’être annotées. » Ces regrets ne furent pas trop tardifs , et l’édition parut complète dans toutes ses parties , avec la date de 1 820 , après avoir failli d’être aussi défectueuse , aussi incomplète que les précédentes. Et habent sua fata .... libri , que les gens de lettres, comme on voit, tiennent parfois dans leurs mains.

Cet illustre annotateur de Gil Blas a eu aussi ses destins, qui ont partagé sa vie entre la politique et les lettres. Mais, dans toutes les positions où il s’est élevé, magistrat, intendant, procureur général de Saint-Domingue, président de l’assemblée législative, ministre, directeur, président du sénat, chargé d’insignes et de dignités, la passion littéraire l’a constamment dominé. On compteroit plus de soixante ouvrages de prose ou de poésie sortis de sa plume, sans y comprendre un grand nombre d’articles qu’il a insérés dans les journaux et les feuilles périodiques. Un style soigné, pur, et souvent élégant , ne distingue pas moins les compositions littéraires de l’auteur que la variété et l’étendue de ses connoissances. « Notre langue est minutieuse, » m’écrivoit-il , au sujet de la réimpression de son Essai sur les meilleurs Ouvrages écrits en prose dans la Langue françoise , « mais c’est surtout en parlant de ses avantages qu’il faut (f tâcher d’être correct jusqu’au scrupule. » 11 apportoit le même soin dans tous ses écrits, et jusque dans la rédaction de ses actes ministériels, qui forment deux volumes in-4°, imprimés avec tout le luxe de la typographie républicaine de l’époque , sur papier vélin. Il est assez remarquable que François de Neufchâteau ait trouvé dans sa carrière littéraire plus d’embarras, de tourmens et de chagrins que dans sa carrière politique. A son retour de Saint-Domingue, en 1787, il perdit dans un naufrage tous ses manuscrits, parmi lesquels se trouvoit

imperfections de tout genre qui se rencontreront dans la copie, et qui seront inévitablement reproduites, s’il n’a pas indiqué d’avance tous les changemens et toutes les améliorations dont cette copie peut être susceptible. Je sais que cette sorte de vérification préalable n est guere en usage, et ne peut l’être que très rare-

une traduction de l’Arioste qu’il a regrettée toute sa vie. Sa comédie de Pamèla lui valut une prison. Il écrivoit le 20 septembre 1790 aux administrateurs du département de Paris : « La pièce et l’auteur ont été « calomniés. J’avois droit à des récompenses, et j’ai reçu des fers. » Signe « François (de Neufcliâteau) , malade, en état d’arrestation, « sous la garde d’un gendarme, rue d’Enfer Saint-Michel, n° 60. »

A vingt-huit ans de distance (en 1821 ), c’étoit son imprimeur qu’il rendoit confident de ses peines , et il lui adressoit ces amères réflexions , qui ne paraîtront peut-être pas dénuées d’intérêt : « Je « viens enfin de vendre ma maison , dont je ne pouvois plus supporter « le fardeau. Il faut que je cherche plus près du centre un logement <c modeste et convenable à ma situation. Il m’en coûte de renoncer « à ce que j’avois créé ici. Dans un autre pays, un ancien ministre « qui aurait fait ce que j’ai fait ne courrait pas le risque d’être sans « asile sur ses vieux jours : la nation payeroit ses dettes. En France, <( c’est beaucoup de n’être pas proscrit. Enfin je n’ai pas fait fortune à « l’intendance, et je ne saurais en rougir. — - Il me serait fort agréa- « ble qu’un appartement dans votre voisinage me rapprochât de vous. <( Il me faut de l’air , l’exposition au midi. Je ne sais seulement où je « logerai tous mes livres. Faudra-t-il que je renonce encore à la seule « société que je puisse cultiver? »

Les livres furent en effet la dernière consolation de François de Neufcliâteau, et il dut à la poésie quelque adoucissement aux cruelles souffrances de goutte dont il fut atteint plus fréquemment dans les dernières années de sa vie. Ses habitudes, sa conversation, sa correspondance , tout portoit en lui l’empreinte d’un sentiment littéraire accompli.

11 répandoit avec complaisance dans ses lettres l’enjouement, l’aménité de son caractère, et les grâces de son esprit; ce fut en réponse

ment dans les imprimeries; mais je sais aussi combien, faute de la pratiquer, la correction des épreuves en-

à une de ses gracieusetés littéraires qu’il avoit tirée d’un bon latin du xvie siècle, que je lui adressai ces petits vers à peu près français :

Écrivain pur, ministre sage ,

Du bon goût zélé défenseur.

Tu fus des talens de notre âge Le modèle ou le protecteur.

Les travaux de ta noble vie Ont fait briller d’un double éclat Le Poète à l’Académie ,

Le Législateur au Sénat.

Comme les honorables relations que nous avons eues , mon père et moi, avec M. François de Neufchâteau, ont subsisté pendant plus de trente années, je trouverois dans sa correspondance beaucoup d’autres détails intéressans sur ses travaux et ses projets littéraires ; mais l’étendue de cette note m’interdit d’en faire un plus long usage. J’ajouterai seulement, pour laisser moins imparfaite l’appréciation du mérite de l’un des hommes qui ont le plus honoré la profession des lettres, ces derniers traits que j’emprunte à l’un de ses biographes: « En quittant son second ministère (1799), François de Neufchâteau versa au trésor public une somme de i5, 000, 000 de fr. ( la somme paroît un peu forte pour l’époque) , provenant de fonds secrets, laissés a sa disposition , et dont il ne devoit compte qu’à sa conscience. Aucun ministre de 1 intérieur n’a montré autant de zèle en faveur des sciences , des arts et des lettres. On lui doit la première Exposition des produits de l’industrie française, le ier vendémiaire an vii (22 septembre 1798). Il fit acheter des exemplaires de tous les ouvrages irnportans, pour les faire placer dans la bibliothèque de chaque département. — Les personnes qui ont vécu dans son intimité s’accordent toutes à reconnoître qu’il n’eut jamais une pensée qui ne tendît à la prospérité de son pays , et rendent un égal hommage à la force de son esprit et à la noblesse de son caractère. » Trouve- t-on chez les anciens et les modernes beaucoup d’hommes dont les actions fassent un plus digne éloge ? François de Neufchâteau, né à Sassay en Lorraine, en 1750, avoit fait ses études à Neufchâteau, d’où il prit son surnom, 11 mourut le 10 janvier 1828.

33o CHAP. V. - DE LA CORRECTION

traîne avec soi de retards, de complication, de difficultés, d’incertitude, et combien il en résulte d’irrégularités et de défauts typographiques qui n’échappent pas aux yeux de lecteurs attentifs \

* On ne sauroit croire combien cette vérification préalable de la copie, faite chez l’imprimeur, procureroit d’améliorations à l’exécution typographique , surtout pour les ouvrages volumineux dont les copies fournies sont d’époques et d’imprimeurs différens. Je pourrois former plusieurs volumes de toutes les notes , observations , explications et discussions typographiques qui ont été échangées et soutenues dans le cours de l’impression de deux éditions de Voltaire et de Rousseau. Mais l’ordonnance typographique de ces grands labeurs, qui comprend une foule de détails minutieux, eût été beaucoup plus satisfaisante s’il avoit été fait, pour cette partie, un travail analogue à celui des éditeurs pour la partie littéraire. Sans énumérer toutes les rectifications qu’un semblable travail peut conduire à opérer, selon la nature des ouvrages, en ce qui concerne la parfaite uniformité dans l’orthographe, le mode de division des mots, 1 accentuation , 1 emploi de l’italique , des lettres capitales , la disposition rationnelle des titres et divisions , les renvois de notes par chiffres , signes ou lettrines , l’ordre alphabétique rigoureux, etc., etc., je citerai un seul exemple, entre mille, d’une autre sorte de rectification qui n’est pas incompatible avec les soins qui partagent la surveillance de l’imprimeur. Dans l’édition des OEuvres de J. -J. Rousseau , de 1801, qui a servi de copie à quatre réimpressions successives, on trouve à l’article Note du Dictionnaire de Musique, une remarque qui a été mise en note dans cette édition de 1801, et que Rousseau avoit placée a leiiata de la première édition de ce Dictionnaire, de 1777* ^ expliquoit que deux chiffres barrés, manquant chez l’imprimeur, dévoient être barrés dans le sens contraire où ils l’étoient deux lignes plus haut ; et cette remarque finit par ces mots : « Il faudroit deux poinçons expies poui cela. » Croiroit-on qu’une pareille note ait été quatre fois réimprimée, sans qu’aucun des éditeurs ait songé à la taire disparoitre, quoique les imprimeurs eussent alors sous la main les chiffres barrés , tels que l’auteur les avoit désirés? J’avois déjà imprimé, en 181g, une

Toutefois, après que F imprimeur s’est assuré du degré de confiance que peut mériter la copie qu’il a reçue 1 , comme il n’a ni le droit, ni le loisir de s’arroger les fonctions d’éditeur, il lui reste une seule obligation à remplir, c’est d’en reproduire le texte avec la plus stricte exactitude. Si cette copie est défectueuse, et notoirement erronée, il doit en prévenir son commettant, et l’engager à donner une meilleure édition. Il est possible que, malgré l’observation % l’éditeur maintienne la première copie; mais alors l’imprimeur aura fait son devoir; ce qui n’empêchera pas que toutes les

édition in-18 de J. -J. Rousseau avec cette note bizarre ; mais en examinant à l’avance la copie remise par l’éditeur Petitain , pour l’édition in-8° de 1820, publiée par M. Lefèvre, je retrouvai la malencontreuse note , qui disparut aussitôt, et fut remplacée parles deux chiffres que Rousseau avoit indiqués. Cet examen préliminaire peut encore faire reconnoître utilement des répétitions de petites pièces , ou même de morceaux assez étendus , placés par mégarde dans la copie, et dont on évite ainsi une double composition en pure perte.

On peut, en général, juger d’après certains indices typographiques, si une édition donnée pour copie a été imprimée avec soin ou avec négligence ; et les compositeurs exercés le reconnoissent bientôt eux-mêmes. Mais cette appréciation suffit pour faire modifier ou maintenir les dispositions typographiques de la copie, sans que l’on puisse jamais accorder une confiance absolue au texte même.

2 V oici la réponse, variée seulement dans la forme, qui m’a été faite plusieurs fois sur une observation de cette nature : « Je vous remercie « de l’attention que vous avez, mais en vérité je ne crois pas pouvoir « me procurer une ancienne édition. D’ailleurs je ne peux pas différer « de mettre cette nouvelle édition en vente, on m’en demande de « tous côtés. Faites pour le mieux. » Et faute de cette ancienne édition, le mieux ne pouvoit être et ne fut que détestable ; mais le public est très facile ou très difficile à contenter.

fautes grossières qu’il n’aura pu rectifier ne lui soient imputées et reprochées dans un temps ou dans un autre. Qu’iï ne se décourage pas cependant , il y a toujours de l’avantage à faire le moins mal possible en imprimerie. Dans le cercle de la bonne typographie, il reste encore beaucoup de places a occuper ; et l’on ne voit pas que toutes les épi grammes déversées sur l’Académie française aient jamais refroidi le zèle, ni ralenti les travaux des compétiteurs au fauteuil.

Pour reproduire la copie imprimée avec l’exactitude requise , la lecture des épreuves en première exige du correcteur chargé de cet office une attention toute spéciale 1 j car s’il se reposoit trop, comme cela arrive souvent, sur la lecture du correcteur en seconde, le résultat de toute l’opération seroit compromis. Cette première lecture doit être faite à l’aide d’un teneur de copie, et non autrement. Les divers modes de l’opérer, qu’on peut quelquefois laisser à la discrétion du cor^recteur, comme il a été dit ci-dessus, page ^44? pour

1 Les correcteurs, chacun selon son jugement et ses habitudes de travail, peuvent sans doute parvenir au même but, en faisant usage de moyens différens pour assurer la régularité de l’orthographe et de toutes les dispositions typographiques assignées à un labeur. Le maître imprimeur fera même sagement de ne pas trop les contrarier dans l’usage des méthodes qu’ils peuvent employer à cet égard : mais il en est une entre autres qui est recommandée dans le Manuel de Typographie de M. A. Frey, art. Lecture, n° 6, et qui peut procurer un résultat satisfaisant : c’est de se faire un petit agenda de format in- 32, et d’y inscrire, par ordre alphabétique, à mesure que l’occasion s’en présente à la lecture, les indications propres à maintenir un mode uniforme dans toutes les parties de la correction.

collationner les copies manuscrites , ne sauroient être appliqués ici sans inconvénient. L’expérience a démontré qu’aucun moyen de collationner des copies imprimées n’est plus sûr que celui qui consiste., pour le correcteur, à suivre attentivement la lecture, faite par un teneur de copie, lentement, a voix moyenne, et d’une manière bien articulée. Un correcteur de profession, qui a vieilli dans la pratique, m’a fait ainsi connoître son sentiment sur ce sujet : « J’avois dit à « mon lecteur de me suivre exactement, et j’ai lu moi- (( même : voila comment les deux bourdons * ont eu « lieu; ce qui me prouve que votre méthode est la « meilleure, et je la suivrai partout où je me trouverai. « Vous connoissez l’ingrat métier de correcteur!.... » Ingrat métier , est en effet l’expression consacrée par la plupart de ceux qui exercent l’emploi de correcteur; et l’on ne peut disconvenir qu elle est trop souvent justifiée par les accidens de toute nature qui arrivent a la correction, quelque peine qu’on s’y donne. C’est ce que Bayle appeloit la fatalité du métier.

Pour ôter à cette fatalité le plus grand nombre de chances possible , j’estime qu’une seconde lecture de l’épreuve en première, faite avec un autre teneur de copie, ne doit pas rester sans succès. On procède ensuite, apres un examen attentif de toute la partie typo-

On appelle bourdon l’omission d’un ou de plusieurs mots , d’un membre de phrase, ou d’une phrase entière, faite par le compositeur; ce qui arrive ordinairement lorsqu’un mot se trouve répété à distance plus ou moins rapprochée dans le texte.

graphique de la feuille, à Y exécution sur le plomb des corrections indiquées, comme il est expliqué dans le Chapitre précédent; après quoi une épreuve , bien lisible, est remise aux mains d’un nouveau correcteur. Cette seconde, ou troisième lecture, faite avec une sage lenteur, la copie sous les yeux, pour y recourir au moindre doute, doit achever de faire disparoître les incorrections laissées dans la première épreuve, et de plus lui donner la plus parfaite conformité avec la copie. C’est dire que le correcteur ne doit se permettre de changer ni l’orthographe d’aucun mot, ni une locution, ni une expression, quelque surannées qu’ elles lui paroissent 1 . Il doit un égal respect même à la ponctuation, toute forcée ou incomplète qu’elle lui semble.

‘ Le scrupule du correcteur ne doit pas aller cependant jusqu’à maintenir des fautes évidentes, mais très évidentes de la copie; dans ce cas même , il doit encore , avant de marquer les corrections , faire toutes les vérifications possibles pour s’assurer si les fautes sont bien réelles. Ces fautes d’impression ont d’ailleurs , pour le plus grand nombre , une physionomie particulière , qui n’écliappe guère au discernement des correcteurs qui ont pratiqué la casse. Ainsi, dans beaucoup d’éditions des Fables de La Fontaine du siècle dernier, on reconnoît facilement pour une faute d’impression le mot toutes mis à la place de tourcts , dans ce vers de la Fieille et les deux Servantes ;

Tourets entroient enjeu, fuseaux étoient tirés.

Lorsqu’une réimpression est faite dans le but de donner comme le fac-similé d’une édition originale, toutes les fautes doivent être maintenues, et le correcteur doit être averti de l’intention de l’éditeur a

cet égard , avant de commencer sa lecture.

D’un autre côté , s’il convient d’apporter une extrême circonspection à corriger les fautes d’impression, il ne faut pas non plus avoir une confiance illimitée dans la copie, fondée, soit sur la date de l’édi-

Jamais, en restant fidèle à la copie, il ne peut encourir de reproches , et il peut se donner des torts très graves

tion, soit sur le nom de la ville ou de l’imprimeur, ou sur le crédit dont jouit cette édition. Un texte de loi, sorti des presses de l’imprimerie royale, portoit naissance au lieu de décès , et faillit d’être réimprimé, avec la même erreur, dans le tome ni du grand ouvrage de M. Locré, Législation civile , commerciale et criminelle de la France. Quoique l’erreur fût palpable, l’autorité des types royaux imposoit au correcteur , et l’auteur dut être consulté. Une faute d’impression des plus extraordinaires , par son évidence même , a été reproduite depuis 1 7^7 jusqu’en 1829, dans plus de soixante éditions de Boileau de tous formats , et transmise à la langue italienne par suite de la confiance que le traducteur avoit attachée à une seule édition, que le nom de l’imprimeur rendoit pourtant bien digne de cette confiance. On lit, dans le Chant ive de Y Art poétique , ces deux vers conformes au texte de Boileau :

Déjà Dole et Salins sous le joug ont ployé ;

Besançon fume encor sur son roc foudroyé.

Mais dans les éditions précitées , qui comprennent toutes celles qui ont été stéréotypées , aussi bien que la magnifique production typographique de 1819 , 2 vol. in-fol., le second vers est ainsi imprimé :

Besançon fume encor sous son roc foudroyé.

Qui expliquera, si ce n’est par la fatalité du métier , comment, parmi les deux cents correcteurs peut-être , qui ont lu ce vers , il ne s’en est pas trouvé un seul qui ait su que la citadelle de Besançon étoit assise sur un rocher, ou n’ait été arrêté par la répétition de sous d’un vers à l’autre , et surtout par le non-sens que cette préposition prête à l’auteur ?

Cet exemple et tant d’autres que présentent les productions typographiques les plus recommandables , attestent chaque jour le côté foible de l’imprimerie. On ne sauroit donc disconvenir que les éloges bienveillans donnés à la typographie par le savant Rapporteur du Jury d’Exposition des produits de l’industrie de 1 854 5 ne soient pas encore bien mérités , et qu’il ne reste beaucoup à faire à la typographie, sous le rapport de la correction, pour justifier complètement ces paroles : « Depuis long-temps la typographie est parvenue, en France,

336 CfiAP. Y. — DE LA CORRECTION

envers Fauteur réimprimé, en changeant une seule lettre , une seule virgule à son texte ‘ .

« nous dirons presqu’aux limites de la perfection pour, V extrême

« correction dans les éditions destinées à reproduire dignement les « chefs-d’œuvre de notre littérature. » ( Rapport de M. le baron Charles Dupin , t. ni , p. 4*5, 1 836. )

1 Les réimpressions de nos auteurs accusent d’abord sur ce point l’irrévérence des gens de lettres qui s’eri sont rendus les éditeurs , et ensuite le défaut si commun aux correcteurs , quand ils ont le champ libre, de modifier peu à peu, chacun selon son époque, le texte des premières éditions qui ont servi de copie. C’est exactement ce qui est arrivé aux plus anciens manuscrits français, que les scribes du commencement du xve siècle transformoient et habilloient à leur guise, selon le langage de leur temps.

On dit en certain pays : Ne touchez pas à la Reine ! Disons en France, aux éditeurs et à toute la gent typographique : Ne touchez pas à Racine, à Boileau, à La Fontaine, etc. C’est une offense que de porter la plus légère atteinte a. leurs textes : telle est celle-ci entie cent mille. Dans les quatre éditions originales des Fables de La Fontaine on lit ces deux vers ainsi ponctués :

C’étoit le roi des ours au compte de ces gens.

Le marchand à sa peau devoit faire fortune.

Mais un éditeur, en raisonnant le premier vers , a trouvé une incohérence d’idées entre le premier et le second hémistiche. Il a prêté au. mot compte la signification de calcul, qui s’ajustoit assez bien au second vers, et il a dénaturé la pensée de l’auteur en changeant ainsi la ponctuation :

C’étoit le roi des ours : au compte de ces gens ,

Le marchand à sa peau devoit faire fortune.

Combien de lecteurs donneroient encore la préférence à cette dernière leçon , s’il n’étoit pas certifié , par le premier Dictionnaire de l’Académie françoise, que cette locution au compte de signifioit au rapport , au dire de, ce qui rend le sens du premier vers parfaitement complet! Ce premier changement une fois imprimé, il a été suivi dans toutes

Le correcteur en seconde tient donc, pour ainsi dire, dans ses mains, la destinee du livre dont la correction lui est confiée. Ce livre, selon son œuvre, sera tôt ou tard estimé, recherché, classé parmi les bonnes productions typographiques , bien noté des bibliographes, apprécié par les lecteurs studieux , ou bien il tombera dans la foule des éditions sans crédit, sans valeur, et sera rebuté des connoisseurs , dans tous les temps. Mais il faut aussi en convenir, combien est ardue, épineuse, délicate, la tâche du correcteur en seconde! Plus ou moins étranger à la littérature de l’époque de son auteur, aux formes particulières de son style , aux variations de la langue, combien il lui faut de jugement, de tact, de prudence, pour préserver sa lecture des écueils où l’entraînent sans cesse les règles et les prescriptions des grammaturges du jour 1 ! II est

les réimpressions successives, même dans celle de 1818 (in -8° et in-I2b jusqu’à ce qu’un éditeur plus révérencieux, M. Walckenaer, soit venu réparer cette injure comme beaucoup d’autres faites à

La Fontaine, qui ont été également effacées dans l’édition de 1800, 2 volumes in-32.

Piesque toutes les altérations que l’on remarque dans les réimpressions de nos auteurs, ont pour principale cause cette disposition des éditeurs ou des correcteurs à réformer les textes d’après les règles actuelles de la grammaire ; disposition souvent fortifiée par l’amourpropre, qui entre pour beaucoup dans tous les genres d’innovation. On ne devroit pas perdre de vue, cependant, que les fautes de français de nos meilleurs auteurs ne sont devenues des fautes qu’à mesure que la langue s’est épurée. Corneille, Racine, Boileau, La Fontaine, Fénelon surtout, n en sont pas exempts; A^oltaire ne s’en inquiétoit guère. Mais toutes ces fautes doivent être respectées , on ne sauroit trop le répéter, non comme des fautes, mais parce qu’elles sont comme des

cependant un moyen sûr de se soustraire à leur influence, et ce moyen résume, pour le correcteur de seconde , toutes les observations de détails que coinporteroit encore l’opération de la lecture : c’est d’oublier sa propre langue , et d’être esclave de sa copie.

jalons dans la langue, précisément propres à les signaler, et à guider les études philologiques et grammaticales. Ce doit donc être pour l’imprimeur un sujet d’éveil continuel que de contenir le purisme des correcteurs. — Dans une lettre où Voltaire relève les fautes de français de Frédéric , et lui indique les règles de la poésie , il dit : « Vous <r voulez savoir parfaitement une langue a qui vous faites tant d’hon- « neur. » Un correcteur très susceptible sur le pronom ne manqua pas de remplacer sur l’épreuve à qui par à laquelle ; mais la correction n’eut pas son effet. Il n’en a pas été de même de certaines éditions stéréotypes, où l’on a consolidé tant d’anachronismes de locutions, de mots et d’orthographe. Ainsi, dans la Mère coquette deQuinault, le texte original dit :

Elle est jeune, il est vrai , mais à faute de l’être ,

On peut s’en consoler quand on la sait paroître.

(Acte ii , scène 2.)

Ainsi le disent aussi les éditions de 1697, 1705, 17 25; mais dans l’édition stéréotype de 1811, vous lisez quand on le sait paroître, Quinault dit encore dans la même pièce :

. — Je rougis de vous voir foible encore à ce point.

— ■ Je ne-la suis que trop, je ne m’en défends point.

(Acte ni, scène 1.)

Et l’édition stéréotype de souder :

Je ne le suis que trop , je ne m’en défends point.

Il est à croire cependant que le lyrique connoissoit assez la langue de son temps pour ne pas employer sans motif l’un ou l’autre article. Cette locution méritoit d’autant mieux d’être conservée , qu’elle étoit encore un sujet de discussion entre les grammairiens de l’époque. Elle donna lieu à une répartie assez plaisante de madame de Sévigny (véritable nom généalogique que l’on a changé en celui de Sevigné). Comme

Lorsque l’épreuve en seconde a été lue dans cet esprit d abnégation, par un correcteur expérimenté, on la coi lige de nouveau sur le plomb. 11 est à présumer que, si la composition a été exécutée par de bons ouvriers, si la première épreuve a été lue comme il a été indique, la seconde sera peu chargée de corrections. Dans ce cas, il y a plus de sûreté à vérifier les corrections de la seconde sur une tierce même , donnée sous presse , que de faire tirer une troisième epi euve pour cette vérification , qui ne dispensera pas

elle s’informoit de la santé de Ménage : Je suis enrhumé , madame , lui répondit-il. — Je la suis aussi, dit la marquise. Et sur l’observation de Ménage, qu’il auroit été mieux de dire/e le suis : « Vous

« direz comme il vous plaira, mais, pour moi, je croirois avoir de la « barbe si je disois autrement. »

Les changemens d’orthographe ont encore donné lieu à des méprises assez bizarres. La première édition de la tragédie $ Astrale porte :

Le prince à cet appas s’est trop laissé surprendre.

(Acte ni , scène 5.)

On ne mettoit pas alors de différence dans l’orthographe du mot appas, charmes, ou appas, amorce, que l’on écrit maintenant appât. Mais un éditeur de 1778, voyant qu’il étoit question d’amour entre Astrate et la Reine, jugea que cet appas n’étoit qu’une faute d’impression, et il fit imprimer ce contre-sens raisonné :

Le prince à ces appas s’est trop laissé surprendre.

Les chefs-d œuvre de notre littérature, sans y comprendre V Astrate , sont certainement à l’épreuve des incartades des éditeurs et de la typographie ; mais il n’en est pas moins vrai que cet art est encore loin d avoir atteint le but qu’on s’étoit plu à lui assigner dès sa naissance, celui de conserver et de maintenir dans un état d’intégrité parfaite toutes les productions de l’esprit humain.

34o C1IA1’. V. - DE LA CORRECTION

néanmoins d’une révision sur une nouvelle tierce ' . Il est encore un point important qu’il ne faut pas omettre : c’est que toutes les épreuves, en première et en seconde, doivent être lues, respectivement, par le même correcteur. En user autrement, ce seroit com-

' Toutes ces précautions, qui doivent paroître excessives à ceux qui n’ont qu’une connoissance superficielle de l’imprimerie, sont cependant encore insuffisantes pour parvenir à ce degré de correction irréprochable, que l’on souhaiterait surtout dans les éditions de nos auteurs devenus classiques, qui sont, comme nous l’avons déjà dit, le véritable domaine de la bonne typographie. Les frais qui résultent de la correction, même pour ce qu’on appelle un bon courant en imprimerie, sont une considération majeure, qui modifie beaucoup les procédés de correction dans les divers établissemens : et il n’en saurait être autrement pour les ouvrages exécutés pour le compte des éditeurs ou des libraires. Dans ce cas, l’imprimeur doit tendre à obtenir la correction la plus satisfaisante par les moyens les plus économiques possibles. Mais lorsqu’un imprimeur, dominé par la passion de son art, veut attacher son nom à de véritables monumens typographiques qu’il édifie à ses propres dépens, alors les frais de corrections n ont plus de bornes. On peut en juger par ces renseignemens extraits du Manuel nouveau de Typographie de M. A. Frey, à l’article Lectobe. « M. P. Didot l’aîné s’enfermoit, pour faire ses lectures, dans un cabinet retiré Là, entouré d’une bibliothèque nombreuse, spécia-

lement consacrée à ce genre de travail, il lisoit debout, à haute voix, articulant assez lentement pour que sa vue pût distinguer les lettres une à une ; quelqu’un qui lui étoit bien cher suivoit attentivement la copie. Malgré ces précautions , quoique préalablement on eût fait choix de très bons ouvriers pour la composition,.... ce célébré imprimeur faisait encore lire une double épreuve par un de nos bons grammairiens ; les tierces étaient conférées et relues avec la plus grande attention; et cependant un exemplaire, relu par deux personnes immédiatement après la fin du tirage, offrait presque toujours quelques incorrections plus ou moins légères, qui devenoient le moli 4e quelque carton à réimprimer. «

promettre la régularité delà correction , qui estime de ses perfections.

Tout étant ainsi disposé , c’est la presse qui est chargée du soin de produire le résultat de l’opération de la lecture, et l’on sait combien il est souvent compromis par une multitude d’accidens toujours nouveaux , et les plus imprévus. Mais, à part ces accidens , dont il sera parlé en son lieu *, l’imprimeur diligent ne doit pas perdre de vue la feuille tant que le tirage s'exécute. Car il arrive parfois que la netteté de l’impression fait découvrir encore quelque faute ; et combien l’on est heureux alors , et peiné tout ensemble , de cette découverte! Il faut cependant y regarder a deux fois avant de faire corriger, et recourir encore à la copie , pour s’assurer si la faute est réelle. Plus d’une fois il a été fait ainsi sous presse, par un zèle trop confiant , des corrections inopportunes.

Mais comme si ce n’étoit pas assez d’avoir à lutter contre les difficultés presque insurmontables de la correction, il arrive quelquefois qu’un moyen extrême, employé pour la rendre plus complète, devient une cause de défaveur pour le livre s. Ce moyen consiste a

! Voyez le Chapitre Impression.

3 C’est ce qui est arrivé à l’édition des Sermons de Massdlon , i5 vol. in-8°, 1810, publiée par M. Renouard. Le bruit s’étoit répandu que la censure impériale avoit exigé des changemens et des suppressions dans le Petit Carême, et l’on en donnoit pour preuve l’existence de plusieurs cartons. Le public, qui n’avoit pas une très haute opinion des goûts littéraires de la police impériale , ni de son respect pour les textes des orateurs sacrés, admit sans examen, selon sa cou-

imprimer des cartons 1 pour faire disparoître certaines fautes qui seroient d’autant plus choquantes qu’elles se trouveroient dans un morceau capital. Ces fautes malencontreuses ne se relèguent pas dans un errata , mais on réimprime les pages mêmes qu’elles ternissent. C’est ordinairement un témoignage de FinsufFisance des procédés typographiques, mais c’en est un aussi des soins consciencieux de l’éditeur. Cependant une correction scrupuleuse ne met pas toujours un livre à l’abri d’une critique ignorante et mal fondée % et si

tume, le fait de mutilation, qu’il étoit si facile de vérifier : ces cartons mêmes que le libraire-éditeur avoit fait imprimer « en haine des erreurs typographiques , » comme il le dit lui -même *, furent regardés comme destructeurs du texte de Massillon. La vente de l’édition souffrit beaucoup de ces bruits injustes, mais long-temps accrédités par la malveillance; et il n’en eût pas fallu davantage pour ruiner un jeune libraire dont ce Massillon eût été le début. M. Renouard prit enfin un excellent moyen pour forcer le public à examiner les pièces inculpées , ce fut d’offrir dix louis ( il auroit pu en offrir dix mille, il y auroit eu plus d’examinateurs) à quiconque trouveroit une seule expression supprimée, changée, ou altérée. Mais il ne s’est présenté , et il ne se présentera jamais personne pour réclamer la prime. Et maintenant, l’édition est enregistrée dans le Manuel du Libraire , de M. Brunet, qui juge en dernier ressort, avec cette note recommandable, qui doit rassurer complètement les possesseurs ou les futurs acquéreurs du livre : édition à la fois belle , correcte , et imprimée sur beau papier.

V oyez le Chapitre Cartons.

2 Le même éditeur des Sermons de Massillon avoit publié bien antérieurement une collection $ Oraisons funèbres de Bossuet, Fléchier, etc., imprimée dans ce petit format in-i8, dont le bon marché

^ oyez le Catalogue de lu B/ôliothéquc d’un Amateur , tome 1, p. 89 et suiv.

l’on ajoute les reproches que les savans et les littérateurs les plus recommandables adressent assez à la

est ordinairement la principale recommandation auprès du public. Mais M. Renouard apportoit à l’impression d’un volume in-18 autant de soins littéraires, autant de surveillance que pour les in-8°; et la reproduction exacte du texte des éditions originales excitoit surtout sa sollicitude. Cependant un grammairien du temps crut devoir signaler, dans un opuscule sur les participes, « le peu de soin que ?

« dans les éditions du jour, on apportoit, disoit-il, à la partie ortlio- « graphique ; » et il prit très maladroitement pour exemple l’édition des Oraisons funèbres de Bossuet , dont il cite comme fautifs les passages suivans : « La puissance divine qui donne quand il lui plaît « des bornes secrètes aux passions des hommes les plus emportées. » —

« Les sujets ont cessé d’en révérer les maximes ( de la religion) quand <c ils les ont vu céder aux passions. •» — « Les périls extrêmes qu’a « couru cette princesse. »

Les observations de l’éditeur expérimenté des Oraisons funèbres sur cette étrange bévue du maître de langue, sont assez conformes au sujet de ce Chapitre , pour qu’elles n’y paroissent pas déplacées.

« Si ce maître eût pu se douter que, pour donner des réimpressions « exactes et fidèles de tous ouvrages dont l’auteur n’existe plus, il « faut toujours recourir aux éditions originales, il lui seroit peut-être « venu à l’idée d’ouvrir quelque édition des Oraisons funèbres , faite « du temps de Bossuet, et d’y vérifier comment y sont écrits les pas- « sages qu’il croit altérés par un éditeur moderne ; il y eût découvert « que, dans le xvne siècle, on n’orthographioit pas toujours précisé- « ment comme dans le xixe ; et un examen tant soit peu attentif lui « eût iait aussi reconnoître que , dans ces passages, comme dans tous a les autres, l’édition par lui condamnée reproduit, avec une scrute puleuse exactitude, le texte sorti de la plume de Bossuet, et conte sacré par sa volonté. » Suit la leçon de grammaire du xvm siècle donnée au maître de langue du xixe. Les explications finissent ainsi te La même ignorance absolue de ce qui constitue les devoirs d’un te éditeur a suggéré ces reproches ( faits à l’orthographe de Bossuet) , « qui ont, comme les précédens , le double tort de porter à faux, et « d’être exprimés d’un ton magistral, qu’auroit su éviter un homme

légère aux imprimeurs 1 , ou aura une idée à peu près exacte des tribulations attachées à l’exercice de la typographie.

« de goût, et qn vrai savant. » Ce maître de langue devint plus tard libraire, et fut l’un des plus entreprenans de l’époque; mais, heureusement pour ses éditions, il modifia beaucoup sa manière de voir grammaticale.

1 Dans ses observations sur le style de V Orphelin de la Chine, section 111 du Cours de Littérature , La Harpe , pour finir par une leçon de grammaire à l’usage du public ignorant , rapporte ce vers ainsi orthographié :

Tandis que leurs sujets tremblans de murmurer.

« Il falloit écrire tremblant de murmurer , et non pas tremblans *, « ajoute le critique ; mais cette faute , devenue aujourd’hui si com- « mime partout, par une suite de l’ignorance presque générale delà « langue, ne peut etre attribuée ici qu’aux imprimeurs. Voltaire ne « pouvoit ignorer ni violer gratuitement une règle si essentielle. » Pardon, monsieur de La Harpe, Voltaire en a violé bien d’autres, nous osons vous l’affirmer; mais les imprimeurs ne sauroient pas trop se formaliser de la préférence que vous leur donnez ici , puisqu’il s’agit d’absoudre Voltaire d’une faute d’orthographe digne d’un gentilhomme ordinaire et d’un chambellan. La Harpe , qui attribue aux imprimeurs la faute de tremblans de, sait très bien cependant que Voltaire a écrit un énorme solécisme dans sa tragédie de Tancrède , et qu avec la meilleure volonté du monde , il est impossible de le mettre sur le compte des imprimeurs , qui n’auroient pu le corriger sans rendre le vers faux. Tancrède dit , en parlant d’Aménaïde :

Et , l’eussé-je aime moins , comment l’abandonner ?

(Acte iv, scène a. )

Nous devrions finir par nous persuader, comme on me l’assuroit dernièrement, que lorsqu’un auteur attribue aux imprimeurs toutes les natures de fautes, il ne veut que les personnifier dans un être

* Coyez le Chapitre Orthographe, sur le participe présent décliné dans les Lettres Provinciales de. Pascal, première édition de i65 6.

il reste à parler de la correction des ouvrages imprimes en langues anciennes , et de ceux imprimés en

abstrait, idéal, comme qui diroit le Diable de M. Frédéric Soulié. Pourtant ces imprimeurs ont un corps, assez délabré à la vérité; et il sembleroit que messieurs les auteurs, qui leur donnent tant de soucis et de tablature, dussent les traiter un peu plus humainement.

Il faut, au reste, apprécier à sa juste valeur la sortie de La Harpe contre les imprimeurs, car il est de facile accommodement. Quand il prend plaisir , l’inhumain critique , à mettre en lambeaux les écrits et la personne de La Place , traducteur de Venise sauvée et de Tom Jones , ce n’est plus au typographe qu’il reproche d’avoir imprimé , plus de cent fois par volume d’un ouvrage qui en a huit * **, ne fusse que, au lieu de ne fut-ce; c’est La Place qui est le seul coupable, l’ignorant, l’inepte, qu’il faut envoyer à l’école de M. Jourdain. En vérité , quand on a lu la Notice historique de La Harpe sur La Place si pleine de fiel et de mépris , on se demande s’il 11’y avoit pas dans le cœur» du critique un autre sentiment que celui de la vindicte littéraire; et l’on pourroit soupçonner que Mercure *** a eu plus de part qu’Apollon dans cette diatribe.

Quant au ne fusse, il faut être plus juste que La Harpe , et convenir que le mot, se fût-il présenté mille fois ainsi écrit dans la copie, l’imprimeur devoit le rectifier, à moins que ce ne fût le goût de l’auteur, comme Voltaire avoit le sien en fait d’orthographe. Je croirois même que Voltaire y donnoit assez peu d’attention, à part son système, pour qu’il ait pu écrire tremblons cle murmurer ; car voici un échantillon de sa façon d’orthographier que je ne prends pas dans un livre, mais dans une lettre entièrement écrite de sa main, et signée Voltaire, chambelan du roy de Prusse. Tels y sont écrits les mots : nouvau, touttes , nourit , souhaitté, baucoup , ramaux , le fonds de mon cœur,

* Le Recueil intitulé : Pièces intéressantes et peu connues.

** Dans le Cours de Littérature, édition de 1816, tome xiii, page 3n , au chap. iv, Littérature mêlée.

On sait que La Place eut , pendant plusieurs années , le privilège du Mercure de France, et , jusqu à sa mort , une pension de 5,ooo fr. , assignée sur ce journal ; ce qui déplut fort aux gens de lettres qui avoienl des prétentions à être pensionnés sur le Mercure, ou qui l’étoient moins que La Place.

346 CHAP. y. — DE LA CORRECTION, ETC.

langues étrangères vivantes ; ce sera le sujet des deux Chapitres suivans.

andidote, crétien , etc., etc., et tous les verbes sans distinction du présent ou du subjonctif; a préposition comme a verbe.

Comme compensation de cette longue note justificative , je vais transcrire deux lignes inédites de Voltaire, mais deux lignes qui ne pouvoient sortir que de sa plume d’ange , et que j’imprime lettre pour lettre, quoi qu’on puisse dire de l’imprimeur :

Je me meurs de lassitude , de vers , de prose, d’église, de granges, de massons, de laboureurs, etc., etc. Mes anges priez Dieu pour moy.

— (6 mai) 1761.

Pardon du chifon. V.

Que d’activité, que d’affaires d’esprit et de corps dans ce chifon ! Ne résume-t-il pas toute la vie de Voltaire ?

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