‹ Études progressives d'un naturalisteChapitre 12 sur 24 · DE LA LACTATION DES CÉTACÉS : PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

DE LA LACTATION DES CÉTACÉS : PHILOSOPHIE

Les idées que Ton s’étoit faites dans le principe au sujet de la lactation des Cétacés, complexes d’abord et saines dans Aristote, puis présentées plus tard dans Pline comme une simple reproduction des premières, se trouvèrent cependant dans cette dernière compilation sensiblement modifiées et gâtées. Une pins grande simplification en apparence elle mordant de l’expression leur procurèrent imsemblant de lucidité tp.ii en imposa, et les âges suivants acceptèrent et conservèrent jusqu’à nos jours la paraphrase de Pline, iiberibiis-mitriimt, etc., c’est-à-dire la proposition qui suit, qu’on admira comme concise, comme une conception simple : « Les Cétacés sc nourrissentdu lait de leurs mères, dont « ils saisissent et tettent les mamelles. » Ainsi la lactation propre à la femme aiiroit été considérée comme applicable à ces animaux.

Cependant Pline, en ne cliercbant cp.ie des effets de style.

à très petit nombre, ne compte plus au dépôt qu’un cent et demi d’exemplaires, et qii’il ne peut être et ne sera pas reproduit dans sa composition actuelle , dans sa forme ardente et passionnée.

Tant que la question en litige demeura indécise, cette forme fut une nécessité : car que de clameurs venues de tous lieux et d’écrivains de tous étages ! et tout cela avant qu’on put savoir ce qui interviendroit, avant que le problème eût pu être formulé et mis en équation. Aux yeux de qui connoît le cœur humain et ses foiblesses, toute sensibilité étoit permise c’étoit à faire broncher le calme de la résignation la plus fermement résolue.

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n’avolt vraiment ni compris ni traduit le savoir des temps qui l’avoient précédé; ce qui n’empêcha pas que son uberibus nutriunt , etc., ne devînt le fond de la pensée publique, et ne pénétrât dans le langage d’alors. Mor-grec, ou femme de mer, tel est, jusque sur la côte de Bretagne, le nom des femelles de Cétacés.

M. de Blainville ne savoit rien de mieux à ce moment, puisque, dans plusieurs occasions à l’Académie, il a opposé sérieusement à mon opinion le consensus omnium, le sentiment universel, cet état stationnaire de la science, avec lequel il déclara sympathiser. Cette pensée, il l’a résumée et solennellement fait inscrire dans le procès-verbal de nos séances, le l'j mars [834 ■> et en ces termes : Des mamelles : du lait produit par elles : des tétines pour être saisies : les petits tettent leur mère. Ainsi ïuberibus nutriunt, etc., de Pline, dans toute sa portée, la lactation ordinaire des mammifères , et, l’on peut ajouter, ces moyens bien appréciés chez la femme, obtiennent une pleine sanction scientifique, et, remarquez-le, au sein de l une des premières Sociétés savantes de l’Europe.

Pour qu’il y ait eu sur cela une telle discussion, oîi faut-il voir et placer le nœud de la difficulté? Toute science est progressive; toute science reconnoît plusieurs âges consécutifs : elle a de faibles commencements d’abord , et puis elle prend de la force ; hier on savoit moins, et aujourd’hui l’on se trouve avoir appris davantage. Précédemment l’anatomie des animaux s’en tenoit aux seules réalités perceptibles oculairement, c’est-à-dire que chaque organe étoit pesé et mesuré dans tous les sens: les différences respectives de chaque objet seules préoccupoient. Mais ])résentement , d’après l’idée nouvellement introduite dans la

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science 5 qo’il n’y a, pliilosopliiquement parlant, qu’un seul animal plus ou moins profondément modifié dans chacune de ses parties ou de ses sous-espèces conjointes , l’on voit au-delà des faits uniquement oculaires, piiiqiie l’on se propose aussi l’appréciation de leurs modifications. L’étude des différences avoit préparé et façonné des matériaux; celle des rapports , en les employant dans une construction d’ensemble, les élève et les applique à l’édifice de la science.

Gela posé, et le service de ces recherches m’étant échu comme au plus ancien travailleur sur cette matière, force fut à M. de Blainville de s’en tenir aux travaux de la première époque. La prudenc^ conseilloit d’ailleurs d’être en réserve quant à l’avenir d’une théorie nouvelle.

Ceci explique nos deux points de départ; comme la diversité de ces vues rend compte aussi de la fréquence de nos luttes scientifiques.

Sans en dire plus sur ces considérations générales, j’arrive aux voies de mon esprit quant à la lactation des Cétacés. C’est alors que je me posai ce problème : Plus grande est la différence des milieux ambiants, et plus profonde est la variation qui en résul te pour un même type. Le point à réaliser, la pénétration nécessaire dans ce cas particulier, c’est que le type Mammifère puisse accepter, selon ses deux données très différentes, soit l’essence du milieu aquatique pour produire le sous-type des Cétacés, soit l’essence du milieu atmosphérique pour en former l’autre soustype, les Mammifères de la locomotion terrestre, et par exemple, le groupe des Ruminants. Cependant la révélation des faits nécessaires m’enseignoit que la solution du problème exigeoit impérieusement que toutes les parties du type principal fussent mo-

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difiées au prorata pour tomlier exactement, et avec une parfaite efficacité , dans les faits d’un autre système ou soustype.

Oi ce résultat avoit déjà trouvé, au su jetdu sous-type Cétacé, son application dans un avoir de curieuses coosidéralions maintenant acquises à la science ; car autres étoient ])Our ces animaux les formes de la tête, des narines, le nombre et les formes des extrémités, les organes du mouvement, toutes les parties tégumentaires, etc., etc. Voilà bien ce que sait cliacun des zoologistesmais avec sa manière de ne rien apprendre syntliétiquement, et de s’en tenir à une considération unique , en affectant pour ainsi dire i’inscience au sujet de tout le reste, il n’est point de faits liés; on passe avec indifférence sur les déductions à en tirer, lesquelles sont vraiment des faits nouveaux , conclus, si on le veut ainsi, mais néanmoins aussi certains que l’est un fait visuel. Sous l’inlluence de mes nouvelles règles , je n’avois rien à omettre, et j’ai dii poursuivre les révélations de la science sur tous les points.

Or, poursuivant le développement de cette idée, j’en vins à penser qu’il en devoit être de même des organes de la lactation. Je crus à priori que ces organes ne dévoient pas fonctionner de la même façon dans l’air et dans l’eau, et que pour cet effet ils dévoient jirésenter en eux-mêmes des différences notables.

Dans la doctrine des dijférences, on insiste en disant : « Nous U vouions les faits et nous repoussons les raisonnements.^» Et combien de doctes académiciens croient se grandir en songeant à donner de telles leçons ! Dans la doctrine nouvelle de ceux à qui ces leçons s’adressent, et qui se fonde sur la reclierclie des rapports, on s’en tient à cette réponse: «Les faits comme les rai- « sonnements paroissent nécessaires, et sont admis. »

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Or, les faits de la lactation des Cétacés m etoient, il est vrai , donnés par le consensus omnium ,* mais en les raisonnant par l’esprit, ils m’a voient paru incroyables, erronés, à l’égard de quelfpies unes de leurs circonstances. Qu’avois-je donc à faire? une révision des anciennes observations de la théorie admise. Et en effet, la succion ne me semble possible qu’en faisant le vide, et qu’en y portant, à titre de'véhicute et derrière la nourriture déjà saisie, une partie du fluide ambiant. Or, ce qui à cet égard se pratiquoit dans le milieu atmospliériijue, je le tenois pour démonstrativement impossible dans le milieu aquatique. Je me mis donc à regarder dans la bouche des Cétacés ; j’y aperçus nombre d’obstacles à la libre pratique de la succion : i! fallut bien conclure (jue les Cétacés ne pouvoieiit téter, et de là mes efforts vers de nouvelles recherches, efforts qui n’ont été couronnés de succès qu’à partir du ii mars ï834, jour où j’ai pu étudier l’organisation de l’appareil mammaire des Cétacés. Ici sont deux moments et faits distincts, idées d’avenir et travaux achevés: cest dans cet intervalle que les objections sont venues pleuvoir sur moi ; ma précipitation dans le premier cas avoit un but, celui de faire connoître mes besoins, et de faire arriver des sujets d’études ; la meme précipitation pour s’armer dans l’intervalle de mes indécisions , c’étoit... je ne veux rien expliquer de ce que j’ignore.

Or, ainsi que je m’y étois attendu , j’ai trouvé le système mammaire des Cétacés différent de celui qui est propre au commun des mammifères, de celui des Ruminants, par exemple : cependant ce n’étoit point par la survenance de nouveaux matériaux, mais par la profonde altération de tous et de chacun; car dans toutes les parties de cet appareil étoit quelque chose d’aussi profondément modifié que l’est le svstème de I l locomotion , où une seule

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' paire de iiafjeoires remplace pour les Cétacés la doiiLle paire d’appareils marcheurs des animaux terrestres.

Décrivons et racontons ces détails, cpii ont bien leur caractère d’intérêt. La glande mammaire dans les cas communs, chez la femme et chez les femelles des Ruminants, la glande est superficielle, une, homogène, et, recouverte d’une peau mince, elle verse immédiatement dans la tétine ; mais dans les animaux toujours immergés dans l’eau , les Cétacés, elle est d’abord logée profondément, et se volt entre les muscles abdominaux et un muscle peaussier (i) , épais et large; de plus, elle est composée de trois

(i) Un jeune Français, M. Qnris, qui arrive d’Allemagne, où il-éloitallé durant quatre années suivre le haut enseignement des grands maîtres de eette terre classique pour les' etudes philosophiques , Schelling, etc., vient de me remettre une traduction exacte des Documents relatifs à l' anatomie et à la physiologie des Cétacés, publiés à Tubinguepar G. Ilapp. Je n’en avois eu autrefois qu’un extrait fort incomplet; et bien que je me fusse attaché à rendre justice aux savantes recherches de ce professeur, disant qu’// avoit très bien reconnu là disposition des muscles, jugé de leurs usages consistant dans le pouvoir d’éjaculer le lait ( Opuscule sur les Cétacés, page 23), il m’est échappé plusieurs de ces remarques importantes, qu’on ne me lit point connoitre, et que je vais citer dans l’occasion présente.

(I La conformation de la bouche (dit M. le professeur Rapp) paroît rendre les Cétacés incapables d’opérer la succion. La cavité buccale est d’une longueur considérable; chez quelques uns, elle est rostriforme : les lèvres, sur-tout au bord, sont dures, chargées de graisse, et presque immobiles: et déjà Hunter avoit remarqué que cet arrangement étoit peu favorable à l’acte de la succion. Comme la glande est placée entre le muscle, sous la tunique adipeuse, et le muscle abdominal , elle peut se trouver tellement comprimée , que le lait vienne à jaillir dans la gueule du petit, sans qu’il soit nécessaire de recourir à la succion. Aristote connoissoit exactement le mode de reproduction des Cétacés; il va même jusqu’à citer une particularité complètement oubliée depuis par les naturalistes; savoir , que les petits se nourrissent bien du lait, mais non point par la succion de la glande. 11 attribue au dauphin deux mamelles sans tétins visibles; le lait s’écoule à travers un canal: les petits qui suivent leur mère le reçoivent pour lors.»

La position cachée de la glant^' Ic.cfifère fait qu’on ne l’aperçoit pas au dehors,

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parties distinctes, qui sont placées bout à bout, et parallèlement à Taxe du sujet. Ces trois parties sont rangées dans l’ordre suivant: 1° la glande, 2° un long réservoir, et 3° un bout extracutané, servant de canule.

La glande forme et sécrète le lait; mais ce n’est point pour être trait, sucé ou dégorgé immédiatement dehors et par la tétine j le lait arrive moléculairement à l’extrémité de la glande pour être reçu et accumulé dans un réservoir ad hoc. comme fait l’urine à

l’égard de la vessie urinaire. Puis, en dehors de la peau et dans une fente est le sillon mamillaire , dans lequel une manière d’urètre plutôt qu’une tétine, une sorte de canule très bien canalisée dans sa longueur, termine l’appareil.

Or, le jeu de cette admirable et toute nouvelle machine est facile à comprendre. Tout l’appareil mamillaire, on pourroit dire fait avec d’anciens matériaux, profondément modifié du moins, et transformé par une circonstance de grande élongation, tout cet appareil s’ajuste en un long sac qui lance le lait avec autant de prestesse que de puissance. La force de pression est déférée

si on en excepte la partie postérieure; ceci expliqueroit pourquoi on lui avoit donné jusqu’ici une dimension beaucoup trop petite; car il semble qu’on ait oublié la partie principale du canal sécrétoire. »

U Les Loris sont conformés de manière à présenter aussi le même phénomène pour la sécrétion du lait. Les petits, en venant au monde, se trouvent dans un état si peu développé, qu’ils sont incapables d’opérer la succion; c’est pour cela que les glandes lactifères des Loris sont couvertes de fibres musculaires dont la contraction fait jaillir le lait dans la gueule du fœtus constamment suspendu à la tétine. »

Ces intéressantes remarques sont consignées dans les Archives de Physiologie , décembre^ i83o. J’avois, en 1827, fait connoitre ce pouvoir de l’éjaculation des fluides contenus dans les mamelles, d’après un Kanguroo apporté par la corvette de l’Etat la Tliétis. Voyez mon Mémoire sur les organes sexuels de l’oi nitliorinque, tome XV, page 48.

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aux musclesqui entourent ce réservoir ; celui-ci àson tourestprépa r é pou r l’ém ission , et a ^it, tou t a u ta n t q u e 1 e 1 ai t s’y est accu mule. Enfin, au dehors est la canule, très bien appropriée à cet usage; cette canule, roidie à sa base par 1 emploi d’un tissu érectile, cherche et trouve un point accessible pour elle vers les lèvres du petit , un point où elle parvient à s’introduire. Mes écrits du i ■ÿ et du 24 mars 1834, ùont celui-ci est un extrait, s’expliquent parfaitement à ce sujet; comme ils établissent aussi quellunter, auteur original, en 1787 , avoit vu ces faits , mais sans les comprendre , attendu qu’il agis.soit comme on le faisoitalors, ramassant des faits visuels, se contentant d’éta blir leur Torme différentielle, mais ne les éclairant point pour le surplus par le raisonnement , c’est-àdire parle flambeau qui résulte d observations et de vues d’ensemble.

J’ai, depuis les écrits dont je viens de faire mention, obtenu de mes correspondants deux autres sujets et rédigé deux autres Mémoires sur les appareils du jialais et de tout l’intérieur de la bondi e. Les dernières recherches complètent et corroborent celles dont je viens de parler; ainsi, les deux régions de l’abdomen et de la bouche s’ajustent parfaitement en se montrant dans des harmonies réeiproquement correspondantes. L’avalement du lait , sans que cela soit causé par une irruption intempestive des eaux de la mer, forme une question curieuse, et dont la solution ne laisse absolument rien à desirer. M. Cuvier s’étoit borné à faire connoître l’évent et à en expliquer le mécanisme.

S’il m’importe d’insister sur ce ])oint, c’est que dans les deux régions, bouche et abdomen, où devoit se rencontrer et où se trouve effectivement une partie correspondante pour une action commune et en quelque sorte concertée , le problème est résolu

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par la voie des memes et des plus courts moyens; car ce sont toujours les mêmes matériaux et les matériaux le mieux à l’avenant des situations données. Mais de plus, c’est par l’emploi de la plus petite dépense en modifications, qu’on me permette cette forme de langage, qui seule peut bien rendre ma pensée ; c’est par cette moindre dépense que toute satisfaction à l’exigence du milieu acjuatique se trouve acquise .Chaque partie de son appareil montre également son degré d’altération, et tout juste ce qu’il en faut ])Our satisfaire au jeu physiologique des deux ensembles : les glandes donnent du lait, et la bouche l’avale.

Ainsi , toujours et par-tout, unité et diversité; ces deux puissants ressorts, ces mobiles demeurés long-temps inaperçus, qui forment lame du monde, etau moyen desquels tout est et se maintient dans l’univers.

Qu’on veuille bien me permettre d’insister encore un moment sur les conséquences d’une découverte, où ce n’est plus en gros (car connoître en gros équivaut presque à ne rien savoir), mais oii c’est par des, détails exacts, pertinents, parfaitement compris dans leurs formes comme dans leur jeu physiologique, que sera dorénavant connu le mode de nutrition des Cétacés après leur naissance.

Là donc se trouve un ordre admirable de choses, machine et jeu, sorti sans efforts du fond commun dé l’organisation typéale, constituantla classe des mammifères. En n’y voyant que ce qui se trou ve par-tout ailleurs, c’est à faire penser que ce nouvel ensemble, le système cétacéen (i), est créé , est formé avee presque

(i) M. de Blainville s’est élevé avec force contre la pensée et sans doute contre la prétention decemol ; cela m’a fourni l’idée d’écrireîe morceau philosophique ci-après.

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rien, OU du moins avec des particules à négliger comme insignifiantes, et avec lesquelles notre esprit et d’abord nos yeux ne sont que trop 'jusqu’à présent familiarisés.

Car, là, spectacle que l’on ne peut contempler sans clialeur d ame, là est un amas de formations, d’organes bizarrement modifiés; mais entendons-nous, bizarrement pour notre esprit qui n’aperçoit qu’étrangeté et anomalie dans la nouveauté de choses incomprises. Ces organes reçoivent ou prennent une destination en vue les uns des autres; ils entrent dans des harmonies réciproquement à eux nécessaires, pour garantir l’activité de chaque partie, en même temps que pour assurer l’utile liberté et l’heureux concours de toutes choses employées simultanément; spectacle vraiment merveilleux, placé pour la première fois sous l’œil de riiumanité; et dans findicible satisfaction ([ue nous fait éprouver la ravissante contemplation de tant d’harmonies , et la mise sous nos yeux d’une si magnifique manifestation d’intelligence, n’oublions pas de rappeler l’origine et de consacrer le principe de ces éblouissantes clartés, en ajoutant : Jcl gloriam Dei.

Or, en définitive, falloit-il accepter sans sourciller, Vuberibus nutriimt, etc., de Pline, et demeurer dans un passé de dix-huit siècles de durée, comme on nous invitoit à le faire, le i y , dans les procès-verbaux de l’Académie? Nous en serions encore à dire que les femmes de mer (mor-grec) allaitent leurs petits de la même manière que nos femmes du milieu atmosphérique, qui vivent à terre; et certes, nous serions exposés à le dire dix-huit au très siècles encore, et toujours, si, pour prescrire contre l’usage, et pour faire cesser cet état stationnaire de la pensée publique, il ne fût survenu une méthode qui donne à nos investigations un but, un fil vecteur et un caractère décidément philosophiques : j’ajouterai

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aussi à titre de souvenirs honorables pour moi, une méthode toute de mon invention. ( Théorie des Analogues ^ etc.) (i).

Mais sur nos droits de priorité, passons rapidement, et n’attachons de prix, n’acceptons de sympathies que pour les choses: car, historiens des faits comme naturalistes, sachons nous renfermer dans leur considération et dans le spectacle des vives ac-

([) ict théorie des Analogues, le principe des connexions, les affinités électives des éléments organiques, et le balancement des organes.

1“ Le premier de ces principes reposant moins, au temps d’Aristote, sur une démonstration que sur un système, devoit être et fut le plus souvent abandonné dans la pratique. J’ai d’ailleurs régénéré ce principe, et je lui ai procuré une toute- ‘ puissance d’application, en démontrant que ce n’est pas toujours les organes en leur totalité, mais alors les matériaux seulement dont chaque organe se trouve composé, qui se ramènent à l’identité.

2° Autre règle. La pensée philosophique d’un analogue d’organisation, ou la théorie des analogues, sujet de la première règle, s’appuie sur cette autre vue de l’esprit, le principe des connexions. On parloit autrefois d’analogie, sans savoir quoi en particulier étoit analogue; mais enfin ce principe devient d’une application usuelle, du moment où j’ai proposé de faire porter les recherches uniquement sur la dépendance mutuelle, nécessaire, et par conséquent invariable des parties.

3® liCS matériaux de l’organisation se groupent entre eux pour former un organe, comme des maisons s’agglomèrent pour composer une cité. Il ne sauroit y avoir d’arbitraire dans leur assemblage; un ordre de position prévaut nécessairement, et c’est cette convenance réciproque qui devient l’objet de ce que j’entends par affinité élective des éléments organiques.

4“ Le balancement cpai s’établit entre le volume des masses organiques, et par contraction le balancement des organes, est cette nécessité de la nature vivante en vertu de laquelle un organe normal ou tératologique n’acquiert jamais une prospérité extraordinaire qu’un autre de son système ou de ses relations n’en souffre dans une même raison.

5° Or le résultat général et définitif de cette voie en détermination des organes constitue la conclusion la plus élevée de mes recherches ; haute manifestation de l’essence des choses, que j’ai exprimée et proclamée sous le nom d'unité de composi^ tion organique. (Voir le développement de ces vues dans le second volume de ma Philosophie anatomique , Discours préliminaire.)

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tions, qui forment autant de tableaux charmants, autant de manifestations scéniques, à faire sortir du sein de la création par une contemplation assidue.

DES VUES ET DU SENS DES MOTS Système d organes, ET SPÉCIALE- MENT DE l’expression Système cétacéen.

Quand un certain ébat de gaieté et d’ironie s’en vint au sein de l’Académie des sciences, durant le cours de noire discussion, relancer d’une remarque amère l’emploi très simple en soi et vraiment nécessaire alors des mots SYSTÈME CÉTACÉEN f voyez plus haut, page S'y), ce fut, je crois, bien moins pour se satisfaire par l’entraînement d’une critique vaniteuse que pour obéir à un mouvement de conviction. La remarque fitsourire une partie de l’auditoire, et, je crus m’en apercevoir, entraîna aussi dans la même sympatliie quelques hommes éclairés et bien intentionnés. Or, ceci m’a donné à réfléchir, et porté à une instruction dont le développement peut être un service rendu aux naturalistes : je rédige dans ce but la présente note.

Un très vif mouvement est imprimé aux études de l’organisation animale : le présent article vient d’exposer dans quelle mesure. Ce qu’il falloit faire d’abord, commencer par décrire et classer, ne suffit plus à l’activité des esprits. La science en progrès cherche une plus haute solution, en se proposant la découverte d’idées générales et philosophiques. Cependant chacun s’avance dans la nouvelle voie d’une manière diverse : les uns ralentissant leur marche pour rester plus près du point de départ, et les autres prenant plaisir à s’y engager davantage : quant aux premiers, il est si naturel de retenir plus ou moins des habitudes et des errements du passé ! Or ceci mérite attention.

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Expliquoiis-nonspar un exemple. Je revenois d’Egypte en 1 800; et entre autres objets d’iiistoire naturelle que j’en avois rapportés, figuroit un poisson nouveau , très extraordinaire, remarquable en effet par un grand nombre de nageoires dorsales, ])ar ses nageoires pectorales et ventrales portées à la suite de pédicules ou de membres articulés, par sa peau semi-osseuse, par des perforations anomales à travers le crâne, etc., etc. — J’ai introduit cette singulière espèce dans nos recueils ichtliyologiques sous le nom de poljptère bichir. La très vive impression qu’à la vue de ce poisson, notre illustre chef d’école, le baron Cuvier, en éprouva, m’est restée dans l’esprit et meparoit mériter d’être citée, sous un point de vue, qu’elle donne l’expression des idées zoologiques d’alors. Suivant M. Cuvier, c’étoit une si singulière manifestation des écarts d’un type classique, que le bonlieur de cette découverte devoit être mis en balance et dédommager de toutes les fatigues d’un périlleux voyage : cette découverte, ajoutoit-il, ne manquera pas de retentir très loin dans les souvenirs des naturalistes.

Ce n’étoit alors qu’un instinct d’admiration pour les cas différentiels, les seules considérations en bonneur vers 1800. Rien ne portoit alors à soupçonner l’attrait des études actuelles, car rien ne préparoit encore à notre magnifique enseignement des rapports philosophiques. Seulement l’étude attentive des faits portoit déjà au sentiment vague d’un certain accord, d’une sorte d’unité dans l’organisation, d’oii l’on se complaisoit au spectacle des plus forts écarts, ou, comme on les nommoit alors, des plus étranges anomalies.

Mais aujourd’hui le progrès de la science a rendu avéré et presque vulgaire, (|u’il n’y a plus, philosophiquement parlant.

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qu’un seul animal (i), modifié par quelques retranchements ou par de simples changements dans la proportion des parties : les différences sont ainsi rangées dans la catégorie des cas nécessaires et conséquents, et n’affectent ni n’étonnent plus au même degré. Or la prévision qui s’en présentera l’esprit, a fait passer d’un excès dans un autre; et parceque ce sont par-tout de semblables matériaux, lesquels ne sont susceptibles que d’une variation dans des rapports proportionnés , il semble qu’il n’y ait plus dans les choses qu’un fonds pour produire de la zoologie et non pour y rencontrer des thèses de philosophie; qu’il n’y ait qu’à constater des faits différentiels pour en déduire des notes caractéristiques à l’usage des espèces , et non pour y aller admirer le miracle de Vingéniosité de la nature, laquelle décidément produit avec de mêmes choses fort peu modifiées, de grands et vraiment magnifiques ensenibles ou systèmes.

Que l’on n’ait point encore assez réfléchi à ce que peuvent offrir d’études profondes et aujourd’hui nécessaires, tous ces éléments d’harmonies, et parceque l’on sera resté très en arrière du temps actuel et plus spécialement dans les études de Description et de Classification, l’on se trouveroit appelé à plus de sympathie

(i) Si je répète dans ces deux écrits consécutifs la même pensée, c’est qu’elle me revient sans cesse à l’esprit, l’ayant ouïe deM. Cuvier, dans un moment d’abandon. Un jour que se promenant avec moi dans sa collection de squelettes, il se complaisoit à en contempler le nombre et qu’il en exaltoit l’importance, il lui échappa de me dire: « Vraiment je me sens entraîné vers votre principe : je ne vois là qu’un «seul squelette, qu’une charpente simplement modifiée, et répétée là même pour «un seul animal vertébré. » Mais ces moments d’une intime confiance n’avoienl lieu d’ordinaire que dans le téte-à-téte; car, pour peu qu’il survînt quelques étrangers, sa physionomie reprenoit une manière de dignité, la seule expression qu’il ait laissée dans les souvenirs du public.

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pour des réllexions qui prennent les actes du passé sous leur protection .

Comment aujourd’hui répugner à dire système cétacéen, s’il s’agit de considérations d’ensemble qui se rapportent aux Cétacés? Comment une marche rétrograde, là où la science est progressive et où les progrès de la science révélent des convenances harmoniques qui n’empêchent nullement les modifications les plus diverses dans le même organe? n’est-ce donc rien que l’accord admirable, que l’arrangement systématique qui donne l’essence du Cétacé, que cet état de choses où s’amalgament les données du monde aérien avec celles du monde aquatique, que l’ensemble de tant de circonstances qui se conditionnent harmoniquement, qui se font tant de curieuses concessions, et que ces oeuvres si parfaites et si complètes, où apparoît par-tout le doigt de Dieu ?

, Et je n’appellerois point cela un système à part, parceque le savoir anatomique sera venu j^longer dans le détail de ces organisations diverses et qu’il y aura reconnu l’existence de quelques semblables matériaux! Ce qu’il y auroit eu au contraire à conclure, c’est que plus simples et plus communs que sont ces matériaux dans leur essence, et plus dignes de nos contemplations et de nos admirations sont les totalités nombreuses et très variées de tant de chefs-d’œuvre qui en sont le résultat.

Éloignons de la pensée du lecteur que je glisse là sur une idée métaphysique, et pour cela parlons encore par des exemples. Un quart de siècle s’est écoulé entre les publications des livres d’anatomie comparée de Cuvier et de Meckel : l’intérêt des leçons du premier se soutient; car elles sont constamment rattachées à de certaines vues d’ensemble, que notre grand anatomiste ne man-

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que point de rappeler à propos : ainsi tout intéressoit dans son livre, la forme, le fond, et la nouveauté des faits. Vingt-cinqans pins tard, un tel ouvrage n’a plus que le mérite d’être amplifié, d’être étendu à plus d’observations, et il apparoit décoloré et sans une même importance. Telle est l’anatomie de Meckel. L’auteur y annonce la prétention de s’en tenir aux seuls faits observables, et son plan l’amène à ne considérer que des différences toutes réduites à leur seule estimation du poids et de la mesure des matériaux organiques. En acceptant les idées de son temps, il est encore stationnaire, car il se borne à n’en multiplier que les facettes : il les étend à plus de considérations, sans les élever à des vues nouvelles et plus savantes; il passe à des familles rapprochées, traverse des nuances, acquiert de petits effets ; et jeté dans un dédale inextricable, il n’apporte à la mémoire que des éléments vagues et insuffisants. Ce n’est plus un livre logique <[ue son anatomie; et l’esprit passe de déductions en déductions : ce sont des faits nombreux auxcpiels il manque la forme d’un j)areil ouvrage, la disposition et Futilité d’un dictionnaire alpha- ])étique. Tant de nouvelles observations ne créent point là aucune intelligence pour les choses, car les faits ne sont point acquis les uns en vue des autres. L’on s’applaudit toutefois d’un résultat, parceque l’on possède quelques caractères de plus pour la zoologie, mais c’est pour une zoologie qui elle-même range ses tributaires pour les façonner à une classification quelconque, et non pour les comprendre dans leur existence réciproque. Je le demande à ceux qui ont lu les 5 volumes de Meckel, que saventils après celte lecture? qu’y ont-ils appris?

Il est donc un autre âge pour l’anatomie comparée : c’estcelui de l’emploi philosophique des différences. Que par un travail

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subséquent, l’on en vienne à les concevoir dans leur essence et à les voir intervenir, celles-ci en vue de celles-là , à les comprendre enfin comme réalisant une coordination de faits réciproquement utiles les uns à l’égard des autres, le champ de la science s’agrandit, l’harmonie qui est dans l’univers sera conçue comme la résultante de toutes ces harmonies partielles^, et, ce jour venu, les hommes éclairés et bien intentionnés, dont j’ai moimême exposé au commencement de cette note et garanti les louables sentiments, ne souriront plus de pitié, s’ils entendent les blâmes si fâcheux et si peu justifiables, par lesquels notre forme de langage s’est trouvée accueillie, ou plutôt si vivement attaquée.

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