MICHELET, QUINET; ET LA RÉVOLUTION
forme légère, il laisse entrevoir le fond de rhomme : « Toujours préoccupé de ses idées intérieures, il disait en riant (c'était à Yeytaux) qu'il se faisait un devoir de ne pas écouter quand on lui parlait. De môme, il affirmait qu'il ne lisait jamais, » (P. 183.)
Forcément, le livre, par endroits, tourne au parallèle entre Quinet et Michelet ; et ce parallèle met en relief certains côtés trop peu connus de la noble figure de l'auteur d'Ahasvérus ei de Merlin. Madame Quinet montre très bien comment, des deux amis, c'est Edgar Quinet qui fut l'homme d'action, qui entraîna Michelet à sa suite, tandis que tant de gens mal informés croient le contraire. « Grâce à vingt ans d'exil, il s'est établi une véritable légende ; on a dépouillé le proscrit de tous ses titres acquis au Collège de France, son caractère militant, son initiative de l'enseignement laïque ; on a reporté tous ces titres sur Michelet, qui n'en avait pas besoin » (p. 146). Ce fut toujours Quinet qui prit l'initiative des hardiesses ; on le savait bien, à l'époque : aussi c'est son cours qui fut fermé en 1846, c'est lui qui fut banni en 1851. En 1831, Quinet écrit sa fameuse brochure, L'Allemagne et la Eéoolution : Michelet fait tout ce qu'il peut pour détourner son ami de la publier. Le 24 février 1848, Quinet prend son fusil et marche avec les insurgés contre les Tuileries ; il fut ensuite chef de légion de la garde nationale et représentant du peuple : Michelet, quoique très heu-
reux de la proclamation Je la République, no prit aucune part à la révolution, et refusa la candidature. Vers la fin de l'Empire, Quinet, irréconciliable, déplore l'abaissement des consciences, ne cesse de s'indigner et de prédire une catastrophe, fait une campagne ardente contre 1 le plébiscite; tandis que, dans ses conversations à Yeytaux avec son ami, Michelet, à moitié converti à PEmpire libéral, « trouvait toujours quelque excuse ingénieuse à opposer ; par exemple, les chemins vicinaux qui transformaient la France, le progrès des paysans qui lisaient Boileau, etc. » (p. 308).
Quinet, on le sait, fut un novateur en plus d'un domaine. 11 signala le premier, en 1831, les vieilles épopées françaises du douzième siècle. Il atteignit les plus hauts sommets de l'art dans cet Ahasvérus (1834) qui faisait dire à Lamartine : « On nous broierait tous dans un mortier que nous ne fournirions pas la quantité de poésie qu'il y a dans cet homme », et à Henri Heine (dans Luièce) : « Il n^y a pas trois poètes en Europe qui aient l'imagination de Quinet ». Dans VHistoire de la campagne de 1815 (1861), il montra qu'il n'était pas nécessaire d'être un général pour s'initier aux mystères de la tactique. Dans la Création (1869), il entreprit « d'établir les rapports de la conception nouvelle de la nature avec l'histoire;, les arts, les lettres, l'économie sociale et la philosophie ». Enfin, le premier, dans un tout petit livre qui fut un acte, la Philo-
MICHELET. Ql'INET, ET LA RÉVOLUTION 131
Sophie de Vhistoire de France {i%oo), il réfuta la thèse qu'avait soutenue toute l'école historique de la première moitié du siècle : l'utilité du despotisme pour établir la liberté.
Je me reprocherais de ne pas citer ce que Michelet écrivit à Huinet après avoir lu la Philosophie de VJiistoii'e de France :
Ceci est une révolution, et celle que nous avions tous dans le cceur. Voici Thierry, Guizot, Bûchez sur le carreau. Moi-même et tous, nous avons plus ou moins erré, sauf à échapper plus ou moins au mauvais système, selon que nous avions en nous la réclamation de la vie... Les conséquences seront incalculables. (3 mars 1855.)
Vous avez porté un coup terrible. Augustin Thierry est bouleversé. Il perce l'air de ses cris. Lui seul est digne de sentir et d'apprécier la profondeur du coup. Les autres,' bien plus blessés peut-être, feront moins de bruit. (28 mai 1855.)
Un point particulièrement intéressant pour nous, c'est de savoir ce que Quinet pensait de V Histoire de la Révolution française de Michelet. et comment Michelet. d'autre part, jugeait la Révolution, publiée par Quinet en I860. Il y eut entre eux une divergence profonde sur un point capital : la question religieuse ; et cette divergence fit passer même un nuage, bientôt dissipé, sur leur longue et fidèle amitié.
Le 17 septembre 1853, en recevant le dernier volume de V Histoire de la Révolution française, Quinet avait écrit à son ami une lettre très remarquable, où se trouvent ces mots :
Je pense depuis longtemps que la seule chance de salut est de délivrer la France de la religion du moyen âge; et que pour cela il faudra une volonté semblable à celle qui, vers la lin de l'antiquité, a fermé par un décret de trois lignes les temples du paganisme dans toute l'étendue de l'empire. Je le pense encore; je crois encore que les temples de cette autre antiquité, que nous voyons se survivre, ne se fermeront pas d'eux-mémis et sans quon les aide; mais j'avoue que votre livre me donne beaucoup à songer '.
Quinet voulait donc la destruction du catholicisme, et il regrettait que la Révolution eût échoué dans cette entreprise, ou plutôt, à l'en croire, ne l'eût pas tentée; mais il la voulait au profit d"une autre forme du christianisme, le protestantisme, qu'il regardait comme la religion des nations libres.
Michelet, lui. est l'adversaire non du catholicisme seulement, mais du christianisme. La mort du christianisme, la mort du passé, est nécessaire, dit-il ; et c'est pour cela qu'il approuve la tentative de Cloots et de Chaumette. «Le culte de la déesse Raison, dit madame Quinet, est une des questions que l'historien de la Révolution avait le plus à cœur, celle où il ne supportait pas la contradiction. » (P. 213.)
Quinet avait dit, dans son livre la Révolution : « L'ardeur des iconoclastes fut peut-être le seul mouvement où le peuple ait pris Viniticative - ».
1. Madame Quinet s'est bornée à faire allusion à cette lettre, sans la reproduire. On en trouve le texte dans les Lettres d'exil, t. I", p. 57.