LE TIMOI.ÉON DE M.-J. CHÉNIER
le Comité de salut pultlic (sic) défendit formellement l'ouvrage *. On assure que Gliénier tremlda pour sa tète, et que la crainte du fatal couteau lui fit brûler sa pièce en présence de Barère et des autres décemvirs -.
Et, aggravant par un commentaire malveillant le quiproquo qui leur a fait confondre Jullien (de la Drùme) avec Julien (de Toulouse), les auteurs ajoutent en note :
Ce même Julien de Toulouse fut, quelque temps après (stc), décrété d'accusation avec Chabot, pour avoir falsifié un décret relatif à la Compagnie des Indes. Le 9 thermidor lui a valu la liberté 3.
Dans son Histoire de la censure théâtrale en France (Paris. Dentu. 1862, p. 195), M. Victor
1. On a vu que le Comité de .salut public ne s'est mêlé de rien, que la représentation de Tlmoléonn'a. pas été interdite, et que c'est Chénier lui-même qui, devant la manifestation dont Jullien (de la Drôme) avait donné le signal, jugea prudent de retirer sa pièce. C'est au Comité de sûreté générale qu'il brûla, non pas le manuscrit, mais un manuscrit de Timoléon (il en existait un autre, comme on va le voir) ; par conséquent « Barére et les autres décemvirs », qu'Etienne et Martainville, plus loin, font intervenir, n'étaient pas présents à celte scène, qui se passa à l'hôtel de Brionneet non au pavillon de Flore.
2. Etienne et Martainville, Histoire du Théâtre-Français depuis le commencement delà Révolution Jusqu'à la réunion ;Pa.ris. Barba, an X, 1802. P. 150.
3. Julien (de Toulouse) fut décrété d'arrestation le 28 brumaire an II, mais parvint à s'évader, et resta caché jusqu'en germinal an III. Pendant qu'il était caché, il fut décrété d'accusation, le 26 ventôse an II, en même temps que Chabot, Delaunay (d'Angers), Fabre d'Eglantine et Basire. Le 20 germinal an III, la Convention ordonna que le décret d'accusatiijn contre lui serait' provisoirement suspendu, mais n'autorisa pas .Julien à reprendre son siège de représentant.
Hallays-Dabot a réédité cette page d'Etienne et Martainville, en y ajoutant quelques erreurs de plus. Il affirme que ce qui déplaisait aux montagnards, amis de Robespierre, dans la tragédie de Chénier, c'était le meurtre de Timophane. « Ils redoutent le spectacle du triomphe de ïimoléon sur Timophane le tyran... La lutte entre ïimoléon, le républicain sincère, et Timophane, l'intrigant insatiable, l'assassinat de ce dernier, les imprécations contre le despotisme et l'ambition, tout enhn était pour déplaire aux maîtres qui régnaient en France. » M. Hallays-Dabot. s'il avait lu un récit contemporain au lieu de copier les auteurs de l'Histoire du Théâtre- Français, outre qu'il aurait évité de confondre Jullien (de la Drùme) avec Julien (de Toulouse), aurait vu que la colère du représentant vint de ce que, dans la pièce, Timophane recevait le diadème « sans que le peuple s'indignât ». Prétendre que des républicains qui ne purent souffrir qu'on montrât, au théâtre, un peuple subissant la tyrannie sans se révolter, « redoutaient le spectacle du triomphe de Timoléon sur le tyran », n'est-ce pas d'une logique assez singulière?
Voilà comment, pendant longtemps, on a écrit l'histoire de la Révolution '.
1. Michelet, dans son Ilisloive de la Révolution française (t. VII, p. 316), a aussi narré cette anecdote. Il n'a pas, naturellement, confondu Jullien (de la Drome") avec Julien (de Toulouse) : mais le mobile qu'il a prêté au conventionnel montagnard est précisément le contraire du sentiment qui dicta en réalité sa protestation, t Cette tragédie d'un frère
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Chénier avait brûlé sa pièce : mais un auteur ne fait pas de semblables sacrifices sans en garder au cœur un profond ressentiment. Et lorsque, un mois plus tard, le poète ayant composé un bymne à l'Etre-suprème. le Comité de salut public l'écarta parce que Gossec y avait adapté une musique tro]) savante '. la mesure fut comble : Cliénier ne vit plus dans les hommes qui dirigeaient alors le gouvernement révolutionnaire que des tyrans et des vandales, et se crut personnellement désigné aux proscriptions. Après le 9 thermidor, lorsqu'il fut redevenu membre du Comité d'instruction publique, la première fois quil eut à prendre la parole au nom de ce Comité il exhala sa rancune en termes violents; dans un rapport sur les fêtes nationales, qu'il fit à la Convention le 7 ven-
immolant un frère tyran parut, dit Miclielet, très propre à faire des Charlotte Gorday. » Ce qui indigna Jullien contre Timoléon, son jeune fils l'a dit très explicitement dans un dès vers de son quatrain (que sans doute Michelet n'a pas connu) : c'est que
Il hésite à frapper un despote profane. 1. Il faut ajouter que Ghénier n'en occupa pas moins, à la fête du 20 prairial, une place importante comme poète. Ce ,sont les vers de Desorgues, il est vrai, qui furent chantés dans la première partie de la cérémonie, au Jardin national, sur la nouvelle musique de Gossec ; mais les trois strophes chantées au Champ de Mars, par les deux mille quatre cents représentants des sections et par le peuple entier, sur l'air de la Marseillais", étaient de Ghénier. Si, pour l'hymne à l'iitre-supréme, on eût utilisé les vers qu'il avait composés, il se serait trouvé le fournisseur exclusif de toute la partie lyrique delà lète. Il eut à partager avec Desorgues : mais la part qui lui fut réservée avait de quoi satisfaire un amour-propre moins exigeant.
démiairean III. on lit cette phrase sur l'état des théâtres pendant la période jacobine :
On y trouvait souvent l'ignorance et le délire, lorsque des enfants stupides ^ dirigeaient la Commission d'instruction publique, et, devenus déjà des censeurs royaux, étouffaient avec un soin scrupuleux dans les ouvrages dramatiques totis les germes de raison et de liberté.
On sait que le Timoléoii de Chénier ne fut pas perdu. Une actrice du théâtre de la République, la citoyenne Vestris, avait gardé une copie du manuscrit; elle la rendit à l'auteur, et la pièce put être représentée dès le 2o fructidor an II, avec un succès dû. pour une bonne part, au souvenir des colères qu'elle avait soulevées quatre mois auparavant.
Mais les royalistes, les pires ennemis du poète, devaient chercher plus tard dans cette tragédie, où est glorifié un fratricide, un argument à l'appui de l'atroce calomnie qu'ils lancèrent contre lui. « Peut-être eût-il mieux valu pour Chénier — a écrit son biographe Arnault — que Timoléon ne se fût pas retrouvé. »
1. Cette expression vise le fils aîné de Jullien (de la Drôme), Marc-Antoine, à qui Tallien avait déjà re- Ijroché, le 11 thermidor, d'être un jeune homme de dix-neuf ans. L'emploi du pluriel est une fiîîure de rhétorique.
MARIE-JOSEPH CHÉNIER ET ROBESPIERRE RÉPONSE A M. A. LIEBY l
M. A. Lieby m'a fait riionneur de discuter, dans le dernier numéro de la Récohition 1 ran-
1. M. A. Lieby, prolesseur ù la Faculté des lettres d'Aix. avait publié en 1901 un intéressant volume intitulé Elude sur le théâtre de Marie-Josepli C/iénier (thèse pour le doctorat présentée en 1897 à l'Université de Paris). Son attention fut attirée sur le tome lY de mes Procés-verôaux du Comité (l'instruction jnihlique de la Convention, paru la même année, au moment où son travail était déjà imprimé: il y vit traitées diverses questions auxquelles il s'était intéressé luimême. La lecture des pages relatives à la fête de l'Etresupréme et aux deux hymnes de Ghénier et de Desorgues (pages reproduites ci-dessus, étude XIY) l'engagea à se livrer à son tour à l'examen des raisons pour lesquelles l'hymne de Ghénier avait dû être écarté .- et il publia la conclusion à laquelle il était arrivé, dans un article de la revue la Révolution française (14 septembre 1902i, intitulé : Marie-Joseph Chénier et la fêle de V Etre-suprême, d'après les documents rassemblés pur M. J. Guillaume au tome IV des Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de la Convention.
M. Lieby commençait par dire, dans les termes les plus
çaisc, un point du récit que j'ai tenté d'ébaucher, au tome IV des Procès-verbaux du Comité d'in-
obligeants, « le précieux secours que cette publication lui avait semblé apporter à l'étude des aspects les plus divers de la période correspondante de la Révolution »; et, en ce qui concerne son volume sur le théâtre de M.-J. Ghénier, il exprimait le regret « de n'avoir pu lire le tome IV (des Procès-verbaux du Comité d'InstrucUon publique) que trop tard pour en faire profiter son propre travail », en ajoutant : « Bien des questions, relatives par exemple à la censure théâtrale de l'an II, incomplètement élucidées à travers les livres de M. Hallays-Dabot et de M. Welschinger, se résolve.nt avec une parfaite netteté, grâce à la patiente et solide érudition de M. J. Guillaume. Et de même, jiour les hymnes qui furent chantés à la fête de l'Etre-supréme célébrée le 20 prairial an II, M. Guillaume nous semble avoir éclairci avec une précision définitive certains points demeurés jusqu'à lui obscurs et controversés. »
Tout en adoptant l'ensemble de mes conclusions sur les questions relatives à la fête de l'Etre-supréme, M. Lieby proposait une interprétation différente de la mienne sur un point spécial : les raisons pour lesquelles fut écarté l'hymne de Ghénier. Tandis que j'avais pensé d'abord que cet hymne avait été rejeté uniquement en raison de la musique trop difficile de Gossec, qui n'aurait pu élre chantée par le peuples, M. Lieby jugeait que la personne de Ghénier, auteur des vers, avait dû être le motif principal de l'ordre donné par Robespierre à Sarrette le 16 prairial. Et il fondait son opinion sur cette considération, que, s'il ne fût agi que de musique, Gossec aurait pu composer sa musique nouvelle sur les vers de Ghénier : car i on ne voit pas comment, de la seule nécessité d'avoir une musique moins savante, serait résultée celle d'avoir aussi d'autres paroles s. Donc, j il semble à la fois plus simple et plus logique d'admettre qu'il y eut ordre de changer en même temps les vers et la musique ». Mais il restait alors à se demander « quelle raison Robespierre put avoir — ou énoncer — pour faire écarter l'hymne de Ghénier »? M. Lieby n'admettait pas qu'il pût être question d'une allusion que Robespierre aurait reconnue dans une des stances du poète, et ajoutait ; <i M. Guillaunte démontre sans peine l'invraisemblance de cette tradition ». Il faisait justice aus^^i de la légende qui voulait que Ghénier, en prairial et en messidor, eût été l'objet des persécutions de Robespierre et menacé par lui de
MARIE-.IÛSEPH CHKNIER ET ROBESPIERRE 261
struction publique de la Convention, d'un épisode de la fête de l'Etre-supréme et de ses préparatifs. J"ai lu avec toute lattention qu'il mérite l'exposé si clair de M. Lieby. et je dois remercier bien vivement mon aimable confrère du plaisir que cette lecture m'a procuré. Je dirai tout de suite que, sur le point spécial qui fait l'objet de son étude, il m'a gagné à son opinion. Ce n'est donc pas, en réalité, à un contradicteur que je réponds dans ces lignes, mais plutôt à un collaborateur judi-
proscription. La raison pour laquelle Robespierre trouva mauvais que l'hymne à l'Etre-supréme fût écrit par Ghénier, M. Lieby la voyait dans le fait qu'en brumaire et frimaire an II, Chénier s'était associé aux manifestations de ce qu'on a appelé le « culte de la Raison » ; il était l'auteur de l'Hymne à la Liberté chanté à la fête fameuse de Notre-Dame le 20 brumaire, et d'un Hymne à la Raison chanté le 10 frimaire à Saint-Roch. Or « Robespierre tenait à distinguer du précédent culte celui dont il inaugurait l'institution », et <i on conçoit qu'il n'ait pas voulu admettre, comme pièce destinée à rester l'hymne officiel du nouveau culte, les strophes d'un poète connu pour avoir célébré la Raison d'Hébert et de Ghaumette ». L'ordre donné par Robespierre à Sarrette apparaît, ainsi interprété, comme « dégagé de tout parti-pris hostile envers le poète : Robespierre, dans ces circonstances, put agir dans la sérénité de sa conviction de pontife, sans aucun dessein d'être désagréaljle à Chénier, comme aussi sans aucun souci du mécontentement qu'il pouvait lui causer ».
M. Lieby terminait son article par quelques réflexions sur le Chant du Départ, et rappelait que ce poème avait été exécuté dans deux concerts officiels, en messidor, et avait paru, sous le nom de l'auteur, au Moniteur du t thermidor, preuve que Chénier n'était pas réellement menacé.
L'argumentation de M. Lieby, au sujet de l-'hymne à l'Etre-supréme, me parut décisive, et j'écrivis aussitijt l'article qu'on va lire (paru le 14 octobre 190:2) pour donner mon entière adhésion à l'opinion exprimée par le jeune professeur d'Aix — en ajoutant, dans une seconde partie, quelques détails sur la date à laquelle a dû être composé le Chant du Départ.
cieux et bien renseigné, qui apporte sa contribution à un travail d'analyse méthodique et d'impartiale discussion, en m'aidant à mettre au point un détail du tableau d'ensemble dont j'avais de mon mieux groupé les éléments. Et je vais indiquer le plus brièvement possible par quels motifs et dans quelle mesure je rectifie, après avoir lu son article, mon premier jugement.
J'avais pensé — et je pense encore — qu'il fallait se défier des récits de Zimmermann et de Hédouin \ du dernier surtout, et ne les accepter que sous toutes réserves ; dans Fattitude prêtée à Robespierre à l'égard de la personne et de liiymne de Chénier, j'ai cru voir une « légende d'origine thermidorienne ». M. Lieby me donne raison pour l'essentiel: il admet qu'il ne dut y avoir ni chez le Comité de salut public, ni chez Robespierre, de « parti-pris hostile contre le poète » ; qu'interpréter la treizième strophe de l'hymne de Chénier comme une attaque à Robespierre, c'est méconnaître toute vraisemblance; et que ni la personne de Chénier ni sa poésie lyrique ne furent proscrites ou menacées pendant la période qui précéda le 9 thermidor. C'est là la conclusion que j'avais tirée de l'étude minutieuse des faits; cette conclusion est également celle de M. Lieby.
Mais j'avais supposé, déplus, que Robespierre, n'ayant rien pu trouver de répréhensible dans