‹ Études révolutionnairesChapitre 60 sur 76 · LE TIMOLÉON DE M.-J. CUENIER · texte numérisé non relu

LE TIMOLÉON DE M.-J. CUENIER

(lu 21 floréal, qui nous a transmis le récit de cet incident et du sacrifice patriotique accompli par Chénier :

On annonçait depuis longtemps une tragédie de Chénier intitulée Timoléon. Une grande répétition a eu lieu avant-hier. Il y avait beaucoup de inonde. Le hrave Jullien, de la Drùme, ne pouvant voir de sang-froid Tiniophane, frère de Timoléon, recevoir la couronne sans que le peuple s'indignât, a tonné contre cet ouvrage : « S'il n'y a dans Gorinthe qu'un Timoléon ', a-t-il dit, il y a dans Paris autant dennemis de la royauté, autant de Timoléon.s, qu'il y a de sans-culottes, et ce serait les insulter que de leur donner une pareille pièce »; et pendant que Jullien s'exprimait avec énergie contre l'ouvrage, son fils, âgé de quatorze ans -, faisait les quatre vers qui suivent :

Au Théàtro-Franrais Tiinoléou revit.

Il hésite à frapper un despote profane. Le parteria s'indigne, et, d'un trépas subit, Timoléon tomlic avant Timophane.

Cependant Chénier s'est rendu au Comité de sûreté générale et a brûlé lui-même son manuscrit, et a de-

1. On sait que Timoléon tua de sa main son frère Timophane, qui voulait usurper le pouvoir à Gorinthe (en l'an 36rj avant l'ère vulgaire).

2. C'est le second fils de Jullien (de la Drôme), qui avait cinq ans de moins que son frère aine Marc-Antoine. Auguste-Etienne Jullien, né à Bourg-de-Péage le 15 septembre 1719 (il avait donc quatorze ans et demi en floréal an II), remplit un emploi de traducteur de journaux auprès du général Bonaparte pendant la première campagne d'Italie (son frère servait, pendant ce temps, dans une légion italienne, comme capitaine-adjoint à l'ètat-major) ; il fut ensuite secrétaire dus généraux Victor et Suchet; en 1804 il devint commissaire des guerres, en 1808 sous-inspecteur aux revues, en 1820 sous-inspecteur militaire. Il est mort à Metz le 22 lévrier 1845.

mandé acte de cette conduite, à laquelle les patriotes applaudissent. Que cet exemple, au moins, ne soit pas perdu pour les auteurs dramatiques qui veulent chanter la Liberté : qu'ils la chantenttelle qu'elle doit être 1.

Il est intéressant de rapprocher de ce compterendu, fait par un témoin oculaire, une des versions fantaisistes qui furent données plus tard de cet épisode. Voici celle d'Etienne et Martainville, écrite à huit ans de distance :

On annonçait depuis longtemps une tragédie nouvelle de Chénier, intitulée Timotéon * ; la première représentation était même indiquée pour le 21 floréal an II, mais elle fut tout à coup retirée des affiches, et on osait à peine se demander à l'oreille les motifs qui l'avaient fait disparaître.

Cette pièce olfre, dans le personnage de, Timophane, un usurpateur qui opprime les citoyens ; il n'en fallait pas davantage pour alarmer le farouche Robespierre. Un grand nombre de députés de ses amis assistèrent à la répétition générale, et Julien de Toulouse (sic), l'un d'eux, l'interrompit tout à coup, en s'adressant avec violence à Chénier : « Ta pièce est un manifeste de révolte, s'écria-t-il ; mais cela ne m'étonne point, tu n'as jamais été qu'un contre-révolutionnaire déguisé». Ces messieurs enjoignirent aux comédiens de suspendre la première représentation, et, sur leur rapport,

1. Journal universel, numéro du 21 floréal an II. — Cet article a été reproduit (à l'exception des trois dernières lignes, à partir des mots i Que cet exemple... ») par la Dérade philosophique, politique et littéraire, dans son second numéro, daté du 30 floréal an II. p. 191.

2. Cette première phrase prouve que les auteurs connaissaient, probablement par la Décade, le récit du Journal universel, car elle en est tirée textuellement. Ils n'ont pas hésité à le travestir de la façon la plus grotesque.

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