‹ Études révolutionnairesChapitre 71 sur 76 · Mémoires de Grégoire, t. I", p · texte numérisé non relu

Mémoires de Grégoire, t. I", p

(le prévoir l'avenir de si luin a excité l'hilarité des ecclésiastiques du Comité. Mais il y avait dans le rapport et dans le projet de décret, à côté des considérations de haute science, une proposition d'un intérêt pratique immédiat et d'une extrême urgence : on se trouvait déjà au huitième mois de l'an III ; or, l'an III avait été déclaré année sextile et devait avoir trois cent soixante-six jours. Romme et les astronomes proposaient de revenir sur cette décision; ils demandaient que l'an III fût une année commune de trois cent soixante-cinq jours, et que ce fût l'an IV qui reçût le jour intercalaire. Il n'était que temps de prendre une décision à ce sujet. Grégoire affirme, et ici apparaît sa mauvaise foi. qu'à la suite d'une plaisanterie lancée par lui, — la proposition d'ajourner à trois mille six cents ans, — le Comité vota l'ajournement. Cette assertion est absolument contraire à la vérité : le Comité, bien loin d'ajourner, adopta le projet ; et, pour que le débat à la Convention pût s'ouvrir plus tôt. il prit sur lui de faire imprimer à l'avance le rapport et le projet de décret, et de les faire distribuer aux représentants pour préparer la discussion.

Romme, en attendant, s'occupait à recueilli] des adhésions ; et il sollicita, tout d'abord, cellej du Comité de sûreté générale, où siégeait Chénler depuis le 15 g-erminal. On lit dans le procès-j verbal de la séance du Comité d'instruction du 26 floréal ;

Le citoj-en Romme demande à être autorisé à communiquer au Comité de sûreté générale le projet de décret qu'il a présenté sur l'ordre des sextiles, et que le Comité a adopté dans sa séance du 19 du présent. Cette proposition est adoptée.

Mais le créateur du calendrier républicain ne devait pas avoir le temps de paracliever son œuvre. Quatre jours plus tard, le 1®'" prairial, il était décrété d'arrestation ; il fut livré ensuite, avec plusieurs de ses collègues, les « derniers Montag"nards », à une Commission militaire. On sait comment se termina la tragédie.

11 ne fut plus question du projet du 19 floréal. Le calendrier républicain, après la victoire des contre-révolutionnaires, semblait bien malade ; les évoques pouvaient se dire qu'avant peu le dimanche aurait raison du décadi. Le M prairial, sur le rapport de Lanjuinais, la Convention avait décrété le libre usage, pour l'exercice des cultes, des églises non aliénées, en même temps qu'elle accueillait par des murmures la proposition d'entendre un rapport sur les fêtes décadaires et passait dédaigneusement à l'ordre du jour. Personne n'osa risquer un mot pour rappeler le projet sur l'ordre des sextiles, imprimé par ordre du Comité d'instruction publique et distribué à la Convention : car ce projet pDrtait le nom d'un « terroriste ». Delaml)re et les astronomes durent renoncer à faire rectifier le décret de frimaire : « Nous aurions pu, raconte Delambre, trouver dans le Comité d'instruction

publique un autre rapporteur ; mais celui auquel nous nous adressâmes n'osa proposer aucune réforme, de peur qu'on ne supprimât tout à fait ce calendrier au lieu de le corriger ». L'an III s'acheva, et il eut six jours complémentaires: les articles 3 et 10 du décret du 4 frimaire an II avaient conservé force de loi. La question des sextiles parut oubliée.

Elle ne fut jamais reprise. Pendant tout le temps que dura l'existence officielle du calendrier républicain (il resta en vigueur jusqu'au 10 nivôse de l'an XI V, 31 décembre 1805), on se conforma aux indications de la table publiée en l'an II ; les années sextiles, après l'an 111, furent l'an VII et l'an XI. L'an XV devait l'être aussi ^

Il ne manque pas de gens, même parmi les républicains, qui. ne saisissant pas la portée de l'établissement du calendrier décimal, le considèrent comme une fantaisie impolitique et un peu ridicule. Je me rappelle qu*un professeur de l'Université avait eu la curiosité de se renseigner sur les origines du calendrier républicain ; à sa demande, je lui communiquai la partie des

1. En I80i, le Bureau des longitudes avait publié d'avance la Connaissance des temps pour l'an XV (23 sept. 1806 — 23 sept. 1807). Le volume suivant, imprimé en 1806, s'appela la Connaissanre des temps pow 1S0S, et comprit exceptionnellement quinze mois et sept jours, du 24 septembre 1807 au 31 décembre 1808.

épreuves du tome II des Procès-verbaux du Comité cV instruction publique de la Conveution, alors sous presse, qui contenait les rapports de Romme et de Fabrc d'Eglantine ; en me les rendant, il m'écrivit que cette lecture l'avait «énormément amusé ». Ceux qui savent mieux apprécier l'œuvre des astronomes et du Comité d'instruction publique, et en reconnaissent la grandeur, regardent néanmoins, en général, le calendrier républicain comme une chose morte, qui n'a plus que la valeur d'un souvenir historique.

Je voudrais montrer, par le témoignage de ceux-là mômes qui en 1805, sur l'ordre de Napoléon, rédigèrent les rapports concluant au rétablissement du calendrier grégorien, que non seulement le calendrier français (c'est le nom qu'on donnait au calendrier de la République depuis que celle-ci n'existait plus) avait, de leur aveu, sur le calendrier romain une incontestable supériorité, mais que son abandon, imposé par les circonstances, ne devait être, à leurs yeux, que momentané ; et que, au jour plus ou moins éloigné, mais certain, où l'univers pacifié adopterait une ère nouvelle et une manière plus parfaite de mesurer le temps, ils comptaient que ce serait le calendrier de la République française qui lui en fournirait les éléments. Je voudrais montrer également que le projet de décret préparé par Romme en Tan III avait une importance capitale, puisque la non-

adoption de la réforme énoncée dans ce projet fut l'un des principaux arguments dont on se servit en I8O0 pour faire accepter l'abandon de l'ère républicaine.

L'anéantissement du calendrier républicain faisait nécessairement partie du plan de Bonaparte. Puisqu'il voulait faire de FEglise catbolique une Eglise d'Etat, il fallait qu'il rendit au dimanclie son caractère de jour férié officiel, et qu'il enlevât ce caractère au décadi. Et puisqu'il voulait remplacer la République par l'Empire, il fallait qu'il supprimât l'ère républicaine, commémorative de la destruction de la monarchie.

11 commença par arrêter (7 thermidor an VIII) que l'observation du décadi ne serait obligatoire que pour les autorités constituées et les fonctionnaires. Après le Concordat, cet arrêté même fut abrogé. Du moment que le gouvernement de la République, après avoir reconnu que « la religion catholique, apostolique et romaine était la religion do la grande majorité des Français », déclarait vouloir en assurer l'exercice public, il fallait que les fonctionnaires eussent la possibilité d'aller à la messe; on plaça donc dans laloi relative àTorganisation des cultes, du 18 germinal an X (8 avril 1802j, un article 57 ainsi conçu : « Le repos des fonctionnaires publics est fixé au dimanche ».

Le mois suivant, un arrêté des consuls, du 1.3 floréal an X (3 mai 1802), prescrivit que dés-

orniais les publications de mariage ne pourraient avoir lieu que le dimanche.

On n'avait pas touché ostensiblement au calendrier républicain; et pourtant on lui avait porté l'atteinte la plus sensible, en redonnant à l'institution de la semaine une ccmsécration légale. Bientôt, par une inconséquence calculée, on allait se servir de cette modification législative comme d'un argument contre le calendrier républicain, auquel on feignit de reprocher, comme si elle eût été de son fait, l'introduction, dans son ordonnance décimale, d'une période de sept jours qui no pouvait diviser exactement ni le nombre des jours du mois ni celui des jours de l'année; et on déclara que, par la suppression de la décade, le calendrier français avait perdu le plus précieux de ses avantages. Nous allons retrouver l'écho de ce raisonnement fallacieux dans les rapports présentés au Sénat trois ans plus tard.

Le 28 floréal an XII (18 mai 1804), le Sénat proclamait Napoléon empereur des Français, et le 13 frimaire an XIII (4 décembre 1804) Pie VII venait sacrer le souverain à Notre-Dame. Le moment était venu de consommer la destruction du calendrier révolutionnaire, dont l'origine, liée au renversement du trône et à l'abolition de l'ère vulgaire, en rendait l'existence incompatible avec celle du nouvel Empire et avec celle de l'Eglise chrétienne. Après avoir rétabli le dimanche pour acheter l'alliance de

l'Eglise, il fallait, pour effacer le souvenir de la République et donner un nouveau gage à Rome, abolir une ère qui comptait les années à partir du 22 septembre 1792.

Deux commissaires du gouvernement, Regnaud (de Saint-Jean-d'Angély) et Mounier, furent cbargés de présenter au Sénat un projet de sénatus-consulte dont l'article 1®"" disait : « A compter du 11 nivôse prochain, 1" janvier 1806, le calendrier grégorien sera mis en usage dans tout l'Empire français ». Le rapport à l'appui, lu au Sénat le 13 fructidor an XIII (31 août 1805), était l'œuvre de Regnaud, à qui Delambro avait probablement prêté le concours de sa plume. Regnaud était un serviteur dévoué de Napoléon; mais, pénétré des idées piiilosophiques du dix-huitième siècle, ce fut en disciple de Voltaire, de d'Alembert et de Lavoisier qu'il parla du calendrier dont, par obéissance au maître, il venait demander l'abandon, et de celui que la nécessité des temps obligeait de remettre momentanément en usage '.

11 rappelait que l'idée de la division décadaire avait été. à l'origine, désapprouvée et combattue par les représentants de l'Académie des sciences, comme lieurtant trop les idées reçues ; il ajoutait qu'il était inutile de revenir sur cette

1. Le rapport de Regnaud (de Saint-Jean-d'Angély), et celui rte Laplace dont il est question plus loin, ont été publiés par Delambre dans la Connaissance des lenijjs et dans l'Annuaire du Bureau des longitudes i>our 1808,

question. « puisque la division par semaines est déjà rétablie »; et il marquait, en même temps, qu'à son avis la décade eût mérité d'être conserv-ée. en disant :

Cette substitution de la semaine à la décade a déjà fait [)erdre au calendriei' français un de ses avantages les plus usuels, c'cst-ù-ilire cette correspondance constante entre le ([uantiènie ilu mois et celui de la décaile.

Mais, malg^ré la suppression de la décade, le calendrier républicain garde assez de mérites pour que sa supériorité ne soit pas douteuse :

Les avantages qui restent encore au calendrier français ne seraient pourtant pas à dédaigner: la longueur uniforme des mois composés constamment de trente jours; les saisons qui commencent avec le mois, et ces terminaisons symétriques qui font apercevoir à quelle saison chaque mois appartient, sont des idées simples et commodes qui assureraient au calendrier français une préférence incontestable sur le calendrier romain, si on les proposait aujourd'hui tous deux pour la première fois, ou, pour mieux dire, personne n'oserait aujourd'hui proposer le calendrier romain, s'il était nouveau.

Voilà une singulière façon de recommander la marchandise qu'on a mission de faire agréer. Regnaud continue son parallèle :

Dans le calendrier français, on voit une division sage et régulière fondée sur la connaissance exacte de l'année et du cours du soleil; tandis que dans le calendrier romain on voit, sans aucun ordre, des mois de vingt-huit, vingt-neuf, trente et trente et un jour, des mois qui se partagent entre des saisons diflërentes. Enfin le commencement do l'année y est fixé, non pas

à un équinoxo on à un solstice, mais neuf ou dix jours après le solstice d'hiver.

Dans ces institutions bizarres on trouve l'empreinte des superstitions et des erreurs qui ont successivement entravé ou même dirigé les réformateurs successifs du^calendrier. Nunia, Jules César et Grégoire XIII.

11 raille les raisons qui firent donner vingthuit jours seulement au mois de février, mois consacré aux dieux infernaux et qui devait avoir un nombre pair de jours, parce que le nombre pair était malheureux; celles qui firent donner trente et un jours à certains autres mois; et les délibérations du concile de Xicée, et la réforme de Grégoire XIII, dont la grande préoccupation était le placement de la fête de Pâques.

Sans doute le calendrier fran(;ais lui-même « n'est pas à fabri de tout reproche » ; il n'a pas toute la perfection désirable, « perfection qu'il était si facile de lui donner ». 11 a deux défauts essentiels :

Le i)remier et le plus grave est la règle prescrite pour les sextiles, qu'on a fait dépendre du cours vrai et inégal du soleil, au lieu de les placer à des intervalles fixes. Il en résulte que sans être un peu astronome, on ne peut savoir précisément le nombre des jours qu'on doit donner à chaque année, et que tous les astronomes réunis seraient.Jen certaines circonstances, assez embarrassés pour déterminer à quel jour telle année doit commencer; ce qui a lieu quand l'équinoxe arrive tout près de minuit...

Ge. défaut, peu sensible pour les contemporains, a les conséquences les plus graves pour la chronologie. Il pourrait toutefois se corriger avec facilité; il suffirait de

supprimer l'article 3 de la loi qui a réglé ce calendrier, et d'ordonner qu'à comiBencer de l'an XYI les sextiles se succéderont de quatre en quatre ans, les années sextiles séculaires de quatre cents ans en quatre cents uns.

Cette correction, réclamée par les géomètres et les astronomes, avait été accueillie par Romme, l'un des principaux auteurs du calendrier; il en avait fait la matière d'un rapport et d'un projet de loi, imprimés et distribués le jour même de la mort de leur auteur, et que cette raison seule a empêchés d'être présentés à la Convention.

11 y a quelque chose de saisissant dans ce rapprochement qui nous montre le rapport de Romme distribué le jour même de sa mort; mais Regnaud s'est trompé. Romme a été condamné à mort le 20 prairial; or. son rapport avait été imprimé en floréal (la date de l'impression y est indiquée) : il a donc dû être distribué au commencement de prairial et non à la fin. Mais il n'y a rien d'impossible à ce qu'il ait fait partie de la distribution du 1^' prairial, c'est-à-dire de la séance même où son auteur était décrété d'arrestation : l'ironie de la destinée serait particulièrement poignante, à voir la Convention frapper Fauteur du calendrier républicain précisément le jour où était distribué à l'assemblée le projet de décret par lequel, renonçant à <( chercher un point fixe dans les mouvements célestes », il réglait l'ordre des sextiles,

Regnaud passe ensuite au second défaut :

Mais un défaut plusjiinportant du calendrier fran-

çais est dans l'époque assignée pour le commencement de l'année.

L'orateur du gouvernement oublie qu'il vient de dire que le premier défaut était « le plus grave». Pourquoi juge-t-il maintenant le second défaut « plus important » que l'autre? On le devine : c'est que l'époque à laquelle commençait Tannée, dans le nouveau calendrier, perpétuait le souvenir de la République :

On aurait dû, pour contrarier moins nos habitudes et les usages reçus, le fixer au solstice d'hiver, ou bien à l'équinoxe du printemps, c'est-à-dire au passage du soleil par le point d'où tous les astronomes de tous les temps et de tous les pays ont compté les mouvements célestes.

On a préféré l'équinoxe d'automne, pour éterniser le souvenir d'un changement qui a inquiété toute l'Europe,' qui, loin d'avoir l'assentiment de tous les Français, a signalé nos discordes civiles; et c'est du nouveau calendrier qu'ont daté en même temps la gloire de nos camps et les malheurs de nos cités.

Il n'en fallait pas davantage pour faire rejeter éternellement ce calendrier par toutes les nations rivales, et même par une partie de la nation française.

C'est la sage objection qu'on fit dans le temp^, et qu'on fit en vain, aux auteurs du calendrier.

On pourrait répondre qu'à part le fait que l'équinoxe d'automne était associé au souvenir de la fondation de la République, — crime irrémissible aux yeux d'un empereur. — il n'y avait rien, dans le choix de cette époque pour le commencement de l'année, qui fut de nature à contrarier bien profondément soit les liabitu-

des sociales, soit le cours naturel des choses. L'année scolaire commence en automne, et finit au moment des chaleurs de l'été. De môme l'année agricole commence naturellement avec le moment des semailles, et s'achève avec celui des récoltes. D'ailleurs, si Ton eût jugé à propos, pour faciliter l'adoption du calendrier français par les autres nations, de placer le commencement de l'année à une autre époque, par exemple à Péquinoxe du printemps, il était très aisé de le faire, et les caractères essentiels de ce calendrier n'en eussent pas été altérés.

Le nouveau calendrier, continue le commissaire, ayant été repoussé par une partie des Français, et les peuples étrangers n'en ayant point adopté l'usage, il devait en résulter qu'on aurait deux calendriers à la fois, « ce qui est beaucoup plus incommode que de n'en avoir qu'un seul, fùt-il plus mauvais encore que le calendrier romain^ ». Et c'est ce qui s'est produit :

Nous avons en effet deux calendriers en France. Le calendrier français n'est employé que dans les actes du gouvernement, ou dans les actes civils, publics ou particuliers, qui sont réglés par la loi; dans les relations sociales, le calendrier romain est resté en usage ; dans l'ordre religieux, il est nécessairement suivi. Et la double date est ainsi constamment employée.

Si pourtant, Messieurs, ce calendrier avait la perfec-

1. La Connaissance des temps a imprimé « nouveau » au lieu de « romain <> ; mais ce ne peut être qu'une faute d'impression, car avec le mot « nouveau » la phrase n'a plus de sens.

tion qui lui manque, si les deux vices essentiels que j'ai relevés plus haut ne s'y trouvaient pas, Sa Majesté impcriah' et royale ne se serait pas décklce à en proposer l'abror/ation. Elle eût attendu du temp--. qui fait triompher la raison des préjugés, la vérité de la prévention, l'utilité de la routine, l'occasion de faire adopte^' par toute l'Europe, par tous les peuples civilisés, un meilleur système de mesure des années, couime on peut se llatter qu'elle adoptera un jour un meilleur système de mesure des espaces et des choses.

Il ne faut évidemment pas prendre au pied de la lettre ce que prétend ici Regnaud, à savoir que, si le calendrier de la République eût placé les sextiles à intervalles fixes tous les quatre ans, et s'il eût fait commencer Tannée au solstice d'hiver ou à l'équinoxe du printemps, Napoléon n'en aurait pas proposé l'abrogation. Car rien n'était plus facile — Regnaud vient de le dire lui-même — que d'ordonner que la prochaine année sextile, au lieu d'être l'an XV, serait l'an XYl ; et on eût pu. avec la même facilité, placer le commencement de Tannée à l'époque que Ton eût regardée comme la plus acceptable pour tous. Il n'en reste pas moins que le commissaire témoigne qu'il ne considère nullement comme une absurdité l'éventualité qu'il fait envisager au Sénat, d'une décision de l'empereur qui eût pu être favorable au maintien du nouveau calendrier, et qui eût eu pour résultat, avec le temps, son adoption par tous les] peuples civilisés, de même qu'ils devaient adopter un jour le système métrique décimal, dont

le calendrier décadaire faisait à l'origine partie intégrante.

Mais Xapoléon a pris une décision contraire, rien que pour deux motifs, selon Regnaud, dont l'un est la question des sextiles. Donc, on reviendra au calendrier romain :

Le calendrier grégorien, auquel Sa Majesté vous propose de revenir, Messieurs, a l'avantage inappréciable d"ètre commun à presque tous les peuples de l'Europe... Sa Majesté a cru qu'il vous appartenait de rendre à la France, pour ses actes constitutionnels, législatifs et civils, l'usage du calendrier qu'elle n'a jias cessé d'employer en concurrence avec celui qui lui fut donné en 1793, et dont l'abrogation de la division décimale avait fait disparaître les principaux avantages.

Ici. n'est-il pas vrai, la tentation est grande de répliquer à l'orateur : « Pourquoi Tavoir abrogée en l'an X, cette division décimale? C'est parce que vous livriez la France à l'Eglise. Mais la domination de Rome ne sera pas éternelle : un jour viendra où, en France et partout, la raison émancipée dirigera seule les choses humaines, et alors... »

Et alors, voici ce qui passera : c'est l'orateur du gouvernement impérial qui nous le dit, comme conclusion de son rapport, en des termes bien remarquables :

Un jour viendra, sans doute, où l'Europe calmée, rendue à la paix, à ses conceptions utiles, à ses études savantes, sentira le besoin de perfectionner les institutions sociales, de rapprocher les peuples en leur

rendant ces institutions communes; où elle voudra marquer une ère mémorable par une manière générale et plus parfaite de mesurer le temps.

Alors, un nouveau calendrier pourra se composer pour l'Europe entière, pour l'univers politique et commercial, des débris perfectionnés de celui auquel la France renonce en ce moment, afin de ne pas s'isoler au milieu de l'Europe : alors les travaux de nos savants se trouveront préparés d'avance, et le bienfait d'un système commun sera encore leur ouvrage.

On ne pouvait pas affirmer plus catégoriquement, au moment même où l'on demandait au Sénat de renoncer au calendrier républicain, que ce calendrier était celui de l'avenir ; et qu'un jour, «quand la raison aurait triomphé des préjugés ». l'univers civilisé, adoptant les travaux des savants français, se donnerait un calendrier décimal, et remplacerait l'ère chrétienne par une ère nouvelle.

Le Sénat nomma une commission spéciale pour l'examen du projet de sénatus-consuUe portant rétablissement du calendrier grégorien; et ce fut Laplace qui, le 22 fructidor, présenta le rapport de cette commission,

Laplace, on Ta vu, avait été l'un des astronomes qui, en l'an III. avaient été appelés à conférer avec Romme pour l'élaboration du projet de décret destiné à réformer le décret du 4 frimaire. Aussi insista-t-il toutparticulièrementsurla question des sextiles. Voici le début de son rapport:

Il ne s'agit point ici d'examiner quel est, de tous les calendriers possibles, le plus naturel et le plus simple.

Nous dirons seulement que ce n'est ni celui qu'on veut abandonner, ni celui que l'on propose de reprendre. L'orateur du gouvernement vous a développé, avec beaucoup de soin, leurs inconvénients et leurs avantages. Le principal défaut du calendrier actuel est dans son mode d'intercalation. En fixant le commencement de l'année au minuit qui précède à l'Observatoire de Paris l'équinoxe vrai d'automne, il remplit, il est vrai, de la manière la plus rigoureuse, la condition d'attacher constamment à la même saison l'origine des années; mais alors elles cessent d'être des périodes de temps régulières et faciles à décomposer en jours, ce qui doit répandre de la confusion sur la chronologie déjà trop embarrassée par la multitude des ères. Les astronomes, pour qui ce défaut est très sensible, en ont plusieurs fois sollicité la réforme. Avant que la première année bissextile i s.'introduisît dans le nouveau calendrier, ils proposèrent au Comité d'instruction publique de la Convention nationale d'adopter une intercalation régulière, et leur demande fut accueillie favorablement. A cette époque, la Convention, revenue à de bons principes et s'occupant de l'instruction et du progrès des lumières, montrait aux savants une considération et une déférence dont ils conservent le souvenir-... Romme, le principal auteur du nouveau

i. Laplace écrit, ici et plus loin, « bissextile » au lieu de « sextile », en dédaignant d'employer l'expression exacte. C'était pourtant à bon escient que la Révolution avait substitué au mot « bissextile », qui ne répond plus à rien de réel, même dans le calendrier grégorien, le mot « sextile» : celui-ci avait le mérite de rappeler que l'année ainsi désignée se distinguait de l'année commune par l'addition d'un sixième jour complémentaire.

2. Il est superflu de faire remarquer que la Conventionné s'écarta jamais des » bons principes », sauf le jour où elle se laissa entraîner à des mesures contre-révolutionnaires par certains meneurs thermidoriens et royalistes ; qu'elle s'occupa toujours « de l'instruction et du progrès des lumières ï, et montra toujours aux savants « de la considéra-

calendrier, convoqua pluisieurs savant-, et il rédigea, de concert avec eux, le projet d'une loi par laquelle on substituait un mode régulier d'intercalation au mode précédeuiment établi; mais, enveloppé peu de jours après dans un événement affreux, il périt, et son projet de loi fut abandonné. Il faudrait pourtant y revenir, si l'on conservait le calendrier actuel, qui, changé par là dans un de ses éléments les plus essentiels, offrirait toujours l'irrégularité d'une première bissextile placée dans la troisième année.

Laplace parlo ensuite de ravaiitage considérable qu'avait fait perdre au nouveau calendrier la suppression des décades, qui « donnaient la facilité de retrouver à tous les instants le quantième du mois ». Il est vrai qu'à la fin de Tannée, les jours complémentaires venaient rompre la série décadaire. «L'usage d'une petite période indépendante des mois et des années, telle que la semaine, ajoute Laplace, obvie à cet inconvénient ; et déjà l'on a rétabli en France cette période qui. depuis la plus haute antiquité dans laquelle se perd son origine, circule sans interruption à travers les siècles, en se mêlant aux calendriers successifs des différents peuples. » On sent, à cette phrase, que Témineiit astronome avait dû être l'un de ces représentants de l'Académie des sciences qui s'étaient prononcés pour la conservation de la division hebdomadaire.

Mais le plus grave inconvénient du nouveau

tion et de la déférence ». Il ne faut pas oublier que l'illustre Laplace, chancelier du Sénat impérial, accepta de Napoléon le titre de coante et de Louis XVIII celui de marquis.

LES SEXTILES DE L ERE REPUBLICAINE ô4o

calendrier est qu'il isole la France au milieu de l'Europe ; et Laplacc ne croit pas que cet isolement put cesser tant que ce calendrier serait conservé. En effet, « l'instant où son année commence est uniquement relatif à notre histoire », et se rapporte au méridien de Paris: or. « envoyant chaque peuple compter de son principal observatoire les longitudes g^éographiques, peut-on croire qu'ils s'accorderont tous à rapporter au notre le commencement de leur année » ?

En conséquence, la commission au nom de laquelle parle le rapporteur conclut à l'adoption du projet de sénatus-consulte, après avoir rassuré le Sénat sur un péril que pouvait redouter l'opinion :

On poiirrait craindre que le retour à l'ancien calendrier ne fût bientôt suivi du rétablissement des anciennes mesures. Mais l'orateur du gouvernement a pris soin lui-mè.ne de dissiper cette crainte.

11 y a dans cette phrase une reconnaissance de la solidarité qui unissait entre elles les diverses parties du système métrique décimal. Celui qui avait porté la main sur une partie de l'organisme pouvait bien un jour s'attaquer à l'organisme entier. Et, en etfet, en dépit des promesses du gouvernement, le décret rétrograde du 12 février 1812 devait créer un système mixte et bâtard, qui retarda de vingt-cinq ans Tavènement du vrai système métrique. La loi du 4 juillet 1837 reprit les traditions de la Révolution en ce qui concerne les poids et mesures. Mais aucune loi

nuiivello n'a oncure remédié aux conséquences de l'article 57 de la loi du 18 germinal an X et du sénatus-consulte du 22 fructidor an XIll.

Le sujet traité dans ces pages est-il de ceux qui n'offrent qu"un intérêt rétrospectif? Je ne le crois pas. Bien des signes indiquent, au contraire, que les jours prédits par Regnaud (de Saint- Jeand'Angély) ne sont plus très éloignés.

A l'âge de soixante-douze ans, publiant en 1821, en pleine Restauration, le second volume de son Histoire de l'astronomie au dix-huitième siècle, Delambre insérait dans l'article consacré au premier des Gassini cette boutade (p. 79i) :

Le volume [des Mémoires de l'Académie des sciences de 1699] linit par un mémoire d'une grande érudition, où Gassini indique un défaut du calendrier grégorien et un moyen pour corriger ce défaut. Gomme nous pensons que la correction à faire à ce calendrier serait de le supprimer pour s'en tenir au calendrier civil, nous renverrons à ce mémoire ceux qui continuent de prendre quelque intérêt à ce que la Pàque soit célébrée un jour plutôt qu'un autre.

Je suis de ceux qui partagent l'opinion de Delambre sur ce qu'il convient de faire du calendrier grégorien. J'ose penser que son abolition, et son remplacement p"ar la mesure décimale du temps, est une question plus actuelle que jamais. Entre autres considérations, je me permets d'en

signaler particulièrement une : ce n'est qu'en substituant la revendication du jour de repos décadaire (avec réduction de la journée de travail à huit heures) à celle du jour de repos hebdomadaire, qu'on pourra mettre un terme à l'équivoque dangereuse entretenue par ceux qui, sous le prétexte de garantir aux travailleurs un loisir nécessaire,, réclament la sanctification du septième jour. Il est donc naturel que je ne puisse envisager du môme œil qu'un évoque l'etfort tenté par Romme pour assurer la pérennité d'un calendrier dont le premier mérite était de supprimer le dimanche K

1. « J'ai mentionné ailleurs la création du calendrier nouveau, inventé par Romme pour détruire le dimanche: c'était son but, il me l'a avoué. Le dimanche, lui dis-je, existait avant toi, il existera encore après toi. » {Mémoires de Grégoire, t. I", p. 341.)

Jo lis dans le Figaro du 17 mars 1907 un article appartenant à la série des Promenades dans Paris qu'y publie notre distingué confrère M. Georges Gain. Dans cet article, intitulé « Autour du Yal-de-Grâce », Tauteur — après s'être apitoyé sur les malheurs de « l'adorable jeune femme » dont Louis XI Y avait fait la duchesse de la Valliôre. et qui prit à trente ans le voile noir des carmélites — pleure sur la triste destinée des anciennes maisons religieuses de ce quartier, victimes de la Révolution, le Carmel, les Feuillantines, les Ursulines, et en particulier le % couvent des Bénédictins anglais : |l

«Ce pauvre couvent, lui aussi, — dit-il, — su- ^ bit les pires catastrophes. Pendant la Révolution |^

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