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Le séjour du duc d'Orléans à Londres a laissé peu de traces dans l'histoire. Des courses de chevaux, des orgies , du scandale et du bruit , voilà quelle fat sa vie dans la vieille cité comme au Palais-Royal.
La correspondance diplomatique du duc d'Orléans, pendant sa mission en Angleterre , a été publiée au commencement de ce siècle. Dans les instructions du cabinet des Tuileries, qui sont jointes à ce recueil , on retrouve le patriotisme , l'esprit de dignité , l'instinct national qui distinguaient alors les traditions de la monarchie. Il serait difficile de rencontrer aujourd'hui un peu de cette noblesse et de cette fierté que montrait Louis XVI au cabinet de Saint- James ; un exemple fera connaître la différence des deux époques. En 1789, les provinces belges étaient en révolution comme elles l'ont été en 1830 ; alors Louis XVI voulait mettre un prince Français à la tête du gouvernement batave ; et pour diriger vers
un but louable à l'ambition du duc d'Orléans ^ il feisait espérer à ce prince que cette couronne serait la sienne. En 1830^ appelé à négocier dans une circonstance plus fevorable j le gouvernement français, qui dans ce moment eût dominé le monde s'il l'eût Voulu y repoussa la Belgique qui se donnait à nous , et laissa l'Angleterre introniser à Bruxelles un roi de sa feçon.
En 1789, Philippe d'Orléans rêvait de soumettre la France aux destinée^ britanniques. Quand il lui feUait répondre aux instructions du ministre Montmorin , d'Orléans ne voyait rien de préférable à une étroite alliance de la France avec l'Angleterre; le secret penchant de ce prince pour l'Angleterre ressort à chaque page de sa correspondance. I^r un esprit dé mesquine rivalité, le cabinet de Saintr* James avait accepté, fomenté la révolution; le duc d'Orléans n'avait donc garde de traiter en ennemi un si puissant auxiliaire ; aussi, bien loin d'entrer dans la voie tracée par ses instructions officielles, Philippe louvoyait, ne faisait que des réponses évasives , ou renvoyait le ministre à se renseigner auprès de l'ambassadeur en titre, M. de la Luzerne.
Dans la correspondance de Philippe d'Orléans se trouvent encore quelques pièces étrangères aux notes diplomatiques : on y voit deux lettres adressées Tune à Louis XVI, l'autre à Marie- Antoinette, à l'occasion du premier jour de l'an. Véritable monument de fidélité et de respectueux amour, c'est
entre les journées d'octobre, dont le souvenir était vivant encore, et le 21 janvier 17d3, que ces deux lettres ont été écrites.
 Londres, le doc d'Orléans puMîa un Exposé de conduite depuis la révolution, et surtout pendant les journées d'octobre. Il y avait quatre mois au moins que la presse de Fnmce et d'Ân^ gleterre accusait le duc d'Orléans avec une égale persistance; c'était, par conséqiient, se justifter un peu tard , d'autant (pie l'exposé était dépourvu de toute énergie, de toute apparence de conviction, et qu'il était difficile d'y trouver autre chose que de vagues paroles et de vulgaires protestations. Aussi M"'^ de Genlis, qui prétendait avoir le m<»iopôle des louanges à donner au duc d'Orléans, ne put-elle s'empêcher de lui écrire , dans une lettre pleine d'une équivoqtte femiliarité : « Ahl 9% vùus m'eussiez chargée 4e faire la brochure qui précéda votre retour d'Angleterre!...^.,. eUe aurait eu un bien grand succès! — Comme cet écrit était mala-droit et manqué (1)1 »
A mesure que la révolution gagne du terrain sur la royauté , d'Orléans , d'abord humble et soumis , relève peu à peu la tête. Il avait commencé par montrer une certaine déférence envers M. de Montmorin, il finit par ne plus lui témoigner qu'une considéra-
(0 Correspondance de LovisPhUippe-Joseph d* Orléans.
tion banale. En lisant la correspondance du duc d'Orléans, il est facile d'y reconnaître le travail de rébellion qui se feit dans la pensée de ce prince.
De leur côté, les hommes qu'il avait laissés à Paris ne cessaient de lui faire un crime de son absence, et de lui reprocher sa pusillanimité. On n'attendait qu'une occasion favorable pour le forcer au retour. Cette occasion se présenta naturellement, lorsque la France fut conviée à venir prononcer le serment civique sur Tautel de la fédération.
Le 6 juillet, le comte de Latouche, désigné au Moniteur sous le nom de M. le Yasser , monta à la tribune, et prononça ces paroles :
« J'ai à vous soumettre des faits qui concernent M. Louis- Joseph-Philippe de France (ci-devant duc d'Orléans). La lettre que je vais lire les contient, et c'est avec confiance dans la justice de l'Assemblée nationale que j'attends sa décision. »
Londres, 3 juillet 1790.
Je vous prie, monsieur, de mettre le plus tôt possible, et en mon nom, sous les yeux de l'Assemblée nationale, les faits dont l'exposé est ci -dessous :
Le aS du mois dernier, j'ai eu l'honneur d'écrire au roi pour prévenir Sa Majesté que je me disposais à me rendre incessamment à Paris. Ma lettre a dû arriver à M. de Mont' morin le 39 du même mois. J'avais depuis pris en conséquence congé du roi d'Angleterre, et fixé mon départ à aujourd'hui, 3 juillet, après midi. Mais ce matin, M. l'ambassadeur de France est venu chez moi, et m'a présenté uti monsieur qu'il m'a dit être M. Boinville, aidc-de-camp de
M. de La Fayette, envoyé de Parts par son général, le mardi 29, pour une mission auprès de moi. Alors Af. de Boinville m'a dît, en présence de M. l'ambassadeur, que M. de La Fayette me conjurait de ne pas me rendre à Paris ; et parmi plusieurs motifs qui n'auraient pu fixer mon attention, il m'en a présenté un plus important, celui des troubles qu'exciteraient des gens malintentionnés, qui ne manqueraient pas de se servir de mon nom. Le résumé dé ce message et de cette conversation est certifié par M. l'ambassadeur de France, dans un écrit dont j'ai l'original entre les mains, et dont copie, signée de moi, est ci- jointe. Sans doute je n'ai pas du compromettre légèrement la tranquillité publique, et j'ai pris le parti de suspendre toute démarche ultérieure ; mais ce n'a pu être que dans l'espoir que l'Assemblée nationale voudrait bien, en cette occasion, régler la conduite que j'ai à tenir; et voici les raisons sur lesquelles j'appuie celte demande :
A l'époque de mon départ pour l'Angleterre, ce fut M. de La Fayette qui me fit le premier, au nom du roi, la proposition de me charger de la mission que Sa Majesté désirait me confier. Le récit de la conversation qu'il eut avec moi à ce sujet, est consigné dans un exposé que je me proposais de rendre public seulement après mon retour à Paris, mais que, d'après ce nouvel incident, je prends le parti de faire publier aussitôt, comme aussi d'en déposer l'original sur le bureau de l'Assemblée. On verra que parmi les motifs que M* de La Fayette me présenta pour accepter cette mission, un des principaux fut déjà que, mon départ ôtant tout prétexte aux malintentionnés de se servir de mon nom pour exciter des mouvemens tumultueux, lui, M. de La Fayette, en aurait plus de facilité pour maintenir la tranquillité dans la capitale, et cette considération fut une de celles qui me déterminèrent. Cependant j'ai rempli cette mission, et la capitale n'a pas été tranquille ; et si, en effet, les fauteurs de
ces tumultes n^cnfi pas pu se servir de mon nom pour es exécuter, ils n^onl pourtant pas craint d'en abuser dans vingt libelles, pour tâcher de fixer les soupçons sur moi.
Il est enfin temps de savoir quels sont ces gens malintentionnés dont toujours on connatt les projets sans cependant pouvoir jamais avoir aucun indice qui mette sur leurs traces, soit pour les punir soit pour les réprimer. Il est temps de savoir pourquoi mon nom servirait plutôt que tout autre de prétexte à des mouvemens populaires. Il est temps enfin qu'on ne me présente plus ce fantôme sans me donner aucun indice de sa réalité.
En attendant, je déclare que, depuis le a5 du mois dernier, mon opinion est que mon séjour en Angleterre n'est plus dans le cas d'être utile aux intérêts de la nation et au service du roi ; qu'en conséquence, je regarde comme un devoir d'aller reprendre mes fonctions de député à l'Assemblée nationale; que mon vœu personnel m'y porte; que l'époque du i4 juillet, d'après les décrets de l'Assemblée, semble m'y rappeler plus impérieusement encore, et que, à moins que l'Assemblée ne décide d'une façon contraire et ne me fasse connaître sa décision, je persisterai dans ma résolution première. J'ajoute que si, contre mon attente, l'Assemblée jugeait que il n'y a lieu k délibérer sur ma demande, je croirai en devoir conclure qu'elle juge que tout ce qui m'a élé dit par le sieur Boinville doit être considéré comme non avenu, et que rien ne s'oppose k ce que j'aille rejoindre l'Assemblée dont j'ai Thonncur d'être membre.
Je vous prie. Monsieur, après avoir fait connaître ces faits k l'Assemblée nationale, d'en déposer sur le bure<')u le présent détail signé de moi, et de solliciter la délibération de l'Assemblée k ce sujet.
J'envoie copie de la présente lettre k Sa Majesté par M. de Montmorin, et k M. de La Fayette {*).
(*) Moniteur,
La Fayette n'eut pas le courage de manifester devant l'Assemblée l'esprit d'opposition et de résistance dont la lettre du duc d'Orléans feisait preuve. Après quelques paroles ambiguës , il se contenta de dire que la fête de la fédération ne serait point troublée, et que tout semblait faire présager l'ordre et la sécurité.
Après lui, M. de Biron parla avec hauteur ; il demanda que le duc d'Orléans vtnt prendre part à la fête nationale qui s'apprêtait; personne ne se leva pour dire que Louis-Philippe, envoyé à Londres par ordre du roi, n'en pouvait revenir sans le consentement de Sa Majesté; et l'Assemblée, sur la proposition de Duquesnoy, passa à l'ordre du jour, comme le voulait le duc d'Orléans.
Louis-Philippe était donc rendu au Palais-Royal. Le Moniteur du 15 juillet annonça son retour en ces termes :
« Après la pubiîcatiou de l'exposé de M. Louîs-Joseph- Phîllppe de France, beaucoup de gens ont pensé que ce député ne larderait pas à arriver ; il est arrivé en effet le 1 1, à trois heures du matin , et le même jour îl s'est rendu chez le roi, ensuite chez la reine et à T Assemblée nationale. Ainsi se sont terminées les vaines alarmes qu'on avait affecté de répandre sur les suites de son retour.
«La veille du jour que les ateliers civiques du Champ-dc- Mars ont été fermés pour laisser aux ouvriers la liberté de niveler le terrain, les enfans de M. Louis-Joseph-Philippc de France ont été travailler avec les autres citoyens au remuement des terres. »
Le prudent Moniteur ne dit pas de quelle manière
le duc d'Orléans fut reçu aux Tuileries. Les prêtes^ tations de dévouement et de fidélité sûrement prodi^ guéespar Philippe à Louis XYI^ n'ont eu de témoins que les murs du cabinet du roi^ mais une autre scène a laissé dans les souvenirs quelque retentissement. Lorsque le duc d'Orléans se présenta devant la reine^ celle-ci était à sa toilette : le duc lui fit trois profonds saltttSy que Marie-Antoinette n'eut pas l'air de remarquer» Alors le duc se retira ; mais en traversant les appartemens, il rencontra un offîcier^ le chevalier de Goguelat. — a Ah! te i^oilà,].*. f..! comment osestu paraître ici/ » lui dit le chevalier ; en même temps il prit le duc par les épaules et le poussa à la porte; Philippe d'Orléans dévora ce nouvel outrage en silence, et même il n'est pas cei^tain que débarrassé des inains de M. de Goguelat, il ait fait demander satisfaction ; toujours est-il que l'affaire n'eut pas d'autre suite (1).
(i) Cette scène, comme on le peut croire, 6t grand bruit dans les journaux ; nous citons au hasard Fun des mille articles auxquels elle donna lieu :
» Le sieur Bunbury vient de publier une nouvelle carica^ ture de sa composition ; elle est pleine d'humour, ainsi que toutes ses autres productions. Elle représente Faventure arrivée k un grand seigneur étranger, nommé GaHocin, qui fut exilé, comme chacun sait, par le général Fayetour, pour avoir soulevé le peuple contre l'impératrice. Ce grand seigneur s'étant échappé del'tle où on Tavait relégué, vint à Paris, et eut audience du roi, le xi juillet 1789»
Il Sur le premier plan, à droite, on voit le prince Gallocin traversant les appartemens des Tuileries* Un jeone militaire,
H. de Goguelat n^est pas le dernier dont le duc d'Orléans ait eu à endurer les insultes ; mais ce serait là y si nous voulions l'entreprendre ^ une monotone et triste nomenclature^
La scène des Tuileries y spécieusement arrangée pour les colonnes historiques du Moniteur, n'empêcha pas le duc d'Orléans de se présenter à TAssemblée nationale, affectant toujours le patriotisme, à dé&ut du courage qu'il n'avait pas^ Voici les paroles qu'il prononça :
««Tandis que d'après la permission que FAssemblëe m'avait donnée, et conformément au rœu du roi , je m^é* tais absenté pour alier remplir en Angleterre une mission dont Sa Majesté m'avait chargé auprès de cette couTi vous avez décrété que chacun des représentans de la nation prêterait individuellement le serment civique dont vous avez réglé la formule ; je me suis empressé alors, messieurs, de vous envoyer mon adhésion à ce serment (^) : je m'empresse aujourd'hui de le renouveler au milieu de vous. Le jour approche où la France entière va se réunir solennellement pour le même objet, et où toutes les voix ne feront entendre que des sentimens d'amour pour la patrie et pour le roi -, pour la patrie, si chère à des citoyens qui ont recouvré leur
nommé le chevalier Goguenard, lui lâche une ruade en lui dbant : Va^t'cn oilain trûiir^, et t^ue ia comcience U doime du cawy si c'est pas$iblel Le prince lui répond : £ii imié, mon sùur, cela ne m'anioera pius* Le factionnaire de garde tire à demi son sahre, et dit à part lui : Si Je ne ermgnm de i/mUer mon poste, j'abattrais c^tte horribk tête, Q\c*{Actes des /Ipélres, tom. XV, p. aoo de Tédition in-i8,)
(^) Il avait. tnvoyë ce yerment de Londres, 1« i3 février.
Uberté ; povr le roi, si digne par ses verIQs de .régner sur iiti peuple libre, et d'attacher son nom à la plus grande comme à la plus heureuse époque de la monarchie française. Ce jour, au moins je l'espère ainsi, verra disparaître pour jainais toutes les différences d'opinions et d'intérêts, désormais réunis et confondus dans l'intérêt public. Pour moi, messieurs, ^ui n*ai jamais fait dé vœii que pour la liberté, je ne puis que désirer ou solliciter de tous le plus strtipuleux examen de mes principes et de ma conduite dans tous le^ temps. Je ne puis avoir le mérite d^apcuu sacri^e, puisque mes vœux particuliers ont toujours prévenu ou suivi vos décrets ; et depuis long-temps, je puis le dire, je portais dans mon coeur ce serment que ma bouche va prononcer dans le moment :
« Je jure d^étre fidèle k la nation, à la loi et au roi, et dé Énaintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée pat* l'Assemblée nationale et acceptée par le roi {*)• »
Lorsque, le "7 août 1790, Boucher-d' Argîs , lieutenant-criminel an Châtelet, déposa sur le bureau de TAssemblée nationale la procédure des journées d'octobre , on savait depuis long-temps que Philippfè d'Orléans et Mirabeau étaient incriminés dans Ténquéte judiciaire. V Exposé de la conduite, rédigé à Londres, une lettre datée de Newmarket, adressée par le duc à M. de Latouche, et publiée quelque temps auparavant, n'avaient eu d'autre but que de réfuter l'instruction criminelle , et de ruiner d'a-^
(*) Moniteur*
vance les inductions accusatrices qu'on pouvait tirer de la déposition des témoins entendus dans Tencpiéte. Après un exorde emphatique, Bouôhef-d*Argis déclara que, en raison des charges qui pesaient sur eux^ le duc d'Orléans et le comte de Mirabeau avaient paru au Ghâtelet dans le cas d'être décrétés d'accusation; mais, pour poursuivre un député^ l'autorisation de l'Assemblée était nécessaire, l'inviolabilité des représentans ayant été déclarée au début des Etats-Généraux. Il s'agissait donc de savoir si l'Assemblée nationale livrerait au Ghâtelet les deux dépûtes incriminés par ce tribunal. Dans les circonstances où l'on se trouvait , il est évident que l'inviolabilité même devenait un motif d'accusation contre ceux qui en voulaient invoquer le privilège. Tout accusé sûr de sa conscience , serait allé au-devant de la publicité des débats. Le duc d'Orléans et Mirabeau préférèrent ne pas se soumettre aux chances d'un jugement, etrestdr protégés par l'inviolabilité dont ils étaient revêtus. En cela, Mirabeau était bien moins coupable que le duc d'Orléans, les charges qui s'élevaient contre lui n'offrant pas la gravité des inculpations dont avait à se défendre le prince accusé comme lui.
Une autre circonstance favorisait encore Mirabeau. Au moment où la procédure du Ghâtelet fut soumise à l'Assemblée nationale, le tribun était en négociation avec la cour, à laquelle il devait se vendre quelques mois plus tard. Groyant voir dans cette dénonciation judiciaire, inconciliable avec les secrètes
propositions qu'on lui faisait^ une preuve de la versatilité du roi et des intri^es royalistes , il voulut rendre hostilité pour hostilité. Il invoqua donc son inviolabilité, et soutint que l'Assemblée ne devait s'occuper que de savoir s'il y avait motif d'accuser les députés désignés par le Châtelet. Ces raisons, les royalistes les avaient, peu de temps auparavant, invoquées en faveur de M. de Lautrec , poursuivi par la municipalité de Toulouse. Liés par ce précédent, ils ne pouvaient combattre avec avantage la propo-r sition de Mirabeau ; M. de Cazalès et l'abbé Maury tentèrent cependant la discussion; mais leurs efforts furent împuissans. Après de longs et violens dé*bats , l'Assemblée décréta que son comité lui rendrait compte des investigations judiciaires du Châtelet, et qu'elle prononcerait epsuite sur la validité de l'accusati<m.
Dès ce moment il fut facile de prévoir l'issue du procès. Le reste n*était plus qu'une affaire de formalité. Le rapport, confié à Çhabroud, députa de Vienne, tout entier à d'Orléans, fut prêt au bout d'un mois, espace de temps bien borné, si l'on spnge à l'immensité de ce travail. Ce fut le 30 septembre que Çhabroud donna lecture de son rapport, et que recommença la discussion. Toujours dominé par la pensée des hostilités qui dans l'ombre contrariaient seç projets d'union avec la cour, Mirabeau se défendit néanmoins des accusations dont il était Tobjet. Son discours fut éloquent, passionné, audaaieux , mêlé de sarcasmes et d'ironie ; mais enfin ,
par sa contexture mème^ par une sérieuse discussion de la procédure du Ghâtelet , ce discours était un acte de déférence envers ropinipn publique , un hommage au sentiment dfl la dignité personnelle. Telle ne fut pas la conduite du duc d'Orléans ; il eut peur. Il recula devant une discussion à laquelle il n'était pas préparé. Au lieu de se présenter hardiment comme Mirabeau y et de venir lui-même discuter son procès, il envoya M. de Biron à la tribune avec les phrases que voici :
« S&. d'Orléans a été un d^ premiers sectateurs de la lil|prté; il la professe baotenjient; ses instmctions , envoyées dans les provinces, ont peut-être le mérite d'avoir contribué à la révolution dont nous devons attendre le bonheur. La conduite de M. d'Orléans, j'ose le dire, s'est soutenue depuis; car après avoir donne ses instructions, il a marqué la modération qui devait être l'apanage de l'homme qvi, le pre« mier de sa fan^lle^ avait eu une si anguate idée lors des troubles du li juillet.
« Lorsqu'on promenait si criminellement le buste duduq d'Orléans, puisque c'était lui qui, disait - on, le faisait promener, M. d'Orléans ne voulut point se montrer au peuple. Il n'avait point de désagrément à en attendre; il en eût été bien reçu, mais il se cacha : il eut quelque mérite à se cacher, car il ne voulait pçiînt passer pour le chef d'une insurrectioD qui pût inquiéter le roi.
a Lorsque le roi donna à l'Assemblé^ la marque respec* table de confiance de la venir consulter, de venir mettre entre ses mains le destin de son empire ; lorsqu'une députation de l'Assemblée fut annoncer à la capitale la résolution généreuse du roi, M. d'Orléans ne voulut pas venir à Pari? ; M. d'Orléans ne s'expcsa pas à cette popularité qu'on lui
reproche d'avoir sans cesse recherchée , et k laquelle il n^a jamais permis la moindre publicité : car j^avoue qu'on de ses torts est de l'avoir trop souvent négligée. Il est beau d'être aimé d'un grand peuple ; il est peut-être blâmable de se refuser toujours à ses empressemens. Si j'osais parler de moi , je dirais que ce même jour je fus indiqué , par quelq[ue8-unsde mes camarades des gardes -françaises, pour les commfflader ; je n'ose pas prendre pour moi ces vœux honorablea, je les attribue tous k un nom qui leur fut fort cher, au nom d'un homme qui les commanda pendant quarante ans, et qui quarante ans leur servit de père ; mais je résistai k cet empressement, et je ne crus pas devoir, sans la permission du roi, sans son ordre, accepter le commandement d'un corps encore destiné à sa garde. Les larmes aux yeux, je remerciai mes camarades, et jamais il n'en fut plus parlé.
«Permettez -moi, messieurs, d'ajouter que vous jugerez facilement cette importante question, si vous vous rappelez quelle a été la conduite modérée de M. d^Orléans. Quelles sont les dépositions contre lui ? Quels sont les assignés ? T voit-on le nom d'un seul défenseur de la liberté, et peut-on supposer que tous gardassent le silence, si quelqu'un d'enire eux l'avait cru coupable? Mais je m'engage, au nom du duc d'Orléans, à ce qu'il vous donne des éclaircissemens qui ne laisseront aucun doute ni sur sa pureté ni sur les motifs des calomnies dont il a été l'objet. »
Autaiit ces explîcaUoo» étaient astudeoses et hypocrites, autaitt était habile la tactiqtte qtii les avait inspirées. Car si, pleine de coniSance dans l'engagement que prenait M. de Biron au nom du duc d'Orléans, l'Assemblée rendait un décret d'absolution, celui-ci pouvait prononcer telles paroles
qu'il lui plairait, et partager ainsi le bénéfice de la défense de Mirabeau.
C'est ce qui arriva. Ghabroud avait proposé de décréter qu'il n'y avait pas motif d'accuser Mirab^u ni le duc d'Orléans y et l'Assemblée adopta les conclusions du rapporteur, après une assez longue discussion dans laquelle l'abbé Maury abandonna Mirabeau, pour ne prendre à partie que le duc d'Orléans.
Le lendemain, après la sentence qui l'absolvait, le duc d'Orléans se présenta à l'Assemblée pour y lire ce discours :
« Compromis dans la procédure criminelle instruite ^u Châlelet de Paris, sur la dénonciation des faits arrivés à Versailles dans la journée du 6 octobre, désigné par ce tribunal commçétan^ dan^ le cas d'être décrété, soumis an jugement que V0U3 avies^ k porter pour savoir s'il y avait ou n'avait pas lieu à 2^ccusatioi(i contre moi, j'ai cru devoir m'abstenir de paraître au milieu de vous dans les différentes séances où vous vous êtes occupés de cette affaire. Plein de confiance dans votre justice, j'ai cru, et mon attente n'a pas été trompée, que la procédure seule suffirait pour vous prouver mon innocence.
flc M. Biron a pris bier en mon nom l'engagement que je ne vous laisserais aucun doute , que je porterais la lumière jnaque dans les moindres détails de cette ténébreuse affaire. Je n'ai deipaandé la parole aujourd'bui que pour ratifier cettç obligation. Il mç reste en effet de grands devoir à remplir { vous avez déclaré que je n'étais pas dans le cas d'être ac-cusé, il me reste à prouver que je n'étais pas même dans le cas d'être soupçonné. Il me reste à détruire ces indices menteurs, ces présomptions incertaines répandues avec tant de
caioinoîe et recueillies avec tant d'aviclîlé par la inalveillance. Mais ces ëclaircissemeiis nécessaires devaient être donnés en présence de tous ceux qui auront intérêt de les contredire, et devant ceux qui auront droit d'en connaître.
« Telles sont les obligations que je viens contracter en ce mbment ; je me dois de les remplir, je le dois k cette As^ semblée dont j'ai Thonnenr d'être membre, je le dois à la nation entière* Il est temps de prouver que ceux qui ont soutenu la cause du peuple et de la liberté ; que ceux qui se sont élevés contre tous les abqs ; que ceux qui ont concouru de |out leur pouvoir à la régénération de la France ; il est temps de prouver que ceux-là ont été dirigés parle sentiment de la justice, et non par les motifs odieux et vîls de l'ambition et de la vengeance.
«c Ce peu de mots que j'ai mis par écrit, je vais les déposer sur le bureau pour y dppuer toute l'authenticité qui dépend de moi. »
Le décret de l'Assemblée nationale n'était pas une sentenee d'absolution , mais simplement un acte po^ litique qui ne pouvait détruire l'intégrité de la procédure du Gbàtelet; car il est de droit rigoureux que des preuves judiciairement acquises ne puissent être combattues que par des preuves de même liature.
On a beaucoup accusé la cooKlescendance de l'Assemblée nationale dan& cette occasion; mais il ne Êtut pas oublier que toutes les circonstances semblaient commander un pareil dénouement. La cour, on ne ignorait pas^ avait manifesté sob contente* ment de la procédure dû Châtelet^ et quelques faistoriens prétendent mâne que Pinstrueticm criminelle ne fut soumiàe à l'Assemblée nationale que
pour paralyser Teffet de certaines investigations judiciaires funestes au parti royaliste. Dès que la procédure sur les journées d'octobre eut été terminée, le bruit que le Châtelet n'était qu'un instrument des rancunes de la cour prit de la consistance dans le public, et bientôt on ne donta plus de la réalité de cette supposition. Les orléanistes et les journaux du mouvement ne cessaient de répéter que le Châtelet fedsait le procès à la révolution, et que, les deux députés une fois mis en jugement, les vengeances de la cour n'auraient plus de terme. Si le Châtelet était réellement animé par l'esprit hostile de la cour , il eût été plus adroit, aux termes où on en était avec Mirabeau, de ne pas incriminer ce député, d'accuser le duc d'Orléans seul, et de lui laisser tout le fardeau d'une justification dont Mirabeau eût été le premier à £aire comprendre l'absolue nécessité. Agir autrement était une maladresse que comprit bien l'abbé Maury, puisqu'il e^ça le nom de Mirabeau de sa discussion.
De son côté , le comité des recherches de la com^ mune déclarait que jamais il n'avait prétendu dénoncer d'autres feits que ceux qui s'étaient passés à Versailles dans la matinée du 6 octobre, et que, e^ réunissant les deux journées dans son insteuctioa criminelle, le Châtelet foisait à dessein une confosÎM anti-révolutionnaire qui ne pouvait que tourner au pvùÊt de la cour. En fallait-il davants^ pour exciter une grande partie de l'AssemUée à déjouer des intentions et des projets si vivement suspectés?
Un autre motif ne fut pa& sans influence sur lit détermination de l'Assemblée. Livrer les accusés au Châtelet, c'était fournir au duc d'Orléans le prétexte de tenter de nouvelles séditions^ pour se soustraire aux conséquences d'une poursuite criminelle; c'était placer la cour faible et ruinée en lutte ouverte avec un prince dont personne n'ignorait les ténébreuses ressources. II fallait donc fermer les yeux sur les crimes passés y afin d'emp0cher les troubles à venir : pour quelques-uns cette raison fut décisive .
Au reste, le décret de l'Assemblée ne changeait rien à la fece des choses. S'il eût voulu détruire les graves inculpations de l'enquête, le duc d'Orléans n'avait qu^à se soumettre résolument aux ichanc^ç d'un débat contradictoire. Or, il tenta tout, excepté cela. II se fit rédiger par trois avocats des plus inconnus du barreau de Paris, Bonhomme Comeyras, Hom et Rozier, une consultation, c'est-à-dire un acte que le prunier venu peut c^tenir de tout avooat sur contestation quelconque. Déjà, à la suite de son rapport, Chabroud avait mentionné une déclaration faite par pinq gardes nationaux du Gros-Caillou, attestant que le duc d'Orléans avait été vu à la hauteui" de l'é* glise d'Auteuil, près le Pôint-du-Jour, au moment où les témoins de la procédure affirmaient l'avoir rer qonnu sur l'escalier du château de Versailles. Dans la consultation de B(Hihomme Comeyras comme dan$ V Exposé de la conduite^ le duc d'Orléans excipait donc d'un alibi , non seulement le 6 oct(^re , avant (lix heures du matin, mais encore pendant la journée
du 5 ; il se mettait ainsi en contradiction formelle avec un grand nombre de témoins. Mais eût-il produit au jour toutes les consultations et tous les certificats imaginables, cela ne changeait rien à des documens judiciaires recueillis sous la foi du serment, et qu'une contradiction judiciaire pouvait seule infirmer et détruire.
Il est vrai encore que le duc d'Orléans prit à partie le procureur du roi au Châtelet, Flandre de Brunville , et qu'il porta plainte en faux témoignage contre quelques-uns des témoins entendus dans l'enquête ; mais quand même il serait vrai que l'un de ces témoins n'ait pas voulu courir la chance de rester exposé aux poursuites du dtic d'Orléans , l'histoire demande où sont les résultats de ces actions judiciaires, si tant est qu'elles aient été sérieusegient tentées.
Le décret de l'Assemblée nationale trouva dans le public d'énergiques désapprobateurs. Les chansons et les pamphlets s'attaquèrent au duc d'Orléans et au député Chabroud ; celuiK^i même gagna dans la mêlée le sobriquet populaire de blanchisseur du duc d'Or-r léans. Il y eut aussi d'éclatantes protestations : Ma-^ louet jeta dans le public son Mémoire à consulter chez les nations étrangères, pages brûlantes qui furent lues , pendant que la consultation de Bonhomme Gomeyras ne l'était pas ; Meunier , l'une des gloires de Grenoble , rédigea de Genève son Appel au tribunal de l'opinion publique, habile réfutation du
rapport de Chabroud , document indispensable à connaître y si Ton veut se rendre compte de la secrète trame des journées d'optobre et des révélations recueillies par le Cb^telet , dont ce liyre complète et coordonne la procédure.
De tout côté retentissaient les échos de la réprobation publique. Mais Philippe d'Orléans avait eu l'adresse de feire sienne la cause de la révolution ; aussi la révolution couvrait-elle d'un coin de son manteau l'infirmité de ce prince. Les apologies furent rares cependant : c'est à peine si on peut citer quelques pages de VOrateur du peuple, feuille rédigée par Fréron y le même qui a laissé une mémoire souillée des massacres du Midi ; quelques sarcasmes de Camille Desmoulins y à qui devait échoir le privilège d'attaquer et de défendre tour à tour le duc d'Orléans avec la même verve ; une farce du comédien €k>Uot-d'HerboiSy intitulée le Procès de Sacrale, et jouée à Paris sur le théâtre de la foire Saint- Germain. C'était l'histoire du jour sous des noms antiques : le Châtelet y JBoucher-d'Argis , Flandre de Brunville, Jupiter , Junon, l'oiseau de Junon^ et Philq>pe d'Orléans sous les traits de Socrate, étaient les personnagjes de cette pièce. Il n'y avait que Collot'd'Herbois au monde pour oser de pareilles allégories (1); quelques journalistes malins se chargèrent de continuer dans leurs feuilles le parallèle
(i) Coilok d'Hèrboîs ëiaiC déjà coiinu par U Fûniilie pa^ iiiote, à-propos pour la fédération da li jaillci.
( lio)
entre le sage d'Athènes et le héros du Pahîs^ Royal.
« L'absolution de rAssemblée nMionale n'est pas celle de l'histoire», a dit un écrivain non suspect , Etienne Dumont, l'ami de Mirabeau. L'histoire a sanctionné la rigueur de cet arrêt. Aussi le souvenir de la journée du 6 octobre restera-t-il sur la mémoire de Philippe d'Orléans , ineffeçablé comme cette tache de sang que , dans ses rêves , lady Macbeth y après le meurtre de Duncan , croyait voir sans cesse renaître sur sa main.
Dans cette histoire de la première époque révolutionnaire , bien des évènemens ont été passés sous silence y soit que la mystérieuse action du duc d'Orléans ne nous y ait pas paru évidente, soit que le mouvement ait eu lieu en dehors de la redoutable influence du Palais-Royal. D'autres historiens , nous le savons, ont agrandi le rôle de Philippe d'Orléans; mais s'il est vrai que le nom de ce prince se présente naturellement à chaque nouvel épisode du grand drame révolutionnaire , c'est plutôt parce que Phi* lippe d'Orléans s'est tellement identifié avec la révolution, qu'il £ait corps avec elle.
Au moment où nous sommes arrivés -, l'influence du duc d'Orléans est ruinée, perdue à jamais; il ne reste pas même à ce prince la ressource des mouvemens populaires achetés à prix d'argent, car l'ar-
gent lui manque : la grande fortune des d'Orléans s'étant fondue dans de ténébreuses manipulations.
Cependant , comme nous l'avons déjà dit , de lointaines pensées d'ambition apparaissent encore de temps à autre au Palais-Royal, mais c'est seulement par intermittence, et sans dessein évident de conduire la révolution vers un but marqué d'avance. Ici, d'Orléans disparaît dans les évènemens sous le poids de sa nullité. Là, il se montre dans les sociétés populaires, au club des jacobins, avec son fils le duc de Chartres ; ailleurs , il pousse Pétion à la mairie de Paris , et Santerre au commandement de la garde nationale ; de tout côté il se cherche des atfidés, des soutiens, mais toujours dépourvu de caractère, hypocrite et méehaat, il ne foit que se trainer à la suite du mouvement révolutionnaire qui s'accomplit autour de lui.
Tin.
Le nom du duc d'Oiléâns était effiicé de» dis-^ eussions de TAsseiBblée natiouade^ lorsqpi'une ques-^ tien d'argent vint livrer ce nom à de nouveaux débats.
Le 11 janvier, le député Camus, plus cauteleux d'ordinaire quand il s'agissait de la liquidation des dettes de l'Etat, proposa de décréter que la créance de 4,158,850 livres, montant de la dot de M"^' de Montpensier , fille du régent , dot liquidée par lettres-patentes du 11 janvier 1725, serait payée à Philippe d'Orléans, de mois en mois, en quatre paiemens égaux, à compter du 1" janvier 1791.
C'était à l'ouverture de la séance que Camus avait présenté son rapport. Le moment était heureuse-^ ment choisi pour éviter toute discussion ; car aucune affeire importante n'étant à l'ordre du jour, l'Assemblée ne comptait encore sur ses bancs que les
moins rénornihés et les plus assidus de ses mem^ bres. Mais à peiné Camus eut-il quitté la tribune que de timides objections s'échappèrent des extrémités de là salle dégarnie. Celui-ci s'écria que le régent était un habile homme ^ qui dotait ainsi ses filles aux dépens de la nation; celui-là^ que l'ËtaC n'avait rien à voir dans les libéralités feites pai^ Louis XV à Philippe d'Orléans.
Il n'en fallut pas davantage pour ruiner les prétentions pécuniaires du duc d'Orléans; sans aller plus avant , l'Assemblée renvoya le projet au bureau de liquidation, en ajournant le rapport de Camus.
L'affaire ne révint à l'ordre du jour que cinq mois après : pendant cet intervalle , lia discussion s'engagea dans la presse , et là question se trouva moralement résolue avant d'être soumise une seconde fois aux délibérations de l'Assemblée. Voici les souvenirs que ces débats rappelèrent à la France.
En 1721, le régent avait marié M"« de Montpensier, sa fille , avec le prince des Asturies , pendant que Philippe V accordait au jeune roi de France la inain de l'infante d'Espagne. Cette double alliance terminait entre le régent et Philippe V les hostilités nées de la violation du testament de Louis XIV, et dont la conspiration de Cellamare forme l'un des incidens.
Du milieu de la Bidassoà , où Elisabeth d'Orléans et l'infante d'Espagne avaient été échangées , elles étaient parties, l'une pour l'Escurial, l'autre pour le Louvre. Trois années après, le régent et Dubois
son ministre étant morts , leur œuvre avait été brisée^ et la princesse Victoire quittait la France pour revenir à Madrid^ infeittte d'Espagne cotnine an jour de son départ ; don ôxtrème jeunesse était la cause ou peut^tre seulement le prétexte de cet injurieux renvoi. Â la tnôme époque^ Elisabeth d'Orléans re-^ gagnait la France f véuver du prince des Âsturies ^ qui venait de mourir sur le trône d'ËSfmgné ^ après^ un règne de six mois.
L'histoire politique de ces évènemens appartient à d'autres récits.
En mariant M"* de Montpensier^ le régent avait assuré à cette princesse y au nom de tiouis XY ^ une dot de 500,000 écus d'or sur le trésor public; ainsi pourvue y la fille du régent renonçait à toute succès^ sion paternelle et maternelle y au profit de son frère^ Louis duc de Chartres, plus tard duc d'Orléans, ingénieuse combinaison ! La fomille d'Orléans trou-vait le moyen de foire acquitter par l'État une part d'héritage dont elle se devait partager les profits et la valeur! En d'autres termes, Philippe puisait dans le trésor public, comme régent du royaume, les 50(^,000 écufe d'or qu'il versait dans ses coffres particuliôï^ , comme père de famille. On verra par quels prétextes politiques le régent prétendait justifier cette munificence. " -
Aprèl^ la mort de Philippe d'Orléans , la dot qu'il avait constituée à sa fille, devenue reine douairière d'Espagne, fut liquidée par lettres-patentes à 4,158,850 livres ^ valeur représentative de»
500,000 éctts d'or. Les mêmes lettres - patentes fixèrent à 207,942 livres l'intérêt annuel de cette somme, dont le roi se réservait la faculté de déter^ ininer plus tard le mode de paiement.
Quelques années après, la reine douairière d'Es^ ipagne abandonna à son frère, le duc d'Orléans^ cette créance de 4,158,850 livres, à condition qu'elle continuerait à se prévaloir, jusqu'à sa mort, de l'usufruit de cette somme, dont elle aliénait la pro^ priété seulement. De son côté» le duc d'Orléans s'engageait à éteindre, dans l'espace de six annéeà^ à compter du !•' janvier 1744, les dettes contractées par la reine d'Espagne , depuis son retour en France, et qui s'élevaient à 810,000 livres; ensuite à payer à sb sœur une rente viagère de 69,314 livres , rente dont la première annuité fut fixée au mois de janvier 1749 : enfin à acquitter après la mort de cette princesse, 45,000 livres de pensions viagères léguées par elle aux officiers et aux domestiques de sa maison.
Cinquante jours après cette cession, qui n'était point onéreuse pour le duc d'Orléans , la reine douairière d'Espagne mourut; moyennant une apparente dette de 810,000 livres et de 45,000 livres de pensions viagères , ce prince devint donc possesseur des 500,000 écus d'or si magnifiquement octroyés vingt années auparavant par le r^ent de France.
Les 207,942 livres , intérêts du capital transmis par la reine d'Espagne, furent régulièrement versées entre les mains de l'intendant du Palaiç-Royal , de-
puis le 16 jtiin 1742, jour de la mort de cette princesse , juseju^en lt9d; à cette époque , le duc d'Orléans, plus exigeant ou plus obéré que âesancétres^ ne se contenta pas de la rente seulement, il voulut encore se faire rembourser le capital, et réclama du trésor public cette part d'un patrimoine légué par son aieul ; c'était une créance qu'il avait cédée , disait-il, à MM< Boyd et GrefFulhe, deux de ses créanciers.
Voilà quels étaient les préliminaires de la de^ mande à laquelle €amus , le sévère investigateur des munificences du lù^e rouge, avait prêté de trop Complaisantes mains.
Des faits que nous venons de rapporter, le duc d'Orléans et ses adversaires — ils étaient nombreux -^ déduisaient des conséquences bien opposées.
Pour épouser sa cousine germaine, disaient ceuxci, Louis XV n'avait pas besoin de doter M"« de Montpensier : aucune princesse , en Europe , n'eût imposé la moindre condition à l'honneur de partager la couronne de France. Ce n'était pas la nation française , c'était le régent seul qui cherchait à se réconcilier avec le roi d'Espagne , son ennemi personnel , et dans la conclusion de cette double alliance, on sait que le régent fit la loi au lieu de la subir.
Si le mariage de M"* de Montpensier avec le prince des Asturies fut une spéculation de famille plus qu'une affaire d'État , pourquoi l'État récompenseraiUl un acte dont le but était peut-être d'entrete-
nir quelques années encore, dans l'immorale société du Palais-Royal , la secrète espérance de voir le régent arriver au trône de Louis XIV? Cette union -eût-elle même été le résultat d'une heureuse pensée politique, pourquoi foire payer par la France, d'ailleurs si libérale pour la fomille du régent, les ac- 'Cords de ces épousailles?
Puisque , en s'alliant à une cour étrangère , les princesses d'Orléans cédaient à leur fomille leur part d'héritage, n'était il pas juste que la dot 4^ ces princesses fût prise sur les biens qu'elles aban^ donnaient? Quelle est donc cette manière d'enrichir sa postérité en lui léguant , avec des biens obtenus par renonciation, l'éventuelle espérance d'hériter d'une dot qu'on fait donner par l'État?
Le contrat de mariage de Louise Elisabeth d'Orléans garde le silence sur l'héréditaire transmission d'une <lot que le régent ne payait point ; ce silence ae semble-t-il pas indiquer que , en traitant avec le roi d'Espagne , Philippe aurait rougi de frustrer le roi de France de la reversion de son bienfait , si Louise d'Orléans mourait sans postérité? Dernier reste d'un sentiment de pudeur hypocrite, cette hésitation du régent était douteuse, ambiguë; car si on n'eût osé directement hériter de la reine d'Espagne j. du moin^ ne voulait-on pas s'interdire l'éventualité de voir retomber un jour dans les coffres de la famille les 500,000 écus d'or donnés par le régent de France à la fille du duc d'Orléans. Pouf arriver k ce résultat, il avait fallu imaginer une sorte
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de contrat à titre onéreux, testament déguisé dont l'effet devait être le même que celui d'une succession régulière ; et de cette manière le fils du régent avait pu j'ecueiîlir , pour les transmettre à ses encans y les magnifiques et cependant peu coûteuses libéralités de son père. I
Ceux qui , moins scrupuleux , mettaient de côté ces questions de convenance et de dignité , toutes choses dont la famille d'Orléans avait toujours paru fort peu préoccupée lorsqu'il s'était agi d'agrandir son patrimoine , soutenaient qu'un récent décret de l'Assemblée nationale ayant aboli toutes les assurances de dot et de douaire dont le trésor public était grevé, il était injuste, illégal de créer une exception à cette loi en faveur d'un prince qui, après s'être élevé de son autorité et de son exemple contre les prodigalités du liire rong^, oubliait toutà-coup que , depuis un siècle , sa famille s*^tait enrichie de la munificence royale , et aui: dépens de l'État, pour réclamer les profits usuraires d'une des plus équivoques libéralités de cette monarchie, contre laquelle chaque jour il portait la coignée*
A cela le duc d'Orléans répondait que le ma-^ rîage de la fille du régent avec l'héritier présomptif de la couronne d'Elspagne avait été un acte de haute importance politique, puisque Philippe V, à peine affermi sur le trône, aspirait à en descendre, et que si le prince des Asturies eût épousé une princesse élevée dans des sentimens contrairesà laFrance, Tailiance de l'Espagne, cette alliance, que de ré-
( 1*9 ) centes dissentions avaient rendue si nécessaire , était pent-étre à jamais perdue pour nous; qu'il était d'usage que les princesses de la famille royale fussent dotées par le roi; que Louis XIII avait ainsi doté M«** Elisabeth, fille de Henri lY, mariée au prince <f Espagne ; Louis XIV, la fille de Gaston d'Orléans, mariée à Gosme de Médicis, prince de Toscane ; Marie Louise y fille de Monsieur , épouse ds Carlos II y roi d'Espagne ; Anne d'Orléans , mariée à Victor-Âmédée, duc de Savoie; et d'autres princesses de la ligne collatérale;
Que la quotité des dots Tarie suivant les convenu tiens feites entre les diffiârentes maisons eouveraiines : qu'un usage immémorial fixait ài 500,000 écus d'or les dots réciproques des princesses françaises mariées en Espagne , et des princesses espagnoles mariées en France ;
Que la renonciation de W^ d'Orléans à toute succession paternelle et maternelle n'était ni une grâce Mte à son frère , ni une disposition particulière à son contrat de mariage , mais une précaution d'u^^ éteUîe sur un principe politique tjr^ sage, sur la crainte que des souverains étrangers , en ac^ quérant par des mariages de vastes domaines en France, n'y devinssent trop puissans et n'y troublassent la tranquillité pubKque ;
Que la donation fcite par le contrat de mariage d^fisabeth d'Orléans avait été ratifiée par Louis XV, inajeur ;
Que la reine douairière d'Espagne avait en le
( 120 ) droit de céder ou de loguer une créance dont la possession lui était assurée par des actes authenr tiques ;
Que par un contrat régulier^ le duc d'Orléans était devenu le légitime propriétaire de la dot de sa sœur y et qu'un hasard £atal, contraire à toutes les probabilités de la vie humaine , avait seul pu don*r ner à cet acte onéreux une chance avantageuse.
Toutes ces raisons n'étaient pas sans une sorte de valeur légale; en regard des munificences de la monarchie, ces prétextes n'étaient point trop spécieux; mais une question de haute convenance dominait tout cela. Aussi, après la séance du 1 1 et le rapport de Camus, royalistes et patriotes, tous, jus-r qu'à ses amis , se tournèrent contre Philippe d'OrT léans.
<i Quoi de plus ridicule , s'écria Camille Desmour (( lins , que de voir la maison d'Orléans ressusciter a aujourd'hui cette constitution de dot septuagénaire « pour intenter une action à laquelle M"* de Mo^tr « pensier seule avait intérêt? Quoi 4e plus ridicule, « parce que pendant soixante et dix ans on n'a volé à « la nation que la rente , de venir se plaindre que la a nation retient le capital? art merveilleux de <( M. Camus ! ô chef-d'œuvre de la science du palais ! <( de substituer ainsi le débiteur à la place du créaur a cier ! La maison d'Orléans, qui a recueilli la totalité « de la succession du régent, totalité que la nation « a rachetée pour elle de ses propres deniers, non a contente d'avoir la chose rachetée, veut encore le
( 121 ) K prix du rachat. N'est-ce pas , comme on dit , retea nir le drap et l'argent? Les sentimens que je prott fesse pour Louis-PhilippeJoseph d'Orléans et pour « toute cette maison sont connus ; elle a eu la part ce la plus efficace à la révolution, et les acclamations ce du peuple français au Ghamp-de-Mars auraient dû , « le 14 juillet, payer ce prince de son patriotisme et tt des sacrifices immenses au-devant desquels il est ce allé si généreusement. Si la nation voulait lui actt corder une autre sorte de réccnnpense , moins vaine jK que les honneurs éphémères du triomphe, je serais (c loin de m'opposer à une munificence biep placée, ce Que le peuple français soit libéral et qu'il accorde « avec grandeur ; mais qu'on lui "demande avec dia gnité , et sans employer ces voies basses pour dé- « tourner l'argent des citoyens et saigner le trésor « public dans les souterrains d'un comité (1). »
Desmoulins disait vrai; d'Orléans ne savait rien faire dignement. Il y avait une certaine impudeur dans cette façon de réclamer le paiement d'une dette d'origine équivoque , après avoir aboli toutes les libéralités de même nature, ou qui provenaient de causes moins ténébreuses peut-être. Desmoulins , cor pendant, ménage le duc, tout en frondant la demande qu'il a faite; c'est à Camus qu'il reproche de n'avoir gardé du Uvre rouge qu'un seul feuillet , espèce de lettre <le change , tirée depuis un demi-siècle par d'Orléans sur les fonds de l'État, tandis que c'est
(i) Réçolutions de France et de Brabant, n" VI, pag. 352.
au prince lui-même que ce reproche devrait être adressé.
Brissot ne fut pas moins énergique que Camille Desmoulins ; mais , comme lui j c'est à Camus qu'il porte les coups destinés au duc d'Orléans. « Corn* « ment M. Camus n'a-t-il pas réfléchi , dit-il en ren-* « dant compte de cette affeire , que le régent n'avait « doté sa fille, reste impur de ses débauches , qu'aux « dépens de l'Ëtat
« Non, il est impossible de reconnaître M. Camus ik dans cet abandon de principes ; il les a violés en c( présentant cette misérable créance sans qu'elle eût « été liquidée par le commissaire du roi ; il les a violés « encore en fixant à un si bref délai le rembourse- « ment d'une somme aussi énorme , tandis qu'il a « traité avec tant de sévérité d'autres individus dont (( les créances ont une source plus pure , tandis que « tant de malheureux qui ne vivent que de petite^ «( pensions gémissent en en attendant le paiement. « A quel danger n'a-t-il pas exposé l'Assemblée na^ a tionale en couvrant de son nom respecté une li- « quidation aussi monstrueuse ; heureusement on a 9X oublié son nom, on n'a vu que les feits (1). »
Ces extraits des deux plus influons organes de la presse révolutioanaire de l'époque , montrent assez par quelles paroles pleines de colère fut accueillie rinsoiite et quasi-féodale réclamation du prince-ci* toyen.
\^\) Patriote françtiîs ^ n** DXXîf.
Telle éteit alors la puissance des journaux, que Gamus , si rudement tancé , se hâta de faire amende honorable au rédacteur du Patriote français :
« Vous m'avez réprimandé^ monsieur, dans votre « feuille d'hier, écrit-il à K'issot, et vous avez très- « bi^i fsiit dès que vous me jugiez en faute; vous « m'avez réjurimandé un peu vertement , et vous avez « bien Mt encore dàs que vous avez pensé que la a feijte le méritait. Les réflexions de M. Martineau « sur l'af&ire de M. d'Orléans méritent considéra- « tion, etc. (t). »
Le prince laissa Gamius aux genoux de Brissot, et poursuivit le cours de sa demande.
Cependant il fallait rendre à Philippe d'Orléans sa bonne odeur de patriotisme, et réparer, autant que possible, l'affront que ce nom venait d'essuyer. Un jour d(mc les Ré^^olutions de France et de Btabènt, si virulentes d'ordinaire, se firent flagorneuses. Camille Desmoulins avait blâmé le duc d'Orléans, son âpi^eté au gain, il se prit à louer les talens phlébotomiques du duc de Chartres. Au n^" LYI des Révolutions, une. gravure représente le duc de Chartres administrant une saignée à un malade de l'Hôtel-Dieu ; au bas on lit cette inscription : « Ceuxqui « n avaient que des occupations et des titres friçoles, de- « viennent respectables par les lumières et les connais- « sances qu'ils acquièrent, en avouant que le premier ^devoir de l'homme est de secourir son semblable. »
(i) Patriote fmnçais y n° bxxvi.
Les verges vont mieux aux mains de Camille Desmoulins que Tencensoir. Si cette flatterie pou-* vait satisfaire Tamour-propre du jeune prince , c'était^ en revanche, une assez pauvre compensation des outrages adressés au duc d'Orléans.
Toutefois, celui-ci ne s'en émut point. En dépit des clameurs il continua à entretenir le public de la dot de son arrière-grand'-tante par des mémoires où les contrôleurs de ses finances firent parade de toutes les libéralités accordées par les rois de France à la femille d'Orléans. C'était pitié de voir le duc découvrir lui-même les antiques monumens de son ingratitude, afin de retirer des décombres d'une monarchie qu'il avait ruinée les écus d'or jetés par cette monarchie dans les coffres du Palais- Royal.
Le 13 juin, Cochard, député de la Haute^ône, présenta, au nom du comité de liquidation, le rapport demandé par le décret du 11 janvier.
Après une discussion fort approfondie des diverses questions que soulevait cette affoire , Cochard con^ dut au paiement intégral de la créance réclamée par le prince; mais à peine le rapporteur eufr^ il quitté la tribune qu'un grand tumulte se fit dans la salle.
Une partie de l'Assemblée demandait l'ajournement de la discussion à la législature prochaine, d'autres le renvoi au lendemain ou la fixation à jour déterminé.
Le président met aux voix la question de l'ajour-
i 125) nement. L'Assemblée se divise en deux camps égaux : soutenue par le centre et la gauche , cette proposition avait contre elle Textrème gauche et le côté droit ; Tépreuve était douteuse.
Alors recommencèrent le bruit et les altercations ; mais TAssemblée , consultée une seconde fois , décréta l'ajournement à la législature prochaine.
Ce résultat y produit par des manœuvres et des sentimens contraires, était plus fevorable au duc d'Orléans qu'on ne le croirait d'abord , car il sauvait à ce prince la honte d'une défaite ; si l'on eût passé à la discussion immédiate , comme le demandaient la droite et l'extrême gauche , c'en était fait de la réclamation du duc d'Orléans. Ce furent les partisans de ce prince qui^ frappés de la résistance de l'Assemblée ) demandèrent l'ajournement, espéTant, par cette combinaison , donner aux esprits irrités le temps de se calmer, laisser à la question la chance de rencontrer des juges plus favorables , et éviter au prince un décret dont les sifflets de l'opposition faisaient déjà pressentir l'humiliante hostilité.
Mais le duc d'Orléans n'osa pas affronter une troisième fois le mauvais vouloir de l'Assemblée. Le 1" octobre, une législature nouvelle avait commencé : c'était la transition de la Constituante à la Convention. Pendant les onze mois que dura cette session parlementaire , le duc d'Orléans garda le plus profond silence sur la demande dont il avait , à deux reprises, assourdi l'Assemblée nationale. Pour la première fois de sa vie peut-être il se rendait justice.
zz.
Nous arrivons à Tun des plus trbtes épisodes de la révolution , l'événement de Yarennes. La faite de la Camille royale, au moment où le roi avs^it juré la fi^ déle observance de la Constitution, était une £aute d'autant plus grande que, cette tentative eût-^le téussi, la royauté n'eût £ait que déplacer la question sans la résoudre , et rendre plus hostiles , plus éner«^ giques encore, en les comprimant, des passions que rien ne pouvait éteindre.
Si , au lieu de déserter la France pour aller solliciter par-delà nos frontières des secours tardife et inefficaces , la noblesse se fût généreusement serrée autour du trône , pendant que Louis XYÎ eût continué les indispensables et sages réformes qu'il avait été le premier à introduire dans le code national ,* (>eut-étre que dégagée de tout esprit de représailles ^ de toute crainte d'invasion territoriale , la révolution
eût accraapii sa marche sans trop de sang et de désordres.
Le départ du roi, sa déclaration à l'Assemblée nationale j manifeste d'une victoire changée en une retraite humiliante, jetèrent les partis dans des espérances, dans des craintes imprévues. Les royalistes étaient attérés; les constitutionnels, arrivés à un terme qu'ils n'avaient pas pressenti, regardèrent en arrière , et voulurent foire halte pour enrayer la royauté; mais la royauté s'était perdue. Déjà les partis extrêmes commençaient à demander la déchéance. L'Assemblée nationale était dépassée : c'est dans les sociétés populaires, aux Jacobins, aux Gordeliers surtout, que se rencontrent les tumultueux élémens de la révolution , qui ne s'est arrêtée dans Tenceinte législative que pour prendre son essor ailleurs.
De son côté la presse , toujours ardente et primesautière, discutait hardiment les conséquences de la fuite et de l'arrestation du roi, ainsi que les mesures à prendre pour prévenir le retour d'un acte semblable. Un journal prononça le mot de régence et le nom du duc d'Orléans ; aussitôt ce prince publia la déclaration suivante , qu'enregistrèrent toutes les feuilles de Tépoque , et que , dans ses Mémoires , M"* de Genlis déclare avoir rédigée sous l'inspiration du prince.
Cette manière de confier à un tiers l'exécution d'un acte aussi important, ne semble-t-elle pas té-' moigner de l'indifférence du duc d'Orléans pour le fait même dont il parait si vivement préoccupée
C'était avec la plume d'une foiseuse de romans que ce prince jouait au patriotisme.
Au rédacteur du Journal /'Assemblée nationale.
« Ayant lu dans votre journal votre opinion sur les mesureà à prendre après le retour du roi, et tout ce que vous a dicté sur mon compte votre justice et votre impartialité, je dois vous répéter que j'ai déclaré publiquement, dès le 21 et le 22 de ce mois, à plusieurs membres de l'Assemblée nationale^ que je suis prêt à servir nia patrie sur terre, sur mer, dans la carrière diplomatique, en un mot dans tous les postes qui n'exigeront que du zèle et un dévouement sans bornes au bien public, mais que s'il est question de régence, je renonce dans ce moment et pour toujours au droit que la Constitution m'y donne. J'oserai dire qu'après avoir fait tant dé sacrifices à l'intérêt du peuple et à la cause de la liberté, il ne m'est pas permis de sortir de la dasse de simple citoyen^ où je ne me suis placé qu'avec la ferme résolution d'y rester toujours, et que l'ambition serait en moi une inconséquence inexcusableé Ce n'est point pour imposer silence à mes détracteurs que je fais cette déclaration. Je sais trop que mon zèle pour la liberté nationale , pour l'égalité qui en est le fondement, alimentera toujours leur haine contre moi ; je dédaigne leurs calomnies ; ma conduite en prouvera cons-^ tamment la noirceur et l'absurdité ; mais j'ai dû déclarer dans cette occasion mes sentimens et mes résolutions irré* vocables, afin que l'opinion publique ne s'appuie pas sur une fausse base dans ses calculs et ses combinaisons relativement aux nouvelles mesures que l'on pourrait être forcé de prendre.
« Signé Louis-Philippe d'OaLÉANS. »
Que Philippe fût sincère ou non dans ses paroles^
les partisans de ce prince agissaient autrement que lui. La première pétition qui demanda la déchéance de Louis XVI fut rédigée par Brissot , dont tous les contemporains attestent les allures Orléanistes, et par Choderlos de Laclos. Cette pétition, écrite pen* dant la nuit, après une orageuse séance des ja-^ Cobins, que les cordeliers étaient venus relancer jusque dans la salle de leur réunion, (ut déposée le 16 juillet au Champ>de-Mars , sur l'autel de la pa-^ trie , où elle devint la cause de scènes sanglantes et d'une répression plus sanglante encore.
Un paragraphe de cette adresse à l'Assemblée nationale émettait le vœu de voir la nation pourvoir au remplacement dé Louis XVI par tous les moyens Constitutionnels. C'était, comme l'a dit M»« Roi-* land dans ses Mémoires , réserver la couronne ou la régence au moins au duc d'Orléans, le seul prince qui , après le départ des frères du roi , se trouvât remplir les conditions exigées par la Constitution.
Ainsi donc, à ce moment encore, Philippe ne sut ni oser ni empêcher : il ne voulait pas le pouvoir, disait-il , mais il laissait ses amis se compromettre à le demander pour lui. Il n'avait ni la hardiesse de l'ambition ni la franchise du désintéressement.
A peine le club des cordeliers eut-il connaissance de la pétition des jacobins, qu'il la rejeta comme étant entachée d'arrières pensées orléanistes. Hébert, Fréron, Chaumette, Legendre, membres actifs de ce club , qui représentait alors le parti de l'extrême mouvement, rédigèrent une nouvelle
adresse dans laquelle étaient développés les germes( de la démocratie future.
De modernes apologistes de Philippe — il n'en eut point de son vivant — ont écrit qu'après Tarrestation de Louis XVI à Varennes, le duc d'Orléans n'avait qu'un mot à dire pour être roi, et que ce mot il ne le prononça pas. On ignore quelle attitude eût prise l'Assemblée nationale, si, au lieu de paraître renoncer ostensiblement au pouvoir, Philippe se fût montré prêt à l'accepter. Ce qu'on sait seulement, c'est que la déclaration de ce prince^ cette protestation si précise sous la plume de W^"" de Genlis, n'éveilla que d'injurieuses défiances.
Avant de se séparer et de mettre la dernière main à la Constitution, des rapprochemens inespérés s'é-^ taient faits au bruit des sourdes rumeurs du dehors. L'Assemblée nationale voulait sauver la monarchie; qu'avait - elle besoin du duc d'Orléans? En prétextant de quelques sollicitations isolées pour re-^ fuser un pouvoir qu'on ne lui offrait pas , repoussé par la Constitution, nié par la république future, Philippe n'avait donc fait que parer adroitement à un échec assuré*
Au reste , celui dont personne ne voulait comme prince, cherchait depuis long-temps à se faire accepter comme simple citoyen ; et si une seule fois il avait paru se souvenir de son origine , ce n'avait été que pour réclamer la dot usuraire d'une reine , son aïeule/
Descendre du premier rang dans les profondeurs
de la foule^ fut souvent l'effet d'une généreuse ins^^ piration; mais, à travers ses transformations diverses, Philippe ne savait pas descendre; il savait s'abaisser seulement.
Le 24 août, l'Assemblée nationale délibérait sur l'ensemble de la Constitution : il s'agissait des droits de la royauté et des privilèges de la fiaimille royale. Thouret, au nom des comités réunis, proposa de déclarer princes français les membres de cette famille, en les privant toutefois de Fexercice des droits de citoyen actif.
C'était une outrageuse exclusion dirigée contre le duc d'Orléans seul. Il le comprit, il le savait déjà ^, et montant à la tribune :
« Je n'ai qu'im mot k dire sur la seconde partie de l'article qoî TOUS est proposé^ dit-il, c'est que vous l'avez rejeté directement il y a peu de jours.
« Quant à la qualité de citoyen actif, je demande si c'est ou non pour l'avantagé des parens du roi qu'on vous propose de les en priver. Si c'est pour leur avantage, un article de votre Constitution s'y oppose formellement; et cet article , le voici : Il n'y a plus 9 pour aucune partie de la nation ni pour aucun indiçidu , aucun, piwlége ni exception au droit commun de tous les Français. Si ce n'est pas pour l'avantage des parens du roi qu'on vous propose de les rayer de la liste deii citoyens actifs , je soutiens que vous n'avez pas le droit de prononcer cette radiation. Vous avez déclaré citoyens français ceux qui sont nés en France d'un père français : or, c'est en France et de pères français que sont nés les individus dont il s'agit dans le projet de vos comités.
M V^ous avet voiiia <|u'âii moyen de 'conditions faciles à remplir, tout homme il ans le monde pàl devenir ciioyen français ; or, je demande si les parens du rui sont de» hommes.
« Vous avez dit que la qualité de citoyen français ne pou* vait se perdre que par une renonciation volontaire ou par des condamnations qui supposent lin crime. Si donc ce n'est pas un crime pour moi d'âtre né parent du monarque, je ne puis perdre la qualité de citoyen français que par un actâ libre de ma volonté.
M Et qu'on ne me dise pas qtte je serai citoyen français^ mais que je ne pourrai être citoyen actif; car« avant d'employer ce misérable subterfuge , il faudrait expliquer com> ment celui-là peut être citoyen qui, dans aucun cas ni à aucune condition, ne peut en exercer les droits.
n 11 faudrait expliquer aussi par quelle bizarrerie le sup^^^ pléant le plus éloigné du monarque ne pourrait pas être membre du Corps législatif, tandis que le suppléant le plus immédiat d'un membre du Corps législatif peut, sous le titre de ministre, exercer toute l'autorité du monarque.
« Au surplus , je ne crois pas que vos comités entendent priver aucun parent du roi de la faculté d'opter entre la qualité de citoyen français et l'expectative , soit prochaine soit éloignée, du trône.
tt Je conclus donc à ce que vous rejetiez purement et simplement l'article de vos comités; mais, dans le cas où vous l'adopteriez, je déclare que je déposerai sur le bureau ma renonciation formelle aux droits de membre de la dynastie régnante, pour m'en tenir à ceux de citoyen français. »
Ici le Moniteur mentionne la bruyante approbation dont furent accueillies ces paroles.
<K Les républicains , et surtout les citoyens actifs a dont les tribunes étaient remplies , dit Bertrand
« de MoUeville (1), flattés de voir un prince du sang « royal préférer à l'honneur de son rang celui de « devenir leur camarade , prodiguaient leurs applauc( dissemens à la dégradation civique et à la pureté a de patriotisme du duc d'Orléans^ tandis que son « ignominie excitait dans le reste de l'Assemblée les « murmures de l'indignation ou les huées du mé- « pris. »
Dupont ayant objecté qu'il avait été décidé que l'Assemblée ne préjugeait rien sur l'effet des renonciations dans la dynastie régnante y et que par conséquent la déclaration de M. d'Orléans ne devait aucunement influer sur la délibération à prendre , le duc répondit qu'une renonciation personnelle était toujours bonne,
Un député demanda à discuter la valeur de cette abdication ; mais l'Assemblée passa à l'ordre du jour, non sans avoir ri d'une plaisanterie de M. d'André , qui se rangeait à l'avis de Dupont ; car le duc d'Orléans , disait-il , n'avait pas le droit de renoncer au trône ni pour lui , ni pour ses enfans , ni pour ses créanciers.
Depuis les beaux jours de l'ouverture des Ëtats^ Généraux , jamais le duc d'Orléans n'avait eu si heureuse occasion de caresser les instincts populaires. Le thème était bien choisi ; Sillery se chargea de le varier en poétiques brodefies. Sa phrase patriotique devait couronner l'œuvre entreprise par le duc d'Orléans.
(i) Méritoires, loin, v, pag. igS.
C'est dans le discours de Sillery que se trouve le germe de Tintime pensée du Palais-Royal : celle de roi-citoyen ou de citoyen-roi. On n'a jamais relevé ces paroles , dont un demi-voile couvre à peine les prophétiques espérances :
«r Jetez vos regards sar Tun des rejetons de cette race que ]'oQ vous propose d'avilir. A peine aa sortir de l'enfance, il a déjà eu le bonheur de sauver la vie à trois citoyens, au péril de la sienne; la ville de Vendâme lui a décerné one couronne civique {*). Malheureux enfant! sera-ce la première cl la dernière que ta race obtiendra de la nation? (On applaudit)
a Vous avez sagement fait d'accorder k Théririer
présomptif des prérogatives particulières; mais les autres membres de la famille royale, jusqu'à Tépoque où par leur naissance ils peuvent monter sur le trône, ne peuvent être que de simples citoyens. Ah! combien il serait heureux, pour celui qui serait appelé à ce poste redoutable, d'avoir connu et rempli les devoirs de citoyen, et d'avoir eu l'honneur de défendre ses compatriotes contre les usurpations du pouvoir qu'il est à l'instant d'exercer ! tandis que, au contraire , si ce décret passait , la nation ne pourrait attendre pour l'avenir, de cette famille dégradée et proscrite civilement, que des régens ambitieux, des rois imbécilles et des tyrans. »
Trois fois FAssemblée applaudit à ces déclamations théâtrales. L'enthousiasme se gagnait. On vota l'impression du discours de Sillery.
Le lendemain la discussion continua. Malgré son
(^) Pour avoir sauve deux prêtres que le peuple conduisait à la mort.
ovation récente , le duc d'Orléans n'était pas moins la cause secrète des exclusions proposées contre la femille royale. Desmeuniers demandait que les membres de cette femille fussent déchus de tout droit politicpie ; et ce fut par des motifs d'actualité et par des raisons personnelles , que la plupart des députés opinèrent en faveur du projet dont Thouret et Desmeuniers étaient les rapporteurs. Robespierre fut le seul qui , se rattachant aux principes de la politique constitutionnelle , voulut qu*on ne fit pas de la famille royale une caste à part placée au-dessus de la classe des citoyens. Si ces raisons ne prévalurent pas , c'est que , sans qu'ils fussent évoqués , les souvenirs des intrigues du Palais-Royal pesaient dans la balance de la discussion. Le nom du duc d'Orléans n'était pas jeté au milieu des débats , la déclaration de la veille commandait temporairement au moins les formes parlementaires; mais ce nom laissait au fond des esprits comme une arrière pensée de doute, de crainte et de terreur.
Les décrets qui mirent fin à ce débat accorder rent aux membres de la femille royale le titre de prince français , l'exercice du droit de citoyen , la faculté d'être nommé aux fonctions à la disposition du roi, sauf l'assentiment de l'Assemblée dans deux cas seulement, et les privèrent en même temps de l'éligibilité aux places à la nomination du peuple.
C'était là un acte de défiance contre Philippe d'Orléans, de tous les princes le seul qui, n'ayant rien à
attendre du roi , sollicitât quelque faveur des suffrages du peuple.
Si par cette exclusion ajoutée au code politique , TAssemblée nationale semblait prouver qu'elle n'avait pas ajouté foi aux déclarations du duc d'Orléans , c'est qu'elle avait gardé souvenance du naot de Mirabeau, et qu'elle connaissait la valeur mo-r raie de ce prince , l'astucieuse faiblesse de son caractère y et les ténébreuses trames qui s'ourdissaient autour de lui.
Il ne restait plus à Philippe qu'à se démettre de ses fonctions de député du bailliage de Crépy, et à renoncer aux droits de membre de la dynastie ré-: gnante, ainsi qu'il avait déclaré le vouloir faire. Un acte aussi solennel aurait compromis les secrètes intentions du duo d'Orléans. Il voulait bien protester de son désintéressement politique, mais non se fermer toutes les chances que pouvait lui réserver l'avenir. D'ailleurs, l'Assemblée nationale accordait au duc d'Orléans ce qu'il avait demandé , le titre de citoyen , tout en lui refusant l'exercice d'une partie des droits attachés à ce nom. Cette dérisoire satis-r faction était pour Philippe un suffisant prétexte de ne pas donner suite au défi qu'il avait porté.
Sous le règne de son fils , on a dit du duc d'Orléans que, par une magnanimité dont l'histoire n'offre pas d'exemple peut-être , il déposa sur le bureau sa renonciation formelle à tous les droits attachés au titre de membre delà dynastie régnante , pour s'en tenir à ceux de simple citoyen. Où est la trace d'una
déclaration pareille? Quelles archives l'ont reçue, quels journaux l'ont enregistrée? Cette renonciation, bien qu'il eût juré de la foire , d'Orléans ne l'accomplit jamais dans les formes qui l'eussent revêtue d'une irrévocable sanction. C'est un feit important à constater , et dont plus tard on trouvera la preuve lorsque , exposé aux terribles défiances de la république , d'Orléans cherchera tous les moyens possibles de conjurer l'ostracisme dont il sera menacé.
Pendant que Philippe d'Orléans tâchait d'accommoder aux circonstances les lambeaux révolutionnaires dont il avait couvert sa triste médiocrité , Tintérieur du Palais-Royal ne voyait que tristesse , deuil et désunion.
Ce n'était pas assez d'avoir détourné vers une femme aux équivoques allures l'amour que les enfens de la duchesse d'Orléans devaient avoir pour leur mère , Philippe voulut encore installer l'adultère sous le toit conjugal. Une femme avait accepté le titre de maltresse du duc d'Orléans ; c'était Agnès de Buffon, dont nous avons déjà prononcé le nom au commencement de ce récit.
Femme du colonel de Buffon, fils de l'illustre écrivain, Agnès était petite, maigre, d'une figure et d'une taille mignonnes. On la disait capricieuse et méchante ; les aveux de la duchesse d'Orléans semble-
raient témoigner^ au contraire , de ta douceur de son caractère et de Taffectueuse tendresse de son cœur.
Cest donc entre M"»* de Genlis et M"*« de Buffon que la duchesse d'Orléans devait aller chercher le prince son mari. Après cela, ce que n'avaient pu réfréner ni la sainteté, ni les devoirs du mariage, les charmes de l'adultère étaient impuissans à l'empêcher. Malgré sa femme , malgré sa maîtresse , le duc d'Orléans avait donc continué les soupers et. les orgies, et toutes les priapées de sa jeunesse. En supposant même qu'aucun bruit de cette luxure , de ces libations prolongées, ne fût venu jusqu'aux oreilles de la duchesse, le spectacle qu'elle avait sous les yeux ne sufflsait-il pas pour exciter cruellement du même coup la jalousie de l'épouse et l'inquiète sollicitude de la mère? Chose admirable! et qui témoigne de la noble nature de cette femme , c'est la tendresse maternelle qui fut le plus cruellement déchirée : les larmes de l'épouse outragée ne vinrent qu'après; la mère se plaignit avant la femme.
On aura la preuve de cela dans une lettre adressée par la duchesse au prince son mari , lettre qui renferme , au milieu de détails intimes , le secret et les causes d'incessantes douleurs.
Aux griefe de l'épouse et de la mère offensée se joignirent, avec la révolution, des différences de 9entimens et de pensées politiques. Pendant que le duc d'Orléans ouvrait son palais aux ennemis de la
cour, et ses jardins aux désordres de la populace , la duchesse d'Orléans s'efforçait de marquer autant qu'elle le pouvait son improbation de la condiute de son mari , en faisant cause commune avec le duc de Penthièvre, son père, et en s'associant aux pen-r sées de la famille royale.
En fallait-il davantage pour amener entre les deux époux une rupture , que chaque jour rendait plus inévitable? Long-temps avant la révolution, la bonne harmonie n'était plus qu'apparente au Palais-Royal. Après les journées d'octobre, la position s'aggrava de nouveau ; et le duc partit pour Londres sans em^ mener la duchesse, soit qu'il eût redouté dans la vieille cité cet importun témoin de sa conduite , soit que la princesse se fût refusée à le suivre dansi so^ exil.
Ainsi la fille du duc de Penthièvre n'était plus cette duchesse de Chartres qu'on avait vu se montrer in-r souciante et joyeuse aux féeries de Versailles; s'ingéniant à sacrifier à la mode nouvelle, en plaçant dans les touffes de sa coiffure élevée, l'image des choses qu'elle aimait le plus; un perroquet, un né-r grillon , une femme tenant sur ses genqux son nourrisson, le petit duc de Valois, et les cheveux du duc de Chartres, son mari, Çn 1790, la cour ne songeait guère aux incroyables et ruineuses fantaisies des premières années du jeune règne, alors que, commandant à tous les caprices de la mode, Marie- Antoinette savait en même temps inspirer à la France l'amour et la joie. Le temps avait mois-
sonné en peu d'années Taffection de Paris pour sa reine adorée , et changé en larmes amères les espérances de la duchesse de Chartres.
Les chagrins dont elle était depuis long-temps abreuvée j un jour la duchesse d'Orléans les déposa dans une lettre retrouvée après la mort du prince , son mari j auquel elle adressait une dernière et affectueuse prière*
tr Voos avez \netk raison , mon cher ami , îi vaut raient nous écrire. Quand on discute avec quelqu'un que l'on aime un objet intéressant, on est bien disposé à s'échauffer, et je sens que c'est cela qu'il faut éviter entre nous; car il échappe des choses qui font du mal dans le moment, et qui en font encore après. Je serai bien aise de terminer pour ce qui regarde M™® de Sillery, et vous ne montrez pas moins d'impatience : ainsi parlons - en , mon cher ami , pour n*y plus revenir, car j'ai besoin non seulement de repos, mais de jouir des bienfaits que je vous dois. Vous avez déjà fait pour mon bonheur, en m'accordant'mes enfans un certain nombre de fois par semaine ; ce seront des momens heureux que je vons devrai, et qui répandront une grande douceur sur mes jours. Je ne veux plus revenir sur le passé , ainsi que je vous l'ai déjà dit. Les torts que je reproche à M»"« de Sillery existent, et ne peuvent être détruits ni par son journal ni par tout ce qu'elle voudra dire ; c'est moi qui ai vu et entendu tout ce qui m'a déplu. Ce n'est donc que l'avenir qui peut me faire revenir sur le compte de M™* de Sillery : elle ne peut pas se justifier, mais elle peut réparer; et si je vols que sa manière d'être et celle de ses enfans est telle que j'ai le droit de l'attendre et de l'exiger, je suis juste, et je serai bien aise d'oublier les sujets de plainte qu'elle m'a
donnés. Voilà, mon cher ami, ce qaiest dang mon cœur, et ce qne j'ai déjà commencé à éprouver.
a M™* de Siliery a en dernièrement de i'hameur, je Taî supporté; mais le lendemain elle a en une attention pour moi ; elle m'a écrit un billet honnête , je l'ai fait remercier par ma fille , et je lui ai répondu d'une manière dont Tons avez été aussi content qu'elle : enfin, ce sera sur sa conduite que je réglerai la mienne. Que pouvez-rous désirer de mieux, cher ami ? Je ne dis pas que je rendrai à 91"'® de Siliery mon amitié, ma confiance, quand elles ont été blessées à diverses reprises. Il est impossible de croire que l'on puisse se rapprocher à un certain point; mais M™® de Siliery peut compter sur tous les égards^ les marques d'attention possibles; je serai bien aise de pouvoir témoigner de la considération à la personne qui élève mes enfans : ainsi , ce ne sera pas ma faute si cela n'est pas. Vous devez être content de moi , je l'attends de votre justice ; mais encore une fois, mon cher ami, ne discutons pas sur la manière de juger M"* de Siliery ; je le puis moins à présent qu'autrefois, car antérieurement, lorsque je m'éloignai d'elle 9 vous n'essayâtes pas de la justifier ; vous me dîtes seulement que vous aviez des raisons essentielles qui vous faisaient tenir â elle : je jouissais du moins de l'idée de vous faire un sacri-^ fice que vous sentiez.
« Mais actuellement vous me dites que M»® de Siliery fait votre bonheur, qu'elle m'aime ; je vous avoue que, quand vous me dites ces choses-là, elles me tuent. Eloignons bien, mon ami, tout ce qui pourrait troubler notre union, et soyons, comme toujours, sans gène, sans embarras l'un pour l'autre. Vous savez trop bien que vous ne pouvez avoir de meilleure amie que moi, pour que je vous le répète; mais j'espère que vous l'avez toujours pensé , et que personne ne pourrait jamais détruire la confiance que j'attends de voire part. J'ose dire que je l'ai toujours méritée, et je
serais bien affectée de penser que vous auriez pu soupçon^ ner le moindre instant que je pouvais être changée. Ceux qui vous ont mandé cette nourelle avaient certainement des raisons pour accréditer une chose démentie par toute ma conduite, car assurément il ne s'est pas passé im seul jour, pendant votre absence, où je n'aie prouvé mon atiachement pour vous ; mais, comme vous me l'avez dit vous-même, on avait peut-être le projet de nous désunir. Ce que je puis vous dire avec vérité , c'est que personne n'a jamais essayé de m'éloigner de vous. Je ne sais pas comment pensent tous mes amis pour vous ; ce qui est bien sûr, c'est que, vis-àvis de moi , ils sont comme je puis le désirer ; ils me sont attachés ; ils savent qu'ils m'affligeraient sans remplir d'autre objet; ils savent d'ailleurs que je trouverais très-mauvais qu'ils me parlassent de' vous avec légèreté : ainsi, soit qu'ils vous approuvent ou qu'ils ne vous approuvent pas, leur conduite est uniforme et on ne peut pas plus placée. On vous a mandé que je m'éloignais des gens qui vous appartenaient , que je les renvoyais : vous savez que vous avez été le premier instruit des changemens que je projetais, et que je ne les aurais pas faits si vous les aviez désapprouvés. Sauvau était beaucoup trop cher pour mon objet, et il me fallait un officier qui remplit la place des quatre qu'il avait sous lui ; tous ces gens étaient accoutumés à trop de gaspillage pour pouvoir me convenir. Obligée de porter l'économie sur les plus petits objets, j'ai réformé la petite Dutilleul, mais c'est après vous avoir écrit cinq ou six fois que c'était mon intention; que cependant je la garderais si vous le désiriez, mais que , dans la nécessité de faire des changemens , celui-là se ferait moins apercevoir que les autres, parce que j'avais des femmes de reste : et en dernier lieu je vous mandais que, si vous ne me répondiez pas sur cet objet, je regarderais votre silence comme un acquiescement ; j'étais donc bien fondée à croire que c'était une chose qui vous était absolument in-
différente. Comme je désire si vivement qn'il n*y ait plus le moindre nuage, et que vous soyez parfaitement à votre aise, j'entre dans les plus petits détails.
<* Il me reste encore à vous parler sur un objet bien intéressant, et sur lequel je désire que vous sacbiez ma façon de penser; vous devinez que c'est de M"** de Bnffon dont il est question. Je vous avoue que dans le principe de votre liaison avec elle, j'ai été au désespoir : accoutumée à vous voir des fantaisies, j'ai été effrayée et profondement affectée, lorsque je vous ai vu former un lien qui pouvait m'ôter votre amitié, votre conâance. La conduite de M"^ de Buffon depuis que vous tenez à elle, m'a fait revenir sur les préjugés que l'on m'avait donnés contre elle. Je lui ai reconnu un attachement si vrai pour vous, un désintéressement si grand, et je sais qu'elle est si parfaite pour moi, qiie je ne puis pas ne pas m'intéresser à elle. Il est impossible que quelqu'un qui vous aime véritablement n'ait des di'oits sur moi, aussi en a-t-elle de véritables , et vous pouvez sur ce point être sans gêne avec moi. Je vous le répète, mon cher anii, te que je désirerais, ce qui ferait vraiment mon bonheur, c'est que vous fussiez parfaitement k votre aise avec moi, et que vous trouvassiez dans votre femme une société douce qui vous attirât et contribuât à votre agrément. Vous m'avez dit que vous alliez venir plus souvent chez moi ; je voua le rappelle, parce que je suis intéressée à ce que vous n'oublie^ pas votre promesse, que d^ailleurs je veux vous répéter encore que vous aurez toujours la société qui vous conviendra ; qu'en me prévenant la veille, vous aurez celle qui pourra vous être la plus agréable, et qu'en me le disant le matin, si je ne puis pas vous la procurer , vous serez du moins sûr de n'avoir personne qui puisse vous déplaire.
« Très-cher ami, il faut que je vous dise aussi que dimanche, Montpeiisier m'a prié de permettre que César vtnt dîner; j'y ai consenti, mais je vous avoue que je serais fâchée
qiie cela fît planche. De temps en temps fy consens; mai^ je trouye très-inulile que ce petit garçon soit de toutes les parties que fait ma fille. Je craindrais d'ailleurs qu'elle ne me deiiiandât aossi d'aisiener se^ Compagnes , te que je refuserais très*certainement. Ainsi, cher ami, il vaudrait mieux éviter que cela fût, et vous le pouvez facilement.
« Puisque nous traitons tous les sujets essehtiels et îndifférens) je vous dirai que Sâuvaii s'est mis ert tête de me faire payeur le blanthissage de mes meubles, etc., enfin, toutes les dépenses qui sont du garde-meuble : je ne crois pas que ce soit par votre ordre ; mais j'ai pris les mémoires et je n'ai rien dit, me réservant de vous en parler.
« D'apt^ès ce que vous m'avez dit, moii cher ami, ati sujet de l'observation que j'ai faite à mon fils, je crois que je fêtais peut-être bien de lui dire que s'il m'avait fait connaître votre intention, je me serais arrêtée au premier mot. Ce n'est pas que j'aie changé de manière de voir ; mais si nos enfans peuvent nous croire des opinions différentes, je désire que cela n'influe pas sur leckr conduite ; tela les mettrait trop mal à leur aise ; et sur ce point, pour ce qui a rapport à eut, certainement je leur donnerai l'exemple de la soumission.
« La petite note précédente, et qiie je comptais toujours Vous remettre avec toutes les autres, comme vous voyez, vous prouvera, cher ami, que pour les choses qui ne portent pas essentiellement sui^ l'existence future de mon fils, je cédé et céderai toujours. Mais là démarche qu'il veut faire est d^un genre trop sérieux pour que je ne fasse pas écrire àes représentations à ce sujet. C'est un devoir vis-à-vis de vous et vis'à-vis de lui. Je vous répète qu'il m'a causé hier une peine mortelle, et je vous avoue que j'espérais être consultée pour ce qui a rapport à mon fils ; si cela n'est pas, je suis destinée à jouer un rôle passif (ayant trop d'honneur et d'attache-^ ment pour vous, pour marquer k cet enfant que je désap-^
lO
prouve ce qne vous conseillez, oa ce à qaoi vous avez cousenti)! et il pourrait en résulter des choses fâcheuses, ou pour l'on ou pour l'autre, et même peut-être pour l'un et l'autre^
m Cette nullité ne le frapperait peut-être pas d'abord ; nuis lorsqu'il réfléchira, ou il me croirait nulle par caractère, et n'aurait ni confiance ni déférence pour moi ; au il verrait que mes droits m'ont été ôtés, que cette nullité était forcée.
« Chercher dans ce cas-là à le rapprocher de moi, k l'éclairer, serait peut<-étre alors en <pielque sorte l'éloigner un peu de vous. U faudrait donc lui fermer mon cœur, ou courit ce risque. Celte réflexion m'est affreuse, m'est bien pénible ; car l'un ou Tautre de ces ioconvéniens m'affligerait bien pro* fondement. Je vous dis ceci en général, sur tout ce qui peut avoir rapport à ma condmte ; car quant ik cet ob)et^ci, il ne pourra pas ignorer mon opinion. Je suis très-sàre que mon père dira, et aura soin même de faire dire que je suis très^ fâchée que mon fils aille aux Jacobins, et peut-être exigera^ t-il que je lui dise mon opinion k lui--mên^, afin qu'il ne puisse pas me reprocher un jour de ne pas l'avoir avertie Vous êtes convenu vous-même, mon cher ami, qu'il y a de grands inconvéniens; examinons-'les nous-mêmes, et voyons, mon cher ami, si les avantages peuvent les balancer. Elncori^ une fois, si les jacobins étaient composés de députés seulement, ils seraient moins dangereux, parce qu'ils seraient connus par leur conduite à l'Assemblée, et que l'on pour-" rait prévenir mon fils ; mais comment le mettre sur ses gaiw des vis-à-vis d'un tas de gens qui y ont la majorité, et qui sont bien propres à égarer les principes d'un jeune honune de dix-sept ans? Si mon fils en avait vingt-cinq, comme je vous l'ai dit, je ne serais pas tourmentée, parce qu'il pour^ rait distinguer par soi-même ; mais à dix-sept ans, jeté dans une société de ce genre, en vérité, mon cher mari, cela n'a pas de raison ; et que ce soient nous, que ce soient ses pa^ rens qui, pour finir son éducation, l'envoient aux Jacobins,
me paraît et paraîtra sûrement k lotat le monde une chose inconcevable , et me ferait en vérité regreter qu'il fût sorti des mains de M"*' de Sillery. C'est pour qu'il apprenne à parler que vous voulez passer par- dessus tous les dangers que vous ne pouvez pas ne pas envisager pour lui ; et vous me dites, mon cher ami, pour me faire voir ces avantages comme vons, qu'un fameux orateur anglais ne le serait pas, s'il n'avait appris k parler de bonne heure. Je vous répondrai, â cela^ que c'est sûrement en assistant aux séances du Parlement, aux assises, aux plaidoyers qu'il a appris cet art, et que mon fils aura les mêmes facilités sans aller aux Jacobins ; qu'il suive l'Assemblée nationale et les séances des nouveaux tribunaux quand ils seront établis ; et pour peu qu'il y ait des [dispositions, il y apprendra à parler, tout comme on apprend en Angleterre.
«D'ailleurs, moucher ami, pourquoi n'attendrions-nous pas la nouvelle législature, ce n'est différer que de quelques mois ; et peut-être à cette seconde législature, épurera-t-on les Jacobins, comme il en à déjà été question. »
On n'a point conservé la date précise de cette lettre ; toutefois , elle paraît avoir été écrite quelque temps après le retour d'Angleterre , vers la fin de 1790. Comment le duc d'Orléans reçut-il cette timide expression de la douleur d'une mère et des plaintes d'une épouse? On l'ignore, ou plutôt il n'est que trop facile de le deviner. Le 5 avril 1791 , jour anniversaire de son mariage , la duchesse d'Orléans^ quitta le Palais-Royal pour se retirer au château d'Eu, chez le duc de Penthièvre, son père. Cette résolution extrême témoignait assez de l'impuissance des efforts que la princesse avait tentés pour dispu-
( 4*8) 1er ses enfems à la domination de M** de Genlis , et son mari aux caresses d'Agnès de Bu^n. Une pareille démarche devait satis&ire ^ le duc d'Orléans, puisqu'elle le débarrassait d'un importun et cependant trop généreux témoin des scandales de sa vie. Mais comme il était certain de la persistante détermination de la duchesse à ne jamais se rapprocher de lui, il envoya un huissier au eh&teau d'Eu pour signifier à la fille du duc de Penthièvre qu'elle eût à revenir au Palais-Royal, où elle trouverait, disait le duc, égards et protection. Il y avait tout à la fois , dans cet acte , insulte et hypocrisie : insulte , puisqu'il était dérisoire de rappeler une femme dans un lieu d'où l'avaient chassée des scènes qui désolaient sa vie; hypocrisie, car malgré se» apparentes protestations , le duc d'Orléans avait suf^ fisamment prouvé par sa conduite passée, que de- * puis long-temps il n'y avait au Palais-Royal qu'une femme de trop, la femme légitime.
Au reste, l'extra-judiciaire sommation du due d'Orléans n'était qu'un acte d'apparat , une occasion d'exploiter nationalement les douleurs d'une femme , et de faire du patriotisme par ministère d'huissier. Si le duc d'Orléans eût voulu solliciter l'oubli de ses torts, ce n'est point de cette façon qu'il eût répondu à la lettre de la duchesse sa femme ; en se servant d'un moyen si insolite , Philippe se donnait l'air de désirer le rétablissement de la bonne harmonie conjugale par un acte qu'il savait devoir ia détruire à jamais.
En fuyant le Palais-Royal^ la fille du duc de Penthièvre avait dit à son mari un dernier adieu. Il lui restait à sauver les débris de sa dot du naufrage dans lequel allait s'engloutir la fortune séculaire des d'Orléans « Une amiable séparation de biens fut proposée par le duc de Penthièvre à son gendre ; mais le prince se montra sourd à tout arrangement y et se roidissant contre de trop justes prétentions y il commença une interminable série de chicanes et de mauvais procédés.
La duchesse demandait à connaître le chiffre des engagemens solidaires qu'elle avait contractés avec le prinee son mari. Afin de déjouer les calculs de la duchesse et d'éteindre ses soupçons , le duc communiquait des bilans mensongers qu'il faisait certifier sincères par l'archiviste du Palais-Royal. De cette manière il fut impossible à la duchesse d'obtenir un précis exact de sa situation financière ; pendant ce temps^ les créanciers du duc d'Orléans englobaient dans les saisies immobilières le patrimoine dotal de la fille du duc de Penthièvre.
Forcé de foire connaître ses intentions, et d'ex^ pliquer enfin les obstacles qu'il soulevait contre la séparation de biens demandée, le duc d'Orléans voulut exiger que sa femme assurât à chacun de ses enfans une pension annuelle de cent mille livres • dont ils profiteraient seuls et en toute liberté. La princesse répondit qu'elle était dans l'impossibilité matérielle de satisfaire à une si exorbitante pré-^ tention , que le jeune âge de ses enfans et l'étrange
manière dont Ub étaient élevés , lui feisaient un devoir de repousser. Cependant , pour éviter le f&eheux éclat d'une séparation judiciaire , la princesse ofiRrit de se charger de l'éducation de Mademoiselle et du comte de Baujolais^ de subvenir à toutes leurs dépenses, d'assurer leur avenir, à condition que ces deux enfens seraient inmiédiatement rendus à ses soins.
Philippe rejeta cette proposition. Il poussa jusqu'au bout son indigne tactique : au moment même où la duchesse d'Orléans tentait un dernier effî>rt pour arracher ses encans à H""* de Genlis, celle-ci, sollicitée par le duc, partait pour l'Angleterre, emmenant M"* d'Orléans et Paméla Seymours ( devenue ladyFitz Gérald), jeune orpheline anglaise accueillie par le duc d'Orléans, s'il £aut en croire M"'^' de Genlis, ou plutôt fille naturelle de ce prince^ si les révélations de l'époque ne sont pas menteuses.
Après six mois d'infructueuses démarches et de vaines sollicitations, la duchesse d'Orléans s'adressa au tribunal de Paris pour obtenir sa séparation de biens. Dans la requête présentée à cet effet il était dit : Qu'après avoir reçu une dot de six millions cent mille livres et une rente perpétuelle de cinquante mille livres, la duchesse d'Orléans s'était vue forcée d'engager toute sa fortune pour cautionner son mari, qui ne lui faisait remettre que mille livres par mois. On apprit encore par cette requête que l'actif du duc d'Orléans, évalué à 66,698,066 livres , était absorbé par un passif de 75,234,648 livres, réparti entre trois mille créanciers.
Louis-Philippe ne répondit pas à des accusations si positives , basées sur des chiites qu'il ne contesta jamais; seulement il épuisa toutes les ressources des débiteurs aux abois et sans loyauté : refus de comparaître , de choisir des arbitres y défont, opposition sur défaut, appel, opposition nouvelle, rien ne fut oublié» Cependant la séparation de biens avait été prononcée par le tribunal de famille, avec l'intégrale restitution de la dot , et la décharge en trois mois de tous les engagemens solidaires contractés par la princesse* Cette décision ne fut définitive que le 8 octobre 1793, «après le rejet du pourvoi formé au tribunal de cassation. Depuis long-temps commencée, la ruine du duc d'Orléans était complète en ce moment; trois mille créanciers disputaient à la confiscation décrétée par la république, les richesses perdues de la maison d'Orléans.
Ainsi se termina cette affeire , qui mit en relief tous les côtés de la déloyale conduite du duc d'Or* léans envers sa femme. Malheureuse princesse! qui n'eut même pas la consolation de pouvoir accuser l'aveugle destin de ses longues infortunes. Une main qu'elle connaissait trop bien en avait préparé la trame^.
Tous les contemporains ont attribué la ruine du 4uc d'Orléans aux largesses employées par ce prince à fomenter la révolution. 11 n'est pas de journal , pas d'historien ni de pamphlétaire qui n'aient reproché à Philippe l'or que , en vue de coupables des-
seins ou pour conquérir une popularité facile, il avait répandu pendant les premières années de nos dissentions politiques; la tribune nationale elle-r même a reteati de révélations pareilles. Ces accu-^ sations ont leur valeur ; car il est impossible , comme nous l'avons dit, que toute une époque se trompe sur un £siit, surtout lorsque ce fait est reconnu par ceux-mômes qui seraient intéressés à en nier Texis^ tence ou à en différencier les causes.
On a dit , il est vrai y que l'abolition des droits et des privilèges féodaux, et que la révocation des apanages , jointes à des habitudes de luxe inhérentes au Palais- Royal, avaient fortement ébranlé un patrimoine déjà grevé de rentes viagères et de charges considérables , bien avant que Philippe d'Orléans en eût hérité ; mais quelqu'élevées que fussent ces dettes , quelque lourdes que fussent ces charges , comment croire qu'elles aient pu atteindre le chiffre énorme que donne la requête de la duchesse d'Orléans ?
En aidant à la révolution qui devait perdre la royauté et la noblesse , deux choses auxquelles tenait le nom du duc d'Orléans, ce prince se faisait lui-même l'artisan de sa propre ruine. C'est un enseignement qu'on ne doit point oublier, surtout lorsque, arrivé- au terme de ce récit, on verra quelle fut pour Louis-Philippe l'inutilité du rôle qu'il avait si tristement accepté.