‹ Études pratiques et littéraires sur la typographieChapitre 6 sur 20 · FINE · texte numérisé non relu

FINE

a Le et a . publicata et re gis tr cita , audito et requi- (c rente procuratore generali Régis. Paris iis y in Par - «■ lamento, ag die novembri , anno Domini 1 565.

ce Sic signatum Du Tillet. »

La rigueur de ces défenses n’empêcha point les libraires de France qui suivoient le parti protestant d’imprimer toutes sortes de livres , sans se soumettre à la loi d$s privilèges. Louis xm renouvela cette ordonnance en 1626; mais comme elle étoit souvent éludée par ruse et même enfreinte ouvertement, il fut dérogé aux anciens droits de l’Université, et le Roi

DE L’IMPRIMERIE DE PARIS

donna pouvoir au garde des sceaux de choisir telle personne qu’il jugeroit convenable pour lire, examiner et approuver les ouvrages avant l’impression. L’Université perdit dès lors une partie de ses attributions, qui passa dans celles du chancelier.

Cependant les mesures prises pour arrêter des désordres qui provenoient plutôt de l’effervescence et du mouvement des esprits que des imprimeurs mêmes , n’ayant pas eu l’effet qu’on en attendoit, le Réglement de i5y i prescrivit une disposition nouvelle par l’article xxm , ainsi conçu :

« Les maistres imprimeurs de Paris esliront, par « chacun an, deux d’entre eux, avec deux des vingt- « quatre maîtres libraires jurez de ladite année; l’office « desquels sera de regarder qu’il ne s’imprime aucun <( livre ou libelle diffamatoire ou hérétique, et que les « impressions qui se feront en chacune ville , soient « bien et convenablement faites, c’est à scavoir cor - « rectement et en bon papier , et bons caractères qui « ne soient pas trop usez. Et où lesdits jurez trouve- « ront quelques fautes qui méritent répréhension, soit « en ladite impression, ou que les présens articles ne « soient observez , ils en feront leur rapport , pour y « estre pourveu par le juge ordinaire, civil ou crimi- « nel , selon l’exigence du cas. »

Cet article amena plus tard l’établissement d’un syndicat pour l’imprimerie et la librairie : il fut constitué par Lettres-patentes , le 17 juillet 1618, en présence de Henri de Mesmes, conseiller du Roi, et lieutenant civil de Paris, chargé de l’exécution des réglemens de

la librairie, l’office de lieutenant-général de police n’ayant été créé quen 1667. Ce syndicat étoit composé d’un syndic et de quatre adjoints, renouvelés tous les deux ans. Ces officiers de la librairie et de l’imprimerie, qu’on appeloit gardes de l’Université, eurent les mêmes fonctions qu’exerçoient auparavant les quatre grands libraires jurés de l’Université, auxquels étoit confiée l’exécution des réglemens et la surveillance de l’imprimerie et de la librairie , sous la direction de 1 Université. Ils visitoient les imprimeries, pour s’assurer si les livres étoient bien imprimés, en bons caractères, bon papier, et d’une correction suffisante ; si les ateliers étoient pourvus du nombre de presses prescrit, enfin si les réglemens étoient exactement observés. Avant l’invention de l’imprimerie , on les nommoit Magni librarii ^ et leur principal office étoit , à cette époque , de fixer le prix des livres manuscrits.

Mais ce qui devoit surtout attirer l’attention de l’autorité , c’étoît le nombre toujours croissant des imprimeurs et des libraires. Ceux-ci se trouvant exempts des taxes comme membres de l’Université, avoient excité les plaintes des receveurs des impôts. O11 réduisit le nombre des privilégiés à vingt-quatre. Ces vingtquatre libraires, presque tous imprimeurs, prêtèrent serment devant le recteur, et conservèrent, à l’exclusion des autres, les franchises et immunités attachées aux membres de l’Université.

Quant aux imprimeurs , comme il étoit alors , de même qu’aujourd’hui , plus facile et plus lucratif d’ou-

DE L’IMPRIMERIE DE PARIS

vrir magasin de librairie qu’officine d’imprimerie, ils s’étoient beaucoup moins multipliés ; mais le gouvernement voulant empêcher que leur nombre ne devînt aussi trop considérable, il fut prescrit par le réglement de 1618 qu’il ne seroit plus reçu chaque année qu’un libraire , un imprimeur, et un relieur, comme on le voit par l’article lui de ce réglement.

« 11 est défendu aux syndic et gardes de l’Université « de ne plus recevoir par chacun an qu’un libraire , « un imprimeur, et un relieur, lesquels seront tenus « eux présenter un an auparavant leur réception , afin « d’être immatriculés sur le registre de la commu- « nauté, afin, par ce moyen, d’obvier aux abus qui se « commettent à cause du nombre effréné des libraires, « imprimeurs et relieurs, et à ce qu’ils soient réduits « à certain nombre , non compris les fils de maîtres ; « et seront reçus se présentant selon l’ordre de leur « apprentissage. »

L’effet de cette disposition ne pouvoit se faire sentir que très lentement; mais l’activité de l’imprimerie alla toujours croissant, par la nature même des circonstances politiques , et surtout par l’impulsion qu’elle recevoit à son tour des Lettres, alors si brillantes et si fécondes , et dont elle avoit elle-même accéléré les progrès et le triomphe. Louis xm, par zèle pour la religion, essaya de modérer le mouvement de l’imprimerie, et au commencement de l’année 1629, il rendit une ordonnance qui porte, article lii :

« Les grands désordres et inconvéniens que nous « voyons naître tous les jours de la facilité et liberté

« des impressions, au mépris de nos ordonnances, et (( au grand préjudice de nos sujets et de la paix et repos U de cet état, corruption de moeurs et introduction « des mauvaises et pernicieuses doctrines 1 , nous (( obligent d’y apporter un remède plus puissant qu’il (< n a ete fait par les precedentes ordonnances, encore « que la force des lois consiste plus en la vigilance des « magistrats sur V observation et exécution d icelles , « qu en ce qu elles contiennent . C’est pourquoi , sui- « vaut le lxxviiR article des ordonnances faites à « Moulins, nous défendons à tous imprimeurs, tant u de notre ville de Paris que de toutes autres de notre « Royaume, pays et terres de notre obéissance, d’im- « primer, et à tous marchands libraires ou autres, de « vendre, ou débiter aucuns livres ni écrits qui ne (( portent le nom de l’auteur et de F imprimeur, et « sans notre permission par lettres de notre grand h sceau, lesquelles ne pourront être expédiées qu’il « n ait été présenté une copie du livre manuscrit à nos « Chancelier ou Garde des Sceaux, sur laquelle ils « commettront telles personnes qu’ils, verront être à « faire, selon le sujet et matière du livre, pour le voir « et examiner, et bailler sur icelui, si faire se doit,

« leur attestation en la forme requise, sur laquelle sera (( expedie le privilège. — Remettant néanmoins à la « discrétion et prudence de nosdits Chancelier et Garde

La Déclaration de Louis xii dit : « Au moyen de quoi tant de < bonnes et salutaires doctrines ont été manifestées, communiquées et « publiées à tout chacun. »

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« des Sceaux , de dispenser de cette observation ceux « qu’ils verront devoir faire, soit par le mérite et di- « gnité des auteurs, ou autres considérations. »

La phrase imprimée en italique dans cette Ordonnance doit paroître bien remarquable, et me semble présenter un excellent principe de législation sur la presse. Il ne suffit pas en effet d’établir des Réglemens extrêmement sévères : pour qu’ils soient efficaces, il faut encore que le concours de la magistrature en assure l’exécution; et lorsqu’il ne se trouve dans une loi que des peines excessives, les magistrats, par ce sentiment naturel qui est dans le coeur des hommes , ne voient plus d’accusé assez coupable pour faire l’application de ces peines; et la loi reste sans effet.

Des abus d’un autre genre que ceux que l’ordonnance de 1629 avoit signalés, mais qui en étoient pour ainsi dire la conséquence, pouvoient faire perdre à l’imprimerie de Paris la supériorité qu’elle avoit acquise sur celle des autres pays. Louis xiv, voulant remédier au préjudice qui pouvoit aussi en résulter pour les lettres, donna l’édit de 1649, dont les motifs n’ont rien perdu de leur importance, et sont encore bien dignes d’attention, sous les rapports littéraires.

« Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de « Navarre : A tous présens et a venir, Salut. Recon- « noissant les grands désordres qui se sont introduits « en l’imprimerie, comme elle se pratique aujourd’hui « en notre royaume , et qu’au préjudice de nos Régle- « mens, on reçoit tous les jours en cette profession des « personnes incapables de l’exercer, nous avons pensé

« qu’un abus de si grande conséquence méritoit bien (( que nous prissions le soin de le corriger, afin que « dorénavant notre règne, que nous espérons avoir « signalé par de semblables réglemens remplis de juste tice et d’honneur, soit encore considéré pour bavante tage que les bonnes lettres recevront de celui-ci.

« On imprime à Paris si peu de bons livres, et ce « qui s’en imprime paroît si manifestement négligé (( pour le mauvais papier que l’on y emploie , et pour « le peu de correction que l’on y apporte, que nous tt pouvons dire que c’est une espèce de honte, et rett connoîtreque c’est un grand dommage à notre état; « et davantage, ceux de nos sujets qui embrassent la « profession des lettres n’en ressentent pas un petit « préjudice, quand ils sont obligés de rechercher les « anciennes impressions avec une dépense très notable.

« De cet abus naît un autre mal , qui est que le mau- (( vais exemple des pères élevant leurs enfans en l’im- (( primer ie , plus pour servir à l’avarice que pour « l’exercer honorablement, cette profession s’anéantit « de jour en jour et de plus en plus; même bien sou- « vent, au lieu de les nourrir en cet exercice, qui a (( besoin d’une longue expérience et de beaucoup de « connoissances , sont contraints de les en retirer, par « le grand mépris auquel il est déchu.

(( La misère des apprentis est encore si grande sous « les maîtres, si peu soigneux de leur art, que mal u aisément il s’en rencontre qui soient d’esprit et de « courage capables de s’y employer avec l’honneur que « meriteroit une si belle et si nécessaire profession,

DE L’IMPRIMERIE DE PARIS

« au lieu qu’au siècle passé des plus grands et des plus (c satans personnages tenoient à grand honneur de « servir le public en cette occupation , qui a tant obligé « les bonnes lettres.

u De cette source procède encore un autre malheur, « qui est qu’un libraire ou un imprimeur faisant état « de son exercice, et en reconnoissant le mérite et la (( dignité, entreprenant un ouvrage digne de voir la « lumière, avec dépense et diligence, aussitôt on verra « naitre mille avortons contrefaits de gens qui, en la « concurrence de celui-là, feront imprimer le même « oeuvre en mauvais papier, de caractères tout usés, « et sans correction ; en sorte que par un soin préjudice ciable au public, ils portent dommage aux ouvriers ce fidèles, nuisent à ceux qui auroient dessein de bien « faire, et s’incommodent eux-mêmes.

« Ce désordre en la police de notre état donne de (( grands avantages aux étrangers , quand pour mieux « faire, ils attirent chez eux le négoce, même se porte tent plus avant, et ont des boutiques dans nos bonnes (( villes, au moyen de quoi, sous des noms empruntés, « ils emportent l’argent du royaume, où au contraire, ce ils avoient coutume de prendre de nous, non seule- « ment des papiers blancs (dont encore ils ne sauroient « se passer) , mais aussi toute sorte de livres qui s im- « primoient en notre royaume d’une façon plus ce agréable et plus correcte qu’elle ne se faisoit en nulle « autre part. Il a été aisé à juger que ces grands abus « se sont introduits par l’incapacité des maîtres, qui a « procédé de leur multitude, et du peu d’intelligence

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« qu’ont entre eux les imprimeurs et les libraires cle « notre royaume, encore que nous y eussions suffisam- (( ment pourvu par les Réglemens , et par les défenses « que nous avons faites ci-devant, d’en recevoir « aucun qui ne fût capable, ni plus d’un par chaque « année.

(( Ces maîtres encore se sont émancipés de prendre « pour apprentis un nombre de petites gens incapables, « mai nourris et mal nés, en telle quantité que les in- « convéniens et la honte en paroissent de jour en jour « plus insupportables. Pour les faire cesser, et remettre (( le plus beau et le plus utile de tous les arts en son « lustre , nous nous sommes fait représenter en notre e Conseil les ordonnances des Rois nos prédécesseurs « et de Nous , sur le sujet de f imprimerie , avec les états « et les réglemens qui de temps en temps ont été faits «pour sa réformation; lesquels vus et ouïs, encore « quelques uns des plus intelligens imprimeurs et u libraires de notre bonne ville de Paris, nous avons « résolu de faire étroitement observer le présent Ré- « glement, et de châtier selon la rigueur de nos Ordon- (( nances ceux qui , en quelque manière que ce soit, y « contreviendront à l’avenir. »

L’Université forma opposition à l’homologation de cet Édit au Parlement, et la Cour ordonna que « douze « personnes notables de littérature, et expérience au « fait de la librairie et imprimerie , seroient ouïes pour a donner leur avis sur la commodité ou incommodité « que le public pourroit recevoir de l’exécution du « contenu. »

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C étoit assurément le meilleur moyen à prendre pour juger en connoissance de cause de la validité de l’opposition , qui avoit été en même temps formée par les syndic et adjoints de la librairie et de l’imprimerie; cependant, comme il ne s’agissoit que de la revendication de certains privilèges, l’Edit fut sanctionné.

Cet Édit de 1649 serv^ de base aux Réglemens qui furent donnés dans la suite ; mais comme la restriction apportée à la réception de nouveaux imprimeurs n’en avoit point encore assez réduit le nombre, selon Fintention des ordonnances , il fut fixé à trente-six par l’article xliii du Réglement de 1686, ainsi conçu :

« A l’égard des imprimeurs, il n’en sera reçu aucun c jusqu’à ce qu’ils soient réduits au nombre de trente- « six; et après ladite réduction, il sera reçu autant de c maîtres qu’il en manquera pour faire ledit nombre (c de trente-six seulement. Ceux des libraires qui ne (( seront actuellement imprimeurs , ne pourront cia après en faire profession, tenir aucune imprimerie, « ni même se présenter pour remplir les places des (( imprimeurs qui seroient vacantes, lesquelles seront « remplies par les fils des imprimeurs, s’ils se trouvent « avoir les qualités requises , ou par ceux qui auront « fait apprentissage chez les maîtres imprimeurs. » Ceux qui tenoient alors imprimerie eurent la faculté d’en continuer l’exercice, et, en 1697, ^ I av°it encore cinquante-sept établissemens à Paris.

Toute la législation antérieure sur F imprimerie et la librairie fut enfin fixée , et réunie dans un Réglement général arrêté en conseil d’état du Roi, le 28 février

1723, et rendu exécutoire dans tout le royaume , par arrêt du 2/4 mars 1744* Ce Réglement fut en vigueur jusqu’à l’époque de la révolution de 1789, où chacun eut la liberté d’établir des imprimeries.

Le gouvernement impérial, par décret du 5 février 1810, réduisit le nombre des imprimeurs à soixante pour Paris, et le fixa à quatre-vingts, par sur-décret du 1 1 février 1811. Il y avoit alors quatre cents imprimeries à Paris.

On a vu , par Fexposé des anciens et principaux Réglemens, que l’autorité, tout en prenant des mesures pour tempérer Faction de la presse , sous les rapports de l’ordre et de la tranquillité publique, ne perdoit pas de vue les services qu’elle avoit rendus aux Lettres *, et la protection qu elle méritoit sous ce rapport.

Maintenant , l’imprimerie , dans nos institutions politiques, ne pouvant plus être distincte des autres professions industrielles; ne recevant d’autre influence que celle qui lui vient du commerce de la librairie ; n’ayant d’autres rapports avec le gouvernement que ceux que les lois lui ont maintenus administrativement, dans l’intérêt de l’ordre public, devoit prendre rang parmi les manufactures ; et c’est aussi par les principes qui dirigent les autres genres de fabrication

A l’époque de la première distribution des prix de l’Université , le 25 août 1747, d fut arrêté que douze membres de l’imprimerie et de la librairie assisteroient à cette cérémonie, savoir, les syndic et adjoints en charge, et sept anciens officiers du corps.

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que s’opère généralement aujourd’hui la production des livres.

Une nouvelle génération d’imprimeurs a succédé presque entièrement à celle du siècle dernier. Parmi les quatre-vingts étahlissemens autorisés à Paris , on en compte à peine six qui proviennent d’héritage ; et probablement le plus grand nombre des possesseurs actuels auront d’autres successeurs que leurs enfans , si l’on en juge par la quantité de mutations qui s’est déjà opérée depuis quelques années. Une des principales causes de la prospérité et de la considération dont jouissoit autrefois l’imprimerie de Paris, étoit due surtout à 1 estime et à l’attachement que les imprimeurs avoient pour leur profession , et aux avantages certains qu’ils en retiroient , et qui se transmettaient dans chaque famille, avec l’honneur du nom. La position des imprimeurs me paroît aujourd’hui bien différente. Cette position, en quelque sorte précaire, est un sujet de graves réflexions que je livre à ceux qui exercent, et qui sera examiné dans la seconde Partie de cet ouvrage1. Un grand changement s’est opéré depuis quelques années dans le mode d’exploitation du commerce de la librairie : il s’est nécessairement introduit dans la fabrication des livres, et s’il sembloit trop prématuré d’assigner des conséquences fâcheuses a un système d’entreprises concurrentes , si multipliées , si promptement conçues par les libraires,

1 De l Imprimerie sous les rapports industriels.

si rapidement exécutées par les imprimeurs, il est certain du moins que ce système exige , de la part de ces mêmes imprimeurs , de nouveaux et plus grands efforts pour soutenir la réputation littéraire dont a joui si long-temps F imprimerie de Paris.

DES CORRECTEURS

Attributions des correcteurs d’imprimerie. — Mot de La Bruyère sur ce sujet. — Distinction entre les correcteurs et les protes; entre les travaux des correcteurs et ceux des éditeurs, souvent confondus par les écrivains. — Érasme chez Aide l’Ancien. — Des lecteurs de copie dans les premiers temps de l’imprimerie. — Instructions et conseils littéraires et typographiques d’un ancien correcteur allemand. — Du Livre de Conrad Zeltner sur les plus célèbres correcteurs. — - De ceux employés chez Froben; — chez Robert et Henri Estienne;

— chez Aide l’Ancien ; — chez Plantin , etc. — Épigramme de Corneille Kilian sur certains auteurs. — Des anciens réglemens concernant la correction et les correcteurs. — Idée d’une École typographique à l’imprimerie royale. — Observations sur l’administration actuelle de cet établissement. — Concours pour une place de correcteur. — Signes usités pour corriger les épreuves. — - Exemple de correction. — Imprimeries visitées par des souverains.

— D’un moyen de correction employé par Robert Estienne.

Il ne faut pas confondre les correcteurs avec les protes. Dans toute imprimerie bien organisée et montée pour les labeurs % il doit y avoir prote et correcteurs. Le nombre des correcteurs varie suivant la nature et la variété des travaux en activité dans un

1 On appelle labeur, en terme d’imprimerie , tout ouvrage qui forme un ou plusieurs volumes , nécessitant l’emploi d’une certaine quantité de caractères de la meme espèce. Il y a beaucoup d’imprimeries en France , et plusieurs à Paris , où il ne s’imprime pas de labeurs. Dans ces maisons, le prote et le correcteur ne font qu’un, et dans les départemens le maître imprimeur remplit souvent l’office de tous les deux.

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atelier. Lorsque ces travaux nécessitent l’emploi de deux correcteurs, ou plus, chacun d’eux doit être spécialement chargé de la lecture des épreuves en première ou en seconde, de manière que la même épreuve soit lue en première et en seconde par deux correcteurs différens.

Au prote est confiée la gestion intérieure de l’établissement. Il est le chef (wfû>To*>) de l’atelier; il en maintient l’ordre ; il règle la distribution du travail , et en surveille la marche et la bonne exécution. Dans quelques imprimeries, il y a des personnes employées particulièrement à surveiller le tirage , et auxquelles on donne le nom de protes aux presses . Il en sera question au chapitre de Y Impression s mais d’avance je puis dire que ceux qui sont chargés de cette fonction ne peuvent jamais satisfaire complètement a leur destination. Le nom qu’on leur donne est d’ailleurs impropre, parce qu’il ne doit y avoir dans une imprimerie qu’un prote pour la presse et la casse; autrement il y auroit conflit d’autorité, ce qui est nuisible dans toute administration soit publique soit particulière.

Le correcteur ne doit être occupé que de la lecture des épreuves. Toutes les fois qu’il aura d’autres fonctions, son attention, partagée entre différens objets, ne sera plus assez sûre pour remplir avec un plein succès celle qui doit captiver toutes ses facultés. La révision même des tierces 1 doit être confiée au prote plutôt

* Voyez ce mot à la Table générale.

DES CORRECTEURS. ,4

qu’au correcteur, lorsqu’il n’y a pas dans l’atelier un ouvrier spécialement chargé de cette opération C’est dire assez que le prote ne doit pas être dépourvu d’instruction; car la révision des tierces, après que les corrections ont été soigneusement conférées sur l’épreuve , doit être accompagnée , en quelque sorte , d’une rapide lecture, qui parfois saisit à l’improvistc des fautes échappées au recueillement du correcteur, auquel sont dévolues les fonctions assurément les plus

1 Dans l’article Imprimerie de V Encyclopédie (édit, in-fol. , 1765), on ne trouve pas de distinction établie entre les fonctions de prote et celles de correcteur. Cet article a été rédigé par le prote de l’imprimerie de Le Breton, imprimeur ordinaire du Roi, dans un temps où les imprimeries, beaucoup moins considérables qu’elles ne le sont aujourd hui, permettoient a la meme personne d’être à la fois prote et correcteur. Mon père, Charles Crapelet, à l’âge de dix- huit ans étoit prote et correcteur chez Jean-Georges- Antoine Stoupe, qui avoit succédé à Le Breton, en 1770. L’imprimerie de Stoupe, alors une des plus fortes de Paris, se composoit de dix presses, et tout le zèle et l’habileté du jeune prote suffisoit à peine pour diriger cet établissement comme il le désiroit. Il travailloit souvent seul , la nuit, pour que le train du lendemain n’éprouvât aucune interruption, pour que les ouvriers ne fissent aucune perte de temps. Il étoit, dans toute l’étendue du terme , esclave de ses doubles fonctions , et tellement préoccupé des intérêts des ouvriers, que le jour même de ses noces, vers minuit, il quitta la compagnie, pour aller corriger des épreuves qu’il savoit être attendues par les imprimeurs. Ma mère m’a raconté ce fait, et toute l’inquiétude que causa la disparition subite du marié. Le grave Stoupe , qui étoit dans la confidence de son Charles, comme il l’appeloit, se divertit quelques instans de l’embarras visible de la personne la plus intéressée dans l’événement mais il ne tarda pas à rassurer tout le monde. Vers trois heures du matin le marié revint partager les plaisirs de la réunion. — Si ce trait de la vie privée d’un imprimeur tout dévoué à son art, dans des temps

délicates et les plus épineuses de F imprimerie. Voici cependant ce qu’en dit un moraliste célèbre :

a Tel, tout d’un coup, et sans y avoir pensé la « veille, prend du papier, une plume, dit en soi-même, « je vais faire un livre, sans autre talent pour écrire « que le besoin qu’il a de cinquante pistoles. Je lui « crie inutilement : Prenez une scie, Bioscore; sciez, « ou bien tournez, ou faites une jante de roue, vous « aurez votre salaire. Il n’a point fait l’apprentissage (( de tous ces métiers. Copiez donc, transcrivez; soyez « au plus correcteur d imprimerie : n’écrivez point 1 . »

alors si désastreux aux arts et aux lettres, paroissoit être, à quelques lecteurs, déplacé dans ce livre, je les prierois de se souvenir que l’histoire littéraire n’a pas dédaigné de recueillir des faits analogues qui peignent mieux le caractère des hommes que ne le feroit la plume la plus ingénieuse. Je citerai celui qui concerne un imprimeur du xyi6 siècle, dans une situation inverse de la vie. Morel (Frédéric n), petit-neveu de Robert Estienne, avoit une ardeur incroyable pour l’étude et le travail, qui le rendoit assez indifférent à tous les événemens; sa femme étant malade, on vint le prévenir qu’elle étoit à toute extrémité. « Un moment, dit-il, je n’ai plus que deux mots à écrire. » Quelques instans après, on lui annonça qu’elle étoit morte. « J’en suis marri , reprit-il sans se déranger, c’étoit une bonne femme. »

Dans la suite , Charles Crapelet employa dans son. imprimerie jusqu’à cinq correcteurs, outre deux ouvriers dits en conscience , c’està-dire qui reçoivent un traitement fixe pour un travail qui embrasse tous les détails de l’imprimerie , et qui ne sauroit être évalué ; mais Charles Crapelet resta constamment le prote de son imprimerie , à la satisfaction de ses ouvriers; et sa mémoire, après vingt-sept ans, leur est encore chère : ils révèrent en elle l’un des typographes les plus accomplis.

1 Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, par La Bruyère ; ch. xv, De la Chaire.

DES CORRECTEURS

On pourroit assurer, d’après cette finale, que La Bruyère n’avoit aucune idée de F imprimerie , de même que beaucoup d’autres auteurs ' . Il est toujours fâcheux qu’un homme d’esprit parle de choses qu’il ne connoît pas ; il en parle mal , et il trompe souvent ses lecteurs. Je doute fort que La Bruyère lui-même, à qui il paroissoit plus facile d’être correcteur sans apprentissage, que de faire une jante de roue sans avoir appris le métier de charron , eût été jamais un bon correcteur. Les imprimeurs, depuis quelques années ,

1 « La théorie de Fart de F imprimerie ne devroit être ignorée d’au- « cun de ceux à qui Fusage des livres est familier. Il seroit à souhaiter « que tout homme de lettres fût en état de juger sainement de la « mécanique de ses productions ; par là les artistes qui s’en occupent « se trouveroient obligés de le respecter assez pour ne le point avilir « par des fruits trop communs de leur ignorance et de leur mauvais « goût. » ( Manuel typographique , par P. S. Fournier jeune. Paris , 1764- ) La connoissance de la théorie de l’imprimerie seroit sans doute parfois utile aux hommes de lettres ; mais comme iis ne pourroient jamais la posséder qu’imparfaitement, elle contrarieroit souvent des dispositions mieux entendues par l’imprimeur. En ce qui concerne les artistes , c’est bien plutôt au typographe qu’à l’homme de lettres qu’il appartient de combattre et d’éviter l’emploi de ces productions informes et bizarres bien plus dignes de figurer dans les feuilles des imagers , que dans les belles pages de notre littérature : telles que les lettres contournées, écrasées, bariolées, blanches, noires, ombrées, égyptiennes, anglaises, etc.; les caractères gras et lourds dont nos graveurs produisent chaque jour des essais nouveaux, et que nous nous serions empressés de réformer, s’ils nous étoient venus de nos prédécesseurs. Ce sont là des fruits du mauvais goût, je ne dirai pas de nos artistes mêmes, mais des artistes d’outre-mer, qu’ils ont imités ; et les imprimeurs de Paris s’affranchiront sans doute bientôt de ces ridicules innovations qui tendent à dénaturer Fart typographique.

ont dû croire que ce passage avoit été remarqué par beaucoup d’hommes de lettres qui se sont présentés dans les imprimeries pour remplir l’emploi de correcteurs ; et chacun sait le parti que l’on a pu tirer de leur savoir, qui n’étoit pas étayé de la connoissance pratique de l’imprimerie.

Les imprimeurs peuvent mieux juger que La Bruyère de l’ importance des fonctions de correcteur, et certainement nos prédécesseurs l’apprécioient encore mieux que nous. Les hommes les plus distingués dans les lettres et dans les sciences n’ont pas dédaigné de participer aux travaux des imprimeurs des quinzième et seizième siècles, pour la correction des textes, et il en est qui s’acquittoient de leurs fonctions avec tant de ferveur et de conscience, qu’ils n’en voyoient la récompense que dans le ciel '.

Un docteur dont s’honore l’enseignement médical, et qui, doué d’une imagination vive et brillante, s’est place au rang de nos meilleurs écrivains par l’élégance, la pureté et l’harmonie de son style, m’écrivoit le 2 7 avrü 1826, en renvoyant deux épreuves avec son bon à tirer ; « Je me recommande à vos correcteurs; les correcteurs sont l’âme et la prospérité d’une imprimerie. »

On lit en tête du Livre de V Imitation , translaté de latin en français (Paris, Jean Lambert, 1 4g5 , in-4°), un sommaire qui finit ainsi : « Laquelle translacion a esté diligentement corrigée sus l’original. <c Pourquoy vous qui en icelluy livre lyrés vueillés prier nostre Sei- « gneur pour le salut du correcteur. »

DES CORRECTEURS

En effet, il est impossible, et aujourd’hui encore plus que jamais, qu’un maître imprimeur, quelles que soient d’ailleurs ses connoissances, puisse lire les épreuves avec toute la tranquillité d’esprit nécessaire à ce genre de travail. Instruction, intelligence, mémoire, jugement, goût, patience, application, amour de l’art, et surtout l’œil typographique, voilà ce que l’imprimeur attend pour le moins du correcteur auquel il confie la lecture des épreuves ; et, à ce compte , on pourroit dire que bien peu d’imprimeurs seroient aujourd’hui capables d’être correcteurs. Honorons, encourageons ces hommes utiles , qui , par leurs talens et leurs modestes travaux, contribuent si essentiellement à la réputation et à la prospérité de F imprimerie française !

Les fastes bibliographiques ont conservé la mémoire d’un grand nombre de savans correcteurs, ou qui sont désignés comme tels ; mais leurs travaux avoient plus de rapport avec ceux des éditeurs actuels. Ces savans ne lisoient pas seulement les épreuves ; ils collationnoient les textes sur les manuscrits, les comparoient entre eux, composoient des notes, des commentaires , des préfaces, des épîtres en grec, en latin ; et quelques uns partageoient avec les imprimeurs les produits de la vente de leurs éditions U

1 C’est ce que fit Érasme avec Aide l’Ancien ; mais il ne convient pas qn’il ait été correcteur aux appointemens chez cet imprimeur, ce qui n’est pas en effet vraisemblable. Aussi dit-il : « Est-il un employé de l’imprimerie celui qui donne des soins à son propre ouvrage ? car je ne faisois rien autre chose chez Aide. C’étoit bien plutôt moi qui

Beaucoup d’écrivains ont confondu les travaux des éditeurs avec les fonctions des correcteurs d’imprimerie, qu’ils n’ont pas bien comprises : Bayle est du nombre. Il entre dans de longues explications pour réfuter 1 opinion du docteur Chevillier, qui remarque avec raison qu’Antonius Campanus, évêque de Teramo , et Jean André, évêque d’Alerie, ne peuvent etre regardes comme des correcteurs d’imprimerie, quoiqu’ils aient corrigé les épreuves de toutes les premières éditions qui sont sorties des presses d’Ulric Han a Rome, et de Aindelin de Spire a Aenise. Il ressort de la discussion de Bayle, que ces doctes personnages s adonnoient avec une ardeur incroyable aux travaux de 1 imprimerie, qui, dans ces premiers temps surtout, dévoient offrir de nombreuses difficultés. Campanus, qui s’étoit engagé à entretenir les presses d’Ulric Han, ne pouvoit prendre aucun relâche, dit son biographe Michel Fernus : Cum interquiescere ilium assiduis emendcitionïbus non pennitteret .

Tout arrive à point dans l’ordre des choses. Si les livres imprimes n’avoient pas eu, dès les commencemens, une grande supériorité d’exactitude sur les copies manuscrites , les scribes auroient plus long-temps exercé leur emploi ; car les premiers livres étoient

employois son imprimerie. » — Mais dans son Catalogus lucubrationum, en parlant des éditions des Proverbes, de Térence, de Plaute et de Sénèque, il dit encore : E xemplaria reliquimus Aldo , permittentes illius arbitno quid de Mis statuere vellet, ce qui indique un mode d’arrangement convenable à un éditeur, et non à un correcteur d’imprimerie.

DES CORRECTEURS

presque aussi chers que les manuscrits. Nos anciens maîtres prirent donc le moyen le plus certain pour rendre désormais inutile le travail si lent et si défectueux des scribes ‘ : ce fut d’associer à leurs travaux les hommes les plus laborieux et les plus instruits de leur temps; et il s’est trouvé que pendant près de cent cinquante années, les hommes les plus savans se sont dévoués avec la plus noble émulation au service des lettres et de la typographie. Ils étoient la plupart les amis des imprimeurs, logeoient dans leurs maisons, et vivoient en commun. Les ouvriers mêmes étoient nourris chez les maîtres : la maison d’un imprimeur formoit comme une grande famille. « Que sont de- « venus ces rapports si honorables pour l’éditeur et « l’écrivain? La société moderne a introduit de non- « velles moeurs ; trop souvent un chef d’imprimerie

L’incorrection et la négligence des scribes étoient telles vers les derniers temps, que les savans gémissoient sur la décadence de l’art, et s’invitoient à ne plus acquérir de manuscrits modernes. Le vélin même qu’on employoit avoit été parfois si rare , que les scribes , en raclant d’anciens et précieux manuscrits, pour y substituer le latin barbare du moyen âge, en avoient déjà détruit un grand nombre, tandis que, de leur côté, les relieurs, qui avoient commencé dans le xive et le xve siècle à couvrir les livres avec des parchemins ^manuscrits , multiplioient encore les pertes de la littérature, qui en a fait ainsi d’irréparables. Tout paroissoit donc disposé par la puissance divine pour favoriser la naissance de l’imprimerie, dans un temps déjà signalé par d’autres découvertes surnaturelles, où les lettres grecques fugitives abordoient en Italie , et où des hommes supérieurs dans tous les genres se trouvoient prêts pour les recueillir et les répandre dans le monde entier, en même temps que les trésors littéraires de l’ancienne Rome.

« n’est plus qu’un artisan spéculateur; le correcteur « d épreuves exerce une profession presque méca- <( nique \ » Cette observation n’est que trop vraie ; l’imprimerie et la librairie sont à une époque de décadence ; elles suivent toujours le sort des lettres et des arts, qui aujourd’hui ne sont presque plus eux-mêmes qu’un métier.

Lorsqu’un imprimeur possédoit d’habiles correcteurs , il arrivoit quelquefois que des imprimeurs rivaux employoient des moyens de séduction pour les attirer dans leurs ateliers ; aussi les réglemens rendirent-ils les maîtres imprimeurs passibles de dommages et intérêts pour les empêcher de soustraire et retirer malicieusement les correcteurs l’un de l’autre.

La langue latine étoit encore si généralement répandue au commencement du xvie siècle, que tout le monde parloit latin dans la maison de Robert Estienne : sa femme, ses enfans, ses correcteurs, et même ses domestiques. C etoit surtout a cause des correcteurs que 1 habitude de parler latin s’etoit établie dans la famille, parce que ces étrangers, hommes de lettres distingués de divers pays, ne connoissant pas la langue fîançaise, parloient toujours latin entre eux. Comme ils résidoient dans la maison d’Estienne , et qu’ils mangeoient a sa table , chacun fut obligé d’entendre leur langage. Ils furent jusqu’à dix en même temps employés, dans l’imprimerie de Robert Estienne , à la révision des textes et à la correction des épreuves.

' Revue Britannique , 3N° de février i836, p. 244, sur Érasme .

Chaque ouvrage avoit alors un correcteur particulier. Les livres de religion étoient lus par des théologiens; les livres de droit par des jurisconsultes; ’astronomie, la médecine, par ceux qui possédoient ces sciences; et la littérature grecque et romaine par des docteurs des universités de France ou des pays étrangers. Aujourd’hui les épreuves de quinze ou vingt ouvrages de tous les genres passent alternativement sous les yeux des mêmes correcteurs. Le style , les tournures de phrase, les systèmes d’orthographe, de ponctuation, varient selon le goût des auteurs; et il faut que l’œil, la mémoire , l’esprit, soient présens et attentifs à tout. Aussi n’existe-t-il peut-être pas d’emploi plus difficile à bien remplir que celui de correcteur dans les imprimeries très occupées. Souvent placés au milieu du bruit de l’atelier (ce que l’on doit éviter autant que possible ) ; dérangés fréquemment pour donner des renseignemens aux compositeurs, ou pour répondre aux auteurs ; harcelés par les ouvriers imprimeurs, qui s’inquiètent peu qu’il reste des fautes dans les épreuves, pourvu qu’ils n’attendent pas une minute après les feuilles qu’ils réclament , on peut s’étonner que la correction soit encore aussi satisfaisante qu’elle l’est généralement dans les imprimeries de Paris. Il est vrai que les libraires ou les éditeurs qui s’attachent à donner de bonnes éditions, indépendamment de la lecture des épreuves à F imprimerie, en chargent encore des hommes de lettres ou des correcteurs particuliers qui ne résident pas chez les imprimeurs ; et les frais de ces lectures deviennent alors

très dispendieux \ Un libraire de Paris a payé jusqu’à quarante-huit francs la lecture de chaque feuille d’une Collection in-32 de classiques latins, imprimée en 18*24 et 1 8^5 , et le travail de l’homme de lettres pour collationner les textes et revoiries copies, étoit rétribué séparément. Les frais de correction n’étoient pas moins considérables anciennement , lorsque les éditeurs vouloient assurer un succès durable à leurs entreprises. Le Jay, éditeur de la Bible polyglotte , 10 vol. in-fol. , qui furent dix-sept ans sous presse chez Antoine Vitré (1628 à 1645), paya à Philippe d’Aquin* 2 la somme de

' J’ai eu quelquefois recours à des correcteurs subsidiaires pour de grands labeurs, tels que les OEuvres de Voltaire, édit, en 66 volumes ; de Rousseau, édit, en 21 volumes; de Cicéron, 5o volumes in-8°, et 36 volumes in-18; de Regnard, de Destouches, 12 volumes grand in-8°, etc., etc.; mais ces lectures supplémentaires ont souvent donné lieu à des animosités , et à de petites guerres de plume , entre les correcteurs de l’imprimerie et les correcteurs en ville : sans une répression sévère de ces débats quasi-littéraires, suscités par l’amourpropre exagéré des parties, l’exactitude des textes couroit risque d’être compromise. Rien n’est plus difficile que de maintenir dans de justes limites le travail des correcteurs d’imprimerie cpii ont du zèle et quelque savoir. La surveillance du maître imprimeur à cet égard ne sauroit être trop active.

2 Philippe d’Aquin, rabbin de la synagogue d’Avignon, se nommoit Mardocbée; il quitta la religion juive, et se fit baptiser à Aquino, dans le royaume de Naples. Il prit le nom de cette ville lorsqu’il vint s’établir à Paris avec sa famille. Il fut nommé, par Louis xm , professeur au Collège royal , et interprète pour la langue hébraïque. Au chapitre Éditeurs 011 trouvera des détails peu ou point connus sur la publication de la Polyglotte de Le Jay, sur Gabriel de Sion ou Sionîte, maronite du mont Liban, l’un des collaborateurs de celle Bible, et sur les procès auxquels elle donna lieu,

DES CORRECTEURS

quatre mille livres pour la seule correction île X Ancien Testament dans les deux langues hébraïque et chaldaïque, ce qui équivaudroit à près de 10,000 fr., valeur actuelle.

11 a existé autrefois dans Fimprimerie, selon ce que rapporte Conrad Zeltner’, un usage qui peut paroitre aujourd’hui assez singulier, c’étoit de lire les copies manuscrites aux compositeurs, qui travaillaient ainsi sous la dictée % au lieu cFavoir leur copie attachée a une espèce de petit piquet, fixé sur la casse, et nommé visorium . On choisissoit à cet effet un homme intelligent et exercé qui lisoit à haute voix la phrase à composer, et les ouvriers exécutoient rapidement la com-

1 Conrad Zeltner est auteur d’un livre intitulé : Correctorum in typographiis eruditorum centuria speciminis loco collocatci à Johanne Conrado Zeltnero Norimb., pastore Altenthannensi ; Norimb., 1716, in- 12. Cet ouvrage a été renouvelé, sans être réimprimé, dans l’année 1720, avec addition de la vie de Zeltner, par Scholtzius, et sous le nouveau titre de Theatrum virorum eruditorum qui speciaiim typographes laudabilem operam prœstiterunt. La Vie , en 16 pages, a été ajoutée au reste de l’édition de 1716, avec un nouveau titre qui donne lieu de croire que ces deux volumes sont deux ouvrages différens du même auteur ; ce qui constitue une supercherie trop souvent renouvelée dans le commerce des livres.

2 On s’est servi quelquefois de ce moyen à l’imprimerie royale pour des impressions très pressées , dont la copie , très difficile à lire , auroit retardé la composition. Un lecteur se tenoit auprès du compositeur ; et ce lecteur, exercé à la lecture des manuscrits , avoit le temps d’étudier et de reconnoître les mots de la phrase suivante pendant que l’ouvrier composoit celle qu’il lui avoit lue. Ce moyen, dans un cas urgent , peut éviter la transcription d’une copie presque indéchiffrable, et accélère évidemment le travail; ce qui, en certaines circonstances, doit l’emporter sur l’excédant de frais qui en résulte.

position de ce qu’ils avoient entendu. Le lecteur transmettait successivement à trois ou quatre compositeurs le contenu de trois ou quatre copies. « Tout le monde sait , ajoute Zeltner, que maintenant les compositeurs ont la copie qui leur est donnée à composer placée devant les yeux. J’aime mieux, dit-il, l’ancienne méthode, que, sans aucun doute, l’ignorance des typographes a fait changer ; elle étoit plus expéditive, et sujette à moins d’erreurs T. » Cette ancienne méthode doit faire supposer que les ouvriers compositeurs étoient autant d’hommes érudits , qui avoient une connoissance très étendue des langues grecque et latine, communes à presque tous les livres des premiers temps de l’imprimerie : mais elle a dû être promptement abandonnée, par l’impossibilité de trouver un grand nombre d’ouvriers aussi instruits, pour répondre à l’accroissement des travaux. Cette méthode n’étoit pas, au reste, sans inconvéniens, et l’on en aperçoit surtout des traces dans quelques anciennes éditions grecques , dont l’orthographe se ressent de la prononciation des lecteurs de copie. Henri eus Pantaleon est cité pour avoir rempli cet office de lecteur dans l’imprimerie d’Isengrin , à Bâle. Il devint ensuite un des correcteurs de Froben.

Parmi ceux dont l’exemple est propre à exciter le zèle et l’émulation des jeunes gens qui pourvoient embrasser la carrière typographique , il se trouve

Theatrum virorum eruditorum , etc.; article Henricüs Pantaleon, page 4o8.

DES CORRECTEURS. l5()

des noms chers aux sciences et aux lettres , et bien dignes de la leconnoissance des savans de tous les âges. Je citerai parmi ces hommes recommandables ceux dont les travaux ont eu le plus de rapport avec les fonctions actuelles des correcteurs d’imprimerie.

11 sera question de plusieurs autres au chapitre Éditeurs.

La plupart de ces correcteurs s’étoient attachés à l’imprimerie par goût pour les lettres, quelques uns par nécessité; mais tous avoient fait des études solides dans les langues grecque, latine ou hébraïque; ils étoient verses dans la théologie, les sciences et Jes belles-lettres.

Il faut mettre au premier rang de ceux qui ont bien mente de la typographie, Jérôme Hornschuch , docteur en médecine, fils d’un maître decole du comté de Hennberg , correcteur dans 1 imprimerie de Beyer, à Memungen. Il apportoit un soin extrême à son travail; mais il ne tarda pas à s’apercevoir que ce qui lui occasionnoit le plus de peine dans la correction des épreuves, c’étoit l’état défectueux des copies manuscrites, qui fourmilloient de fautes; car il en avoit trouvé près de deux mille dans un seul manuscrit U

1 Cœpi equidem sœpius cogitare, quo pacto ei mcdo posset fieri modus; acpostquam semel aliquando Dom. Michaeli Lanzenbergero vivo typographo , pio, ddigcnü , nec non aliis quib us dam eruditis , ac bonis , hanc mentem meam aperuissem, autores mihi illico fuere, talem aliquam rationem ineundi, qua publiée de rebus typographicis imperiti edocerentur , quando quidem ex niera harum ignoratione istud pervenirc constaret . {In Præfat. ad Andræam Chefferum.)

Four combattre ce grave inconvénient, il eut F idée de rédiger quelques instructions destinées aux auteurs qui n’avoientpas d’expérience de la typographie1 2, et il écrivit à cet effet un petit traité intitulé : ’opÔoTVTroypaçîaLfi sive Instructionis et Admonitionis ad scripta sua in lucem edituros , et opéras typographie as correcturos\ Comme cette matière sera traitée à fond dans le chapitre iv ci-après, je citerai seulement quelques unes des remarques d’Hornschuch , pour fortifier d’autant les observations que je présenterai sur le même sujet.

«• Celui qui se destine à l’état de correcteur, dit le docteur allemand, doit avoir une connoissance exacte des langues dans lesquelles sont composes les ouvrages qu’il doit lire3. Il lui faut surtout une vive pénétration pour déchiffrer l’écriture des savans, qui est souvent très mauvaise ; car c’est un de leurs grands défauts de mal former les lettres, et ils cherchent à s’excuser de leur négligence à la faveur de cet adage : « Qui dit « savant, dit mauvaise écriture; » comme si l’on ne pouvoit acquérir de l’érudition qu’en s’évertuant a mettre de côté tout ce qui tient à la calligraphie. Aussi voit-on souvent chez les imprimeurs des manuscrits que cent yeux ne suffisent pas pour déchiffrer.

1 C’est dans les mêmes vues , et en partie par les mêmes causes, que j’ai commencé à recueillir depuis plus de vingt-cinq ans les nouvelles instructions qui composent ce livre ; mais il n’y a pas six mois que j’ai fait connoissance avec le docteur Hornschucli.

2 Lipsiœ , apud Michaelem Lanzenbergenun , 1608, in-8° de

ï6 feuillets.

3 In Conr. Zeltnero, p. Sygetseq.

DES CORRECTEURS. ,6t

Ue seroit donc une injustice de faire retomber sur les compositeurs la faute des écrivains; mais trop

souvent aussi les savans sont cause de ces vicieuses copies. »

« Le correcteur d’épreuves, dit encore Hornschuch, doit éviter avec le plus grand soin de s’abandonner à la colère, a l’amour, à la tristesse, enfin à toutes les émotions vives. On comprend que la préoccupation et l’agitation de l’esprit doivent donner lieu à beaucoup de fautes. Il doit fuir surtout l’ivrognerie; car y a-t-il un être dont la vue soit plus troublée, ou qui soit plus stupide , si ce n’est cet idiot correcteur qui transformoit Rancim en Dianam , et Dicinani en lianam ? Les hommes de cette espèce doivent être repoussés des imprimeries; car il est impossible de leur laisser rien faire dans un livre, dont la réputation souvent ne dépend pas moins de la bonne ou mauvaise exécution typographique, que du livre même ou de l’auteur. »

Les autres instructions d’Hornschuch s’adressent principalement aux correcteurs qui étoient autrefois chargés dans les imprimeries de collationner et réviser les textes, d ajouter des notes, des variantes, etc., aux éditions nouvelles. Ce travail littéraire, indépendant de la correction typographique, n’a plus lieu dans les imprimeries actuelles; il est confié à des éditeurs particuliers, qui sont rétribués par les libraires ou par ceux qui les emploient. Je citerai encore plusieurs de ces instructions, qui me paroissent offrir quelque intérêt historique et littéraire.

« Un honnête correcteur doit bien prendre garde de s'attirer le mécontentement de l'auteur par pique ou par vanité. Il ne doit absolument rien changer dans le texte, lors même qu’il croiroit pouvoir l’améliorer beaucoup. Il seroit à souhaiter que l'auteur et le correcteur vécussent toujours en bonne intelligence; car leur haine pourroit devenir très nuisible a la réputation de l’auteur, de l’éditeur et du correcteur lui-même , s’il lui arrivoit d’insérer dans un texte quelques fautes énormes, comme Erasme en cite un exemple '. »

1 Conrad Zeltner fait ici allusion à ce que rapporte Érasme dans une dissertation en réponse à P. Cursius, au sujet d’un méchant tour qu’on lui joua dans une imprimerie. Yoici comment Érasme raconte cette aventure: «Dernièrement, pendant que je faisois imprimer, quelques ouvriers se plaignirent de ce que je ne leur avois pas encore donné de gratifications. L’un d’eux , plus ivrogne que les autres , se promit de m’en punir; et le maître fourbe réussit d’une si belle manière , que j’aurois donné trois cents écus d’or pour racheter une telle infamie. Dans ma Veuve, que j’avois dédiée à la sérénissime reine de Hongrie, je faisois l’éloge d’une très sainte femme , en rappelant parmi toutes ses vertus sa générosité envers les pauvres, à quoi j’ajoutai :

— « Atque mente ilia usam eam semper fuisse (et elle conserva le même esprit toute sa vie), comme il convenoit à une semblable personne. »

— Le scélérat jugeant l’occasion favorable pour exercer sa vengeance, changea mente ilia en mentula ; et mille exemplaires furent ainsi imprimés. » Ce mot mentula, qu’011 rencontre très rarement chez les auteurs latins et qui n’est pas admis dans les dictionnaires, exprime une partie du corps de l’homme qu’on ne nomme pas. Mais il n’y avoit peut-être pas autant de malice qu’en suppose Érasme dans cet accident, ou il faudroit croire que l’ouvrier fût un latiniste bien exercé. Pour peu que l’écriture de la copie fût négligée ou serrée, le compositeur aura pris ces deux mots mente ilia pour un seul. La faute 11’ayant

DES CORRECTEURS. ,63

« L’imprimeur doit être très attentif non seulement au choix des personnes qui corrigent les livres , mais même a celui des compositeurs qui ont des opinions religieuses différentes des nôtres, comme les calvinistes et autres ; il doit surtout refuser de l’emploi à ces hommes errans , étrangers à leur seule patrie , qui , après avoir commis quelque méfait, peuvent facilement retourner dans leur pays. Un correcteur malintentionné fut fouetté de verges et honteusement chassé de la ville épiscopale de Wurtzbourg, pour avoir omis la lettre w dans un mot, ce qui formoit une expression obscène. »

« L’avarice surtout est répréhensible chez un imprimeur; elle le conduit à faire comme la chienne qui avorte et met bas des petits aveugles (je traduis1) : on ne sauroit trop le répéter, dans un temps surtout où les imprimeurs ont l’habitude de payer le prix de la correction à tant la feuille, ce qui fait que l’on se hâte pour gagner en proportion du nombre de feuilles lues : aussi voit-on quantité de livres où les fautes fourmillent à chaque page. »

« Il faut que les correcteurs apportent une attention d’autant plus particulière à l’orthographe, que les savans ne sont pas forts sur cet article, qu’ils traitent de bagatelle. »

pas été relevée par le correcteur de l’imprimerie, elle ne devoit pas du moins échapper à Érasme , lui qui avoit lu tant d’épreuves , et qui étoit si intéressé à la correction de son épître dédicatoire.

' Theatrum Virorum eruditorum, etc., p. 5p5.

Ne sembleroit-il pas, d’après ces extraits, que le livre d’Hornschuch est écrit d’hier, et pour certains auteurs du jour? Seulement ces auteurs-là sont généralement si étrangers à la typographie, que les fonctions de correcteur sont aujourd’hui beaucoup plus pénibles que du temps d’Hornschuch s. Faisons maintenant connoissance avec plusieurs autres de ces correcteurs de l’ancien temps.

Jean Chappuis licencié en droit, corrigeoit spécialement les ouvrages de jurisprudence dans F imprimerie d’UIric Gering, associé alors avec Berthold Rembolt, en i5oi. Jean Hucher, de Verneuil, dans sa préface de l’édition latine de saint Chrjsostôme , prit le titre de correcteur de Chevallon, imprimeur de l’ouvrage : Joannes Hucherus Vernaliensis in Chevallonii ojficinâ evjcLvopOaru?, correctorem vocant, optimo Lee îori, S. — Frédéric Morel , interprète du Roi pour les langues grecque et latine, héritier et successeur de Vascosan, dont il étoit le gendre, avoit été correcteur dans l’imprimerie de Charlotte Guillard, qui eut pour premier mari Berthold Rembolt, et qui épousa

* Ce qu’il y a de plus notable dans le livre de Zeltner, c’est que cette galerie de cent correcteurs , sans contredit les plus savans hommes des xve et xyi6 siècles, est remplie d’un nombre incroyable de fautes grammaticales et typographiques de tout genre; ce qui, joint au style inculte de l’auteur, en rend la lecture et la traduction très pénibles. L’errata qui est placé à la fin du volume contient près de six cents fautes; mais il n’indique pas, a beaucoup pies, toutes celles qui s y trouvent. Cet errata est précédé d’une note d’excuse pour l’auteur, qui rejette sur la négligence ou la mauvaise santé du correcteur les nombreuses incorrections du livre. {Voyez le Chapitre Ennta.)

DES CORRECTEURS. i65

Chevallon en secondes noces. Morel contribua beaucoup à soutenir la réputation de l’imprimerie de cette femme remarquable. Du vivant de ses deux maris , elle partageoit leurs travaux , et dirigea son établissement pendant cinquante années consécutives , avec de grandes fatigues et de grandes dépenses, comme elle l’a écrit elle-même en latin : Quœ hosce quinquaginta annos continuos hoc imprimendi munus administro , id est gravissimum, et impensarum et curarum pondus volvo moveoque.

Josse Bade y d’abord professeur de langues grecque et latine, devint correcteur et gendre de Jean Treschel, imprimeur de Lyon. Il publia ensuite des Commentaires sur Horace y Juvénaly Martial y Lucrèce , Sénèque y Sallustey Falère Maxime , Quintilieny etc. Il commença à imprimer à Paris vers 149b* Il eut trois fdles , qui furent mariées à trois imprimeurs de Paris : Pétronille à Robert Estienne , Catherine à Michel Vascosan, et Jeanne a Jean de Roigny.

Jean Frohen est un des imprimeurs qui se sont le

plus distingués par la correction, la beauté et le

grand nombre de leurs éditions , remarquables aussi ,

en général, par la qualité du papier. Il fut intime-

ment lié avec Erasme, qui demeura long- temps dans sa maison à Bâle, et qui fut le parrain de l’un de ses fils, auquel il dédia son livre des Colloques en i52/|, comme à un enfant de la plus belle espérance ( optimœ spei puero ). Zeltner dit que l’on ne sauroit donner trop d’éloges à Jean Froben , qui est aussi élevé parmi les typographes que le chêne l’est au-dessus des

arbrisseaux 1 . Parmi ses correcteurs , on cite Sigismundus Gelenius , qui possédoit plusieurs langues, outre le latin et le grec, et qui étoit doué d’une mémoire prodigieuse; il vivoit avec une grande sobriété. Il avoit aussi une grande intelligence ; mais on lui a reproché d’être trop hardi et trop confiant dans son savoir. Il se donna carrière dans le texte du livre d’Arnobe contre les Gentils, qu’il réforma et transforma à sa guise, comme le firent, au reste, d’autres éditeurs après lui. On voit que si Gelenius possédoit les principales qualités qui constituent le bon correcteur, il ne fut pas exempt des défauts opposés à ces mêmes qualités. Il est vrai que la nature de ses occupations chez Froben doit faire regarder Gelenius autant comme éditeur que comme correcteur. Apud Frobenium victum sibi amictumque quœswit. Il étoit nourri et entretenu chez Froben. In ejus officinam tjpographicam receptus , codices manuscriptos per -

1 Sans être aussi relevé que celui de Zeltner, l’éloge qu’Érasme adresse à son ami Froben atteste la grande estime dont cet imprimeur jouissoit parmi les savans.

« Erasme à son très cher compère , salut !

« La réputation de votre imprimerie est telle , qu’il suffit qu’on sache qu’un livre sort des presses de Froben pour qu’il soit recherché des savans. Conservez-vous bien, vous et votre excellent beau-père, votre très gracieuse et aimable femme, et vos délicieux enfans. Donnez tous vos soins à l’instruction de notre petit Érasme, né au sein des lettres, et qui est aussi mon enfant. »

« Louvain , le 25 août 1 5ty. »

Cette lettre, écrite en latin, est rapportée par Maittaire.

lustrait , raancos mutilosque restituit , atque inter iniprimendum entendait. — Marc Heiland fut aussi un des correcteurs de Froben, et en recevoit un traitement annuel. Il apportoit autant de soins que d’ardeur dans son travail, et parvint ainsi, par son intelligente industrie, à pourvoir à son existence, à étendre son instruction et à se former une bibliothèque; car, outre le traitement qu’il recevoit pour la lecture des épreuves, Froben lui accordoit un exemplaire de tous les livres qu’il imprimoit. Henricus Pantaleon , qui avoit été lecteur de copie dans l’imprimerie d’Isengrin, devint ensuite correcteur chez Froben, où il fut spécialement occupé de la lecture des épreuves de la grande collection des Pères de l’Église.

B asile- Jean Hérold , auteur et éditeur d’un grand nombre d’ouvrages , avant de s’être acquis de la célébrité par ses écrits, avoit rempli les fonctions de correcteur dans plusieurs imprimeries de Bâle, où il vint en i53g. Atque sic victum amictumque lautiorem, pretium certum sibi a typographis pactus , comparait.

Godefroy Jungermann , de Leipzig, fut l’un des plus infatigables correcteurs. Il avoit fait d’excellentes études, et quoique plusieurs carrières lui fussent ouvertes, il étoit si passionné pour les lettres, qu’il préféra une place de correcteur dans F imprimerie des Wechel , à Francfort. Il publia de bonnes éditions d’auteurs classiques, entre autres les Commentaires de César , et X Hérodote avec la traduction latine de Valla. Il remplit aussi les fonctions de correcteur chez

Maniius, gendre de Wechel, à Hanau. Chrétien Wechel, qui étoit venu d’Allemagne s’établir à Paris dans les premiers temps de l’imprimerie, se montroit l’émule des Estienne pour la correction et l’activité de ses presses. Son fils, André Wechel, fut obligé de quitter Paris pour cause de religion. Le peuple pilla sa librairie, et tous les livres suspectés d’hérésie furent brûlés publiquement. Henri Estienne lui avoit vendu une partie de ses caractères, et il alla établir une imprimerie à Francfort. Jungermann passoit les jours et les nuits au travail. « La privation de l’étude, disoit-il, est pour moi pire que la mort. » On est moins étonné des prodigieux travaux des anciens imprimeurs quand on sait qu ils avoient de pareils auxiliaires, et qu’ils n’avoient que l’embarras du choix. Johannes Opso pœus? savant médecin, ami de Wechel, fut aussi attaché quelque temps à son imprimerie en qualité de correcteur.

Casparus Bruschius fut correcteur chez J. Oporin, à Bâle, et s acquitta de ses fonctions à la grande satisfaction de l’imprimeur, qui apportoit les soins les plus vigilans a ses éditions. Son emploi de correcteur suffisoit à son entretien ( ’ victum et amictum illi affermât); mais il s’occupoit en outre de travaux littéraires, et on lui doit d’excellens textes dont il a fait la révision.

On a mis au nombre des correcteurs le fameux Michel Servety qui auroit été employé en cette qualité soit dans l’imprimerie des frères Frellon, soit dans celle des Treschel , à Lyon ; mais je ne crois pas que

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l’esprit turbulent et audacieux de cet adversaire de Calvin ait jamais pu s’astreindre aux paisibles fonctions de correcteur à résidence. Il a revu, amplifié, falsifié et corrigé les épreuves d’une Bible de Pagninus, qui s’imprimoit chez les Treschel, mais comme éditeur, et sous le pseudonyme de Michael J^illanovanus. Il avoit étudié le droit et la théologie; il fut reçu docteur en médecine à Paris, et toute sa vie ne fut qu’un combat, qu’il finit en i553, à peine âgé de quarante-quatre ans, sur un bûcher, où il crioit encore : Çredo Chris tum esse verum Dei Jilium , sed non eternum. Zeltner, qui a placé Michel Servet dans sa Centurie de correcteurs , veut que cet exemple du bûcher ne soit pas perdu pour ses lecteurs bénévoles. (( Vous connoissez, leur dit-il, la triste fin de notre correcteur; qu’elle vous apprenne du moins à combien et à quelle sorte de dangers s’expose le correcteur qui, trahissant toute confiance, ose introduire dans les livres ses perverses pensées à la place des bonnes doctrines. »

Louis Saurius 1 est mentionné comme un savant correcteur de l’imprimerie des Frellon, à Lyon. On lit dans les Jugemens des Sac ans a une anecdote relative aux altérations que deux Cordeliers auroient fait subir au texte de saint Ambroise , imprimé par François Frellon, et à ses frais. Selon le récit, un protestant nommé Du Jon, étant allé voir Louis Saurius, auroit

1 Ce nom ne figure pas dans la Centurie de Conr. Zeltner. 3 Tome I, p. 375, in-4% 1722.

trouvé chez lui quelques feuilles du saint Ambroise , dont il admiroit la belle impression : mais Saurius lui dit qu’il ne falloit pas se laisser prendre à ces apparences , et qu’il ne conseilleroit jamais à personne d’acheter cette édition , parce que le texte en avoit été altéré presqu a chaque page ; et en même temps le correcteur sortit d’un tiroir des feuilles d’une autre édition, imprimées fidèlement sur les manuscrits, et qu on avoit fait recommencer. Si je rapporte ce fait, que 1 animosité des partis religieux rend plus que douteux, c’est afin d’appeler l’attention des correcteurs d imprimerie sur la conduite blâmable qu’auroit tenue Saurius dans cette circonstance, s’il avoit en effet, par ses indiscrétions, trahi la confiance de l’imprimeur qui l’occupoit ; car c’est le premier devoir d’un correcteur et d’un prote, comme celui de tous les employés d’une imprimerie , de ne jamais répondre aux demandes indiscrètes qui peuvent leur être adressées sur ce qui se fait ou ne se fait pas dans l’atelier, sur le nombre d’exemplaires que l’on tire d’un ouvrage, sur le nom de l’auteur, etc., et, à plus forte raison , de ne point faire de révélations qui ne leur sont pas demandées \ Que la mémoire de Louis Saurius soit en paix! Nous n’ajoutons pas plus de créance au récit d’un huguenot sur son compte, qu’à celui des catholiques sur Robert Estienne.

1 Nous reviendrons sur ce sujet important dans la seconde Partie de cet ouvrage, où il sera traité des devoirs et obligations des imprimeurs, et, réciproquement, des devoirs et obligations des ouvriers.

DES CORRECTEURS

Simon Millanges avoit été correcteur avant d’établir une imprimerie à Bordeaux. Il apportoit un soin extrême à toutes les parties de F exécution typographique. « Il s’appliqua lui-même à la correction de tous les livres qui passoient par sa presse, et il s’en acquitta avec une patience et une exactitude admirables, ne se fiant point a des correcteurs, qui, pour l’ordinaire, sont ou trop intéressés, ou trop précipités , ou enfin trop malhabiles ' .

Casparus Finch ? Hessois, eut une vocation décidée pour l’office de correcteur, qu’il remplit dans la maison de Paul Egenolf, célèbre imprimeur de Francfort. Il se livroit exclusivement au travail de la correction, dont il s’acquittoit avec une grande habileté et une rare sagacité. Egenolf eut tant d’estime pour ce correcteur, qu’il lui donna sa fille en mariage. ( In me dullis Fgenolfi quasi hœsit .)

François Modius , savant jurisconsulte, qui a publié plusieurs éditions de classiques latins avec ses notes, fut correcteur chez Sigismond Feyerabend, à Francfort, aux appointemens de 200 écus par an. Il mourut chanoine à Aire en Artois.

Jean- Michel Dilherrus remplit les fonctions de correcteur dans plusieurs imprimeries de Leipzig. C’étoit un théologien distingué de Nuremberg, mais il préféroit le culte des muses, et ne pensoit pas s’en distraire en corrigeant des épreuves.

11 Mallinkrot, de Arte typo g., cap. xiv, p. 96; dans les Jugement des Savans , p. 578.

Parmi les nombreux correcteurs de Robert Es tienne, on distingue Lud. Strebœus > de Reims, André Guntlerus , Gérard Leclerc et Adam Nod.ius. Robert Estienne eut surtout pour Guillaume Fabritius une estime et une affection toute particulière. Ce correcteur habitoit dans la maison même de Robert, et s’asseyoit à la table de famille. Il avoit une grande érudition , et beaucoup d’habileté sans prétention , qualité des plus précieuses chez un correcteur. Robert Estienne fait ainsi son éloge dans une de ses préfaces : Agnovero beneficium acceptum a Guilhelmo F abritio ? amico et familiari nostro , viro hebraice , grœce et latine doctissimo , qui in his Bibliis emendandis y candido et liberali studio plurimum adjuvit. Henri Estienne, fils de Robert, compta parmi ses plus habiles correcteurs un homme qui devint une des principales causes de ses revers. Jean Scapula, qui corrigeoit les épreuves de son Thésaurus linguœ grœcœ y 1 5 7 2 , faisoit en même temps un extrait de ce Dictionnaire plus approprié aux étudians; et il le publia peu d’années après celui de son maître; ce qui en arrêta la vente et causa un' grand préjudice à l’auteur. Henri Estienne fut aidé dans ce grand travail du Thésaurus par Frédéric Sylburge , qui disposa les matériaux d’à peu près le quart de l’ouvrage. Ce savant donna aussi des soins particuliers aux éditions de Pausanias y de Justin y de Clément d Alexandrie et de Denys dHalicarnasse. Frédéric Sylburge fut ensuite attaché à l’imprimerie des Wechel de Francfort , et contribua beaucoup à

Il ô

ia réputation dont jouirent les éditions de ces imprimeurs.

Aide Manuce, à Venise , parvint a réunir dans son établissement, comme correcteurs ou collaborateurs, des hommes du premier mérite; et ils furent en assez grand nombre pour former une Académie ( Neacade mia) , dont les membres se livroient à la correction des livres, chacun suivant ses connoissances spéciales. Il s’y trouvoit des théologiens, des littérateurs, des grammairiens, des professeurs, des médecins, des historiens, parmi lesquels on distinguoit Demetrius Chai ~ condylas, Janus Lascaris, Marc M usure, Benedictus Tyrrlienus , etc., qui partagèrent les travaux et la gloire d’Alde Manuce. — Pietro Alcinio avoit étudié les langues grecque et latine avec tant de succès , qu’à peine âgé de vingt ans , il se présenta pour succéder à la chaire de Marc Musure , son maître. N’ayant pu l’obtenir, il fut reçu comme correcteur chez Aide Manuce, moyennant des appointemens qui lui étoient payés chaque mois. ( Mercede menstrua constituta .)

Christophe Plantin, surnommé par Zeltner le coryphée des typographes , était d’origine française. Dès l’âge le plus tendre , il avoit montré un goût très vif pour l’art typographique. Il parcourut les provinces et les pays étrangers pour visiter les imprimeries; il se faisoit tour à tour compositeur, pressier ou correcteur, selon le besoin ou l’occasion. C’est en cette dernière fonction qu’il séjourna plus long-temps à Lyon, où il déploya toutes les qualités qui dévoient faire un jour le succès de ses établissemens, et qui sont résu-

i74 chapitre il

niées dans sa devise : Labore et constantia . Il établit à Anvers sa première imprimerie , et fut bientôt à meme d’employer à son tour plusieurs correcteurs, qu’il rétribuoit très honorablement. Ces correcteurs étoient , pour la plupart , des savans du premier mérite, parmi lesquels on cite Antoine Ghees dal ? Victor Geselin , Théodore Pulman , François Hardouin , Juste Lipse et François Raphelenge . Ce dernier étant venu visiter l’imprimerie de Plantin, s’arrêta chez lui, quoiqu’il fut attendu à Cambridge pour professer la langue grecque, et prit tant de plaisir à corriger des épreuves, qu’il ne voulut plus quitter l’imprimerie. Il recevoit quatre florins d’appointemens par semaine, et il étoit spécialement chargé de la correction des textes en langues orientales. Dans la suite , il devint gendre et successeur de Plantin dans son imprimerie de Leyde, ce qui ne l’empêcha pas de professer la langue hébraïque dans cette ville.

Mais le plus remarquable des correcteurs est sans contredit Corneille Kiliaiiy qui, pendant cinquante ans, se livra à la correction des épreuves chez Plantin '. Il fit une Apologie des correcteurs contre les auteurs. Elle se compose de dix-huit vers, qui trouveront leur application tant qu’il existera des auteurs et des imprimeurs.

1 Les presses mêmes qui rouloient dans l’imprimerie de Plantin, mort en 1589, sont conservées telles qu’elles étoient de son temps, à Anvers, dans la maison de M. Moretus, descendant de Jean Moretus, qui succéda aussi à Plantin, dont il avoit épousé la seconde fdle.

DES CORRECTEURS

CORRECTOR TYPÛGHAPHICOS.

Offre u est nos tri mendosa errata librorum Corngere , atque suis prava notare locis.

Ast quem scribendi caco'èthes vexât, ineptus Ardelio vitiis barbarieque midis,

Plunma conglomérat, distinguit pauca , lituris Déformât chartas , scriptaque commaculat.

Non annum premit in nonum, non expolit arte ,

Sed vulgat properis somnia vana typis.

Quce postquam docti Musis et Apolline nullo Composita exclamant, ringitur ardelio;

Et quac unique potest sese ratione tuetur,

Dum Correctorem carpit agitque reum.

Heus ! cessa immeritum culpam transferre deinceps In Correctorem , barde, typographicum.

Ille quod est rectum non depravavit. At audin ?

Posthac ïambe tuos , ardelio , catulos.

Errata alterius quisquis correxcrit , ilium Plus satis uwidiœ , gloria nulla manet.

LE CORRECTEUR D1MPRIMERIE.

« Notre fonction est de corriger les fautes des livres, « et de relever les passages défectueux. Mais un mé~ « chant brouillon qui accumule les fautes et les tourte nures barbares, emporté par la rage d’écrire, fait « des compilations sans discernement, couvre les feuil- « lets de ratures, et souille le papier. Il ne passe pas te neuf années a ce travail, il ne prend pas la peine de <( polir ; mais il se hâte de faire imprimer ses rêve- « ries par des presses diligentes ; et lorsque des savans « proclament qu’il écrit en dépit des Muses et d’Apol- « Ion, notre brouillon enrage. Il se défend de toutes « ses forces, et s’en prend au correcteur, qu’il accuse.

« Eh ! cesse donc, lourdaud, d’attribuer au correcteur a un tort qu’il n’a pas. Ce qu’il y a de bien dans ton « livre, l’ a-t-il gâté? N’entends-tu pas? Désormais, (( brouillon, débarbouille toi-même tes petits. Corri- « ger les fautes d’autrui , c’est s’exposer à le mécon- «• tenter, sans en retirer aucune gloire. »

L’un des plus ardens disciples de Luther, Mélanch ton y conduisoit à vingt ans l’imprimerie dA’nselme, à Tubingen , et fut le correcteur de la Chronique de Nauclerus.

Ce fut aussi par le concours d’hommes savans et laborieux que, dès le principe, l’imprimerie de Paris acquit une grande réputation pour la correction des textes grecs et latins principalement. Plusieurs auteurs, cependant, eurent occasion de faire de graves reproches, dans ces temps mêmes, à quelques imprimeurs, qui, par insouciance ou par une économie blâmable, n’avoient aucun correcteur, ou n’employoient que les plus ignorants et les plus incapables ; ce qui fut réputé crime en matière d'imprimerie par Ange Rocca 1 ; et Henri Alstedius, dans son Encjclo pœdia , ou Abrégé des Arts et des Sciences > dit que si les correcteurs n’ont pas d’habileté, « ce ne sont « pas des livres qui sortent de leurs mains, mais des « cadavres ou des fantômes de livres, quand bien

1 L’Origine de l’Imprimerie de Paris, par Chevillier, p. 188. La Monnoye a fait une note exprès pour prévenir qu’il ne faut pas écrire Roccha, mais Rocca ; ce qui n’empêche pas que, dans presque tous les livres de bibliographie, on trouve Roccha, et que la Biographie universelle ait imprimé ce nom des deux manières.

DES CORRECTEURS

« même ils seroient imprimés sur beau papier, avec (( une belle encre, et en beaux caractères. »

Le cardinal Du Perron se plaignoit vivement de P imprimerie sous le rapport de la correction. « Il faut met- « tre ordre aux imprimeurs, dit-il; ils font tant de (( fautes que c’est une pitié. Ils ont fait la plus grande « faute en cette dernière édition de Ronsard1, et en « ma Harangue ils m’ont fait dire une chose à laquelle « je ne pensai jamais, ni ne l’ai pu penser. Ils ont im- « primé les Barbares Grecs au lieu des Barbares Gètes . « Ils appellent Barbares la nation la plus polie qui ait « jamais été. Il faut un jour remédier au désordre qui c se commet en imprimerie, etc.2 » On voit combien l’amour-propre de l’auteur fut offensé par cette méprise de noms. Mais il eût été digne de l’esprit subtil du cardinal Du Perron de prouver que ni lui, ni l’imprimeur n’avoient fait de faute en traitant les Grecs de Barbares. Ce n’eût été qu’un jeu pour cet habile controversiste , si l’anecdote rapportée dans le Journal de l’Estoile est vraie; et sérieusement, la tâche n’étoit pas au-dessus de son savoir et de son habileté. Du Perron , n’étant alors que lecteur du Roi , discourut un jour devant des courtisans , et démontra l’existence de Dieu par des argumens qui paroissoient sans réplique.

1 Édition de i58y, io tomes en 5 vol. in-12, avec la Yie de Ronsard par Cl. Binet, et son Oraison funèbre par Jacq. Du Perron.

2 Perroniana, 1669, in I2> P- 166, seconde édition, donnée par Daillé, plus correcte que la première de 1666, rédigée par Christophe Dupuy, qui a été imprimée à La Haye par les soins d’Isaac Vossius.

Henri m l’en ayant complimenté, « Sire, reprit Du « Perron, s’il plaît à Y. M. , je prouverai par des paire sons aussi bonnes qu’il n’y a pas de Dieu. »

Érasme1 dit que l’Italie n’étoit pas fort heureuse sous le rapport de ses imprimeurs ; que tous les livres imprimés de son temps, dans cette contrée, étoient pleins de fautes, sans exception, et que cet inconvénient ne venoit que de l’avarice des imprimeurs, qui faisoient difficulté de débourser quelque chose pour entretenir des correcteurs.

Il est difficile aujourd’hui que l’imprimeur le plus parcimonieux puisse se passer de correcteurs ; mais il n’est pas rare que ceux qu’il emploie soient dépourvus de la capacité et des connoissances nécessaires pour en bien remplir les fonctions. Il est d’une telle importance cependant d’ avoir de bons correcteurs , qu’ il n’est guère possible d’accuser les imprimeurs d’indifférence sur ce point; la difficulté est de rencontrer des hommes qui joignent à beaucoup d’instruction des connoissances assez étendues en typographie pour bien corriger les épreuves 2 .

1 Epist., Lib . xx., col. 1027 ; dans les Jugemens des Savons, d’Ad. Baillet, t. 1, p. 552.

2 Les correcteurs typographes ont toujours été en très petit nombre dans tous les pays. Pour y suppléer, il avoit été établi en Espagne, dès les premiers temps, une police particulière pour la correction des livres : les imprimeurs ne pouvoient mettre en vente un volume sans qu’il eût été soumis à l’examen d’un censeur chargé spécialement de conférer l’imprimé avec le manuscrit, et uniquement dans le but de relever les fautes d’impression, ce qui n’empêchoit pas sans doute l’action des autres censures quant à la matière. L’imprimeur étoit tenu

DES CORRECTEURS. ï79

Pendant plusieurs années, Fimprimeriede mon père fut pourvue de cinq correcteurs qui sufïîsoientàpeine à entretenir le travail de trente presses , le nombre du tirage des labeurs n excédant pas deux mille exemplaires l’un dans l’autre. Parmi eux il y en avoit un qu’on pouvoit regarder comme le type du correcteur de l’ancienne imprimerie de Paris. Il se nommoit Courtois, et étoit neveu de J. F. L. Chardon, imprimeur, qui se P étoit attaché en qualité de prote et correcteur. Lorsque mon père eut transporté son établissement dans le local occupé par Chardon, il lui fallut acheter en meme temps les restes séculaires 1 de son mobilier typographique, qui n’auroit pu être déplacé sans tomber en poussière. Il ne conserva que quelques corps de casseaux, avec marbres , et deux presses à boîte et à nerfs, premier modèle des presses, qui remontoit à l’invention de l’imprimerie : elles a voient bien cent cinquante ans d’existence, et firent encore pendant plus de quinze ans un bon service pour les épreuves, qu’un nouveau déménagement fît seul cesser. Mais mon père trouva un grand dédommagement dans l’acquisition

d’imprimer le feuillet d’errata, qui étoit placé en tête du volume, avec l’attestation signée du censeur-correcteur que le livre étoit fidèlement imprimé, à l’exception des fautes indiquées par cette formule : Fe de erratas ; ou bien en ces termes, lorsque le volume avoit été reconnu suffisamment correct : Esta este libro bien impresso y correcte» conforme a su original de mano. Ce certificat se trouve à l’ouvrage des Antiquidades de Espana , par Ambroise Moralès, imprimé à Alcala en i5y7, et à d’autres ouvrages.

'La famille de Chardon exerçoit, de père en fils, la librairie et l’imprimerie depuis 1666.

qu’il fit en même temps clu correcteur Courtois, qui se regardoit comme partie intégrante du mobilier de son oncle. Jamais il n’eût consenti à exercer dans une autre imprimerie. Destiné d’abord à l’état ecclésiastique, il avoit fait de bonnes études grecques et latines. C’étoit, en 179$, un homme de cinquante-cinq ans environ, au chef branlant, sobre comme un ermite, tenant du Bénédictin par sa patience et son assiduité, plus régulier que l’horloge de la paroisse de Saint-Severin, qui dominoit l’imprimerie située aux quatrième et cinquième étages, comme presque toutes les anciennes imprimeries a cette époque. Sa mise étoit simple, mais soignée ; sa parole étoit sévère aux ouvriers et aux apprentis, qui ne l’en estimoient pas moins, parce qu’ils reconnoissoient son mérite, et que sa sévérité n’ avoit d’autre cause que son zèle et les soins qu’il apportoit dans toutes les parties de la correction. Il fut enlevé dans le mois de septembre 18 1 1, à la typographie, qui avoit usé quarante ans de sa vie.

Tous les moyens qu’on a tentés autrefois pour assurer la correction, dont les imprimeurs du xvne siècle s’étoient beaucoup relâchés, n’ont eu aucun résultat. Le commerce de la librairie s’étant beaucoup étendu, et une plus grande célérité dans la fabrication étant devenue nécessaire, les livres devinrent de plus en plus incorrects, surtout les livres françois. Aujourd’hui que la promptitude dans l’exécution est exigée encore plus que jamais des imprimeurs , qui en font , par nécessité, le premier mobile du succès de leurs établissemens , combien ne seroit-il pas avantageux de décou-

DES CORRECTEURS. 181

vrir un moyen propre à assurer à tous les livres une correction rigoureuse et immanquable ! ce perfectionnement vaudroit à lui seul tous ceux que Ton a tant vantés jusqu’à ce jour.

Le Réglement donné à l’imprimerie de Paris par François ier, en i53g, contenoit cette disposition, art. 17, (( Se les maistres imprimeurs des livres en latin a ne sont sçavans et suffisans pour corriger les livres « qu’ilz imprimeront, seront tenuz avoir correcteurs « suffisans, sur peine d amende arbitraire ; et seront « tenuz lesdicts correcteurs bien et songneusement <( de corriger les livres, rendre leurs corrections aux « heures accoustumées d’ancienneté, et en tout faire « leur debvoir ; autrement seront tenuz aux intérestz (( et dommages qui seroient encouruz par leur faulte (( et coulpe. » Ce réglement fut confirmé et maintenu par les successeurs de François Ier, et renouvelé par Charles ix, dans son édit de 1 57 1 . Mais dès l’année suivante cet art. 17, qui avoit excité des réclamations de la part des intéressés , avoit donné lieu à une nouvelle disposition, qui pouvoit alléger beaucoup les obligations imposées aux correcteurs. La déclaration du 10 septembre i5q?, , explicative de l’édit de 1571, dit sur cet art. 1 7 : « Lesdits maistres bailleront les copies diligent - « ment revues , correctes et mises au net y au compositeur y a afin que par le défaut de ce leur labeur ne soit re - « tardé. » C’étoitdonc aux maîtres imprimeurs à tenir la main à l’exécution de cette clause , et à exiger au besoin que les copies leur fussent remises par les auteurs dans l’état voulu par le réglement ; car les frais de

transcription des mauvaises copies ne pouvoient être a leur charge. Si les imprimeurs et les libraires s’appliquoient à remettre d’eux-mêmes cette disposition en vigueur, il en résulteroit certainement des avantages inappréciables pour les intérêts de tous \

Le réglement de 1649 * 2 reprochoit a l’imprimerie de Paris d’avoir beaucoup perdu de son ancien éclat, parce qu’011 ne voyoit plus comme au siècle passé « les « plus grands et les plus savans personnages tenir a « grand honneur de servir le public dans cette occu- « pation. » L’article xxvi imposoit aux libraires l’obligation de prendre un certificat de correction pour certains livres , tels que Catéchismes , Vies des Saints, Missels, Bréviaires, et autres livres d’église. Ce certificat devoit constater qu’il n’y avoit point de faute importante, et qui pût gâter le sens et l’intention de l’Église.

Si cette précaution étoit jugée nécessaire alors, ne le seroit-elle pas moins aujourd’hui que l’on met dans la main des enfans des livres d’instruction religieuse où l’on trouve des fautes aussi graves que celles qui abondent dans une édition du Catéchisme de l’abbé Fleury ( Clamecy *, 1826, page 7), où il est dit : «La « concupiscence est l’amour de nous-mêmes qui nous « détourne d’aimer notre Créateur ; et de là viennent « tous les péchés qui mènent à la vie éternelle. »

Voyez Chapitre iv, De la Correction des livres imprimés sur manuscrit ou sur copie imprimée cV auteurs Divans.

2 Voyez ci-dessus, p. 137,

Voilà un catéchisme certainement beaucoup plus dangereux à la société , avec une pareille faute, que les biographies les plus mensongères dont on poursuivoit avec tant de rigueur, en 1 826 et 1827 , les auteurs et imprimeurs. Cependant ce catéchisme circule dans les écoles , et on le fait apprendre par cœur aux enfans. O11 croiroit du moins qu’un errata , placé à la fin ou au commencement du volume, dût redresser une aussi révoltante hérésie ; il n’en est rien , et le lecteur est obligé de substituer de lui-même le mot mort à celui de vie , ce qui n’est pas assurément à la portée des enfans.

Page 3 1 de la même édition, une faute moins alarmante à la vérité ne laisse pas encore de surprendre celui qui lit : « Tel fut Élie, qui arrêta la pluie pen- « dant trois ans et demi, fit plusieurs autres miracles (( étonnans, et enfin fut enlevé au ciel , et est encore « vivant. » Ce dernier miracle n’est pas dans le texte de Fleury, qui a écrit : Étant encore en vie .

Ce ne sont là que des fautes d’impression , il est vrai ; mais en fait d’orthodoxie, les docteurs de Sorbonne ne passoient rien. Pourtant l’un d’eux, professeur d’hébreu au collège de France , nommé de Flavigny , fut accusé d’impiété, injurié, soupçonné de mauvaises mœurs , pour une faute bizarre occasionnée par la disparition d’une seule lettre, accident très fréquent de la presse. Flavigny, dans ses observations critiques contre la Bible polyglotte de Le Jay, avoit cité ces deux versets de saint Matthieu : Quid vides festucam in oculo f ratris tui , et trabem in oculo tuo non vides ?

— Ejice primum trabem de oculo tuo , et tune videbis ejicere festucam de oculo fratris tui1 . Or, il arriva que la première lettre o du mot oculo , du premier verset, qui étoit correct à l’épreuve, fut enlevée à l’impression, ce qui laissoit le mot culo , avec le sens mal figuré : « Et tu ne vois pas une poutre dans ton <( c..? » Par une maladresse typographique, le second mot oculo du second verset se trouvoit ainsi divisé oculo ; il n’en fallut pas davantage pour faire supposer chez l’auteur les plus coupables intentions, qui lui furent violemment reprochées par son adversaire maronite , Abraham Echellensis , et sur ce ton , pendant six pages : Tu sacro-sancti Evangelii sacro sancta verba impietate inaudita turpas , fœdas , et spurce illis abuteris ! — Ex verbis tui s , Flavignane , cognoscûnus , quia qualis homo est, talis etiam ejus erit oratio , orationi autem facta simillima, factis vita, ut ex Socrate refert Cicero , lib . 5, Qucest. Tuscul. On peut bien se permettre de dire aujour-

1 Remarquons en passant cette imitation que l’évangéliste a faite d’un passage d’Horace, ou peut-être mieux cette similitude de pensées q ui se rencontre si souvent chez les bons esprits :

Qui , ne tuberibus propriis offendat amicum ,

Postulat , ignoscat verrucis illius. Æquum est,

Peccatis veniam poscentem , reddere rursus.

(Satire m, lib. i, v. 73.)

La poutre et 1 efe'tu sont substitués dans le verset aux loupes et aux verrues du poète, mais le sens moral est complètement le même. Il ne seroit pas impossible que Matthieu, receveur des impôts pour les Romains dans une partie de la Galilée, eût eu connoissance des écrits d’Horace.

DES CORRECTEURS

d’hui, en plaisantant sur une pareille sortie, que le père Abraham se régaloit bien de cet o, et qu’il le rongeoit à plaisir. Mais le docteur Flavigny , dans quelle confusion , dans quelle perplexité le jeta une telle accusation? Il avoit entre les mains la dernière épreuve de la feuille, où la faute n’existoit pas. Il ne comprenoit rien à ce changement diabolique. Il protesta publiquement, en jurant par les saintes Écritures qu’il étoit innocent d’une faute aussi impie , aussi odieuse, aussi sacrilège, et il déversa toute sa colère sur son imprimeur, en disant qu’il falloit qu’il eût la fièvre chaude, qu’il eût perdu l’esprit quand il imprima le mot avec une pareille faute. Pauvres imprimeurs , nous en voyons bien d’autres ! Le docteur Flavigny ne se remit jamais de cette mésaventure typographique, et trente ans après, au lit de mort, il étoit encore courroucé contre son malencontreux imprimeur. Cette anecdote est rapportée par le docteur sorboniste Chevillier, et la manière discrète et étudiée avec laquelle il désigne la faute, sans indiquer le mot, n’est pas moins plaisante.

Ce qui fut plus sérieux , c’est le parti que sut tirer le fougueux Noël Beda contre Érasme, d’un mot qui avoit été augmenté d’une seule lettre , dans la paraphrase du chap. 16 de saint Matthieu. Érasme avoit écrit singulari more ( d’une manière singulière ), imprimé exactement en 1 5a2. Mais une réimpression de i5s>4 faite par l’intime ami d’Érasme, Jean Froben, portoit singulari amore , et l’accusateur théologique Noël Beda s’empara de cette édition et de cette faute,

pour (aire condamner la proposition du fameux syncréliste. Quant à Étienne Dolet , imprimeur de Lyon, on sait qu’il fut pendu et brûlé comme athée relaps , pour avoir imprimé les deux mots du tout ajoutés à la fin de cette phrase qu’il avoit traduite de Platon : « Après la mort tu ne seras plus rien. » Et sur l’échafaud il protesta que ses livres contenoient des choses qu’il n’avoit jamais entendues \ Aujourd’hui , fort heureusement pour les imprimeurs, on ne regarde pas de si près à ce qui touche les choses de l’autre monde ; mais on s’inquiète encore beaucoup trop de ce qu’ils font dans celui-ci.

Vers la fin du xvme siècle, les dangers d’une faute d’impression n’étoient pas moins redoutables, mais ils n’avoient plus la religion pour cause. On pouvoit l’outrager sans crainte dans les livres, c’étoit du civisme; mais la République ne toléroit pas plus les dissidens politiques , que la Sorbonne d’autrefois les dissidens religieux. Ainsi vont les siècles. L’abbé Sieyès recevant un jour de chez mon père la première épreuve d’un discours justificatif de sa conduite poli-

1 Vie d'Etienne Dolet, par Née de La Rochelle, pag. 54 et 55. Paris, 1779. — On trouve dans Y Encyclopédie (édit, in-fol., 17 65), à l’article Imprimeur, le nom de Dolet mentionné comme imprimeur. Soit méprise, soit rédaction vicieuse, l’auteur de l’article présente Dolet, imprimeur de Lyon, comme différent d’Étienne Dolet, bon humaniste, brûlé à Paris le 5 août i546. « Dolet, ajoute le rédacteur, a auroit encore imprimé la version françoise de la plupart des Œuvres « de Platon, du malheureux Étienne Dolet, s’il n’eût été prévenu par « sou supplice. »

DES CORRECTEURS. 187

tique, en fit sur-le-champ la lecture. Il rencontra les mots : J'ai abjuré la République , mis au lieu de J'ai adjuré : « Comment fait-on de pareilles fautes? dit-il a T apprenti : l’imprimeur veut donc me faire guillotiner! » La typographie n’est pas toujours aussi périlleuse ; mais il est certain qu’une faute d’impression , en certaines matières, peut entraîner de graves conséquences, ainsi que l’a prévu un décret impérial du 18 juin 1811 sur l’Administration de la justice criminelle, où l’on trouve cette prudente disposition : (( Art. 109. Les épreuves de toutes les impressions a seront adressées par les imprimeurs à nos Procu- « reurs près les cours et tribunaux , et la correction « en sera faite au parquet. Elles seront communiquées (( au Conseiller rapporteur et au Président de cham- <( bre qui aura prononcé l’arrêt, lorsqu’ils le deman- (( deront. »

Qui auroit pensé que la puissance de Napoléon dût recevoir son premier ébranlement de la presse même , contre laquelle il avoit pris tant de précautions? Suivant la tradition, un accident typographique auroit été une des principales causes de la chute du vainqueur de l’Europe. Les trois dernières lettres du mot union, enlevées de la forme d’un journal politique , auroient renversé tous les projets que Napoléon fondoit sur son alliance avec l’empereur Alexandre U Ces exemples, et beaucoup d’autres qu’on pour-

* Cette particularité historique est mentionnée dans une note lue, le 20 mai i856, à l’Académie royale de Rouen , par M. Berger de Xivrey,

roit citer * prouvent combien * en tout état de choses* il seroit utile de perfectionner les procédés de correction.

Plusieurs auteurs ont proposé d’exiger que les noms des correcteurs fussent imprimés en tête des livres dont ils auroient lu les épreuves* présumant que lorsque leur honneur et leur amour-propre se trouveroient engagés par cette publicité * ils seroient

sur les premiers Essais de la Typolithographie et de la Chalcolithographie , faits à Rouen par M. Berdalle de Lapommeraye, imprimeur de cette ville. Il sera question de ces nouveaux procédés dans le Chapitre des Inventions et P erfectionnemens . Je rapporterai seulement ici le passage qui a trait à la fatale faute d’impression que je viens de mentionner (page 5 du Rapport) : « Les garanties de correction sont un point sur l’importance duquel il est peu nécessaire d’appuyer devant une compagnie de gens de lettres. — Permettez-moi seulement, Messieurs, de vous citer un exemple assez connu, qui suffiroit pour faire apercevoir l’importance de la correction typographique à ceux qui n’y auroient pas réfléchi. — A l’époque où Napoléon fondoit de gigantesques projets sur son alliance avec l’empereur Alexandre , le Moniteur ou le Journal de ï Empire publia , dans ce sens, un article où il étoit dit, en parlant des deux puissans monarques : « Ces deux souverains dont l’union ne peut être qu’invincible. » Les trois dernières lettres du mot union ayant été enlevées pendant l’impression , il resta le mot un , et l’empereur de Russie lut avec indignation cette phrase du journal : « Ces deux souverains dont l’un ne peut être qu’invincible. » L’errata du numéro suivant lui parut une nouvelle injure. Napoléon, qui vit la portée de cette faute d’impression, s’emporta vainement. — Ainsi un accident de la presse, qui pouvoit tomber sur mille autres mots insignifîans, et qui frappa sur le plus significatif, détruisit en un instant les plus hautes combinaisons du génie politique. N’y a-t-il pas là matière à réflexions sur une cause si minime en apparence , et qui a eu des effets si prodigieux dans l’état social ?

DES CORRECTEURS

plus soigneux de leur lecture ; mais ce moyen 11e rendroit les livres ni plus ni moins corrects , parce que l’homme le plus instruit, le plus susceptible d’attention , peut laisser passer des fautes graves dans une épreuve , sans rien perdre de sa considération pour ce fait. Seulement quand le public connoîtroit le nom d’un homme plein d’érudition, qui auroit pris ainsi une responsabilité au-dessus de ses forces , il plaindroit davantage ceux qui exercent un art aussi imparfait, et dont on lui vante tous les jours les étonnans progrès. En 1657, le docteur Chartier, professeur de médecine, voulant publier une édition en grec et en latin des ouvrages d’Hippocrate , ne put trouver aucun correcteur à Paris capable de lire les épreuves de son livre , et il fut obligé de confier à plusieurs savans de ses amis ce pénible et minutieux travail. Il désiroit qu’il fût réglé par une ordonnance :

(( ï°. Que toute impression qui contiendroit un « certain nombre de fautes fût supprimée ;

« 20. Qu’aucun maître ne tiendroit imprimerie qui « ne sût la langue grecque et latine ;

«• 3°. Que les appointemens des correcteurs seroient « fixés a un prix plus haut, et qu’on n’en prendroit a que de très habiles;

« 4°. Qu’il y auroit toujours trois correcteurs qui ver- « roient chaque épreuve une fois l’un apres 1 autre. » On voit qu’il y auroit toujours une difficulté qui rendroit inexécutable toute ordonnance basee sur ces dispositions, tant qu elle n’indiqueroit pas en même temps où se trouveroient ces correcteurs très habiles .

Le réglement de 1649 énonçoit quelques mesures analogues à celles proposées par le docteur Chartier, mais elles restèrent sans exécution.

L'article lvi du Code de l’imprimerie et de la librairie de 1725, est ainsi concu :

(( Les imprimeurs qui ne pourront eux-mêmes va- « quer a la correction de leurs ouvrages se serviront « de correcteurs capables , lesquels seront tenus de « bien et soigneusement corriger les livres, et de « rendre aux heures accoutumées les épreuves corri- « gées; en sorte que si par leur faute il y avoit né- « cessité de réimprimer les feuilles qui leur ont été (( données pour corriger , elles seront réimprimées « aux dépens desdits correcteurs. »

Loin de procurer des correcteurs capables , un semblable article étoit plutôt fait pour dégoûter du métier : pour peu que l’on ait exercé l’imprimerie, on reconnoitra qu il seroit par trop rigoureux de faire supporter les frais de reimpression à un correcteur instruit et assidu , parce qu’il auroit laissé quelques fautes dans les vingt-cinq ou trente feuilles d’un volume; car une seule faute peut entraîner la nécessité de réimprimer; et toute l’application du correcteur le plus heureux ne pourroit ainsi le mettre à l’abri de dépensés qui deviendroient beaucoup plus élevées que ses honoraires, à la fin de l’année.

O11 conçoit cependant qu’une trop grande indulgence de la part des imprimeurs , pour les fautes de leurs correcteurs , entraîneroit de graves abus. Les imprimeurs doivent toujours avoir le droit de ren-

DES CORRECTEURS. ,9i

dre leurs correcteurs responsables des frais de réimpressions qu’on voudroit exiger d’eux , lorsqu’il est évident surtout que les fautes sont dues à la négligence du correcteur ou de tout autre employé préposé à la révision des corrections.

Cet article lvi maintenoit toutes les dispositions des réglemens antérieurs ; mais comme il donna lieu , sans doute , à des représentations qui furent jugées valables , l’article n de l’arrêt du conseil du io avril 1725 le modifia d’une telle manière , qu’il dut rester encore sans application :

« Seront tenus les imprimeurs de donner une at- « tention particulière à ce que les éditions des livres « qu’ils feront imprimer à l’avenir soient absolues ment correctes , autant que faire se pourra. » Avec cette clause, il n’existoit plus de responsabilité pour personne.

Enfin, en 1751 , on ajouta , par forme d’avertissement , l’instruction suivante , qui fut confirmée par arrêt du 24 mars 1744 :

(s Les libraires et imprimeurs qui voudront être eux- « mêmes les correcteurs de leurs éditions le pourront, « a condition qu’ils répondront des fautes trop con- (( sidérables qui se rencontreront dans leurs livres, <s qui seront, ou réformés à leurs dépens par des car- ((tons, ou déchirés s’ils sont trop défectueux. Les a auteurs pourront pareillement être les réviseurs de (( leurs ouvrages; mais dans l’un et dans l’autre cas, (( les libraires , l’imprimeur , ou l’auteur qui sera « chargé de la révision , sera tenu de mettre au-des-

(c sous de l’approbation , son vu de correction, signé (( de lui. »

Cette disposition, qui ne concernoit plus les correcteurs de profession , pouvoit stimuler la diligence et les soins des intéressés ; mais quelques ouvrages qui portent ce vu de correction n’en ont pas moins passé avec une dose obligée d’incorrection.

Ce vice si rebelle n’a pas cessé d’exciter les plaintes des auteurs de tous les pays , dès les premiers temps de l’invention de l’imprimerie ; mais aucun des plaignans, trop souvent complices des fautes et des erreurs qui déparent les livres , ne s’est occupé des moyens d’y remédier. C’est après que le mal est devenu irréparable, que ces auteurs se contentent de déclamer contre les imprimeurs et les correcteurs , sans réfléchir que leur propre négligence est presque toujours la cause de ce mal1. C’est ainsi qu’un publiciste allemand.

1 II y a si peu d’auteurs qui conviennent de leurs torts à cet égard , qu’il est juste d’en citer un qui fait exception : c’est le savant philologue Ange Rocca. Dans sa Description de la Bibliothèque du Vatican (. Bibliotheca apostolica Vciticana commentario illustrata, Rome, i5gi, in-4°, p- 4*25), après avoir posé en principe, d’après sa propre expérience, qu’il est impossible d’imprimer un ouvrage sans fautes, il en donne plusieurs raisons , et , entre autres , que les copies des auteurs sont souvent incorrectes ; que les corrections sur les formes engendrent de nouvelles fautes; que les correcteurs ne peuvent pas tout voir, etc. Et lorsque le docteur Rocca s’exprimoit ainsi , c’étoit avec connoissance de cause; car il avoit été préposé par Sixte-Quint à la surveillance de l’imprimerie du Vatican, et il avoit vu de près combien d’écueils environnent la correction intus et extra officinam.

— Lord Byron n’avoit pas autant d’indulgence que le docteur Rocca pour les fautes qui restoient dans ses ouvrages. Il s’en plaignoit en

DES CORRECTEURS. ig3

le docteur Ahasver Fritsch, auteur d’un Traité spécial touchant les imprimeurs et les libraires 1 , se répand en reproches, de même que tant d’autres écrivains, sur

termes assez durs à son éditeur Murray , sans réfléchir que sa mauvaise écriture, comme il la qualifie lui-même, occasionnoit presque toujours des fautes du genre de celles qu’il signale si souvent dans certaines lettres, rendues publiques, un peu légèrement peut-être, si fon eût compté pour quelque chose la réputation du typographe anglais. C’est ainsi que Byron écrivoit en 1821 : « Vous oubliez que tous les « sots de Londres rejetteront sur moi la stupidité de votre impri- « meur. Par exemple, dans les notes ( la note 2 ) du cinquième chant « ( de Don Juan ) , il a mis , « le bord adriatique du Bosphore, au lieu « asiatique. » Tout cela peut vous sembler peu important, à vous, « homme honoré d’amitiés ministérielles ; mais c’est très sérieux pour « moi , qui suis à trois cents lieues , et qui n’ai pas l’occasion de prou- « ver que je ne suis pas aussi sot que me fait votre imprimeur. » Quelle modestie chez l’auteur de Childe Harold, de Don Juan , le coryphée des poètes modernes de l’Angleterre , de supposer qu’on lui attribueroit à ignorance une méprise , une faute d’impression du genre de celle qu’il signale ! Il est à remarquer que ce sont d’ordinaire les auteurs les plus brouillons , dont les copies sont le plus en désordre , raturées, surchargées, indéchiffrables, comme l’étoient celles de Byron, qui s’emportent le plus contre les imprimeurs. Les preuves seroient nombreuses , s’il en étoit jamais besoin pour la justification des typographes devant un aréopage littéraire. Je crois que l’on pourroit même , d’après les caractères particuliers que présentent les copies écrites delà main des auteurs, établir un système analogue à celui de Lavater. Les inductions reconnues exactes, que j’ai parfois tirées de l’état des manuscrits qui m’étoient remis par l’intermédiaire des éditeurs, sans que je connusse les auteurs, me portent à croire qu’il peut exister de curieuses affinités entre la conformation d’un manuscrit et l’organisation intellectuelle et morale de son auteur.

1 Voici le titre de cet ouvrage : I. N. J. Tractatus de Typographes , Bibliopolis , Chartariis et Bibliopegis , in quo de eorum statutis et immunitatibus , abusibus item et controvcrsiis , censura librorum, inspectione T y pog rap h ia, rum et Bibliopoliorum, ordinatione taxce, etc.,

Y incorrection des livres. Il indique force préceptes, mais il ne dit pas un mot des moyens d’application. «Les imprimeurs, dit-il, ne doivent pas confier le (c soin de la correction à des hommes négligens et igno- (( rans , qui déshonorent les écrits par la multitude de « fautes qu’ils y laissent. Les plaintes d’un grand nom- (( bre de savans ont depuis long-temps signalé ce vice a de l’imprimerie, et ces plaintes se renouvellent tous

succincte agitur pro usu Reip. Literciriœ , scriptus opéra ac studio Ahasveri Fritschii, D. Jenæ, i6j5, in-4°. Le docteur Fritsch, avocat, devint conseiller intime, chancelier et président du consistoire de la principauté de Schwarzbourg-Rudolstadt. Il est auteur de plus de deux cents ouvrages de droit public, de jurisprudence, de dialectique et de morale. La presse, même de nos jours, n’a point eu de plus ardent antagoniste. Les artisans du projet de loi de 1826 contre la presse sembleroient avoir voulu mettre en pratique les théories du conseiller Fritsch, et ils ont entraîné la chute d’une dynastie. Voici quelques uns des principes de ce curieux Traite' des Imprimeurs, des Libraires , des Papetiers et des Relieurs ; « L’abus se trouve à côtç des meilleures choses, et les abus que l’on fait de l’art typographique, dans ce monde qui vieillit, sont aussi graves que nombreux. C’est ce qui a fait douter à de bons esprits s’il n’eut pas été préférable que cet art n’eût jamais été découvert, plutôt que de l’avoir comme il est aujourd’hui (chap. 1 , art. iv ). — Un grand nombre d’imprimeries est plus nuisible qu’utile à un État. Elles ne doivent pas être établies dans les villes sans que les magistrats en aient prouvé la nécessité (chap. 11, art. ni). — Obliger les imprimeurs par serment solennel , tant pour eux que pour ceux qu’ils emploient , à se conformer à l’ordonnance. — Inspecter fréquemment les ateliers. — Etablir des censeurs des écrits destinés à l’impression. — Ne rien laisser imprimer sans la censure préalable. — Punitions graduées selon les infractions aux lois et réglemens, etc. — Le D. Fritsch a écrit aussi un Discours de Abusibus Typographiœ tollendis , qui est en quelque sorte un exposé des motifs de son code pénal contre la presse. Mais ce qu’il y a de plus remarquable dans ce Discours, c’est, que l’auteur, qui a plus contribué que vingt auteurs

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« les jours1. » — Le docteur Fritscli termine ses doléances par cette conclusion. « Il seroit donc fort utile « d’établir que personne ne pût imprimer sans être « pourvu de très savans correcteurs. » (Ch. vi, art. vi.) Ce seroit assurément une mesure fort utile, si en même temps le législateur avoit à sa disposition une pépinière de très savans correcteurs pour les transplanter dans les imprimeries. Mais cela n’étoit pas sans doute plus facile dans les xvne et xvme siècles que dans le nôtre, et peut-être par les mêmes causes. En effet , la facilité qu’un grand nombre de jeunes gens trouvoient à faire le service des Gazettes littéraires , a travailler aux grandes compilations à tant la feuille , etc. , enlevoit à F imprimerie des sujets qui auroient pu devenir de bons correcteurs, comme aujourd’hui les publications quotidiennes et périodiques, les Journaux, Revues, Encyclopédies, Manuels, etc., qui traînent tant de plumes à leur suite. 11 est probable que si les imprimeurs pouvoient donner des traitemens plus considérables aux correcteurs, comme le souhaitoit le docteur Chartier, il s’en présenteroit un plus grand nombre ; mais j’ai déjà dit que beaucoup de personnes fort instruites avoient été forcées presque aussitôt de résigner

ensemble à multiplier les livres, gémit sur leur accroissement rapide, et demande en conséquence la réduction des imprimeries. Heureusement que le bon docteur, ses doctrines et ses deux cents ouvrages dorment en paix dans le Lexicon de Jôcher, tandis que la presse, parvenue à sa virilité, après une jeunesse brillante, mais ardente et orageuse, travaille incessamment au bien-être et à l’amélioration de la société , qui n’a plus rien à redouter de ses écarts passagers.

1 Abasv. Fritsch, cap. yi, art. v.

i96 CHAPITRE IL

leur emploi. J’ai vu un professeur réformé, animé de la meilleure volonté , rester confondu , après s’être exercé pendant deux mois à la correction des épreuves, de la quantité de fautes qu’il n’apercevoit point. On conçoit qu’il seroit ruineux pour l’imprimeur de payer fort cher des hommes très instruits d’ailleurs, mais qui ne parviendroient peut-être que très lentement à acquérir les qualités d’un habile correcteur ; car, pendant le temps des premiers essais, il faudroit nécessairement payer d’autres personnes employées à la correction , et les prix sont déjà bien éloignés de ceux qui étoient établis en 1788, alors que les appointemens d’un correcteur de l’imprimerie royale étoient de 3oo liv. selon le Compte rendu au Roi, en mars 1788, et ceux du directeur de 1,400 liv.

L’administration , qui en différens temps a porté son attention sur les correcteurs, jugeoit sans doute combien il étoit important pour l’imprimerie française de maintenir son ancienne renommée ; et l’incorrection toujours croissante de certains livres d’usage avoit excité sa vigilance à cet égard. Mais il faut regretter qu’elle se soit bornée à donner quelques instructions plutôt que de fournir des remèdes efficaces pour réduire, sinon faire disparoître entièrement cette véritable plaie de l’imprimerie.

Il semble cependant qu’on pourroit les trouver dans l’imprimerie royale même, dont l’établissement et la conservation sont dus à la sollicitude de nos Rois pour maintenir la suprématie de l’imprimerie française en Europe. Mais combien cette imprimerie est

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loin cle répondre, je ne dirai pas à sa destination, puisqu’elle est aujourd’hui la plus grande fabrique d’impressions du monde entier, mais à son noble titre de Royale !

Elle fut royale lorsque le cardinal de Richelieu, qui étoit plus roi que son maître, voulant propager la foi catholique dans l’Orient , et y étendre les relations politiques et commerciales de la France, organisa cette imprimerie dans le but de fournir gratuitement 1 des

1 Lorsque M. Guizot, ministre de l’instruction publique (en i835), eut conçu le projet de publier une Collection de Documens inédits de l’Histoire de France, in-4°, tous les amis des lettres applaudirent à cette pensée féconde , qui promettoit d’être si favorable au progrès des études historiques. Un crédit de cent vingt mille francs fut spontanément accordé par les Chambres pour l’exécution de ce projet; et naturellement l’impression d’un semblable ouvrage devoit être confiée aux presses de l’imprimerie royale. Cependant malgré la somme considérable, allouée sans doute pour subvenir aux frais de l’exécution, malgré la coopération des presses royales , les trois premiers volumes de ces Documens historiques ont été mis à la disposition du public moyennant la somme de soixante francs ! Ainsi voilà le Gouvernement à la fois éditeur, imprimeur et libraire. Le public studieux ne peut profiter d’une instruction aussi nécessaire aujourd’hui que le pouvoit être autrefois celle des Missionnaires , qu’en supportant une dépense de soixante francs dans les frais d’une publication si largement encouragée par les Chambres , avec les fonds des contribuables. Ne pouvoiton pas s’attendre que cette Collection de Documens inédits , sans être délivrée gratuitement , pourroit être mise à la portée des plus modestes fortunes de gens de lettres. Il faut espérer du moins que la Collection sera placée dans les bibliothèques publiques des départemens, où les amateurs d’études historiques pourront la consulter gratis. Car, ainsi que le proclament les feuilles publiques : « Populariser l’histoire de France, c’est servir les intérêts du pays. » ( Constitutionnel du 21 mars 1 856 , sur une nouvelle édition d’Anquetil.)

livres aux Missionnaires, et lit établir ses premières presses dans la demeure des Rois, au Louvre, en 1640'. Elle étoit royale lorsqu’elle produisoitces somptueuses éditions qui entretenoient le goût de la belle typographie, et offroient alors des modèles d’exécution aux imprimeurs particuliers. Elle fut royale enfin jusqu’en 1 789, alors qu’elle n’employoit encore que dix presses dirigées vers le même but de perfectionnement de l’art, d’encouragement aux études des langues orientales, et de publications gratuites de grands ouvrages scientifiques et littéraires.

Maintenant, malgré son titre, cet établissement n’ estplus qu’une vaste manufacture. Mais ce n’est pas ici le lieu d’examiner s’il est de la dignité et de la justice d’un gouvernement de tenir atelier d’imprimerie, de s’attribuer exclusivement les impressions de toutes les grandes administrations, de les exploiter à son profit, au

1 Dans les sept premières années, les frais d’établissement s’élevèrent à la somme de 568, 000 livres. Sublet Des Noyers, secrétaire d’état, en fut nommé le surintendant ; Sébastien n Cramoisy, directeur ; et Trichet Du Fresne , correcteur. On trouve dans V Essai historique sur la Typographie orientale et grecque de l’Imprimerie royale, par de Guignes, des détails très étendus sur l’acquisition faite pour le Roi, par ordre du cardinal de Richelieu, des poinçons et matrices des caractères orientaux qu’avoit fait exécuter Savary de Brèves, et sur les accroissemens successifs de cette typographie orientale , qui est aujourd’hui la plus complète et la plus riche du monde, si elle n’est la plus parfaite. A l’époque de la révolution, l’imprimerie royale fut transportée à l’Hôtel de Penthièvre (aujourd’hui la Banque de France); et depuis 1809 elle occupe la partie des bâtimens qui formoient le Palais du cardinal de Rohan , et l’Hôtel de Soubise renferme les Archives du Royaume.

DES CORRECTEURS

préjudice des imprimeurs particuliers et de soustraire ces impressions au mode de concurrence qui régit les autres fournitures de l’administration U II n’y a assurément rien de royal dans un pareil état de choses. Un jour ou l’autre cette question d’économie morale et po-

1 Cette considération de préjudice a dû céder, en mars 1829, à une simple réflexion émise par l’administrateur de l’imprimerie royale, dans les Observations cle V Administration de V Imprimerie royale, en réponse à la Requete de MM. les Imprimeurs de Paris, in-4°, p. n , où on lit : « N’est-il pas naturel et légitime que l’intérêt de l’État « passe avant l’intérêt des imprimeurs ? » Il doit suffire peut-être de la révolution de 1 83o , en ce qui concerne la part active et instantanée qu’y ont prise les ouvriers imprimeurs, pour reconnoître que ce principe , qui n’est pas fondé dans l’espèce, peut être très dangereux en ce qui touche l’imprimerie. — On peut encore comprendre , à la rigueur, une Manufacture royale de Tapisseries des Gobelins , une Manufacture royale de porcelaine de Sèvres pour les produits du plus grand luxe, inaccessibles au commerce par leur nature et leur destination habituelle ; mais dans un gouvernement aujourd’hui si préoccupé des intérêts de l’industrie, n’est-ce pas une véritable anomalie qu’une Imprimerie royale dont les travaux pourroient être répartis entre quinze ou vingt établissemens particuliers, seroient aussi bien exécutés, à moins de frais peut-être, et au profit certain de l’ordre et de la morale publique ; car ce n’est pas de ces quinze ou vingt imprimeries , pourvues de travaux assurés , qu’il sortiroit des livres dangereux , et ce seroit autant de gagné sur les chances de reproduction de cette mauvaise denrée. Il est vrai que pour atteindre ce but il ne faudroit pas qu’à leur tour trois ou quatre des plus fortes imprimeries de Paris pussent s’emparer de toutes les impressions administratives. On pourroit alors, dans le cahier des charges, imposer aux adjudicataires l’obligation de distribuer le travail entre trois ou quatre autres imprimeries, selon l’importance du service.

2 II sera question dans un autre Chapitre de ce système de concurrence par soumission pour les produits de l’imprimerie , système aussi étrange dans son application, que fâcheux dans ses conséquences.

litique fixera l’attention de quelque ministre vigilant et éclairé , et elle sera facilement résolue par l’abrogation de l’Ordonnance du i5 juillet 1828. Mais en ce qui touche les intérêts de l’art et des lettres1 la question

Eu exposant avec détails le fait qui va suivre, je me borne à fournil un 1 enseignement exact sur la manière dont le patronage royal est exercé aujourd’hui sur les lettres en France par l’intermédiaiie du Ministère de la justice. Un auteur avoit obtenu l’impression gratuite d’un grand ouvrage commencé à ses frais dans une imprimerie particulière, depuis longues années, et dont il ne restoit plus que quelques volumes à publier. Depuis la révolution de i83o, le gratuit fut converti en une allocation de 1,200 francs, à déduire sui les frais d’impression d’un volume , dont le restant demeuroit à la charge de l’auteur. 11 recommença donc l’impression d’un volume sur ces nouvelles bases , et deux ou trois feuilles étoient à peine composées , que le chef de la comptabilité fit la demande à l’auteur d une somme de 1,200 francs, qu’il dut se procurer sur-le-champ, quoique l’administration fût assurée d’un crédit royal de 1,200 fr. Cette exigence satisfaite, l’auteur crut que l’impression alloit marcher régulièrement , sans aucun retard ; mais il resta près de deux mois sans recevoir d’épreuves, parce que les travaux d'impressions administratives étoient devenus urgens, et que l’on met de côté, en pareilles circonstances , les labeurs des auteurs. Enfin le volume resta dix-neuf mois sous presse, du 3 mars i834 au 18 septembre i835; et le 19 septembre l’auteur reçut avec son mémoire de frais, une lettre d’avis pour effectuer le paiement de ce qu’il restoit devoir. La somme payée , l’auteur comptoit que les exemplaires de son livre alloient lui etre livrés. Mais non : le volume devoit être accompagné de planches que l’auteur avoit fait exécuter de son côté, à ses frais. Or, l’imprimerie royale se réserve vingt-sept exemplaires, tirés en sus du nombre fixé, lesquels exemplaires sont partagés entre les divers employés de 1 établissement et les membres de la commission près le gai de des sceaux qui statue sur les demandes d’impressions gratuites. Bref, 1 auteur s’étoit empressé de fournir vingt exemplaires de scs planches, en attendant que le tirage d’une seule planche qui lui

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n’est pas douteuse ; T imprimerie dite royale ne satisfait à aucune des conditions de son institution.

Ce n’est plus aujourd’hui de cet établissement industriel que l’imprimerie peut attendre des modèles de goût, d’élégance et de perfection typographique. Il n’a jamais rien produit qui puisse soutenir la comparaison, pour la forme des caractères et la perfection du tirage, avec les chefs -d’œuvre sortis des ateliers particuliers de MM. Didot* 1. Cependant, sous le rapport de la

manquoit pour sept exemplaires fût terminé ; mais on retint encore le livre jusqu’à la remise des sept exemplaires , et il se passa ainsi trois mois avant qu’il fût mis en possession de son édition. Comme ces détails sont de toute exactitude, je m’abstiens de faire aucune réflexion sur une pareille manière de traiter les auteurs , d’encourager les lettres , et de dispenser la munificence royale. Le lecteur y suppléera ; mais j’ajouterai : Si le Roi le savoit, souffriroit-il un tel régime d’administration dans son imprimerie royale!

1 Ces observations étoient écrites, lorsque peu de jours après le retour des ducs d’Orléans et de Nemours , d’un voyage dans les cours étrangères, les journaux ont annoncé ( 6 juillet i836 ), que M. le duc d’Orléans alloit faire exécuter à l’imprimerie royale un Livre d’ Heures, destiné à l’impératrice d’Autriche. Si l’exécution de ce livre répond à la description qui en a été donnée, ce sera un monument typographique , en même temps qu’un spécimen de ce que l’art français peut prôduire de plus parfait. Quoi qu’il en soit, grâce au goût et à la courtoisie d’un prince français, l’imprimerie royale trouvera l’occasion de déployer toutes les ressources du luxe et de l’art appliqué aux impressions en or et en couleurs , jusqu’ici fort peu pratiquées en France, et déjà très perfectionnées en Angleterre. Ce sont là des travaux parfaitement convenables à l’imprimerie royale, parce qu’ils ne peuvent être qu’onéreux à des imprimeries particulières; et il faut espérer qu’une fois entrée dans cette voie de production artistique, elle fera bientôt disparoître de la légende de son nouveau fleuron le mot administration , qui accompagne ceux de sciences et arts , seuls dignes de son origine et de son institution.

correction, cet établissement pourroit encore rendre de véritables services à l’imprimerie française, si l’on y formoit une espèce d'école typographique.

Ce projet mériterait peut-être de fixer l’attention du gouvernement. Pour être admis à cette école il faudrait avoir fait des études grecques, latines et même hébraïques, une grande partie du temps des élèves serait consacrée d’abord à la pratique de l’imprimerie, et on les exercerait peu à peu à la lecture des épreuves. Lorsqu’ils y auraient acquis assez d’habileté , ils seraient placés chez les imprimeurs du commerce, qui s empresseraient de les accueillir, et de leur offrir un traitement honorable et digne de leurs talens, parce que les imprimeurs qui emploieraient les correcteurs élèves de l’imprimerie royale s’en feraient avec raison un titre de recommandation. Lorsque ces hommes utiles et laborieux auraient fourni leur carrière, fixée à un certain nombre d’années, ou que l’affbibîissement de la vue ou de la mémoire (car il faut aussi beaucoup de mémoire aux correcteurs) les forcerait à discontinuer des travaux trop actifs, ils rentreraient à l’imprimerie royale, et présideraient à leur tour à l’instruction des jeunes éleves. L’établissement d’un bureau de correction près l’imprimerie royale serait encore d’une grande utilité pour les imprimeurs , qui pourraient y envoyer les épreuves à corriger, moyennant un prix convenu, lorsqu’ils ne seraient pas assez occupés pour supporter les Irais d un correcteur à demeure, ou d’un second correcteur dans le cas d’un surcroît de travaux passagers ,

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Les correcteurs de l’imprimerie royale pourroient encore former une espèce d’ Académie typographique, à l’instar de celle d’Alde', sans cependant qu’il fût d’obligation de n’y parler que la langue grecque. Il est facile d’apprécier combien une pareille Academie , à l’époque actuelle, rendroit de services aux lettres et a l’art typographique.

Les meilleures méthodes d’exécution appliquées a tous les ouvrages qui sortiroient de l’ imprimerie royale, discutées et sanctionnées par le jury des correcteurs, pourroient servir de guide et de modèles aux jeunes imprimeurs , dont le goût est si facilement entraîné dans une mauvaise direction. Ce jury pourroit donner son avis sur les inventions nouvelles si souvent onéreuses aux imprimeurs, sans avantages pour l’art; sur la gravure des caractères , dont les formes ont été soumises depuis quelques années à tant de caprices et de bizarrerie. Enfin, si cette Académie de correcteurs publioit un Bulletin ou Revue, spécialement consacré à l’examen critique de l’art typographique dans toutes ses parties, je ne doute pas que l’imprimerie française ne recueillît bientôt les fruits d’une telle institution.

Est-il nécessaire d’ajouter qu’il faudroit choisir de préférence pour élèves de cette école , les sujets dans lesquels on auroit reconnu un caractère paisible et sédentaire , de la persévérance dans le travail ; enfin, des

1 Voyez les Annales de l’ Imprimerie des Aide , édition de 1 834 , p. 384; et les Statuts de l’Académie, pag. 499 et suiv. du même ou-

vrage.

goûts a peu près conformes à ceux des jeunes gens qui embi tissent 1 état ecclesiastique , d ou Ton a vu sortir autrefois tant de laborieux écrivains, qui étoient en même temps d’excellens correcteurs.

Il me semble que ce projet d’ecole de correcteurs seioit d une application facile , et qu’il auroit au moins l’avantage, sur beaucoup d’autres projets, d’être fort peu dispendieux. Mais la direction de l’imprimerie royale, loin de former des correcteurs dans le sein de son établissement, se trouve quelquefois obligée d’en chercher au dehors. De cette manière, elle cause encore un préjudice , assurément grave, aux imprimeurs particuliers, en leur retirant les sujets les plus nécessaires;, car ces imprimeurs ne peuvent offrir à leurs correcteurs les avantages d’une pension de retraite, constituée sur des fonds de retenue ; et la sécurité de 1 avenir doit surtout préoccuper les hommes paisibles et laborieux qui exercent l’emploi de correcteurs. Lorsqu une place de correcteur est vacante à l’imprimerie royale, il est ouvert un concours qui doit en effet procurer à cet établissement les sujets les plus habiles , ou du moins ceux qui par leur instruction et leurs connoissances typographiques sont le plus aptes à le devenir. Car il n’est pas certain que celui qui réussiroit le mieux à corriger de prime abord, et sans le secours d’aucun livre, une épreuve de concours, possédât pour cela toutes les autres qualités qui constituent le bon correcteur typographe. Les épreuves sur lesquelles les concurrens sont appelés à s’exercer sont criblées de fautes de toute nature. Ces épreuves contiennent de

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la prose, et des vers en françois et en latin , quelques passages en grec, et des notes. Les dispositions typographiques y sont des plus défectueuses ; enfin l’oeuvre vicieuse réunit dans son ensemble toutes les difficultés à vaincre dans la correction.

Le lecteur étranger à l’art typographique peut juger, par la première page figurée de l’épreuve du concours ouvert à l’Imprimerie Royale, le i3 octobre 1828 % combien doit être pénible et difficile la tâche ordinaire d’un correcteur; puisqu’il n’est pas rare que la composition sorte des mains des ouvriers, autant et même plus chargée de fautes que ne l’est cette page, où elles ont été accumulées à dessein. (V oyez la page suivante. )

1 L’annonce de ce concours a été publiée en ces termes : « Les perce sonnes ayant moins de quarante ans, qui ont déjà travaillé en qualité « de correcteurs dans des imprimeries particulières , sont prévenues « qu’elles seront admises à concourir pour une place vacante à l’imcc primerie royale , en se faisant inscrire avant le dernier jour de sep- <c tembre dans les bureaux de l’imprimerie royale , de onze heures à « quatre. Elles devront y déposer avant cette époque : i°. leur acte de « naissance; 2°. les certificats du temps pendant lequel elles ont trace vaillé en qualité de correcteurs ou de protes-correcteurs , avec l’atcc testation de leurs bonne vie et moeurs, délivrée par leurs chefs ou cc toute autre personne compétente.

cc Elles pourront prendre, jusqu’à la même époque, connoissance cc à l’imprimerie royale du degré d’importance de l’emploi vacant et cc des conditions du concours. Il aura lieu le lundi i3 octobre à l’imcc primerie royale. »

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