L. P. Joseph Egalité à ^es concitoyens
« Plusieurs journaux affectent de publier que }'ai des des* seins ambitieux et contraires à la liberté de mon pays ; que dans le cas où Louis ]^VI ne serait plus, je suis placé derrière le rideau pour mettre mon fils ou moi à la tête du gouvernement. Je ne prendrais pas la peine de me défendre de pareilles imputations, si elles ne tendaient pas à jeter la division et la discorde, à faire naître des partis « et à empêcher que le système d'égalité qui doit faire le bonheur des Français et la base de la république ne s'établisse.
«< Yoici donc ma profession de foi à cet égard ; elle est là même que dans Tannée lygi* Dans les derniers temps de l'Assemblée constituante, voici ce que je prononçai à la tribune :
« Je ne crois pas, messieurs, que vos comités entendent priver aucun parent du roi de la faculté d'opter entré la qualité de citoyen français , et l'expectative soit prochaîne soit
éloignée da Irène. Je conclus donc à ce que vous rejetiez purement. et simjdemenl l'article proposé par vos comités (relativement aux princes français"); mais dans le cas où vous l'adopteriez, je déclare que je déposerai sur le bureau ma renonciation formelle aux droits de membre de la dynastie régnante, pour m'en tenir à ceux de citoyen français.
fc Mes enfans sont prêts à signer de leur sang qu'ils sont dans les mêmes sentimens que moi.
« Signé, L.-P.- J. Egalité. >»
Cette déclaration 9 si précise Mt-elle, ne trouva pas dans le public plus favorable accueil que toutes les protestations qui l'avaient précédée. Peu de jours après, la Convention ayant décrété la peine de mort contre quiconque tenterait de rompre Tunité de la république française , Buzot j que Marat a souvent accusé d'être payé par d'Orléans, monta à la tribune , et demanda que Philippe et ses fils allassent porter ailleurs que dans la république le malheur d'avoir un nom qui pouvait servir de ralliement aux factions ou aux émissaires des puissances voisines , et dont l'oreille d'un homme libre ne devait point être blessée « Invoquant les souvenirs de Brutus et de Tarquin, Louvet appuya la motion que venait de formuler Buzot.
Alors il se fit dans l'Assemblée un épouvantable tumulte : Lanjuinais, Genissieux, Moreau, Barrère joignirent leurs voix à celle de Buzot et de Louvet pour demander le bannissement, que Chabot , Saint- André, SaintJust et Talien voulaient ajourner jusqu'après le jugement de Louis XVI. En vain Duhem
et Rewbel soutenaient-ils qu'on ne pouvait expulser de la Convention un représentant du peuple. « En « 1788, j'ai entendu parler d'une fection d'Orléans , « répondait Merlin (de Thionville), en 89, 90, 91, en- «core d'une faction d'Orléans; aujourd'hui le nom c( d'Orléans est un ferment de troubles au milieu de « nous. D'Orléans, partez dès aujourd'hui, mais que « les dissentions qui nous tourmentent disparaissent € enfin! » Par une adroite manœuvre,Albitte et Duhem demandent aussitôt que Roland et le ministère soient compris dans le même ostracisme que Philippe Égalité. Manuel et Barrère formulent chacun un amendement à ce sujet. Tous les membres de l'extrémité gauche réclament l'ajournement de la discussion, mais l'ajournement est écarté. Les plus violentes interpellations accueillent ce résultat , le tumulte est au comble; le président se couvre, lorsqu'enfin Delbret fiait adopter là motion que l'Assemblée ne se séparera pas sans avoir pris une dé^^ libération.
Alors, revenant à la proposition de Louvet, Barrère chercha à démontrer que, en chassant Philippe^ l'Assemblée ne faisait pas un acte d'ostracisme, mais un acte constitutionnel , une loi de sûreté générale^ et qu'il fallait distinguer les représentans du peuple selon qu'ils étaient dans la loi commune ou dans les exclusions.
Si la motion faite par Buzot n'était qu'un acte de compérage, comme le disaient Robespierre, Marat et Camille Desmoulins , les colères qui , par l'organe
de Louvet , accueillirent cette motion y n'étaient ni factices ni jouées. Pendant huit heures elles éclatèrent dans TAssemblée avec une violence dont la Convention n'avait pas encore offert d'exemple , et prouvèrent assez que, aux yeux de la Convention, Philippe Égalité serait toujours, comme il l'avait été pour l'Assemblée constituante et pour la Législative, un objet de suspicion et de mépris.
Il y eut encore d'autres rumeurs contre lui , jusqu'au moment où, sur la proposition de Choudieu, la Convention ajourna à deux jours la question relative à Philippe Égalité , indéfiniment celle qui regardait le ministère, et prononça le bannissement sous huit jours de tous les Bourbons autres que les prisonniers du Temple*
A part Chabot et Camille Desmoulins, les principaux membres de la Montagne ne s'étaient pas mêlés à cette discussion. Us étaient absens ; mais on les retrouvera au club des jacobins, d'où relevaient souvent les décrets de la Convention , et où fut portée , le soir même, la question soulevée par Buzot. Ce fut Desmoulins qui ouvrit la séance ; Robespierre et Marat le suivirent à la tribune.
Les paroles du triumvirat montagnard sont pré-^ cieuses à recueillir : elles font connaître la motion de Buzot et de Louvet, comme le résultat d'une intrigue dont Camille Desmoulins et Robespierre prétendent révéler le double but. Plus tard, on verra que les évènemens sembleront confirmer la vérité de ces allégations.
( 208 ) Camille Desmoulins s'exprima ainsi :
... « Buzot est monté h la tribune pour faire une motion d'ordre. Il a tiré de sa poche un diâcourç écrit, et il a bien fallu Pentendre. Sa motion était que, pour assurer la tranquillité publique, on exilât à perpétuité tous les membres de la famille des Bourbons. C'était, comme vous le voycz^ demander le bannissement d'Egalité^ qui a tant contribué à là révolution. Demander le bannissement de cet ami sincère delà liberté, c'est demander qu'il soit assassiné à Coblentz. Voilà quel était le but des brissotins. Us se sont dit : les patriotes ne voudront pas abandonner Egalité, et nous ferons regarder la montagne comme une faction. Nous croyons très impolitique d'exiler les fils d'Egalité , ainsi que leur frère d'armes Valence, qui se trouve le neveu de Sillery, et qui voudra les accompagner dans leur exil. C'est le moyen de désorganiser l'armée. D'ailleurs, la motion impolitique de Merlin^ au sujet de la royauté, rendait notre conduite difficile ; c'était le comble de l'art de nous faire passer pour royalistes en nous forçant de défendre i^lgalité.
«c Louvet a appuyé la motion de B.uzot. Ce n'est pas moi que vous allez entendre, a-t-îl dit, c'est Brutus lui-même, lorsqu'ildeiiiandale bannissement de Collatin neveu de Tarquin. Vous jugez quelle joie pour les prisonniers du Temple, d'apprendre que l'on veut exiler Egalité! Je voulais faire observer que la motion de Brutus, était aussi la motion de Brutus-Louvet, deBrutus-Gautbierel de Brutus-Snlean, qui n'ont cessé de déclamer contre Égalité; mais il m'a été impossible d'obtenir la parole. Leur but a été de nous placer dans la triste alternative d'être injustes ou de nous montrer royalistes. Leur second projet est de se populariser en exagérant les principes du républicanisme. Leur troisième projet est de forcer Egalité à faire un appel au peuple, et alors le peuple assemblé pourrait élire d'autres députés
qa'oo aoraîl soiu de lui désigner, et peut- être ont-*iis lé projet de sauver Louis XVI, car les assemblées primaires une fois convoquées « pourraient délibérer sur le jugement du roi, et il serait possible que par ce moyen les intrigans parvinssent h le sauver. Voilà le résultat de la séance de la Convention. J'invite la société à délibérer sur cette nouvelle mananvrë des brissotins. »
Robespierre. « II m'a éié impossible dé me trouver à la Convention aujourd'hui; mais je déclare que, si je m'y étais trouvé , j'aurais voté pour la motion de Buzot et dé Loiivet. Elle est conforme au principe , et la conduite de Brutus est applicable à notre position actuelle. J'avoue que la maison d'Orléans a montré beaucoup de patriotisme ; je ne m'oppose aocouement à la reconnaissance' que l'on doit k cette famille; mais quels que soient les membres de la ci-devant famille royale , ils doivent être sacrifiés à la vérité des principes. La nation peut-^lle s'assurer que tous les membres de cette famille s^roBt invariablement attachés aux principes ? Je suis loin d^aecuser ceux de ses membres qui semblent ce malin avoir été accusés par le parti aristoci^atique; je ne les crois d'aucune faction , mais nous devons tenir aux principes. Or , tels sont les nuages répandus sur les caractères, que nous ne pouvons pas connattre Je bol direct de ia maison d'Orléans. Les patriotes ont pinru dé^ fendre le citoyen d'Orléans, parce qu'ils ont cr4 la cause des principe^ attachée à sa cause. Une chose bteki certaine^ c'est que les patriotes n^ont jamais eu de liaison avec la maison d'Orléans, et que ceux qui ont provoqué ce décret ont les plus grandes liaisons, avec cette maison. Gomment se fait-il que Pétion, qui est de la faction, brissotine , évi*demment l'ami de d'Orléans , se soit déclaré contre lui ? Voilà matière à réflexion. Comment se fait-il que Sillery ^ confident de la maison d'Orléans , n'abandonne pas la àociété de firissot et de Pétion? Comment se fait-il que les
patriotes qui ont défeadu d'Orléans , n'ont jamais» ea aucane liaison avec cette maison? Gomment se fait-il que d'Or^ liéans ait été nommé député à la Convention par ceâix qui ont des liaisons avec Brissot? Comment se fait-il que Lonvet ÀÎl cherché à accréditer* le broit que nous vontions éUver d^ Orléans à la royauté? Comment se fait^l que Louvet, qui sait fort bien que^ dans rassemblée électorale f )'âi voté contre d'Orléans, ait répandu dans ses libelles contre moi qne je veux donner la couronne à ce même d'Orléans?
• «< Voici les conséquences que }e tire de tout cela : c'est que la motion faite ce matin n'a été qu'une comédie comme beaucoup d'autres ; c'est que cette motion cache un {Hége où Voù voulait entraîner les patriotes. Le but lée cette faction eut de se donner un air républicain ; et pour arriver à ce but, elle veut nous imputer tous les projets qu'elle médite elle-même ; le but de cette faction est de jeter, dans les es-* prils un peucrédries, les alarmes que répandent quelques mots dont elle se sert. On a parlé de dictature , mais on a vu que cette calomnie ne faisait pas fortune ; en conséquence , on veut faire mouvoir un autre ressort : on vent nons appeler la liaclion orléaniste. Le but des brissotins est d'ameuter le peuple , en faisant alliance avec un ^ran , quel qu'il s(Ht« Celte observation peut répandre quelques lumières.
« Q«ant à moi , j'avais depuis long -temps le projet de demander l'exil de d'Orlé^is et de tous les Bourbons , et celte demande n'est point inhumaine, comme on vous l'a dit; car il» peuvent se réfugier à Londres,. et la natioa peut pourvoir d'une manière honorable à la subsislance de la Camille exilée, lis n'ont point démérité de la patrie : lenr exttlusion n'est point une peine , mais une mesure de sàreté ; et si les meiûbres de cette famille aiment les véritables principes, ils s'honoreront de cet exil; car il e%l toujours faoDprable de servir la cause de la liberté; car Tcxil de cette
famille ne dorerait sàrement que pendant les dangers de la patrie , et elle serait rappelée lorsque la liberté serait raffermie.
«r jrînTÎte donc mes collègues à voter pour le projet de décret présenté par Bozol ; 'je lés invite en même temps à s'opposer aux conséquences que les brissotifis veulent eii tirer contre les meilleurs amis du peuple. >»
Marat. « Robespierre a paru élever des- doutes sur lea projets de la faction brissoilne ; il a paru en même temps ne pas s'opposer h l'exil d'Egalité. Je suis loin d'approuver Robespierre : il faut qu'Égalité reste (applaudissemens ré~ pétés de PAssemblée et des tribunes) ; car il est le représentant do peuple. Aujourd'hui la faction criminelle qui veot attaquei^ les droits do peuple dans Egalité , voudrait exiler loios les amis du peuple , et vous-même , Robespierre , vous séries à la tête. Qu'^l^alité reste donc parmi nous { que les patriotes n'abandonnent pas le champ de bataillç ; si nous l'abandonnons , la liberté est perdue sans retour* » (Applaudissemens. )
Nous û'avons rien ouûis des paroles de Robasbierre au dub des lacobins , parce qu!eUeâ renferr ment toute la peusée de l'illustre conventionnel sur Philippe, ÉgaKté. Depuis le jour où il s'étorin nait que l'on présentât Philippe aux assemblées électorales , jusqu'au ïnoment où M tiendra la destinée de cet honu[ne entre ses mains , Robespierre R6 se départira jamais de son systèn^e d'exclusion contre lui. C'est là un fait grave que la pluj[)art des historiens de la révolution et des biographes de Philippe Égalité ont dénaturé, sans songer que pour expliquer ensuite d'autres évènernens où Phi-
lippe et Robespierre se trouvaient en présericc, ils rendaient celui-ci coupable d'inconséqueiicies vfai-^ ment inexplicables.
Il est à remarquer c[ue^ par un sentiment des convenances que Philippe avait outragées, Robes^ pierre affecte de n'employer jamais que le noBOs d'Orléans pour désigner Philippe. Cette caractéristique nuance d'expression laisse clairement entrevoir, à travers des paroles toujoul^s décentes et mesurées, le dédaigneux sourire de ïlobespierre , songeant à la récente transformation de d'Orléans en Égalité. Ce sont là des finesses de toudie inconnues à Marat : il accepte Philippe avec le nom qne Philippe s'est donné , et s'il proteste contre Ruzot , c'est pour défendre un principe qu'il croit utile à la minorité dont il fait partie. En butte à de perpétuelles accusations , sans cesse sur le penchant de l'exclusion ou de l'ostracisme , Marat se garde bien de lais^ ser détruire une inviolabilité dont , pluâ que personne, il aura besoin. Quant à Camille Desmoulins,* il est facile de reconnaître dans ses paroles le tribun et le courtisan du Palais-Royal , l'homme des sarcasmes et de l'ironie ; mais c'est en vain qu'on cherche, en l'écoutant, cet esprit de profonde conviction dont semblent être animés Robespierre et Marat. — On sent que plus d'une fois encore il aura à se faire pardonner par celui-ci sa capricieuse insouciance , ses sceptiques boutades, et par celui-là ses dé-» bauches de table avec tous les impurs de l'époque.
La discussion ne se borna pas aux paroles que
nous avons citées. Réal fit observer qu'il n'y avait aucune comparaison à faire entre le nom de Tarquin que Brutus fit chasser, et Philippe Égalité, dont Buzot demandait l'exil; entre la situation de Rome, après )e bannissement des Tarquins, et l'état de la France après la conquête de la liberté. Il ajouta que GoUatin avait un grand crédit dans Rome ^ des richesses immenses , de nombreux partisans , et que cela seul suffisait pour prouver qu'il y avait loin de GoUatin à Philippe Égalité.
Ces souvenirs d'Athènes et de Rome étaient alors dans lious les esprits. On a vu que Louvet et Robes^ pierre les ont évoqués déjà. Il est peu de discours des orateurs de l'ère républicaine qui ne contiennent quelques-unes de ces comparaisons empruntées aux belles époques de R(»ne, de Sparte et d'Ath^[iies.
A Réal succéda un individu dont le journal des séances du club des Jacobins n'a pas gardé le nom^ mais qui parut être un lieutenantrcolonel. De la tribune que , peu d'instans auparavant^ il avait vio-. lemment disputée à Marat, il fit un pompeux éloge du patriotisme et des vertus d'Égalité, qu'il réprésenta c(Mnine h père et leprincipal héros de la révo-. lution. Qe portrait d'Égalité , dit le journal que nous;. citons, fàt fort applaudi par les tribunes,.
<i Où veut-on , s'écria l'orateur, que se réfugie cet « ardent défenseur de la liberté? En horreur à tous « les rois , il sera proscrit par eux , ils lui refuseront if un asile. Je dis plus, je dis qu'Egalité a un parti,
« et que tous ses amis vont se rallier à lui pour le « défendre. Je vous répète que ce parti existe , et « qu'il n'abandonnera pas Egalité. »
De nouveaux applaudissemens accueillent ces paroles ; les tribunes semblent en vouloir caractériser la signification.
Thuriot s'efforce de prouver que d'Orléans n'a point de parti , et que le but des intrigues et des factions est de remettre Louis sur le trône. « Mais on n'y parviendra pas ! s'écrie-t-il, car je suis disposé à lui brûler la cervelle ! » Puis , jusqu'au jour où la Convention aura décidé du sort du roi, Thuriot dematKlequela société des jacobins s'occupe continuellement du genre de supplice qu'on lui infligera. Cette étrange motion , adoptée au milieu des bravos et des trépignemens de l'Assemblée, termine la séance. C'est ainsi que, pour certains hommes, tout devenait motif à représailles , prétexte au régicide; on s'excitait les uns les autreS: à un but que semblaient hâter les évènemens les plus étrangers , et tes plus indiffé*-. rentes causes.
Chaque fois qu'il a été question de Philippe à l'Assemblée nationale , on a pu remarquer que le jour même retentissaient dans l'enceinte des Jacobins quelques apologétiques échos du Palais-Royal. Un citoyen, souvent inconnu, montait à la tribune, et jurait par la haine des rois que Philippe d'Orléans était un héros de patriotisme et de désintéressement ; puis l'orateur parlait des sacrifices que Philippe.
avait feits à la cause de la liberté , de l'or qu'il avait répaïklu en pluie fécondante sur le champ de la révolution; du Palais-Royal, asile toujours ouvert à l'insurrection ; des enfons de Philippe , élevés dans l'austérité républicaine et dans l'éloignement du trône et des honneurs. Les galeries, composées de créatures salariées, applaudissaient à ce panégyrique , et c'est ainsi que Philippe recevait de temps à autre quelques reflets d'une popularité dont chacun coniiaissait le secret et la valeur.
Cette comédie fut renouvelée , comme on vient de le voir , à propos de la motion de Buzot« Mais là ne s'arrêta pas l'intrigue : les déclamations comminatoires du club des jacobins , semblaient £aiire j^résager quelque manifestation en faveur de Philippe Égalité. On vit, en effet, des attroupemens dans Paris : les sections s'assemblèrent ; une adresse fut colportée et signée; des brochures apologétiques furent distribuées aux portes de la Convention et criées dans les rues ; un des rédacteurs hsJÂtuels du Patriote français, connu de tout Paris pour ses goûts socratiques, Charles Yillette, composa une épître dans laquelle il demandait poétiquement, avec Camille Desmoulins et le panégyriste inconnu du club des jacobins, dans quel lieu d'Orléans pourrait reposer sa tête s'il était banni de France. En un mot, rien ne fut oublié pour détournejp l'orage, et pour donner à Philippe quelques semblans de sympathies populaires.
C'est à ce moment que fut reprise à TAssemblée
la proposition du bannissement de Philippe. Buzot renouvela la motion qu'il avait foite, en laissant toutefois la Convention juge de l'époque où le décret serait exécuté ; Fayau répéta la pensée de Marat sur l'inviolabilité des représentans du peuple, et fit l'éloge d'Égalité; mais comme il redoutait apparemment les raisons qu'on pouvait avoir de suspecter son impartialité , il s'empressa de déclarer théâtralement qu'il ne connaissait Philippe qu'autant qu'il ÊiUait le connaître pour être son assassin s'il cessait d'être le même.
Cette rodomontade fut le signal d'un nouvel et sérieux épisode de la comédie dont jusqu'à présent on n'a vu que le prologue encore.
Une adresse demandant l'annulation du décret de bannissement , avait été rédigée par les commissaires des sections de Paris y et présentée au conseilr général de la Commune, qui l'avait approuvée, et s'ér tait mis en marche à la tête des conmiissaires pour la porter à la Convention (1). En peu d'instans, les
(i) Ycici qaeUe ^tait la teneur de cette adresse : « Mandataires àa soaveram , nous avons aboli la royauté; mais ce n'est pas pour laisser les secrètes facaltés de s'en disputer les débris. "Hoiis avons anéanti les rois, mais nous qe l'ayons fait que pour conserver les droits sacrés dç l'homme.
« Vous avez adopté l'ostracisme ; mais est-il sanctionné par le peuple ? Vous voulez imiter les peuples de l'antiquité : à Athènes , l'ostracisme élait établi ; mais Athènes^ n'était qu'une pelile république. La France forme une ré-
avenues de l'Assemblée avaient été couvertes do monde. Des pourparlers s'étaient établis entre quel-
publique qui , pour être immense , n'en veni pas moins l'unité du gouvernement. A Athènes, le peuple gouvernait en quelque sorte par lui-même ; en France, il gouverne par des représentans. Athènes craignait la prépondérance d'un individu; on lui donnait, en l'exilant, plus de poids encore qu'il n'en avait. Athènes voulait, par cette loi, conserver la liberté et l'égalité ; cette loi , admise en France , renverserait les droits de l'homme et détruirait l'égalité.
« Nous ne savions p^s qu'il existât encore parmi nous des Bourbons autres que ceux qui sont au Temple ; votre décret vient de nous l'apprendre.
« Vous n'avez encore rien fait pour la Constitution, cette Constitution qui doit assurer parmi nous la liberté , l'éga*lité, et déjà vous paraissez préjuger la chute d'un édifice dont la première pierre n'est pas encore posie.
« Si vous avez décrété que le peuple , dans les assemblées primaires, sanctionnerait la Constitution qu'il vous a chargés de lui présenter , pourquoi donc prenez-vous des mesures provisoires qui, dans le principe , ne peuvent et ne doivent être que constitutionnelles?
« Que va dire l'Europe? que va dire la postérité, quand dans une seule séance , au milieu des orages amoncelés de tontes parts, vous portez un pareil décret?
« Craindrie2(-vpus les restes d'une famille ?
« Croyez-vous qu'ils n'aient plus à craindre, à présent que nous sommes plus forts et de nos droits et de nos principes ?
« Nous ne vous parlerons pas des dangers qui s'accumuleraient sur la tête des proscrits. Nous n'avons plus qu*un (iipt : l'ostracisme chez nous serait une peine; toute .peine
' ques députés et les pétitionnaires qai encombraient les couloirs de la salle , lorsque Nicolas Chambon , maire de Paris , fit savoir qu'il attendait , avec les commissaires des sections, les ordres de TAssemblée. — Cet incident fut d'un médiocre effet : la Convention repoussa par l'ordre du jour la demande du maire et des députés des sections de Paris. Ce n'est point là ce que voulaient les tribunes; aussi les rumeurs et les trépignemens commencèrent-ils. Robespierre demanda si la proposition de Buzot n'avait pas été faite pour amener l'étrange manifestation dont l'Assemblée était témoin ; les cris d'une partie de la salle , les huées des tribunes , si complaisantes d'ordinaire à la voix de Robespierre, interrompirent l'orateur. « Qu'on veuille bien m'entendre, ou qu'on m'égorge! » s'écria Robespierre; mais ses paroles et ses protestations se perdirent dans le bruit.
Tallien vint au secours de Robespierre , en disant que la démarche du maire de Paris avait été faite malgré des observations et des avis contraires* Saisissant ce prétexte de démasquer l'intrigue , la Convention ordonna la comparution du maire à sa barre; puis tout-à-coup les débats prirent une direction étrangère à l'ordre du jour de la séance , comme si les membres du bureau eussent redouté de voir ap
suppose un délit. Législateurs, où est dooc le délit!* Nous vous deitiandoos le rapport du décret du 16 décembre' {*)•
{*) Journal de Paris, n« CCCXXXvr.
profondir l'enquête provoquée par les explications de Tallîen. On se livra à d'oiseuses discussions sur les rapports de la France avec l'Angleterre ; on donna lecture de correspondances ministérielles , lorsque, interrompant tout ce partage administratif, Thuriot aborda la question principale , et demanda la révocation du décret de bannissement proposé contre Philippe Égalité. Lequinio et Sillery se levèrent pour appuyer cette motion, pendant que , persistant dans leur système d'ostracisme, Rewbel, Henri Larivière et Lanjuinais ne recueillaient comme Robespierre que des sifflets et des huées. Il est vrai que , regardant fixement la place où siégeait ordinairement Philippe Égalité , Rewbel parla de ceux qui allaient dans certains quartiers de Paris exciter la révolte et organiser les tumultueux rassemblemens dont ils entouraient l'enceinte législative ; \\ est vrai que , en réponse à de banales apologies , Lanjuinais déclarait qu'il n'examinait pas si, en servant la cause de la révolution, Philippe Égalité n'avait pas cédé plutôt à l'instinct de l'ambition , aux sollicitations de la vengeance , et qu'il feUait dans la république nouvelle interdire le feu et l'eau à cet homme qu'environnait une tourbe d'intrigans. Ces injurieuses protestations n'étaient point faites , on le conçoit, pour plaire aux citoyens que les créatures de Philippe avaient ramassés dans Paris , comme le disait Rewbel; aussi feisaient-ils entendre de sî indécentes «clan^urs, que l'Assemblée, habituée cependant aux bruyantes allures des tribunes, fut
deux fois obligée de rappeler les hurleurs à Tordre.
Enfin, sur la proposition de Pétion et de Kersaint^ la Convention décida que l'exécution du décret de bannissement rendu contre les Bourbons, et sollicité contre Philippe, serait ajournée jusqu'au jugement de Louis XVI •
Restait à vider l'incident relatif au maire de Paris. Nicolas Ghambon parut à la barre ; de ses explications il résulta qu'il n'avait hit qu'obéir aux ordres de la Commune , et que les exigences de sa place lui faisaient un devoir d'accompagner à la Convention les députés des sections, lorsqu'il en était requis. Nicolas Chambon fut admis aux honneurs de la séance; les tribunes applaudirent une dernière fois , et les commissaires retournèrent à leur section.
Sérieuse ou non, ainsi fut résolue la proposition de Buzot. Que ce député n^ait été que le oompère d'une adroite manœuvre destinée à prévenir, en les devançant, des hostilités de jour en jour plus imminentes ; qu'on n'ait demandé le bannissement de tous les Bourbons qu'afin de foire répudier coomie inutile une proposition dirigée contre des femmes et des enfans , personnages inoffonsife et quasi ignorés ; qu'on ait cherché à sauver Philippe Égalité, par Texcès même des mesures sollicitées contre lui et le» siens ; ou bien que la Gironde ait voulu placer la Montagne dans 'la perplexe position de défendre Philippe ou de demander son exil aussi; qu'im-^
porte ? Il n'en est pas moins vrai que ^ en donnant de la solennité à ces débats , la Convention montra que les défiances attachées au nom d'Orléans survivaient à la renonciation que Philippe avait faite de ce nom, et qu'Égalité était renié, repoussé par la Convention , plus ardemment que jamais d'Orléans ne l'avait été par l'Assemblée nationale.
Sous le spécieux prétexte de laisser toute liberté à la discussion , Philippe affecta , comme d'habitude, de ne pas se montrer à l'Assemblée pendant ces orageux débats ; cependant , c'était le moment de payer de sa personne , et d'aborder franchement une explication décisive. Il est vrai qtle la manière dont avaient été reçues ses déclarations passées, devait le tenir en garde sur l'accueil réservé à des protestations nouvelles. Impuissant à convaincre par l'autorité de ses paroles, par l'irrésistible influence d'un débat personnel, Philippe espérait davantage du prestige de son absence ; il en était réduit à ne pouvoir plus même s'engager dans des affectations de sentimens auxquels personne n'ajoutait foi.
En ajournant à une époque rapprochée son décret de bannissement, il était évident que la Convention voulait surveiller les démarches de Philippe, et laisser l'éternelle menace d'une proscription suspendue sur sa tête. Mais était-ce un moyen de s'assurer de son vote dans le procès de Louis XYl? Rien ne l'indique; tout, au contraire, semble faire croire que cette pensée fut étrangère à l'arrêt de la Convention.
I/élite de la presse révolutionnaire, le Journal de la République , le Courrier des Départemens , le Patriote français , le Journal des Résolutions de Paris, discutèrent la proposition de Buzot, et les évènemens qui en furent la suite. Un très-petit nombre de ces journaux prit en main la cause de Philippe Égalité, et encore, comme Marat, défendirent41s plutôt l'inviolabilité des représentans du peuple que Philippe môme. Il était évident que chacun avait dans le cœur une commune pensée, dont certaines circonstances variaient la forme et l'expression; c'est ce qu'explique parfaitement un article de Prudhomme dans le Journal des Réi^olutions de Paris , feuille qui s'était placée entre la Montagne et la Gironde , avec la prétention de représenter le républicanisme dégagé de tout esprit d'intrigue et de coterie. Cet article complétera d'ailleurs le récit des incidens auxquels donna lieu le décret du 16 dé^ cembre 1792.
« L'assemblée n'a pas tardé à reconnaîire son erreur i elle a suspendu son décret jusqu'après le jugement de Louis le dernier, et elle a fait sagement ; alors ^ s'il y a quelque motif de crainte raisonnable, elle pourra laisser à cette me-^ sure son plein effet, et jusque-là la république sera trop tranquille pour donner lieu à une pareille proscription. Mais il est triste de voir une assemblée dans les mains de qui re* pensent les destinéesde la France, se mouvoir avec cette tur-* baleote précipitation, n'avoir aucune assiette;. tantôt courir au-delà du but, tantôt rester en arrière, obligée aipside revenir sur ses pas, d'avouer à lout l'univers le peu d'ordre
de ses délibérations, l'incohérence de ses idées. Ce n'est pas avec ce peu de dignité que doivent marcher des législateurs. Ces reculades affaiblissent le respect dont ils devraient être entourés, relâchent dans leurs mains leressortde l'autorité, et les dépouillent insensiblement de la confiance publique, qui fait toute leur force. On ne saurait trop répéter à nos re-^ présentans actuels cette maxime du sage: « I}âtez*vous lentemeot. »
(c Nous n'avons point considéré leur décret dans ses rap* ports avec Philippe Égalité. On a dit avec raison que Collatin avait trouvé Lavinium pour asile, et qu'il eût pu même se retirer par- tout ailleurs, tandis qu'Egalité n'aurait pas un lieu pour reposer sa tête, si ce n'est en passant les mers et en allant dans les États-Unis. Cette condition s'effacerait entièrement devant . l'intérêt public, s'il exigeait son départ; mais elle reprend sa force, puisqu'il n'y a ni nécessité ni urgence.
<c Égalité est représentant du peuple. La Convention, qui a décrété II y a peu de jours que nul corps administratif et judiciaire n'avait le droit de rejeter de son sein un mandataire du peuple, devait sentir qu'elle se liait également les qoains en reconnaissant ce principe, qui émane de la souveraineté de la nation. Ceux qui avaient proposé ce décret voulaient néanmoins passer outre ; heureusement la Convexation ne partagea pas leur seconde erreur ; Philippe Egalité fut excepté du décret , et cette question, qui pourtant n'en est pasune, après beaucoup de débats et de tumulte, fut enfin ajournée et l'est encore.
• <« Comme II faut rendre à chacun ce qui lui est dû, nous avouerons que le peuple, tout en condamnant avec raison le décret de la Convention nationale, a eu autant de torts qu'elle. Sur upe pétition de la section des gardes françaises, les sections de Paris se sont assemblées, ou pluiôt convoquées à la hâte, se sont réunies à la hâte à l'hôtel commun,
ont rédigé à iahâlc une pétition, sont parties à la hâte avec le maire k leur tête pour se rendre k l'Assemblée. Pressés, entassés dans les couloirs, les pétitionnaires n'ont voulu entendre aucune invitation amicale de la part de divers dé> pûtes, qui leur représentaient que ce n'était point là un jour destiné aux pétitions. 11 fallut un refus formel de la part de la Convention, et encore contiunèrent-îls à insister quelque temps par l'organe du maire. Tout cela est montrer aussi trop d'enthousiasme dans un sens contraire. Nous verrons bientôt si ceux qui en sont l'objet en valent tant la peine ; mais si l'on n'eut voulu défendre que les principes, à coup sur on l'eAt fait avec plus de dignité, de calme et de sangfroid.
(c Des citoyens ont démonté là voiture de voyage de la ci-devant duchesse de Bourbon, ont braqué des canons devant sa porte pour i'empécher de partir. Les habitans d^Anet ont juré qu'on les hacherait pluiôl que de leur enlever l'exduc de Penthîèvre.
ce On se rappelle qu'ils l'ont déjà arrêté une fois, lorsqu'il partait vi^aisembablement pour émîgrer.
« S'il est une manière de nous prouver que le décret était bon et utile, c'est celle-là: ces faits coïncident bien aVecce que disait Buzot , que la popularité et le patriotisme même le plus pur rendaient de tels hommes excessivement dangereux. 11 est vrai qu'Egalité, qui a marché le plus dans le sens de la révolution , n'a donné Heu à aucun événement particulier, et a démenti en quelque sorte les reproches que l'on faisait à sa réputation.
« Ce qu'il y a de sûr, c'est que le passé semblait promettre autre chose. Nous ne parlerons pas de son buste promené dans Paris aux premiers jours de la révolution ; nous dirons encore moins que ce furent là des marques de prétention à la royauté, puisque Necker les eàt partagées aussi bien que lui ; mais nous dirons que quelques personnes ont pu crain*
are qu'il ne se formât une coalitron en farear d'Orlëàni dans la Convention même. On voyait quelques dépotés lui faire en quelque sorte la cour, lui donner à dtner, vanter son patriotisme et sa sensibilité , s'eitasier sur une larme qu'ils avaient vu couler de ses yeux à la lecture des exploits de son fils ; ces particularités nous étaient connues ; mais tout en blâmant la conduite de ces patriotes si peu éloignés de l'mcien régime, nous n'en avons tiré aucune conséquence qui pût nous effrayer.
«c !Nous nous sommes dit dès ces temps-là : Comment Pbilippe Egalité pourrait-il être dangereux F Qui ne con-natt les détails de sa vie privée ? Il porte ses mœurs sur sa figure. Comment des Français pourraient -ils aimer an homme qui ne parut jamais aimer que des Anglais, qui se plaisait plus chez eux que parmi nous , qm ne s'entourait qae d'Anglais ? Comment les Parisiens pourraient-ils aimer un homme qui a ruiné par son Palais-Royal et les marchands qui y logent et ceux qui n'y logent pas ? qui en a ifaît Tasile deà tripota et des filles publiques ? Comment un parti pourrait' il s'élever autour d'un homme blasé qui n'a ni talens ni caractère ?
« Il a servi la révolution , nOns en convenons avec plaisir; mais était-ce par amour de la liberté? N'était-ce pas plutôt pour se venger d'une cour qui le haïssait autant qu'elle le méprisait? N'était-ce pas même une spéculation adroite ? Il a spéculé sur la révolution cottime sut* ses }0ckeis. Il a vu qaen s'opposant au tbri^cnt, il autait le sort de ses parens émigrés , que ses bien^ pourraient être confisqnés comme les leurs ; il a choisi le parti le plus sage , c'est-àdire le plus convenable à ses intérêts. t
« D'Orléans ne nous a point paru dangereux et ne doit point l'être. Il est vrai que ses fils peuvent joindre des talens à des qualités morales , et que l'aîné promet déjà l'un et l'autre; mais ayant un frère et une sceur, il sera moins
riche qaesofi père. Si tout homme qat a quelques yertus fSi quelques talens était par cela même dangereux , s^il était ac- €«Bé d^aspirèr k la tyrannie , il faudrait dcmc chasser des républiques tous les talens et toutes les vertus , ce qui serait chasser la liberté. Malheur k noua si nous ne nous croyMis pas même assez forts pour résister k l'ascendant de la vertu : en vâifi chasseronsnous les Bourbons; dans la famille la ptuB obscure , la plus ignorée , nous devrions craindre de voir croître pour nous un matfre. Non , le Français n^est pas» assez vil ; et si la génération actuelle , dont les lumières luttent souvent avec les habitudes , trébuche quelquefois y il n'en sera pas de même de nos enfans. Moins corrompus qae nous, ils voudront qpe l' ex-duc de Chartres remplisse tous les devoirs attachés à son nouveau nom y qu'il reste l'égal de tous, on que sa tète tombe k leurs pieds (i)b »
L'opinion du républicain Prudhommô sur Philippe Égalité^ paraît avoir été celle de la portion la plus modérée, sinon la plus indifférente, du public à cette époque. Ainsi donc, ceux qui ne regardaient pas Philippe comme un instrument de désordre, lui refusaient esprit, caractère, conscience, loyauté; on ne voulait même pas qu'il pût être dangereux, quand tous étaient d'accord pour reconnaître les turpitudes de sa vie privée , et pour suspecter les oMftife de sa conduite pendant la révolution.
Dans le /ournaé de la République française, Marat développa l'opinion qu^il avait émise au club des Jacobins. Ce fut par les lignes suivantes quHl ouvrit ta discussion :
(i) Journal des RéiH) luttons de Paris, n^ CLX.