‹ Études révolutionnaires: Philippe d'Orléans-ÉgalitéChapitre 5 sur 9 · ZI · texte numérisé non relu

ZI

Après le verdict du 2 octobre 1790, le duc d'Orléans avait sollicité un commandement maritime auquel lui donnaient droit son grade et ses services ; mais soit qu'il ne fût pas redouté à Paris\ soit qu'il fût jugé incapable ou indigne d'exercer une autorité quelconque , le ministère rejeta sa demande. Alors le duc se souvint que , après le combat d'Ouessant, il avait demandé pour récompense de ses exploits maritimes le grade de colonel-général des hussards et troupes légères, et que ce grade, inconnu jusqu'à cette époque , avait été créé pour lui. Éconduit par le ministre de la marine, il s'adressa au ministre de la guerre; et le 18 décembre 1790 une feuille à sa dévotion , le Courrier français , annonçait ainsi cette nouvelle démarche :

« Le duc d'Orléans, jaloux de se rendre de plus (( exi plus utile à sa patrie , alla dimanche dernier

« chez M. Duportail pour lui demander du service < en qualité de lieutenant-général. Il lui fit observer c qu'il était plus ancien lieutenant - général que Cl SIM. de Bouille et Rochambeau, et que cependant tt il se ferait un devoir de servir sous leurs ordres «dans le département qui lui serait assigné. Il <K ajouta qu'il ne trouverait pas mauvais non plus <c qu'ils obtinssent avant lui le b&ton de maréchal « de France, et que son seul objet, en demandant <K du service , était de se rendre utile à la chose pu*« n blique. Le ministre a répondu qu'il en parlerait au « roi. y>

Quelque désir , comme le disaient ses preneurs , qu'il eût d'être utile à la chose publique, Philippe d'Orléans ne fut pas plus heureux auprès du ministre Duportail qu'il ne l'avait été avec le ministre de Fleurieu ; car peu de jours après la nouvelle qu'il avait donnée des sollicitations du prince , le Courrier français faisait savoir que le roi n'avait encore rien statué sur la demande du duc d'Orléans.

Repoussé par tous les ministères, le duc en était réduit à aller protester de son patriotisme au sein de l'Assemblée nationale, triste et banale ressource dont il avait tant abusé déjà , lorsqu'une circonstance imprévue vint éveiller chez lui de nouvelles espé^ rances. Un décret du 15 mai 1791 ayant prescrit la réorganisation de la marine , le ministre Théve^ pard signala son passage aux affaires par une pro-r motion générale, en tête de laquelle figuraient, avec le grade d'amiral, emploi de création nouvelle, le

comte Duchaffoult, le comte d'Estaing et le duc^ d'Orléans. Au premier bruit de cette feveur , et avant qu'il en eût été officiellement informé , Louis-Philippe se rendit au ministère de la marine. Les ministres y à cette époque y se succédaient à de courts intervalles; Bertrand de Molleville avait remplacé Thévenard. Bertrand de Molleville a raconté dans ses curieux Mémoires quelles paroles apportait le duc 9 et quelle étrange scène fut la conclusion de cette visite :

«c Après m'avoir entretenu de différentes choses , tt le duc d'Orléans m'assura qu'il attachait le plus «grand prix à la faveur que le roi lui accordait, <t parce qu'elle lui donnerait les moyens de faire cona naître à Sa Majesté à quel point ses sentimens a avaient été calomniés. 11 me fit cette déclaration c< avec le ton de la franchise et de la sincérité , et il « l'accompagna de protestations de loyauté faites avec « la plus grande chaleur. — Je suis bien malheureux, « dit-il, sans l'avoir mérité. On m'a mis sur le corps <& mille atrocités dont je suis absolument innocent ; «( on m'en a supposé coupable , uniquement parce « que j'ai dédaigné de descendre à me justifier de % crimes dont j'ai la plus profonde horreur. Vous f êtes le premier ministre auquel j'en ai dit autant, a parce que vous êtes le seul dont le caractère m'ait ic toujours inspiré de la confiance. Vous aurez bien- « têt une occasion favorable de juger si ma conduite i< dément en rien mes paroles.

« Il prononça ces mots avec l'accent d'un homme

« qui les croyait une réponse nécessaire à Tair d'in- « crédulité avec lequel je Técoutais. — Je lui ré- (( pondis : Je crains tellement d'affeiblir la force de « vos expressions en les rapportant au roi , comme « vous le désirez , que je vous invite à exprimer vous- « même vos sentimens à Sa Majesté. — C'est préci- (( sèment ce que je désire, répliqua-t-il ; et si je «( pouvais me flatter que le roi voulût me recevoir , (i j'irais demain lui fiaire ma cour.

c< Le même soir, au conseil, je rendis compte au « roi de la visite que le duc d'Orléans m'avait faite , « et de tout ce qui s'était passé entre nous. J'ajoutai c< qu'il m'était impossible de me défendre de la con- « viction de la sincérité de ses protestations. Le roi « résolut de le recevoir , et le lendemain il eut avec (c lui une conversation de plus d'une demi-heure , « dont il parut très-satisfait.

« — Je suis de votre opinion , me dit-il , il revient a à nous sincèrement , et il fera tout ce qui dépen^ « dra de lui pour réparer le mal fait en son nom , c( et auquel il est possible qu'il n'ait pas eu autant « de part que nous l'avions cru.

« Le dimanche suivant, le duc d'Orléans vint au «c lever du roi; les courtisans, ignorant ce qui s'était « passé, et les royalistes, qui venaient ce jour-là faire <c leur cour à la famille royale , lui firent la plus c< mortifiante réception. Ils se pressèrent autour de « lui en affectant de lui marcher sur les pieds et en «le poussant vers la porte. Lorsqu'il se rendit à «l'appartement de la reine, le couvert était déjà

( 157) (( mis ; dès qu'ils l'aperçurent , ils s'écrièrent tous : a Ne laissez approcher personne des plats!.... însi- « nuant par-là qu'il pourrait y jeter du poison.

((Les murmures insultans excités par sa pré- (( sence^ le forcèrent à se retirer sans avoir vu per- (( sonne de la femille royale. J'étais à la cour ce «jour-là (!•' janvier 1792), et j'ai été témoin ocu- «laire de la scène que je viens de raconter (1). »

Là ne s'arrêtèrent pas les outrages : à peine le duc d'Orléans , la figure blémie par le ressentiment de tant d'humiliations, avait-il descendu les premières marches de l'escalier du palais , que les courtisans qui l'accompagnaient de leurs injures et de leurs insultantes rumeurs, crachèrent sur lui.

Le duc d'Orléans souffrit, sans même se retourner, cet opprobre; et c'est ainsi que fut saluée la dernière visite de ce prince au palais des Tuileries.

Sur ces entrefaites , il s'accomplit en France un événement que la majeure partie des révolutionnaires appelaient de tous leurs vœux , pendant que d'autres en repoussaient aussi loin que possible la réalisation : c'était la déclaration de guerre à l'empereur d'Autriche. On sait comment cet acte, qui eut sur toutes les destinées les plus incalculables conséquences, fut arraché par Dumouriez à la faiblesse du roi , et validé par l'Assemblée nationale ,

(i) Mémoires, t. î, p. 278.

( 158) après une discussion de quelques heures seule ment.

Le manifeste de guerre fut proclamé le 20 avril , aux acclamations du parti d'où sortit plus tard la Gironde , et malgré les sages prédictions de Robespierre et de ses partisans. A peine ce décret , qui feisait triompher Dumouriez et Brissot, eut-il été rendu , que le duc d'Orléans écrivit de nouveau au ministre de la marine.

« Paris, a 3 arrîl 179a.

« L'objet principal de cette lettre est, monsieur, de yoos demander de vouloir bien me proposer au roi poar être employé dans les armemens maritimes que les circonstances pourront nécessiter. Je réclame avec con6ance votre jus-: tice à ce sujet, et j'ose espérer que vous voudrez bien avoir égard à ma demande aussitôt qu'il y aura lieu.

« Dans le cas où les armemens que je prévois devraient éprouver quelque retard, le zèle que vous me connaissez pour le maintien et la défense de notre Constitution, ainsi que le désir de concourir autant qu'il est en moi au succès de la cause la plus grande comme la plus juste, ne me permettent pas de rester dans une inactivité vraiment pénible pour tout bon citoyen. Je vous prie de vouloir bien me faire obtenir un congé, dont l'époque finira toujours au premier moment où vous m'aurez donné une destination. J^urai soin à cet effet de vous informer toujours très>exactement du lieu où vous pourrez m'adresser les ordres du roi: j'espère que vous ne doutez pas de mon empressement à m'y conformer. »

Tout en reconnaissant ce qu'il appelait une nouvelle preuve de zèle et de dévouement pour le service de la patrie y Lacoste , ministre de la marine,

laissa pressentir un refus dans sa réponse au duc d'OrléanSé

Ce fut alors que sur de nouvelles instances ^ Louis XYI répopdit au ministre : « Qu'il aille où il « voudra!» — Philippe s'en fut à l'armée du Nord , où il se fit recevoir soldat volontaire dans la division commandée par M. de Biron , sous les ordres duquel se trouvaient déjà le duc de Chartres et le duc de Montpensier» On se sent ému de quelque pi* tié en voyant un prince demander ainsi de tout côté l'aumône d'un grade ou d'un commandement y et ne recevoir jamais que des réponses dilatoires et dédaigneuseSé Peut-être accuserait-on aussi ce système d'exclusion^ si l'on ne savait que Philippe ne fut pas seulement en butte aux défiances de la royauté, mais qu'il fiit encore repoussé par l'Assemblée constituante ) par la Législative et par la Convention.

Être prince du sang , amiral de France , avoir vu son buste promené triomphalement aux grands jours de la révolution, et se sentir réduit au rôle de simple volontaire du régiment de Flandre , voilà ce qui pouvait être d'une abnégation fort exemplaire , mais ce dont se fût difficilement accommodé tout personnage , même exempt des faiblesses et des vanités du duc d'Orléans. Celui-ci n'attendit donc qu'une circonstance favorable pour sortir de la position humiliante que lui avaient faite ses patriotiques bravades. Cette circonstance se présenta bientôt ; mais avant de la foire connaître , il fout revenir à d'autres évènemens.

On sait que, au moment où la duchesse d'Orléans sollicitait de son mari l'éducation de deux de ses enfans , M"»« de Genlis était partie pour F Angleterre avec Voidel et Pétion , et avait emmené Ma* demoiselle, que la malheureuse duchesse voyait ainsi ravie à sa sollicitude maternelle.

Quel était le but de ce voyage? Qu'allaient foire à Londres Voidel et Pétion? on ne âait; mais cette équipée fut souvent reprochée à Pétion par Marat, par Robespierre et même par Camille Desmoulins. S'il en fout croire M»« de Genlis , Pétion n'était point si coupable : ce voyage , tout-à-^foit imprévu , n'aurait eu pour lui qu'un vulgaire intérêt.

S'il y eut des intrigues dans ces allées et ces vïnues, l'histoire ne les a point démêlées. Ce qui parait certain, c'est que Londres était depuis long-temps une ville fomilière au duc d'Orléans ; il y foisait de fréquens séjours. C'était de Londres qu'il tirait ses jockeys , ses domestiques , ses chevaux , et qu'il avait importé au Palais-Royal toutes les habitudes d'outre- Manche , dont s'offensa le rigorisme de la presse ré-^ publicaine de Paris : c'était à Londres enfin que M"''' de Genlis rédigeait un journal dans lequel elle célébrait avec succès, disait-elle, la gloire et les ver-» tus privées du duc d'Orléans (1).

(i) Je suis charmée, dearfnendy qu^on tous ai dit du bien de mon joamal. J'étais bien sûre de cet effet, parce que Texacie vérité exprimée avec bienséance et appuyée dé preuves irrécusables, ne peut manquer d'être bien accueillie^

Si l'auglomanie de Louis-Philippe était fort mal accueillie en France, comme le prouvent les journaux de Tépoque , les Anglais semblaient payer d'ingratitude les nombreux témoignages de sympathie que leur donnait ce prince ; malgré tous les artifices de sa rhétorique, M»« de Genlîs n'avait pu parvenii^ à jeter sur lui quelqu'apparence de valeur et do

J'ai évité avec soin daos cet ouvrage d'avôii^ Pair d'entreprendre votre apologie, on le dessein de vous louer ; vous n'y paraissez jamais que loriiqu'ii semble indispensable de TOUS citer pour l'explication des faits ; mais on vous y voit toujours sous les traits les plus aimables de la bonté, de la douceur et de l^indulgence ; enfin constamment le meilleur des pères, et depuis deux ans le plus patient des maris. Aussi ai-je eu le plaisir d'entendre dire à tous ceux qui l'ont Iii, que rien au monde ne pouvait vous louer mieux que ces faitâ contés avec tant de simplicité. Ah l si vous m'eussiez chargée défaire la brochure qui précéda votre retour d'Angleterre!..» Elle aurait eu aussi un bien grand succès. Comme cet écrit était maladroit et manqué! Je suis confirmée dans l'opinion que mon journal a fait une grande impression dans le lieu Qu'habite M"»® d'Orléans. J^imagîne que M. de Penthièvre aura déterminé cette opinion. Mademoiselle vient encore de recevoir une lettre d'elle, dans laquelle elle mande qu'elle apprend son- départ; mais pas un reproche, pas un mot amer, de la tristesse et de la tendresse , et la lettre n'est point dictée.

, Nous n'avons pas besoin de prêtre particulier ; il y a ici une chapelle romaine.

Adiel], my dear friendy que j'aime et que j'embrasse de toute "mon âme. {Correspondance de Loms- Philippe -Joseph d'Orléans).

coasidération ; le duc d'Orléans était méprisé à Londres comme à Paris,

Dans ses Souvenirs sur Mirabeau, Etienne Dumont a révélé une circonstance qui ne peut laisser aucun doute à ce sujet. Racontant l'injurieuse manière dont fut accueillie à Londres l'ambassade française nommée par Dumouriez :

« Je me souviens j dit Etienne Dumont , que dans^ « la belle saison y peu de temps après l'arrivée de a l'ambassade à Londres^ lorsque les soirées du a Ranelagh étaient à la mode et les plus fréquentées, a un jour que j'avais dîné chez Chauvelin, on pro- « posa d'aller finir la journée dans ce rendez-vous « général. C'est une grande salle ronde, avec des « cabinets ouverts comme des loges de théâtre dans ii tout le contour, et Torchestre est établi dans le « centre. On se promène en tournant s^s cesse oti « en s'arrétant dans les cabinets pour demander des fc rafraîchissemens. A notre arrivée, nous enten-^ « dîmes bientôt un bourdonnement de voix qui ré- « pétaient : Voilà l'ambassade française. Les regards « curieux , mais d'une curiosité qui n'était pas de la <c bienveillance, se dirigeaient de toute part sur notre «t bataillon ; car nous étions huit ou dix : bientôt nous < piûmes sentir que nous aurions la carrière libre « pour nous promener ; car on se retirait à droite « et à gauche à notre approche , comme si on eût « craint de se trouver dans l'atmosphère de la con- « tagion. Le bataillon devint d'autant plus remarie quable , qu'il se trouvait dans le vide et le formait

« en avançant. Une ou deux personnes courageuses « vinrent saluer M. de Chauvelin ou M. de Talley-^ « rand. Un moment après, nous vîmes errer tout^ iK à-feit solitaire un homme qui était repoussé à d'au^ « très titres : c'était le duc d'Orléans, que Ton fuyait « avec un soin tout particulier. Enfin, ennuyé d'être «les objets de cette attention désagréable, nous « nous séparâmes un moment. Je me jetai dans là « foule, où j'entendis plusieurs personnes donner à « leur manière des détails de cette ambassade fran- « çaise, et nous nous retirâmes bientôt après, ob-^ c< servant que M. de Talleyrand n'était en aucune t( manière afifecté ou déconcerté, et que M. de Chance velin l'était beaucoup (l).i»

Dûment n'a pas feit connattre la date de cette apparition du duc d'Orléans au Ranelagh de Londres ; mais c'est évidemment entre les derniers jours de mai et le commencement de juillet qu'il faut placer la scène dont il parle, au temps oti, après avoir infructueusement négocié pour obtenir du service , le duc d'Orléans était allé , en désespoir dé cause , s'enrôler au régiment de Flandre.

Ce fut à la même époque , au milieu des dénon^ qations étemelles dont l'Assemblée était le théâtre^ que le député Ribes signala Philippe d'Orléans ^ Dumouriez et Bonnecarère^ un ami de ce général^ comme étant les seuls instigateurs des maux de la France, et les vrais membres du comité autrichien ^

(i) Soui>emrs sur Mirabeau, p. 4^31

Vobjel alars de toutes les récriminatioas. Le député Gossuin déclara à deux reprises que Ribes était fou } l'Assemblée passa à Tordre du jour ; mais iï n'est pas moins vrai que^ huit mois après ^ les trois personnages que Ribes avait signalés furent précisément ceux qu'accusa la G)nvention (l)^

La dénonciation de Ribes donna lieu, le soir même , à une discussion au club des jacobins. Dans une longue apologie du duc d'Orléans , Sillery rappela la conduite de ce prince, depuis son exil de Villers-Cotterets jusqu'au moment où il avait pris les armes pour la défense de la liberté. Quelques afifidés demandèrent l'impression de ce discours , dans lequel, par suite d'une tactique habituelle à Philippe, depuis son retour d'Angleterre , La Fayette était signalé aux vengeances populaires. Mais un membre ayant fait observer qu'il était indécent de s'occuper d'un indmdu pendant que la patrie était en danger, une discussion fort vive s'éleva sur cette interruption, et l'impression sollicitée ne fut pas votée.

Peu de temps après arriva le 20 juin. Le nom du duc d'Orléans ne se trouve pas mêlé au récit de cette journée ; mais telle était la destinée de ce prince y que les plus outrageux soupçons devaient Tatteindre, qu'il fût an Palais-Royal, en An^eterre ou sur la frontière de France.

^ Il faut que l'histoire soit sévère pour ces sortes

(i) Moniteur, 6 juin 1792*

d'accusations^ aussi ne répéterons-nous pas avec Montjoie, que si le duc d'Orléans avait quitté Paris, ce n'était que pour fuir les attentats qu'il allait £aire commettre.

Lorsque nous voyons Philippe honni par tout le monde y nous croyons difficilement à ce rôle de grand organisateur révolutionnaire qu'on lui veut faire jouer. Ce nom de d'Orléans, dont quelques écri-** vains ont fait la cheville ouvrière de la révolution , le duc, bien loin de vouloir l'imposer, avait déjà grand'peine à le porter lui-même.

À la première nouvelle des revers éprouvés par l'armée française, l'Assemblée nationale avait déclaré la patrie en danger, et ordonné à tous les fonctionnaires civils et militaires de se rendre à leur posté. Saisissant cette occasion de sortir de l'impasse dans laquelle il s'était fourvoyé, le duc offrit de nouveau ses services à la patrie. La lettre que, dans cette intention, il adressa au ministre de la marine, était datée de Yalenciennes , 14 juillet,^ an IV de la liberté ; mais avant que le ministre eût répondu à sa demande , il avait quitté cette ville , et était venu à Paris même attendre le résultat de ses démarches. Pendant ce temps, le ministère fut renouvelé; Dubouchage remplaça Lacoste à la ma-r rine. Sans doute le duc d'Orléans n'espéra rien de ce changement, puisque ce fut à l'Assemblée nationale qu'il adressa ses plaintes et ses sollicitations , mettant ainsi une affectation bien marquée à faire

( 166 ) parade de son dévouement, dont chacun suspectait la sincérité.

Voici la lettre par laquelle le duc d'Orléans instruisait TAssemblée nationale des perplexités de sa position :

« Je crois quMl est k la fois de mon intërët et de pion devoir de sonmetlre à l'Assemblée nationale quelques observations relatives à ma situation personnelle comme fonctionnaire public, en ma qualité d'officier-général de la marine.

(c Aussitôt après la déclaration de guerre , )'ai demandé, au ministre de la marine k être employé dans mon grade, et il m'a répondu, en date du 27 avril 179a, que Sa Majesté observant que les circonstances actuelles ne semblaient pas eTciger un développement considérable de forces navales , avait pensé qu'il n'y avait pas lieu à m' employer convenablement au grade que j'occupe dans la marine, etc.

« D'après cette réponse, et désirant de ne pas rester danâ une oisiveté pénible, tandis que tous les citoyens volaient â\ la défense de la patrie, je récrivis au même ministre pour lui demander de m'oblenir l'autorisation du roi de me resdre à l'armée du Nord ; le ministre m'envoya en effet cette autorisation par sa lettre du 3 mai , connue ainsi qu'il suit :

<c — Monsieur , j'ai mis sous les yeux du roi la dernière^ lettre que vous m'avez fait l'bonneur de m'écrire. Sa Ma-^ jeslé n'a rien vu que de louable et de naturel dans l'intention dont vous avez bien voulu me faire part , d'aller joindre la division commandée par M. Biron, où servent vos enfans. Elle approuve donc que vous vous y rendiez, et si les circonstances exigeaient qu'elleme chargeât de vousfaire passer ses ordres, j'aurais l'honneur de vous les y adresser.

« A l'égard des passeports que vous désirez, monsieur , le roi a pensé qu'ils vous étaient inutiles, attendu que si le

corps que vous allez joindre et qui ie iroure actuellement en France, se portait hors des frontières, tous ne seriez pas , en le suirant, dans le cas d'aroîr personnellement plus besoin de passeport que tons les officiers qui y sont employés. — J'ai Fhonneur etc. Signé Lacoste. »

« Sur la communication que je donnai de cette lettre à M. le maréchal de Lnckner, celui-ci m'autorisa en effet à servir dans aon armée, par une permission dont roici fcopie :

m — M. d'Orléans m'ayant communiqué la lettre du ministre qui l'autorise, de la part du roi, à servir comme volontaire à l'armée du Nord , je donne avec grand plaisir mon consentement à une démarche de si bon exemple. — Valenciennes, le 5 juin. Sigpê Lugkner. »

« Pendant mon séjour à Tannée, l'Assemblée nationale a déclaré la patrie en danger, et l'acte du Corps législatif ordonne que tous les fonctionnaires publics soient à leur poste. J'ai en conséquence écrit de nouveau au ministre pour lui demander de m'Indiqner mon poste, afin que je pusse m'y rendre. Dans ces circonstances , l'armée s'étant mise en marche par Tintérieur du royaume pour changer de destination, j'ai profité de cet intervalle pour venir à Paris , presser et attendre la réponse que j'avais demandée. Voici celle que j'ai reçue :

« — Monsieur, je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Valenciennes , et je m'empresse 4'y répondre^ après l'avoir mise sons les yeux du roi.

« Sa Majesté y a vu une nouvelle preuve de votre zèle pour le service d^ l'Etat, et de votre empressement il donner l'exemple de votre obéissance aux (ois.

« L'acte du Corps législatif qui déclare la patrie en dan ger, n'a pas paru à Sa Majesté vous imposer de nouvelles obligations. Vous savez en effet, monsieur, cpe les officiers-généraux de la marine n'étant pas tenus il résidence,

n^ont ao poste déterminé qu'autant qu'ils sont employés,

« Je suis, etc.. Signé Lacoste. »

4t Je me préparais donc à rejoindre l'armée, lorsque, j'ai reçu de mon fils Louis-Philippe une lettre en date du 37 juillet, portant : — M. le maréchal Luckuer me charge de vous dire que le roi lui a défendii de laisser suivre l'armée d'aucun volontaire qui n'en aurait pas reçu de lui la permiasion par écfit, et signée de lui-même ; il m'a chargé de vous témoigner tous ses regrets.

« La méipe nouvelle m'a été donnée par M. Biron, qui me mande : « Je dois vpu^ rendre compte, sans perdre de temps, qufe M. le maréchal Luckner m'a défendu de vous recevoir à l'armée du Rhin, sans une lettre du roi, etc. »

« Cette défense du roi entraine la révocation de l'agrément que le ministre de la marine m^avait donné au nom de Sa Majesté; je la respecte et m'y conforme. Mais privé de l'espoir de concourir de cette manière à la défense de la patrie, je désire que l'emploi que j'occupe dans la marine puissç m'en fournir quelqu autre moyen. Il me paraît impossible que l'intention de l'assemblée nationale spit qu'il existe des fonctionnaires publics sans fonctions et surtout sans poste. Je demande donc qu'elle veuille bien décréter que le ministre assigne à tous les officiers de ce port, les postes où ils doivent se rendre, puisque l'acte du Corps législatif ^ordonne à tous les fonctionnaires publics de se rendre chacun

à son poste.

« Signé l'amiral L. P. JosEPB.

nPa^rlsy le 1 août i793> Tan iv de la liberté'.»

L'Assemblée nationale , sans vouloir s'en occuper autrement, renvoya CQtte réclamatioa au comité de la marine, où elle resta oubliée. Tout le monde se réunissait donc pour repousser le duc d'Orléans, le roi, le ministère et l'Assemblée,

Il est vrai que si j comme il se plaisait à le répeter, Louis-Philippe eût été vivement ému du désir de servir son pays , il fût retourné à l'armée du Rhin, ayant commis la maladresse de s'y présenter une première fois. Il ne lui fallait pour cela que la signature du roi; c'est une permission qu'il eût été adroit de demander et de se faire refuser.

C'était le moment de payer de sa personne. La condition de simple volontaire aurait dû plaire à ce prince, en apparence si épris de l'égalité, que plus tard il en devait emprunter le nom ; si désireux de servir son pays, qu'aucune expression n'était, dans sa bouche, assez forte pour exprimer son dévouement à la France.

Si le duc d'Orléans se conduisit différemment, c'est qu'il voulait avoir les profits, mais non les inconvé-^ niens du patriotisme ; l'armée française avait éprouvé des revers dont s'accommodait difiKcilement le vaniteux esprit de ce prince ; et rebuté par chacun , il se lassa de solliciter pour n'obtenir jamais que d'in-' jurieux dédains ; peut-être entrevoyait-il aussi dans un avenir rapproché un terme aux outrages dont il était abreuvé , et quelqu'aliment à de nouvelles vengeances.

zzz.

Philippe d'Orléans lava ses blessures dans le sang. Le 10 aoùt^ des fenêtres du Palais-Royal il put voir la fin de la monarchie et de l'Assemblée législative.

Nous n'avons point à retracer cette page de la révolution, triste récit dans lequel se perd le nom du duc d'Orléans; cependant, entre toutes les victimes que fit cette journée j une surtout dut être agréable à ce prince : le journaliste Suleau avait été frappé k mort, à la voix d'une femme dont les intimes re* lations avec le Palaisr-Royal étaient connues de tous. Dès les premiers jours de la révolution , Suleau s'ér tait déclaré l'impitoyable adversaire du duc d'Orléans. Il l'avait outragé, menacé, défié de toute manière, devant les tribunaux et la justice des hommes , en champ-clos et au jugement de Dieu ; et comme un jour le duc d'Orléans , harcelé par tant d'affronts, chargea de Latouche, son chancelier, de répondre

aux provocations de Suleau, celui-ci nomiDa chancelier un de ses laquais , afin de pouvoir traiter d'égal à égal avec l'envoyé du prince.

Ces insultes étaient d'autant plus vives , qu'elles venaient d'un homme honoré, plein de courage, d'un esprit chevaleresque , et qui ne cherchait pas autant à combattre les erreurs révolutionnaires qu'à démasquer les fripons et les traîtres. Le duc d'Orléans et Mirabeau étaient les deux personnages que Suleau poursuivait de ses pamphlets ; mais si quelquefois il ne put se défendre d'admiration pour les talens et les qualités de Mirabeau, il fut toujours sans pitié pour Philippe d'Orléans : à lui seul il n'accorda jamais ni trêve ni pardon.

Un jour — c'était à l'époque de ses plus violentes philippiques — Suleau fut averti , par un avis anonyme , qu'un meurtre se tramait contre lui ; Suleau répondit qu'il y avait loin du poignard d'un scélérat à la poitrine d'un honnête homme. Il se trompait ; par aux premiers bruits de l'insurrection du 10 août, le malheureux fut assassiné au poste des Feuillans, par une poignée die sicaires, à la tête desquels se trouvait la Théroigne de Méricourt. Les causes de cet assassinat n'ont jamais été bien connues. Lea uns , et c'est le plus grand nombre , prétendent que Théroigne ne fit que se venger des épigrammes que Suleau ne lui avait point épargnées ; d'autres , rencontrant le nom du duc d'Orléans à travers les dis-».' sipations et les révolutionnaires orgies de l'héroïne du 5 octobre , veulent , chose peu croyable , que h

( t7*^ ) mort de Suleau ait été oommaadée par le Palais- Royal. Quoi qu'il en soit, une fin si tragique témoigna de la fatidique vérité des paroles, que, dans une autre occasion, Suleau avait adressées au duc d'Orléans : allya des familles où la soif héréditaire de l'or est tellement inextinguible > que les acddens les plus déplorables et les plus impréims arrii^ent toujours à propos pour les enrichir. » — Les inexplicables accidens qui étaient survenus pour enrichir Philippe d'Orléans , s'accomplissaient aussi pour satis-^ feiire ses vengeances.

Nous avançons à grands pas dans la période révolutionnaire; les évènemens touchent à tous les extrêmes, et les extrêmes se précipitent à des dénouemens désespérés. Au -dehors, la coalition armée couvre les frontières , s'empare de Verdun , et s'avance sur Paris ; au-dedans , l'esprit révolutionnaire se fait ardent, implacable. La persécution des royalistes commence : on traque les hommes après avoir fait la chasse aux idées; l'instinct des représailles semble animer les révolutionnaires et les coalisés d'un même sentiment de vengeance. Les royalistes se défendent comme ils peuvent contre la révolution, et la révolution attaque la monarchie. C'est un combat à mort dans lequel les champions se heurtent sans s'expliquer. Au 20 juin succède le 10 août ; après le 10 août viennent les massacres de septembre, longues journées de sang et de deuil , qu'on a cru excuser au nom de la France, qu'il s'agissait de pré-

server de renvahissement des années étrangères. La royauté venait d'expirer dans une agonie que rendirent plus longue et plus terrible encore ceux qui voulaient défendre le trône. Combien furent fa* taies cette impuissance , ce défeut de prévision , ces tentatives avortées 1 Vouloir s'imposer par la forcis des armes à la France, dont une partie réclamait d'im-» prescriptibles droits y c'était là une impardonnable foute ; envahir le territoire français , c'était un crime contré ceux qui n'avaient pas déserté leurs foyers , et qui y supportant la solidarité des tentatives des vaincus, restaient ainsi livrés à la discrétion des vainqueurs (1). Plus grands furent encore les crimes de la révolution, qui voulut s'imposer par le sang et par l'échafoud ; mais dans l'ordre des faits humains et des enseignemens de l'histoire , il est hors de doute que si , pour comprimer la révolution , Louis XVI eût placé le levier dans la révolution elle-même , au lieu de le placer ati-dehors , il eût conservé pendant de longues années un pouvoir incontesté.

Des femmes de la cour de Louis XVI , une surtout fut en butte aux immondes accusations des pamphlétaires de son temps : c'est la princesse de Lamballe , Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan.

(i) Voir, dans la correspondance récemment publiée de Marie-Antoinette avec son frère Léopold II, les paroles désolées de cette malheureuse reine contre l'émigration, quVlJe appelle une lâcheté. {Rame rétrospective ^ t. I, p. 4730

( 174) De l'étroite et sainte amitié qui liait cette princesse à Marie-Antoinette, on avait feiit une impure liaison. Ce n'était pas assez d'avoir prêté des amans à Marie-Antoinette , on voulut encore que, ressuscitant Rome païenne, elle eût rouvert furtivement l'alcove de Messaline, et ajouté un dernier et honteux chapitre au mystérieux roman des amours de LaufeUa;

Quand on relit aujourd'hui, après un demi-siècle, ces pages de pamphlets usées et jaunies , on frissonne de dégoût au souvenir du délire de cette époque , surtout en songeant que , avant d'être traînées dans la boue , ces satires coururent d'abord les salons et les ruelles de Versailles, colportées par d'indignes courtisans , vieux débris de la régence , et par l'entourage du duc d'Orléans. Ce furent quelques libertins de Versailles et les roués du Palais*- Royal qui apprirent au peuple à déshonorer la reine et les femmes de son palais*

Tant d'impures pensées auraient dû s'éteindre lorsque, aux joies de la cour, succédèrent les persécutions , que la prison du Temple remplaça le palais des Tuileries ^ et que des évènemens aussi cruels qu'imprévus eurent fortifié encore l'amitié de la reine pour la princesse de Lamballe. Il n'en fut rien cependant : on voulut accommoder le libertin nage au malheur, et les larmes à la fièvre des sens.

Quand la famille royale fut enfermée au Temple , M»* de Lamballe , M"" de Tourzel et de Saint-Brice , prévenues d'intelligence avec les ennemis, furent

écrouées dans les prisons de la Force ; mais aucune charge ne justifiant l'accusation portée contre M*" de Tourzel et de Sain^Brice , le 3 septembre elles furent rendues à la liberté. Seule , M""* de Lamballe resta prisonnière; le même jour on la transféra de la Petite-Force à la Grande-Force.

Le lendemain, une proclamation de la commune fit connaître les premiers succès de l'armée austroprussienne et le siège de Verdun. Le tocsin sonnait dans Paris ; de quart-d'heure en quart-d'heure tonnait le canon d'alarme. Les citoyens se précipitaient aux sections ; au Champ-de^Mars on s'arrachait les armes pour marcher à la frontière. La veille y du haut de son échafaud, un condamné avait jeté au peuple d'étranges paroles : c'était la révélation d'un prétendu complot qui aurait existé dans les prisons de Paris, pour profiter des succès du duc de Brunswick. — On courut aux prisons, et alors commencèrent les massacres de septembre.

La princesse de Lamballe fut une des victimes de ces épouvantables journées, où le crime eut des apparences de justice et d'indicibles raffinemens de barbarie. Lorsqu'elle fut amenée devant le tribunal improvisé dans sa prison :

€( — Qui êtes-vous? lui demanda le juge.

« — Marie-Louise, princesse de Savoie.

« — Avez-vous connaissance des complots de la cour au 10 août?

« — Je ne sais s'il y avait des complots au 10 août, mais je sais que je n'en avais aucune connaissance #

« — Jurez la liberté^ Tégalité, la haine du roi, de la reine et de la royauté*

a — Je jurerai facilement les deux premiers ; je né puis jurer le dernier, il n'est pas dans mon cœur* ^

(Ici un assistant lui dit tout bas : Jurez donc; si vous ne jurez pas, vov^ êtes morte. ) La princesse ne répondit rien , et fit un pas vers le guichet.

« Le iuae : Qu'on élaredsse madame fi). »

Alors on ouvrit le guichet : elle fut frappée , mise à mort , et son corps fut livré à d'horribles pr^anations. Ces égorgeurs , qui avaient les pieds dans le sang , se firent une infernale fête de sentir frissonner sous leuîs mains une femme encore dans toute sa beauté, et que, partout ailleurs, un monde eût séparé de leurs attouchemens. Dans cette cour de la Grande-Force, jonchée de cadavres, il y eut alors des souvenirs d'infâmes accusations : on voulut purifier par le fer un corps qu'avait sali la crapuleuse imagination des rotiés et des libellistes du temps. Les bourreaux trouvaient à cela vengeance et volupté. Peut-être même, avant de pletH rer sur sa mort, cette noble femme eut-elle encore à pleurer sur sa pudeur outrageusement immolée-

(i) C'était la formule consacrée pour donner le signal du meurtre. Les deux hommes qui tenaient la princesse sous les bras lui recommandèrent, dit-on, de crier ozW la nation! , mais en paraissant dans la cour, elle laissa échapper ces mots: Oh l'horreur! (m Je suis perdue!

Puis on coupa là tête du cadavre, on la mit au bout d'une pique qu'on s'en fut planter au Palais-Royal, Sous les fenêtres de l'appartement du duc d'Orléans. C'était lé moment où le duc allait dîner avec Agnès de Buffon et quelques Anglais. En aper- (ievant le sanglant trophée, Agnès tomba dans uil fauteuil , se voila la figure de ses mains en s'écriant î Ah ! mon Dieu, voilà cofnme îna tête sera portée un jour! Quant au duc d'Orléans , il se mit tranquillement à table avec ses Anglais.

L'histoire n'a dit ni les paroles ni l'attitude dé cette populace qui venait offirir, comme un tribut consacré , la dtme du meurtre au duc d'Orléans , ni les mystérieux rapports qui pouvaient exister entre ceux qui disaient l'offrande et celui qui la recevait ; mais ce que les Mémoires de l'époque et les histo-^ riens ont répété , c'est que le meurtre de M*»* dé Lamballe fut commandé par le duc d'Orléans , Louis- Philippe gagnant à la mort dé cette princesse l'extinction d'un douaire de cent mille écus qu'il était obligé de lui payer ; c'est que de vives inimitiés exis-^ taient depuis long-temps entre le duc et la princesse de Lamballe , et que le meurtre de cette féinme fut à là fois une •vengeance et une spéculation; c'estque , pour sauver M"* de Lamballe ^ Manuel , procureur-syndic de la commune de Paris , avait reçu 150,000 livres, et que, loyal dans sa corruption, il s'était demandé quelle puissance plus forte que la sienne avait osé faire périr celle qu'il avait promis de rendre à la liberté. Voilà quelle est la renommée

que le duc d'Orléans a gardée daus l'histoire (1)« Tant d'accusations paraissent être peu vraisemblablés, malgré lapresqu'unanimité des témoignages con^ temporains y si l'on soi^e aux circonstaiices qui ont marqué la fin de M""* de Lamballe'. Des assertions que nous avons citées, la plus répétée de toutes n'est pas la plus exacte ; ainsi, le douaire évalué à cent mille écus , n'était réellement que de trente mille livres ; en outre, l'extinction de ce douaire devait peu profiter au duc d'Orléans , puisque déjà la séparation de biens avait été prononcée par le tribunal de fiamille entre la duchesse et lui, et que, malgré l'ap^ pel dont il avait frappé cette sentence , il ne pouvait ignorer qu'il n'avait plus rien à prétendre dans la fortune de la maison de Penthièvre. L'imputation d'initiative et de complicité directe du duc d'Orléans dans le meurtre de la princesse de Lamballe, n'est donc fortifiée par aucune preuve , autres que celles résultant des rumeurs de l'époque et de l'unani-' mité des contemporains à flageller de cette accusation la mémoire de Philippe d'Orléans (2) .

(i) R^moires àe Bertrand Je M elle ville. — Ménmires de Ferrières« — HUlmre paHicuUère des éfèmmms de juin, jidUet^ août et septembre 179^»^ par Maton-de-la-Varenne. — Dernier tableau de Paris, par Pehier. Histoire de la conjuration du duc d'OrléanSy par Moutjoie, etc., etc.

(2) L'Italien Rotondo fut un de ceux qui aidèrent au meurtre de la princesse de Lamballe ; il se vanta même de ce fait^ à table, dans un hôtel de Londres. Tooa les contemporain» ont parlé des relations de ce misérable avec Philippe d'Or-

Dans un temps où toute supposition était admise &ble y pourvu qu'elle Mt inspirée par le génie de l'aduhère et du libertinage , la princesse dé Lam^ balle amût été soupçonnée de coupables feiblesses pour lé duc d'Orléans. Cette assertion, venue des isalons dé Versailles aiit oreilles du peuple ^^ fut pour les homknés de septembre un puissant molif d'orga*^ niser le sauvant trophée du t^lai»-Royal ; car on connaissait la cynique insensibilité du duc d^Orfiéans^ son mépris de la vie humaine y et leb meurtrières vo^ luptés auxquelles , plus d'une fois, il avait sacrifié ses maîtresses;

Lorsque Philippe ne songeait pas encore à jouer au patriotisme et à la révolution , une femme , bien iconnué des débauchés de son teinps , ht emportée par une maladie qui, cependant, lui laissa jusqu'au dernier instaût tous les charmes de la jeunesse. La veille de sa mort , trois jeunes seigneurs étaient réunis dans une chambre voisine de celle où déjà cette femme était en proie aux douleurs de l'ago^ nie : c'étaient le duc d'Orléans et deux com^ pagnons de ses plaisirs, avec lesquels la moribonde avait vécu d^ns une intimité eommtme. Ce que fei^ient le duc et ses deuxamis^ le voici : ils jouaient aux dés pour savoir lequel <les trois; mé^ lant au râle de l'agonie les fébriles transports dés passions terrestres, irait, par une étreinte sacrilé^

iéans , relations que Rotondo a cependant mets , dans une leiire adressée à un journal de l'ë|9oque;

envoyer la moribonde devant Dieu^ avec une taché demièreet presqu'ineffeçablé des voluptés qui avaient souillé éa vie.

Les anecdotes de ce genre étaient alors dans toutes les bouches ; elles sont oubliées aujourd'hui ; pour les recueillir ou pour les redire, aucun historien n'ayant eu le courage de Suétone ou de Juvénal.

Entre les hommes qui avaient livré le corps de M">« de LamMlle à d'indignes outrages y et le priiu^e qui recherchait dans la mort d'une femme de pareils laffinemens de volupté , il existait donc une pensée commune, mystérieuse sympathie qui liait la cruauté des uns à l'insensibilité de l'autre.

Pendant que le duc d'Orléans était encore à dîner avec ses Anglais > la tète de la princesse de LambaUe> portée dans Paris jusque Sous les murs de la prison du Temple> fut enfin recueillie par de pieuses mains. Un homme du peuple , Jacques Pointel, se présenta $ dans la soirée du 3 septembre , au comité permanent de la section des Quinze-Vingts y district des Ënfans-Trouvés y et demanda l'inhumation de la tête de M""^ de Lamballe, dmit il était venu à bout, ditil, de s'emparer. Desesquelles , officier municipal de cette section , se transporta aussitôt avec Jacques Pointel au cimetière des Enfans-Trduvés , où fut Êdte l'inhumation de ce débris humain , le seul que n'eût pas anéanti la rage des meurtriers (1).

(i) Reçue rétrospective j t. llî, p. 152^

( 181 ) Ainsi devaient retourner au peuple^ pour qu'ils y trouvassent une sainte pensée, les restes de cette infortunée princesse que le peuple avait tuée.

ZIZL

Si bas qu'il se fôt placé, Philippe avait compris que la nom d'Orléans devait mal résonner aux oxeilles de la république, qui s'élevait menaçante sur les ruines de la royauté et de l'aristocratie fi*ançaise. Les Bourbons n'avaient plus de Saveurs, plus d'apanages à donner à la branche d'Orléans ; il Mlait renier le sang des Bourbons : la noblesse était persécutée , proscrite ; il fallait laisser la noblesse à ses fatales destinées : le vent tournait au peuple; il fallait devenir peuple.

Depuis la chute du trône , d'Orléans rêvait donc à changer de nom , croyant acheter à ce prix une entière sécurité dans la république nouvelle ; espérant que les inquisiteurs et les Diogènes de la révolution, lorsqu'ils chercheraient un priiice , un noble à proscrire , passeraient , sans s'y arrêter , devant le Palais-Royal , n'y trouvant plus ni nobles , ni princes ^

ni d'Orléans, ni Bourbon. Qu'importait à Philippe le ridicule et la honte , pourvu qu'il pût vivre à Paris et assister égoïste et impassible au terrible spectacle des bouleversemens politiques? Le sens moral et la conscience de la dignité personnelle étaient pour Philippe d'Orléans des choses vides de sens : les appétits sensuels , l'instinct de la conservation résumaient toute sa vie.

Philippe allait donc répétant dans les clubs , au Palais-Royal, aux Jacobins, aux assemblées électorales, que le nom de d'Orléans ne lui convenait plus, entaché qu'était ce nom d'aristocratie et de féodalité.

Le député Corsas , à qui Philippe avait feit part de ces dispositions , lui conseilla de s'adresser à Manuel, procureur-syndic de la communie de Paris. « n sera piquant , lui dit Corsas , de vpus trouver « baptisé par un homme qui en débaptise tant d'au- « très, et qui voudrait chasser tous leç saints du Pa- « radis. i> Philippe s'empressa de mettre à exécution le conseil de Corsas. D écrivit à Manuel, pour lui Êdre connaître sop intention de changer contre un nom populaire le nom de d'Orléans, auquel il renonçait. Ce fiit Corsas lui-même qui ajouta à cette lettre l'adresse de Manuel, que Philippe ignorait apparemment, et qui, par recommandation particulière, invita le procureur-syndic à tenir sur les fonts l'enfant perdu qu'il lui envoyait (1).

(i) C'est Corsas qui raconte ces détails dans le Charrier 4es déparUmeiu du 19 décembre i792*

( 18*) Voilà pourquoi, le 15 septembre 1792, Philippe d'Orléans se présenta à la commune de Paris , pour assister à la modification de son état civil. Manuel était .homme d'esprit, plutôt courtisan que révolutionnaire, et tout juste assez sincère dans ses opinions pour savoir ce que valait le patriotisme affecté de Philippe d'Orléans, En voyant un prince s^abaisser au point de renier ses ancêtres , et de demander à changer de nom avec autant d'insistance qu'un autre en eût mis à faire connaître le sien. Manuel comprit qu'il fallait stygmatiser en caractères ineffaiçables la dégradation volontaire de cet homme ; il se tourna vers la statue de l'Égalité, et proposa cette divinité républicaine pour marraine à Philippe d'Orléans. — Philippe remercia Manuel d'une si burr lesque iAspiration , e\ la commune de Paris consigna dans les termes suivans ce nouvel acte de bassesse de Pl^ilippe d'Orléans :

COMMUNE DE PARÏS.

Sur la demande de Louis-Philîppe-Joseph , prmce français,

Le conseil -général arrête:

1» Louis-Philippe -Joseph et sa postérité porteront désormais pour nom de famille Egalité,

2^ Le jardin connu sous le nom de Pa/mV Ao/o/ s'appellera désormais Jardin de la Répolution,

3° Lpuis- Philippe 'Joseph Egalit4 est autorisé à faire faire, soit sur les registres publics, soit sur Içs arctes notariés, mention du présent arrêté.

Le présent arrêté sera imprimé et affiché (i).

Signé, etc.

(i) Moniteur An 17 septembre 1793.

Arrière donc, maintenant ^ le duc d'Orléans, le premier prince du sang, le descendant du régent, le petit-neveu de Louis XIV ! — C'est à Philippe Égalité que nous avons af foire.

Afin que personne ne pût se méprendre sur ses intentions, voulant d'ailleurs rendre aussi solennelle que possible la honteuse transformation qu'il venait de subir, Philippe Égalité fit savoir que de tous les noms qu'on pouvait lui donner, aucun ne lui était plus agréable que celui qu'il avait reçu; il écrivit à la Clommune :

« Citoyens^ « J'accepte avec une reconnaissance extrême le nom que la commune de Paris vient de me donner ; elle ne pouvait en choisir un plus conforme à mes sentimens et à nies opinions. Je vous jure, citoyens, que je me rappcierai sans cessç les devoirs que ce nom m'impose, et que je ne m'^n écarterai jamais.

« Je suis votre concitoyen,

cf L.-P.'Joseph Egalité. »

Ici l'histoire se trouve en face d'une autre version quHl faut expliquer. Un contemporain de Philippe Égalité, le conventionnel Sergent , oi^cier municipal et administrateur de la police en 1792, a raconté comme il suit l'épisode de la commune de Paris :

« J'ai vu le duc d'Orléans hausser les épaules en (< recevant le nom d'Égalité, qui lui fut donné par {i le procureur de la Commune de Paris, Manuel. Il

c( m'en parla avec une pitié ironique , lorsque sor- « tant ensemble de rH6tel-de-Ville , où je me trou- « vais en ce moment , je lui dis en riant : Comme c< cela vous va bien , le nom d'une nymphe , à vous c( colonel de hussards, et avec des moustaches a noires ! — Il me répondit : — Vous me rendrez la ce justice que je ne suis pas venu à la commune pour c< changer mes noms , et qu'on m'a imposé celui-là. « Vous avez entendu les tribunes applaudir ce lourd <c Manuel : que pouvais*je dire et faire? Je venais « solliciter pour ma fille y qui va être déclarée émi- « grée (1), et j'ai dû sacrifier à ce puissant intérêt « ma répugnance à prendre ce nom burlesque pour « moi (2). »

Dans ce récit publié après 1830, il est certain que Sergent affecte de taire les circonstances qui précédèrent la démarche de Philippe d'Orléans, circonstances que Gorsas a racontées à l'époque même oii l'événement venait d'avoir lieu. Supposé que Sergent eût oublié les souvenirs de son temps, il aurait pu acquérir la preuve, en recourant au texte du Moniteur, que l'arrêté de la commune de Paris n'avait été rendu que sur la demande de Louis-Pl^ilippe d'Orléans (3).

(i) M^^' d^Orléan's ne fut inquiëiée, pour son séjour en Angleterre, qu'au mois de novembre suivant, comme on le verra plus tard.

(a) ReQue rétrospectwe y n* série, t. llî, p. 33o.

(3) Voici une noie qu'on trouve sur Sergent, dans le Jour-

( 187) Au reste, il ne faudrait poiat s'imaginer que les paroles mises par Sergent dans la bouche de Phi-

nal des Révolutions de Paris, par Pnidhomme ( n° CXXXV ) :

« Ne vient-on pas de passer l'^cbarpe municipale k un artiste qui, il n'y a pas bien long-temps, publia une estampe représentant Louis XII, Henri IV et Louis XVI, avec ce calcul gravé au bas de ces trois bustes rangés en triangle t XII et iV font XVI, c'est-à-dire Louis XVI k lui tout seul, enferme Loms XII et Henri IV. Quand le prince royal en sera i l'arithmétique, c'est sur cette image ingénieuse qu'on loi apprendra la règle de l'addition. »

Après la prise du château, au lo août, la plupart des bijoux et des objets précieux appartenant h la famille royale furent confiés à la commune de Paris. Il paraît que ces dépôts ne furent pas tous fidèlement rendus, caries reproches d'improbité contre quelques membres de la commune sont fort nombreux dans les feuilles de l'époqoe ; il y eut même k ce sujet d'assez vives discussions à l'Hotel-de-Ville , où siégeait le conseil-général de la commune. C'est dans l'une de ces délibérations que, le 8 novembre 17921 Panis prit la parole au nom du comité de surveillance, et rendit compte df l'état des dépôts confiés à ses soins.

« Le rapporteur, disent ies Résolutions de Paris, a déclaré à la commune que dans le nombre des objets précieux qui 9e trouvent manquer, tels que bijoux, argenterie, louis, on comptât trois montres d'or y une agathe montée en bague , et autres l»ijoux, lesqneb effets, a dit le rapporteur , son entre les mains de Sergent, député de Paris à la Convention ^ et alors présent. Sergent est convenu du fait, à l'exocptioq d'une montre qu'il a dît ne pas avoir, et a déclaré que son intention était de payer lesdils effets an prix auquel ils auraâent été portés. Ce disant on a remarqué qu'il avait ai;^

lippe Égalité sont apocryphes. Après la lettre de remerctmens qu'il adressa à la Commune de Paris, les haussemens d'épaule et l'ironique pitié de Philippe, seraient tout au plus une nouvelle preuve de son habileté à jouer tous les rôles (1).

Les Mémoires de l'époque veulent encore que Philippe d'Orléans ait pris plaisir à se donner une généalogie conforme à la renonciation qu'il venait de faire. Il s'excusait d'avoir été Bourbon jusqu'à ce moment, et protestait qu'il n'était pas le fils du dernier duc d'Orléans , justifiant ainsi ses dénégations par la prostitution de sa mère. Les roués de sa cour complétaient sa pensée , en répétant dans les cliibs et les groupes populaires, que Philippe était le fils d'un cocher, et qu'on le devait regarder comme un vrai sans-culotte (2).

On se refuserait à admettre de pareilles monstruosités , si l'on ne savait déjà que , avant d'être avilie par son fils, la duchesse d'Orléans avait ellemême proclamé sa honte et couvert de souillures

doigt l'agathe réclamée. » {Rétfoi. de Pans, n9 CLXXVii.)

C'est de là que Sergent reçut le aobrlquet de Sergeni^ Agathe*

(i) N'était le récit de Sergent^ nous inclinerions fortement à penser que Philippe d'Orléans ne se présenta pas à là Commune, et que tout se borna à la lettre qu'il adressa à Manuel , d'abord , et à celle qu'il envoya à la Commune ensuite*

(2) Voyez les Mémoires du temps, et surtout VHistoirÉ de la résolution, par Bertrand de MoUerillc, t x.

le nom qu'elle portait. Rien n'est héréditaire et réciproque connue la secrète infemie des couches nuptiales. Si les récits du temps sont vrais, c'était donc par sa propre turpitude que Philippe d'Orléans devait témoigner du déshonneur de sa mère.

ZX7.

La république était proclamée, et la seconde As^ semblée nationale avait cédé ses pouvoirs à une lé^ gislature nouvelle ^ élue sous l'impression de la victoire du 10 août^ au bruit des massacres de sep-^ tembre : cette législature était la Convention.

I^ Convention ne fut certainement pas la repré^ sentation de la majorité de la France ; sous la ter-^ reur qui dominait le pays , les royalistes , les constitutionnels , les indifférons et les égoïstes de tous les partis ne se présentèrent pas au scrutin électoral, dont restèrent maîtres les plus audacieux et les plus exaltés révolutionnaires. Cela est si vrai, que dans toutes les sections de Paris ^ le nombre des électeurs votans fut de beaucoup inférieur au chiffire des électeurs inscrits : on vit des nominations faites par cinq cents électeurs à peine, quand plus de deux mille électeurs appelés ne se présentaient pas. En

( 19i ) révolution, ce n'est pas ordinairement la majorité consultée qui fiait la loi , elle la subit au contraire de la minorité active ; s'il en était autrement, jamais les révolutions ne se feraient.

La députation de Paris était donc acquise d'avance à tous ceux qui avaient imprimé à l'ère nouvelle ses plus énergiques mouvemens. Maximilien Robespière, Danton, GoUot-d'Herbois, Manuel, Billaud-Varennes , Camille Desmoulins, Marat, Lavi* comterie, Legendre, Fréron, Fabre-d'Ëglantine, Raffiron, Panis, Sergent, Robert, Dussault, Beauvais, Osselin, Augustin Robespierre, David, Boucher, Laignelot et Thomas , voilà quels étaient les hommes à qui la ville de Paris confia le mandat de la représenter, et qui deux années durant fir^t à eux seuls les destinées de la France.

Philippe-Égalité sollicita une place dans les rangs de cette députation ; il avait même engagé ses deux fils à se présenter aussi ; mais leur jeune âge fut pour eux une cause d'incapacité légale qui les priva de l'honneur que leur destinait leur père.

C'est du 2 au 19 septembre qu'eurent lieu les élections de Paris, c'est le 17 que Philippe d'Orléans s'était présenté à la commune pour y abjurer le nom de sa famille ; il n'était alors que candidat, et non pas député : on peut donc croire que l'un des motifs qui le poussèrent à cet acte, fut le désir de frapper les républicaines sympathies des électeurs dont il sollicitait les suffrages, par le prestige d'une si singulière transformation. Le 19 septem--

bre, un député restait à nommer, le dernier de lai députation de Paris : deux candidats se disputaient le scrutin, Lhuillîer et Philippe Égalité, celui-là présenté par Robespierre , celui-ci soutenu par Danton, Camille Desmoulins, Sergent et Robert.

C'est en ce moment que commence à se montrer contre Philippe Égalité une volonté forte et puissante , inexorable comme le destin et fatale comme lui. Le jour où Philippe s'était trouvé en face de Robespierre, il avait rencontré son plus implacable eÉnemi dans cet homme au teint bilieux, au sarcastique sourire. Au sein du gouvernement nouveau qu'il prétendait fortifier par là simplicité républicaine, par Fanéantissément des factions et le nivellement des inégalités sociales, Robespierre ne voulait pas laisser une place , si petite fût-elle , à Philippe d'Orléans. La corruption , le luxe, les ténébreuses allures du Palais-Royàl, répugnaient à Taustérité politique du morose tribun. La trempe de son caractère^ était froide et forte, mais les défiances de son] caractère étaient infinies. Toujours soupçonneux, toujours en garde contre les célébrités révolutionnaires de son époque, Robespierre n'avait que de la haine et du mépris pour les comédies patriotiques et les usurpateurs de popularité. Quel autre que Philippe eût été capable d'inspirer à Robespierre un^ répulsion plus énergique, de plus ombrageuses susceptibilités ? Aussi, lorsqu'aux abords de la république naissante , il rencontra cet homme qui avait changé^de

( 193) nom, Rdbespierre voulut que les portes de la Convention nationale lui fassent à jamais fermées, et qu'on préférât à Philippe Égalité Lhuillier, un homme obscur, un singulier compétiteur même, s'il en fout croire Brissot(l).

Une étrange fatalité fit échouer les efforts de Ro-^ bespierre au corps électoral ; Philippe Égalité l'emporta sur son concurrent; il fut élu le dernier de la députation de Paris, ainsi que l'avait voulu Danton, qui prétendait que la nomination d'un prince du sang rendrait la Convention plus imposante aux yeux des rois de l'Europe , surtout si ce prince était nommé le dernier de la députation (2).

(i) A LhdlHer à été cordonnier établi me du Petît-Lîon. Sa qualité ne serait pas h considérer, mais elle indique Thabitude du travail des mains ^ et l'élotgnement de celui d'esprit. Il est sanis éducation, il n'a fait aucune étude, il est ignorant, vindicatif, violent, emporté à l'excès. Après âes égaremens de jeunesse, il s'est fait homme de loi en 1789. Dans les mois de juillet et d'août , il s'est donné de grands mouvemens dans la seetion de Bonconseil; il a été nommé accosatirar public d'une section dp tribunal du 17 aoàt. 11 suffit de l'entendre parler pour juger de son ignorance ; il parait s'abandonner au vin. » {Patriote français, n^ MGXCVi!.]

(2) Des vingt-quatre députés de Paris, deux seulement^ Marat et Philippe Égalité, virent leur nomination attaquée^ le premier par la section qui l'avait élu, l'autre par la section de Bondi. Après avoir fait connaître qu'elle approuvait l'élection de vingt-trois des membres nommés par le collège électoral de Paris, la section de Bondi déclara en même temps qu'elle rejetait le duc d'Orléans, et qu'elle réclamait

( 19* ) Robespierre ne pardonna pas cette victoire à Daor^ ton, l'homme de la corruption et des vénales intrigues. Lorsque, deux années plus tard, Danton fut cité à ce tribunal révolutionnaire qu'il avait créé lui-même, Robespierre, par la bouche de SaintJust^ lui rappela ces souvenirs accusateurs^ et lui dit :

« C'est toi qui me répondais que Topinion publi-

c( que était une catin, et la postérité une sottise

« C'est toi qui fis nommer Fabre et d'Orléans à Tas- « semblée électorale... Chabot vota pour d'Orléans ; « je lui témoignai tout bas ma surprise et ma dou- <( leur , il me répondit tout haut que son opinion « était libre (1). »

Sait-on quel était le nombre des vdtans au scirutlû électoral du 19 septembre 1792, et le chiffre de là majorité? Le procès-verbal de cette journée est cu-^ rieux à consulter ; le voici, avec toute la fatale élo^ quence de ses chiffres s

contre le nom d'Égalité, tîsarpé par ce prince, parce qne ce nom était une propriété nationale* (Annales PatnatiqiÊes^

tk^ CCLXX.)

(i) Le canevas da rapport de Saint- J us t contre Fabrc d*Églantine, Danton, Philippeaox et Camille Desraoalins, avait été fourni par Robespierre, ainsi que le proarè la ré^ cente découverte du manuscrit de ce célèbre conveutionneL C'est dans ce canevas que sont tracées lés lignes que nous venons de citer, et que Sàinl-Jnst a reproduites dans son rapport au tribunal révolutionnaire. {Projet rédigé par Ro* hespierre du rapport de Saint-Justj i84i0

Nombre des votans. . . . 59a

Majorité absolue 397

Pbilippe-Égalité 297

Lbaillier 171

Voix perdues sur plusieurs candidats. 1 a4

Qu'on dise après cela que les évènemens s'enchat* nent les uus dans les autres par des causes néces^ saires^ grandes comme eux, comme eux puissantes et inévitables ! Que l'élection n'eût pas été validée, comme cela aurait pu se Caire, le bureau n'étant pas d'accord sur le chiffre réel du dépouillement des votes, et le lendemain peut-^tre la chance électorale eût tournée contre Philippe Égalités

Le philosophe aime à suivre les évènemens dans leur bizarre coïncidence ; il compare l'immensité des effets à l'infinie petitesse des causes. L'historien accepte les faits, quelle que soit la main qui les lui donne , qu'ils viennent du hasard ou qu'ils sment imposés par la nécessité.

Une fois membre de la Convention nationale, Phi^* lippe ne songea plus qu'à tirer de sa fortune nouvelle le meilleur parti possible. Au récent souvenir des massacres de septembre, deux partis dessi-^ naient déjà dans l'assemblée souveraine les lignes de démarcation de leur terrible rivalité. D'un côté c'étaient les débris constitutionnels de l'Assemblée législative, les hommes de temporisation^ les metteurs en œuvre de la détestable philosophie de leur siècle, les intrigans sans foi et les roués politiques*

( 196 ) Brissot représentait plus particulièrement ceux-ci, pendant que la députation de la Gironde comptait les premiers au nombre de ses plus éloquens orateurs. De l'autre côté, c'était la députation de Paris, ardente de patriotisme , gangrenée aussi dans quelques-uns de ses membres, moins féconde en tàîens oratoires que la Gironde, mais offrant une plus complète homogénéité politique. L'esprit de domination absolue, Tinflexibilité de principe, l'unité gouvernementale furent son système, la terreur ses moyens. I^a députation de la Gironde siégeait au côté droit de la Convention : le parti qu'elle représentait garda le nom de la Gironde; la députation de Paris dominait l'amphithéâtre législatif ; on l'appela la Montagne. Entre ces deux extrémités croupissaient les hommes des votes secrets et des silencieuses lâchetés , toujours à la dévotion du parti le plus fort, et au service de tous les pouvoirs. On appelait le Marais la place que ces eunuques occupaient à la Convention , on l'appelle le centre dans nos assemblées modernes «

La Montagne représentait la révolution dans sa marche, dans son inexorable fatalité; la Gironde, dans son atonie , dans son impuissance et ses regrets.

Philippe Égalité marqua sa place sur les bancs de la Montagne. En marchant avec le torrent^ il espérait ne pas être emporté par lui, le diriger peutêtre. Mais calculateur toujours habile, il sut se garder dans les deux camps rivaux de profitables in-

telligences. AlaMontagne, il fréquenta de préférence les personnages les plus suspects^ pendant que^ d'un autre côté y Brissot et les girondins douteux lui étaient dévoués. Le soir, il allait chez Robert faire lui-même le punch , que venaient boire Danton, Vimphen^ Fabre d'Ëglantine, et tous les montagnards qu'il voulait gagner ou compromettre. Le jour, c'étaient Petion, Gensonné, Guadet, Carra, Corsas, Brissot et Sillery qu'il recevait au Palais-Royal. En réalité^ Philippe n'était donc pas plus montagnard que girondin, grondin que montagnard. Peu lui importaient les principes unitaires de ceux-ci ou les fédéralistes tempéramens de ceux-là. Seulement il cherchait à réunir tous les élémens corrompus de l'Assemblée. Il se faisait des défenseurs pour les jours mauvais; à tout événement, il se préparait des apologistes et des partisans. Il tenait à tous les partis , et il n'appartenait à aucun réellement. Ce calcul était adroit; mais en voyant Philippe voter avec la Montagne, la portion de la Gironde qui n'était pas gagnée pouvait, par de vigoureuses attaques, annihiler en quelque sorte les manœuvres des giron^ dins dévoués à Philippe. De même les montagnards étrangers aux affiliations du Palais-Royal , appre^ nant les alliances de Philippe avec une notable partie du camp opposé, étaient en droit d'accu^r les sympathies orléanistes de la Gironde. De telle sorte que, dans un moment décisif et au grand jour de la discussion, toutes lés influences secrètement alliées, mais ostensiblement ennemies, devaient se neutra-

( 198) User les unes les autres , et par un subit mouvement de retraite, laisser Philippe à découvert, en butte à tous les déchaînemens , et sans défense contre des accusations d'autant plus vives que ses officieux apologistes auraient été condamnés au silence.

Dans ses rapports avec les membres de la Convention et les hommes du régime nouveau , Philippe Egalité se composait un maintien simple et toùt-à« fait en harmonie avec la fraternité républicaine. Ses pliures étaient populaires , et son langage toujours marqué au coin de la rhétorique égalitaire de l'époque ; mais tout cela n'était qu'extérieur, apparent : au fond , c'était toujours un prince qu'on retrouvait avec l'aristocratique morgue des grands seigneurs d'autrefois.

Peu de temps après qu'il eut changé de nom , une personne qu'il avait mandée pour affaire l'alla voir au Palais-Royal (1). On introduit cette personne dans la demeure de Philippe Egalité ; partout sur sa route se fait remarquer la rigide simplicité répuUioaine. Parvenue à l'appartement où était l'honmie qu'elle venait voir, ce n'est plus cela du tout , mais des valets en grande livrée, l'éitiquette ancienne, des altesse à chaque mot, et ce prince lui-même frisé, poudré, vêtu comme à Versailles. — a L'esprit d'hypocrisie est là , » dit le visiteur en quittant le Palais- Royal.

(i) C'est d'eUe-méine que nous leinqns ces détails.

ZT.

Depuis son entrée à la Convention nationale , Philippe avait gardé le silence que lui commandait l'ambiguité de sa position, lorsque se présenta pour lui l'occasion d'un éphémère triomphe. Dumouriez avait repoussé la coalition étrangère jusque sur le territoire belge y et reconquis, par la bataille de Jemmapes, les avantages perdus par les Français dans leurs premiers revers* En annonçant cette victoire au ministre de la guerre, Dumouriez attribuait eu grande partie l'honneuy de la journée à la valeur froide avec laquelle le lieutenant - général Egalité avait rallié les colonnes du centre et forcé le village de Jemmapes* C'était une lettre-de-change tirée par Dumouriez sur la modestie de Philippe Egalité. Il y fut fait honneur. Après qu'on eut lu dans l'Assemblée les dépêches de Dumouriez, Philippe demanda la parole. « Citoyens, dit-il, je dois vous apprendre

c< ce que la modestie du général lui a fait taire dans « son récit; c'est que, après avoir rallié sa droite, (( il a marché lui-même à la tête des corps, qui ont em- « porté successivement toutes les redoutes , la baïon- « nette au bout du fusil. »

De nombreux applaudissemens accueillirent cette comédie.

C'étaient les derniers bruits de popularité que Philippe devait entendre , car la proscription le menaçait déjà : la Convention venait de déclarer tous les émigrés bannis à perpétuité de la république; la mort était la peine de ceux qui tenteraient de rentrer en France.

Parmi les personnes que pouvaient atteindre les rigueurs de ce décret, se trouvaientM"*» Egalité et sa gouvernante, M«*« de Genlis. Ces deux dames résidaient en Angleterre depuis une année environ ; elles furent inscrites par la commune sur la liste des émigrés. Philippe Egalité voulut obtenir leur radiation ;' mais ses démarches restèrent sans succès. Espérant mieux s'il faisait immédiatement rentrer les deux proscrites en France, il dépêcha à Londres Maret, qui fut plus tard duc de Bassano, avec la mission expresse de ramener sa fille au Palais-Royal, où cette jeune personne et M"* de Genlis arrivèrent effectivement le 21 novembre. Aussitôt Philippe Egalité monta à la tribune de la Convention , et y prononça ces paroles :

« Citoyens, vous avez rendu un décretconlre les lâches qa(\

ont fui leur patrie dans le momeni du danger, |coQlre les conspirateurs qui se sont armés pour la détruire. Vous avez généralisé cette loi autant qu'il a été possible^ afin que des exceptions mohipliées ne la rendissent pas illusoire , et qu'une foule de coupables n'échappassent pas à sa. sévérité; mais la circonstance que j'ai à vous exposer est tellement particulière, qu'elle est, )G crois, la seule de ce genre. Ma filie, âgée de i5 ans, est passée en Angleterre au mois d'oclobie 1791, avec la citoyenne Brulart-Sillery, son institutrice, et deux de s^s compagnes d^étude élevées avec elle depuis leur enfance par la citoyenne Sillery, et dont l'une est la citoyenne Henrielte Sercey sa ni^ce, et [l'autre la citoyenne PamelaSeymours, naturalisée Française depuis plusieurs années. La citoyenne Bralart-Sillery a fait l'éducation de mes enfans, et la manière dont ils se conduisent prouve qu'elle les a formés, de bonne heure à la liberté et aux vertus républicaines. La langue anglaise est entrée dans l'éducation qu'elle a donnée à ma fille, et un des motifs de ce voyage a été de la forcer dans l'étude et surtout dans la prononciation de cette langue. Un autre motif a été la santé faible de cette enfant, qui avait besoin de dissipation et de prendre les eaux, qui lui étaient indiquées comme très- salutaires. Un autre motif enfin, et ce n*était pas le moins puissant, a été de la soustraire à l'influence des principes d'une femme très* estimable sans doute, mais dont les opinions sur les affaires présentes n'ont pas été toujours conformes aux miennes. Lorsque des raisons aussi puissantes retenaient ma fille en Angleterre, ses frères étaient dans les armées. Je n'ai cessé d'être avec eux ou au milieu de vous, et je puis dire que moi, que mes enfans ne sont pas les citoyens qui auraient couru le moins de danger si la cause de la liberté n'eût pas triomphé. Il est impossible, il est absurde sous tous les rapports, d'envisager le voyage de ma fille comme une émigration ; il est impossible, il est absurde de lui supposer l'intention la plus

K^gère , même la pensée d'émigrer. Je sens que la loi se trouve ici sans aucune application ; mais le plus léger doute suffit pour tourmenter un père. Je vous prie donc, citoyens, de calmer mes inquiétudes ; si par impossible , je ne puis le croire, mais si enfin vous frappiez ma fille de la rigueur de la loi^ quelque cruel que fftt ce décret pour moi, les sentimeus de la nature n'étoufferaient pas les deroirs dfi citoyen ; et en éloignant ma fille de sa patrie pour obéir à la loi, je prouverais de nouveau tout le prix que j'attache k ce litre que je préfère à tout. »

Philippe ne savait rien faire sans se dégrader. Tout en plaidant la cause de sa fille , il trouvait moyen de signaler aux haines révolutionnaires les sympathies religieuses et politiques de la duchesse d'Orléans^ et d'insulter gratuitement à cette aristocratie dont naguère il était le plus oisif et le plus inutile membre.

Le lendemain, sur l'avis de Saladin, rapporteur du comité de législation , l'Assemblée excepta, de la loi contre les émigrés les enfans sortis de France pour commencer ou perfectionner leur éducation; mais ce décret ne fut pas exécuté , car des exceptions analogues ayant été demandées , la Convention décida qu'une loi spéciale serait faite à ce sujets et qu'elle renfermerait tous les genres d'exception,

C'est alors que , en présence de la municipalité de. Paris y Philippe fit renouveler par sa fille la renonciation qu'il avait faite au nom d'Orléans pour celui d'Egalité. Par cette démarche, Philippe espérait que sa fille serait comprise dans les exceptions de la loi

projetée; mais, revenant à sa pensée première, la Commune intima à M"* Egalité Tordre de sortir de Paris sous vingt^juatre heures, et d'aller attendre les décrets de la Convention hors du territoire de la république.

Le fille d'Égalité et sa gouvernante quittèrent donc le Palais-Royal, où, s'il fout l'en croire, M»« de Genlis était venue apporter des conseils de prévoyance et de modération.

Ce fiit à Toumay , sur la frontière de Belgique , que se retirèrent ces dames. L'arrêt de la commune qui les forçait à cet exil , semblait foire craindre des dangers pour Philippe Égalité. Depuis l'établissement de la république en France , chaque jour on s'excitait davantage à la haine de la monarchie , des prêtres , des nobles , des princes et des rois. Dans le remou de cette révolution , il se produisait à la surfoce de la société de violentes menaces de proscription et de vengeance. Aux cris de mort que les journaux, les clubs et la tribune de la Convention foisaient entendre contre les prisonniers du Temple , se mêlaient donc des motions d'ostracisme , non pas autant contre les inoffensifo restes des Bourbons — on verra les marques d'affection et de dévoûment données par le peuple aux habitansdu château d'Ane t — que contre Philippe Égalité, qui semblait réunir sur sa tête la haine et le mépris de tous. L'injure eût été moins vive et l'affront moins sanglant, si l'on n'eût voulu chasser qu'un duc d'Orléans — Philippe pût alors payé le malheur d'ôtre issu d'un sang bour-

bonnien; — mais que la révolation demandât l'exil de l'homme qui ^ pour lui complaire, avait répudié le nom de ses aïeux , voilà ce qui aurait été vraiment inexplicable , si Philippe n'avait pris soin de justifier d'avance toutes les accusations dont il était accablé.

On lui conseilla de quitter la Convention et de rentrer dans 1^ vie privée. C'eût été se résoudre à une démarche humiliante , et reconnaître l'ingratitude de la révolution , oublieuse des sacrifices que Philippe lui avait foits ; aussi se laissa-t-il aller à d'autres sollicitations. On attendit les évènemens : pour les rendre favorables , peut-être même prépara- t-on des intrigues. La déclaration suivante fut rendue publique par tous les journaux :

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