LE POT AUX ROSES DÉCOUVERT
Philippe d'Orléans , dît Égalité , était intimenieiit lie avec Mirabeau et son ami Lamarcq , chef de la bande qiii Toolait le faire roi de Brabant.
Philippe est lié aujourd'hui avec la faction Roland , JPétSon, Brissot« qui fei'nt de vouloir l'expulser de la république pour pouvoir calomnier le parti patriotique, en Paccasant de soutenir un Capet , d'en vouloir faire le maître de l'Etat, et de se donner elle-ménje uA vernis républicain.
Philippe fréquente la femme Boulogne, et il a assisté au mariage de sa fille avec Chauvelin; or, la Bovlogne est sœur de ce Valekiers (i), l'âme de la cabale ^ui veut asservir le Brabant.
Cette cabale a pour chef le duc d'Ursel, le duc d'Aremberg, Yorrek, etc., et elle est fortement soutenue par Dumouriez et son état-major ; ainsi , ce sont les armées fran-** irises , envoyées pour rompre les fers des peuples , qui ^ sous nos dignes généraux , rétablissent le despotisme.
Dumouriez, l'ambitieux Dumouriez, le rétablira dans \é Brabant pour son compte , si les Brabançons ont la lâcheté 4e le soafi&îr. Nous voilà à la veille de voir nos armées dé* truites dans la Belgique ^ grâce à la perfidie du conseil Ro^ land, de la clique de Dumouriez et de l'incurie de la Convention»
Pauvre peuple! dans quelles mains tu as remis tes destinées (à) !
Le lendemain^ Marat revint sur le même si]yet>
(i) Valekiers venait d'être nommé maire de Bruxelles.
{Note âe MaraU) (3) Journal </« ia République , n^ LXXIX*
dans un article intitulé les Renards rolandins et les Dindons patriotes. C'est une paraphrase ampoulée et sans aucune indication nouvelle. Avant de citer la dernière page que Marat ait consacrée à cette af- Éaire, il nous faut rapporter quelques lignes de Corsas, dans le Courrier des départemens. On y trouvera l'explication d'une circonstance souvent mal interprétée , et sur laquelle Marat a constamment gardé le silice :
« Notre impartialité nous oblige k citer on fait qui nous est personnel , et que nous aarions désiré pouvoir exprimer. Membre du corps électoral , nous avons examiné avec beaucoup d'attention tous les ressorts de l'intrigue ; il est vrai que , en apparence au moins , la cabale maratiste et de Robespierre semblait écarter Louis-Philippe d'Orléans; mais , pour l'histoire , il ne faut pas oublier un fait que des milliers de placards attestent. Marat avait demandé i5,ooo livres à Roland pour faire imprimer, disait-il, des imvrages lumineux , et qui devaient éclairer la prochaine Convention. Le ministre ne daigna pas avoir égard à la demande dtt prétendu ami du peuple ; il se borna à faire dire à Marat quil envoyât ses écrits lumineux, qu'il les soumettrait au conseil ^ et qu'on les ferait imprimer s'il y avait lien. On se doute bien que Marat voulut être cru sur parole....
« Ce soi-disant ami du peuple s'adressa à Louis-Philippe, et ne se contenta pas d'une simple lettre confidentielle ; il fit afficher , dans tous les coins de Paris , un placard dans lequel il se plaignait du refus qu'il avait éprouvé du ministre , et il demandait à d!Orléans de réparer cette injustice*M..« Alors Marat faisait aussi afficher des listes indicatives de ceux qu'il voulait nommer ou proscrire. Nous ignorons si le citoyen d'Orléans a eu la faiblesse de donner
ces iSfOoo livres; au moins cela parahrait-il vraisemblable, d'après la protection que lui a constamment accordée Marat, et c'est 3ans doute Tune des choses qui ont fait le plus de tort à notre collègue dans Fesprit d'une infinité de gens honnêtes qui avaient pour lui amitié et estime (i). »
Voici quelle fut la réponse 4e Marat :
Profession de foi de /'Ami DU peuple sur PUUppe d'Orléans , dit /'Egalité , servant de réponse aux impostures de la faction Eoland^
«r Je commence par relever une erreur de fait publiée dans mon n9 8o , page 4 > î^ y est dit que le décret de bannissement contre la race du lyran passa sans opposition ; il fallait dire malgré l'opposition, car les patriotes ne voulaient point de loi d'ostracisme.
« Us se fondaient sans doute sur l'abus que les intrigans en feraient contre les meilleurs citoyens , qu'ils exileraient bientôt de l'Etat à la faveur de cette loi.
« A l'égard de l'application que la faction Roland semblait en faire à d'Orléans et à sa famille, elle leur paraissait souverainement injuste , ses fils , loin d'avoir donné des griefs contre eux, ayant très-bien servi la patrie, et le père ayant toujours paru dans le sens de la révolution. D'ailleurs, en sa qualité de représentant de la nation , d'Orléans ne peut, en aucune manière , être frappé d'un pareil décret, car la Convention n'a pas le droit de dépouiller un citoyen de sa qualité de député , et elle ne pourrait le faire sans attenter à la souveraineté nationale , sans usurper le pouvoir absolu, sans se rendre indépendante de la nation ellemême.
« Telle est mon opinion sur l'application du décret à
(i) Courrier des déparUmenSf n» xix, décembre 1793.
oombien était fragile et peu durable la base sur h^ quelle il avait édifté sa fortune révolutionnaire. Alors aussi durent germer dans son ftme les premières pensées qui devaient Tinviter à reconquérir dans un dernier enjeu tout ce qu'il avait perdu. Déjà, à la valeur du gage qu'il s'apprête à donner, il espère qu'on mesurera la sincérité de ses déclarations, l'immensité de son dévouement à la chose publique, et que par un violent effet de rétroactivité, tout soni passé se trouvera rehaussé par l'éclat d'une nouvelle infemie.
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Cependant la Convention nationale instruisait le proeès du roi.
Dans les péripéties des derniers instans de son règne aux derniers jours de sa vie ^ ce qui dut le plus douloureusement impressionner Louis XYI^ ce n'est pas la grande voix de la révolution ni les bruits de la foule, c'est la longue suite de trahisons qui élargissaient pour lui le chemin de l'écha&ud. Effîicez ces crimes du cœur d'un petit nombre d'hommes, comparses nécessaires du drame, et vous aurez changé la fortune de Louis XVI.
On se sent firappé de cette pensée surtout en songeant à certains épisodes de la fuite du roi, et de son arrestation à Yarennes, à la manière dont furent révélés les secrets de l'armoire de fer, et à tant d'autres circonstances décisives, fils imperceptibles auxquels étaient attachés de grands évènemens et de hautes destinées.
M'"'' Campan raconte dans ses Mémoires quelquesunes des trahisons qui poursuivirent Louis XYI jusqu'au chevet de son lit. Les révélations de Bertrand de MoUeville et d'autres historiens de l'époque, complètent ces récits de douleurs privées. Il est curieux , mais triste ;^ d'étudier ces annales , où sont mis à nu les effets de Texaltation politique , et les secrets ressorts de la perfidie humaine.
Les lâchetés furent grandes aussi. Il en est une que Marat a signalée lui-même. Louis XYI avait demandé à l'avocat Target de le défendre, mais l'ancien membre de l'Assemblée constituante avait repoussé la prière du royal accusé. Le vieux Msdesherbes s'offrit alors à remplir cette noble mission, qu'il fartagea avec de Sese et TroncheL Un anciea fnisonnier de la Bastille, Le Prévôt de Beaumont, écrivit à Marat que Malesàerbes était aussi coupable que le tyran dont il était devenu l'avocat, après ea avoir été le ministre. Voici la réponse que Marat fit à cetle dénonciation :
« Malesherbes a montré du caractère en é^dflfràiit pour défendre le despote détrôné ^ et il est moins tnéftiûMe à mes yeux que le pusillanime Target i qai a rmd^c^ 4<b «s'ap- |iieler républicaîn, et qui ahaodonne lâchement son matlre après avoir si long- temps rampé à ses pieds -Ql s'être enrichi de ses profusions. J'aime le courage même dans un malfaiteur, et je préfère cent fois l'audacieux brigand k Thypocrite qui se cache pour machiner dans les ténèbres (f ). v,
(i) Journal de la Hepubliqne française, no lx.xxii,
Ce n'est pas la seule honte que Marat ait flétrie de son indignation. Nos modernes publicistes riraient des colères de l'Ami du peuple tonnant contre la corruption et les intrigues de son siècle, contre les tripots, les mauvais lieux du Palais-* Rofyal, dans lesquels 0(q allait relancer Dumou-* riez y lorsque la république avait besoin de lui , et contre les tapis verts où les impurs de la Montagne et de la Gironde passaient les nuits que leur laissait le soin des affeiires publiques.
Au-dessus de ces misères d'un passé qui eut ses foires aussi, paraîtra pour les dominer toutes l'indignité de Kiilippe d'Orléans. De la Montagne, où il e&t assis , acteur sans âme et sans cœur, indifféretit comparse de cette tragédie, il n'aura pour excuse ni le ressentiment des colères du peuple , ni l'égarement du sophisme , ni les énergiques convictions de l'homme de parti. De toute cette ardente Assemblée , lui seul peut-être ne trouvera pas au fond de sa poitrine un stimulant à de chaudes passions. Entre- ceux qui assistent tristes et sombres aux funérailles de la monarchie , et ceux qui saluent de leurs cris de joie ce baptême de sang imposé à Tère nouvelle, Philippe passera, insensible à la douleur, blasé sur la joie, cruel sans colère , mais aussi sans pitié.
Qui donc a osé dire que Marat et Robespierre ont excité Philippe à venir jouer ainsi avec le crime? Ne sait-on pas que toujours prudent et mesuré , Ro-
bespierre a évité le contact de Philippe , et que Marat n'a jamais eu pour lui que des paroles de mépris? D'ailleurs ces deux tribuns de la souveraineté du peuple eussent-ils été admis aux conseils du Palais-Royal, que ni l'un ni l'autre, ni Robespierre surtout y n'auraient sollicité Philippe à un acte qui ne fut en réalité l'œuvre de personne autre que de celui à qui seul pouvait profiter une aussi mons-* trueuse lâcheté.
En se présentant à la Convention nationale, à cette première séance du 11 décembre 1792, Louis XVI trouva donc son parent Philippe d'Orléans Égalité au nombre de ses juges. Bientôt après, cherchant à se disculper des accusations qu'on £aisait peser sur lui , au milieu du silence de l'Assemblée, Louis put entendre un jeune homme, un enfatnt encore s'écrier : Eh! mais Unie tout! C'était à un fils d'Égalité , au duc de Montpensier, que les réponses du roi arrachaient cette exclamation d'un cruel dépit. — Voilà quelles furent les premières et sinistres impressions du monarque déchu. Le supplice était commencé : c'est dans sa &mille que Louis devait rencontrer les premiers bourreaux.
Avant cette solennelle comparution de la royauté vaincue , de grands débats avaient eu lieu à la Convention; chacun avait passioimément étalé ses principes, ses pensées, son système; c'était, entre les défenseurs de l'inviolabilité royale et les partisans de la souveraineté du peuple , une lutte opiniâtre à laquelle , un mois durant , avaient pris part la Gi-
ronde et la Montagne ^ et tous les partis qui fractionnaient cette redoutable Assemblée. Seul de tous, Philippe avait gardé le silence. Un jour cependant, devançant les idées que devaient développer Rouzet, Morisson et Vergniaud , Lanjuinais parla de Fincompétence de la Convention pour juger Louis XVI. Il y eut à ce propos de violentes protestations. c< Nous avons tous juré que nous n'au- « rions pas de roi 1 s'écria Pétion au milieu du «c tumulte. Quel est celui qui fausserait ses ser* «mens? Qui voudrait un roi?» Non^ nous n'en voulons pas ! non ! non I jamais ! s'écrie toute l'Assemblée; et Philippe Égalité agitant son chapeau disait aussi : Non! non! jamais! — Ce furent-là ses seules paroles.
Les défenseurs du roi entendus , et la discussion close après un discours deBarrère , — des harangues prononcées contre Louis XYI , la plus adroite et la plus perfide de toutes, — le président Vergniaud résuma les conclusions du procès. Trois questions étaient à résoudre; la première fut posée en ces termes :
Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté publique et d'attentat contre la sûreté générale (1)?
(i) Celte question iiopHqaait tout à la fois la politique extérieure et intérieure de Louis XYI; mais les vérilables motifs de la condamnation de Louis XVI Airent sa collusion avec les armées étrangères.
Sept cent onze votes répondirent afiftmativement ; c'était runanîmité de la Convention, — huitmem* bres qui se récusèrent étant exceptés.
Le jtigement de la Convention nationale cowH*e Louis Capet sera-t-il soumis à la ratification du peuple?
Cette question, objet d'un deuxième vote, fut iié^ gativement résolue par 425 voix contre 286.
Cette majorité , dans laquelle on pouvait déjà pressentir la question de vie ou de mort, ne fut proclamée qu'après une orageuse discussion. La plupartdes conventionnels voulurent expliquer leur vote et récriminer contre les opinions contraires ; ce qui fît dire à Manuel, député de Paris, le seul avec Thomas et Dussault qui ait voté pour l'appel au peuple :
« Citoyens, je reconnais ici des légiskteitrs : je « n'y ai jamais vu des juges; car des juges sont a froids comme la loi , des juges ne murmurent pas, (( des juges ne s'injurient pas, ne se calomnient pas. (c Jamais la Convention n'a ressemblé à un tribunaL « Si elle l'eût été , certes elle n'eût pas vu le a plus proche parent du coupable n'avoir pas , sice non la conscience , du moins la pudeur de se a récuser. »
C'est à Philippe Égalité que Manuel infligeait la flétrissure d'une si étrange justification.
Lorsque d'un élan unanime * la Convention proclama la culpabilité de Loiîis XVI, Philippe Égalité fut le seul dont la voix alla se perdre au
milieu des rumeurs de ceux qui avaient voté ou qui se disposaient à voter comme lui ; et quand il fût question de l'appel au peuple , ce sentiment de réprobation que les seuls murmures avaient encore accusé , éclata sur la tête de Philippe en violentes apostrophes. Sous cette impression répulsive, quelques rép^licains semblèrent vouloir incliner à la conciliation.
« Je vois la faction d'Orléans répandre des guice nées , s'écria Rebecquy , l'un des chefs de la a bande des Marseillais, par conséquent je vote « pour l'appel au peuple. »
ce Je respecte également toutes les opinions , dit « à son tour Duprat : cependant, une considération « nouvelle m'a frappé tout-à-l'heure en foveur du « renvoi de notre décision à la sanction du peuple, fi et je dis oui avec d'autant plus de confiance que a Philippe (ci-devant d'Orléans) a dit non (1). »
Ces traits, si acérés fussent-ils, s'émoussèrent sur le triple airain de la poitrine de Philippe : à ces cruelles injures il ne répondait rien , donnant ainsi l'exemple d'une résignation inconnue dans les festes parlementaires.
Aussi bien que répondre? — D'autres clameurs plus grandes ne Fattendaient-elles pas à un moment plus solennel? Il n'était encore qu'au milieu de la
(.i) Moniteur du 19 janvier. — Duprat et Rebecquy ne votèrent pas moins la mort ; et après avoir demandé l'appel au peuple, ils rejetèrent le sursis. '
voie du crime y pourquoi se retourner et fedre fece à ses accusateurs , lorsque silencieusement il s'apprêtait à suivre jusqu'au bout cette voie dans laquelle il était si fatdement entré?
Déjà le drame touchait à sa fin. Les votes de mort sur la question principale, celle de la peine à infliger, se succédaient à la tribune, lorsque vint le tour de la députation de Paris. Ce fut une série de vingt et une voix régicides : sinistre nomenclature dont CoUot d'Herbois, Danton, Billaud- Varennes, Léonard Bourdon, Fréron, Maiat et Desmoulins se chargèrent d'interrompre la monotonie par de sanglantes maximes qu'ils burinèrent en forme d'exergue autour de leur sentence. C'était comme une introduction au vote de Philippe Égalité : le dernier de tous, il prononça ces paroles :
Uniquement occupé de mon devoir, conpaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteraient par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort , je vote pour la mort.
En recueillant ces mots, le Moniteur annote : <K (Quelques rumeurs s'élèvent dans une partie de la (( salle. » Toujours habile à ménager les susceptibilités et les tendances de l'opinion dominante , le Moniteur était, en 93, ministériel comme il l'est aujourd'hui. C'est donc aux Mémoires de l'époque, narrateurs plus fidèles , plus explicites et plus passionnés, qu'il £aut demander compte de l'impression du moment : tous racontent qu'il y eut dans la salle
comme un tressaillement de dégoût et d'horreur-, manifestation instantanée d'un irrésistible et généreux sentiment dont Robespierre fut le premier à ne pouvoir se défendre. Sans comprendre, sans s'émouvoir, Philippe descendit lentement les marches de la tribune , se faisant à lui-même trophée de son opprobre comme un autre l'eût fait de sa gloire.
Il était nuit. -^ A trois heures du matin , le président Yergniaud prononça le décret par lequel Louis XYI était condamné à la peine de mort. — Le scrutin avait donné une majorité de cinq voix (1).
Quelques momens après ( la séance étsdt permanente), recommencèrent de nouveaux débats : il s'agissait de savoir s'il serait sursis au décret qui condamnait Louis XYI ; si la Convention tiendrait cette royale vie suspendue sur la tète des ennemis de la république , ou bien si la mort du roi devait à l'heure même servir d'expiation aux erreurs et aux fautes de la monarchie, et de sanglant défi à l'Europe coalisée.
La discussion fut ardente; elle dura jusqu'au lendemain; mais la question admise, le sursis fut rejeté.
Il y eut au recensement des voix , dans ce der-
(i) Ce résultat fut infirmé k la séance suivante, après une assez longue discussion. Il y eut un nouveau recensement des votes qui changea le chiffre de la majorité. (Voir les débats du procès de Louis XVI.)
nier scrutin, de cruelles défections, quelques concessions feites au dangereux sophisme des nécessités politiques; car plusieurs qui n'avaient voté que le bannissement ou la détention rejetèrent le sursis : de telle sorte que le chiffre qui devait réellement décider du sort de Louis fut supérieur à celui de la condamnation à mort.
Après avoir admis la culpabilité du roi , refusé l'appel au peuple, voté la mort, Philippe Égalité rejeta le sursis. Ainsi cet homme devait oublier jusqu'au dernier moment que de toute la Convention , lui seul n'avait pas le droit de se croire juge ni homme d'État. Mais les instincts de son cœur étaient profondément pervers : le sentiment moral était nul chez lui , comme les prescriptions de là délicatesse, de l'honneur et du devoir. Reportez au temps des tortures et de la question le procès de Louis XVI , descendez un degré plus bas dans l'échelle de la pénalité, modifiez quelques circons* tances , et sûrement Philippe dirait encore après soii dernier vote, comme Caligula au bourreau en lui abandonnant une victime nouvelle t « Fais qu'il a sente la mort, w C'est que chez les hommes de toutes les époques il y a de sympathiques et d'invariables propensions, que modifient seulement les âges et les circonstances , mais qui , soumises à l'anal yse, laissent au fond du creuset un même résidu.
En livrant Louis XVI à la mort, Philippe ne cédait point à d'inexorables circonstances politiques : quelqu'énergiques qu'on pût les supposer , ses con-
victiond n'exigeaient pas Taccomplissement d'un st cruel devoir. Le temps des Bruttis est passée et Tim-^ placable rigorisme des républiques vierges grimaçait de la plus hidéusé feçon dans la bouche d'un héros de luxure;
La révolution , qui était en droit de demander à iPhilippe tous les gages possibles de son dévouement^ eût reculé, comme en effet elle recula devant le gage que Philippe lui offrait. Quelque ardeuf qu'eussent mise les révolutionnaires dans l'aiûcoinplissement de leur œuvre, ils avaient laux^^mêines respecté, au paroxisme de l'exaltation, les droits imprescrip^ tibl^ de la nature et du sang. Si donc l'autel de la Convention n'eût rien perdu de sa gloire , de sa terreur, et de son sanglant éclat à se passer d'un pareil holocauste et d'un semblable sacrificateur, il faut bien laisser à Philippe l'entière responsabilité de son quadruple vote, et l'éternelle honte de l'avoir à lui seul médité et consommée
On a dit , et peut-être dira-t-on encore que ce voté fut arraché à la faiblesse du prince, aux perplexités de son âme ; erreur. — Ce vote n'était pas le honteux et timide tnonosyllabe qui vient expirer sur les lèvres de l'homme irrésolu, c'était, au contraire, la manifestation d'une pensée profonde et raisonnée , manifestation telle que l'étrangeté de sa position en paraissait faire comme un devoir, une nécessité au duc d'Orléans. Cimenter d'une manière éclatante les engagemens qu'il avait pris avec
la révolution y engagemens dont chaque jour on contestait injurieusement la sincérité et la valeur; repousser du même coup d'incessantes accusaticms d'ambition et d'intrigues y acheter la sécurité dans une république qui se défiait de lui, voilà quelle était depuis long-temps la pensée dominante de Philippe. Un moyen s'offrait d'arriver au but désiré, il le saisit; et pour éviter l'abtme, il y précipita le roi.
Louis XYI était accusé d'avoir conspiré contre la liberté de là nation et la sûreté générale de l'Ëtat; Philippe change à son gré la proposition formulée par la Convention , et il condamne Louis XVI pour avoir attenté à la souveraineté du peuple ; espérant prouver ainsi qu'il ne reconnaît et ne veut reconnaître d'autre roi que le peuple , et qu'après un serment si solennel , il ne cherchera jamais à usurper un trône auquel on l'accuse de prétendre.
C'était là un de ces calculs auxquels les natures perverses se trompent quelquefois : c'était en même temps la pire de toutes les lâchetés.
Puis, au moment où Philippe sentit, après tant de vicissitudes , le sort de Louis XYI entre ses mains, le souvenir des affronts qu'il avait essuyés à la cour ne réveilla-t-il pas dans sa pensée un besoin dé vengeance? Qui pourrait dire que dans les profondeurs de son âme blasée, Philippe n'ait point éprouvé de secrètes jouissances à payer d'un seul coup tout l'arriéré des humiliations qu'il devait à la fomille royale?
Ceux qui connaissaient Philippe résolurent ainsi le sanglant problème de son vote : d'autres le regardèrent comme l'effet de la peur; le plus grand nombre, comme le dernier calcul d'une indéfinissable ambition.
Qu'il eût pour cause la vengeance , la frayeur y l'intérêt y l'ambition, ou tous ces motifs réunis, ce vote ne ,fut pas moins réprouvé par la révolution et par les débris du royalisme expirant. Comme on cropit Philippe accessible à tous les crimes , on se permit envers lui les plus monstrueuses accusations.
On disait que , au moment où Louis XYI étalait si noblement devant ses juges sa royale infortune , Philippe, l'œil sur sa lorgnette, n'avait cessé de contempler les traits du monarque déchu, cherchant à démêler sur son visage quelqu'indice de douleur, quelque signe de faiblesse.
On disait qu'à l'heure du supplice , Philippe avait été reconnu dans la foule examinant avec sang-froid, de son cabriolet, tous les apprêts, tous les incidens de l'exécution.
Enfin , lorsque , dans la soirée du 20 janvier, Lepelletier de Saînt-Fargeau fût assassiné au Palais- Royal, [on accusa Philippe d'avoir dénoué par ce meurtre la dernière scène d'une infernale combinaison.
Héritier d'une immense fortune, Lepelletier de Saint-Fargeau était à vingt-cinq ans président à mortier du Parlement de Paris, lorsqu'il fut dé^ puté à l'Assemblée nationale. Bien loin de se mon* trer hostile à la monarchie, il resta, au contraire, fidèle à la majorité de la noblesse dans la discussion du vote par tête et de la réunion des ordres. Au 12 juillet, la veille de la prise de la Bastille et du jour où furent promenés, dans Paris, les bustes de Necker et du duc d'Orléans , Saint-Fargeau passa dans les rangs de l'opposition. Cette défection inattendue fut attribuée* aux manœuvres secrètes de ce prince, dont Mirabeau arranjgeait alors la lieutenance-générale.
Une fois entré dans la révolution par calcul ou par conviction, Lepelletier de Saint-Fargeau y resta, comme tant d'autres, par faiblesse ou par nécessité. « Quand on a 600,000 livres de rente, il faut être à <i; Goblentz ou au fatte de la Montagne, » avait-il dit à « un de ses amis. C'est ainsi qu'il expliquait ou croyait excuser l'exagération de ses prindpes et la violence de ses discours.
On vantait toutefois l'aménité de son caractère, l'urbanité de son langage , ses mœurs douces et faciles, derniers reflets d'une société qu'il avait traversée en homme de plaiisirs et de fêtes. Lorsque vinrent, avec le procès du roi, les discussions des clubs et des feuilles démagogiques, Saint-Fargeau hésitait àtirer la conclusion sanglanteque faisait pressentir cette lutte terrible : philosophe et moraliste.
il ayait même y disait-on ^ juré de ne jamais prononcer une condamnation capitale. Aussi les voix étant comptées 9 comme la victoire de la révolution parut incertaine , il fut question de gagner Saint-Fargeau , et avec lui quelques conventionnels de ses amis qui avaient foi en l'autorité de ses paroles. Saint-Farg^u vota la mort du roi, ses amis votèrent ccmime lui. En fellait-il davantage pour donner à la Convention la majorité qui décida du sort de Louis XYI ? Philippe j dont le vote comptait dans ce terrible résultat, fut accusé d'avoir triomphé de l'irrésolution et des scrupules de Saint-Fargeau ; la main d'Adélaïde d'Orléans avait été, dit-on, l'enjeu de ce pacte infâme. La mort de Louis XVI une fois décidée , Saint-Fargeau fut assassiné au Palais - Royal , le 20 janvier au soir, par un individu dont l'identité n'a jamais été constatée (1).
(i) Tous les jouroaux et les historiens de la révolution disent que le meurtrier de Lepelletier de Saint-Fargeau était un anciea garde du corps nommé Paris.
Après avoir perpétré son crime dans le liçu le plus fréquenté de Paris, et s'être tranquillement échappé da Palaisr Royal f l'assassin se serait ensuite donné la mort quelques semaines après, dansune auberge die la petite ville de Forges- ]£s-£aux.
Telle fut la déclaration faite k la trihuae par Tallien et Legendre, que la Convention avait désignés pour dresser procès-verbal du suicide, et telle est la tradition historique*
Mais d'apitès une note qui figure dans les pièces justificatives réunies par Félix Lepelletier dans une édition des (Buvres de son frère, il résulte que Paris vivait encore sous
Après avoir dit qae pour gagner quelques Toix au TOte régicide, Philippe d'Orléans avait promis sa inie à Saint'Fargeau , il n^en coûta pas davantage d'ajouter, qu'afin de se soustraire à l'engagement qu'il avait contracté , Philippe d'Orléans s'était débarrassé de Saint'Fargeau par un meurtre.
L'histoire n'admettra pas une si atroce invrais^n^ blance : on la trouve cependant dans le plus grand grand nombre des récits contemporains, tant l'indignité de Philippe domine son époque, tant cet homme semble avoir donné la mesure de ce qu'on pouvait oser avec lui.
Ce qui paraîtra moins mystérieux peut-être, c'est
l'empire, qae Vinàlwiàn tué à Forges-les-Eauz n'était point Paris, bien qo'on cAt tronvé sur loi son extrait de baptême, son brevet de garde da roi, avec mie annotation indiquant qa'il était sans complice, et que s'il n'eèt taé Lepelletier, il eât tné Philippe d'Orléans.
Paris ne s'est donc pas taé à Forges* les-Eaux près Rouen, pourtant il y eut un homme tué dans une auberge. — Paris n'est pas mort Un homme a été tué, et l'on a trouvé sur lui les papiers de Paris !
Bonaparte mit une grande activité à retrouver PAris, qui en i8o4 fut reconnu k Genève, au moment où le firère de Lepelletier de Saîiit-Fargeau s'y trouvait aussi , mais qui ne put être arrêté.
(PoiV dans les œuvres de Lepelletier de Saint-Fargeau, les détails de cette affaire.)
MM. Bûchez et Roux, dans leur Histoire parlemeniaire de la révolution , ont élevé les mêines doutes sqr l'identité du meurtrier de Saint- Pargeau*
que les hommes auxquels appartenait le triste hon • neur d'av<>ir vaincu la royauté y pouvaient seuls profiter du meurtre de Saint-Fargeau , et que de toutes les combinaisons, celle qui se servait de ce crime comme d'un moyen de réaction et de terreur, était ]a seule possible , car elle était la seule efficace.
Si le meurtre de Saint-Fargeau ne fut pas le résultat d'une vengeance particulière — explication inadmissible avec les circonstances connues de l'événement — comment admettre que les royalistes aient Toulu, par cet acte isolé de représailles incomplètes, maladroites, inutiles, enlever la dernière chance qui restait de sauver le roi, en soumettant à la sanction du peuple Tappel de vie ou de mort rejeté par TÂssemblée ?
Assassiner un conventionnel riche, estimé, héritier d'un beau nom, au moment où la république craignait à chaque instant de voir sa victime lui échapper; imputer ce crime aux royalistes; profiter de cette apparente violence faite à l'inviolabilité de la conscience et des votes , c'était là un calcul savant et bardi , une tactique aussi ha^ bile que la combinaison contraire l'eût été peu (1).
(i) Ce n'est pas la première fois qae, dans leur exaltation, les rëvolntionnaires auraient en reeours à des expédiens de cette nature pour amener le succès de leur cause. En révolution, il n'y a pas de moyen si atroce qui ne soit proposé, pas de mesure si extravagante qu'elle ne soit discutée ; tout semble licite si l'on peut avoir raison de ses ennemis.
Voir dans V Histoire de la révolution par Toalongeon, le ré-
Mais quelle part faire dans 00 crime à Philippe Égalité? Faut- il l'accuser, £aut-il l'absoudre? Les preuves manquent, comme pour tous les crimes qui viennent de. haut. Passons donc, sans plus nous y arrêter, cette page de sa vie; elle est marquée d'un signet, pour rappeler au moins avec quelle facilité ont été accumulées , sur la tête d'un seul homme , toutes les hontes de son siècle. Il était écrit que Philippe justifierait jusqu'au bout cette étrange apologie de M. de Talleyrand : ce D'Orléans est le vase dans lequel on a jeté tantes les ordures de la rémlutvon. »
Quand il eut déserté l'orageuse sommité de la Convention pour revenir à ses plaisirs du Palais- Royal et du Rincy, Philippe put écouter les premiers cris de la foule indignée. La réprobation que l'histoire réservait à sa dernière lâcheté,, ce fut dans sa feimille et chez ses amis que d'abord il la trouva.
Lie duc de Chartres ne voulut plus correspondre
cil d'une singulière tentative qui aurait été faîte pour engager deux députés patriotes à se laisser assassiner par des hommes déguisés en gardes du roi ; et dans les Souvenirs sur MirabeaUf par Etienne Dumont, ia motion de Briçsot, proposant pour arracher une déclaration de guerre à l'Assemblée, de déguiser quelques soldats en hulans autrichiens, ei de leur faire opérer une attaque nocturne sur un village français.
On trouve beaucoup d'autres faits de ce genre d^tns, le^i récits contemporains.
avec lui (1). Ce jeune prince , que n'avaient point encore aguerri les catilinaires du club des jacobins, fut soutenu par Dumouriez dans cette triste mais honorable manifestation, à laquelle s'associèrent ses firères , sa mère , et M"»« de Genlis elle-même.
Certes ^ personne n'accusera l'austérité politique de Dumouriez ni la sévérité des principes de M""* de Genlis : le cynisme spirituel de celui-là est aussi connu que la philosophie révolutionnaire de celleci. M«« de Genlis, qui, le soir de la prise de la Bastille , s'était mêlée aux farandoles du Palais-Royal , devait se montrer indulgente pour Philippe, son bieufeiiteur, autant au moins que l'ambitieux Dumouriez , élevé dans la corruption des cours , et qui savait par cœur les exigences et les roueries politiques.
Il était encore un ami de Philippe , un illustre compagnon de plaisirs et de débauches , Georges , prince de Galles. A Londres, le prince de Galle avait £sdt au duc d'Orléans les honneurs des mauva lieux et des tripots de la vieille cité ; à Paris , le duc d'Orléans avait rendu au prince de Galles les sou->^ pers et les orgies de Londres. Gomme Philippe , le prince de Galles avait adopté la révolution , et salué l'aurore d'une ère nouvelle ; mais en voyant souillée de sang et de boue cette révolution qu'il espérait s| belle, le prince de Galles abandonna brusquement
(i) Correspondance de Loids^Philippe- Joseph d'Orléans, îi\-f tro^qction.
le parti de l'opposition dont il était le chef; et lorsque les journaux de France lui apportèrent, avec les débats de la Convention , le récit de la mort de Louis XYI j il détacha lui-même de son palais de Garlton le portrait du duc d'Orléans , chef-d'œuvre du peintre Reynolds , le déchira de ses mains , et en fit jeter les lambeaux dans la cour (1).
Gomment Philippe accueillit-il le cri de la réprobation générale? Par le plus profond silence. Quelle justification fit-il entendre? quelle explication donnat-il? Aucune. Cependant, dans d'autres circonstances, Philippe n'avait pas craint de soumettre sa conduite au jugement public. L'exposé qu'il avait feit était menteur; mais la déférence à ropini<m était réelle, bien qu'elle n'apparût encore que ^Bomme un leurre de plus. A la mort de Louis XVI, quel besoin Philippe pouvait-il avoir de semblables subterfuges? Du côté de la Convention étaient la force et le pouvoir, que lui fallait-il de plus?
Il parut néanmoins une apologie de Philippe — une seule; mais comme. l'opinion était si énergiquement hostile au prince régicide , qu'il n'eût pas été possible de foire accepter un mot en sa faveur, on eut recours k un singulier expédient. Pour louer Philippe , il fallait d'abord avoir l'air de le vilipender ; ce fut ainsi qu'on parvint, par une amorce perfide, à tromper le peuple, et à lui faire accepter sous ce titre : Philippe-'Ègalité traité comme il le mérite, les éloges que voici :
(i) Moniteur du 6 février 1793.
« Trop long-temps la calomnie a versé son poison sur un « prince à qoi la nation française a les plus grandes obli- « gâtions ; trop long- temps l'illustre, le premier bienfaiteur « de la patrie a été outragé, injurié dans des libelles, conçus, « écrits non par la main des hommes, des hommes vrais et « raisonnables, mais par la main des diables persécuteurs de « notre bonheur et de notre liberté.... L'heureuse révolution « qui a écrasé le despotisme, qui a dépouillé le clergé de ses « usurpations , qui a détrôné les législateurs criminels qui K trompaient et pillaient la nation ; celte heureuse, cette im- « mortelle révolution, est l'ouvrage d'un grand homme, d'un « grand prince digne de notre vénération et de notre re- « connaissance étemelle, etc., etc., etc. »
Faut-il dire que cette apothéose de contrebande n'avait pas même le mérite de Fà-propos et de la nouveauté ; ce n'était que la réimpression d'une apologie déjà vieille de deux années : Louis-Philippe, père de la patrie (1) , avec quelques additions, quelques périphrases de circonstance.
Ce fat là toute la justification de Philippe Égalité. C'est ainsi qu'il répondit à l'outrageant défi du prince de Galles, aux reproches de ses fils, à la désolation de sa femille, et au mépris de tous.
(i) Loms'PhiUppe dOrléam^ père de la patrie. Avec cette épigraphe: Aurea nasciiur cetas, Paris, 1790.
ZTIL
Un des côtés distînctife du caractère de Robes-* pierre , c^est la suite dans les idées , Tinflexibilité des principes révolutionnaires et Teprit d'unité. Il était impossible qu'avec ces qualités, avivées encore par une bilieuse jalousie et le perpétuel instinct de la domination , Robespicfrre ne cherchât pas à réunir dans ses mains les ressorts épars du gouvernement. Aidé de Saint- Just, de Couton et de Lebas^ Robespierre marchait effectivement à la dictature, en cherchant , au milieu du désordre , à rassembler les élémens d'une organisation sociale ; mais il mourut à cette œuvre , et au moment où il n'en avait encore ébauché que le côté le plus repoussant.
Le discours que Robespierre prononça à la Convention, le 25 mars 1793, cache certainement un mystère dont il faut peut-être chercher le secret dans la persistance de ce tribun à réveiller d'éternelles
défiances pour activer la guerre civile, et arriver par Tanarchie à l'unité du pouvoir. En même temps, il se révèle dans ces sinistres paroles combinées avec une violente sortie de Danton, un enchatnemênt d'idées dont Robespierre ne s'est jamais départi. Chez lui tout découle d'un même principe, tout marche à un même but. La question du bannisse-*ment de Philippe et des Bourbons avait été ajour^ née jusqu'au jugement du roi : Louis XVI mort, Robespierre vint rappeler à la Convention qu'elle avait un autre procès à vider. Le vote de Philîppe- Ëgalité n'avait pas feit dévier Robespierre de sa pensée première : il croyait ce personnage dangereux pour la république ; le scandale de sa vie privée offensait d'ailleurs l'austérité du tribun : Philippe devait donc être sacrifié. Alors Robespierî'e fit un sombre tableau de la situation, dît que pour s'en rendre maître , il fallait de l'énergie , des lois populaires, un système, et couronna son discours par une violente philippique qu'il traduisit en proposition de bannissement contre tous les Bourbons (1). Marie- Antoinette était mêlée à ces paroles de proscription ; l'impitoyable Robespierre demandait qu'elle comparût immédiatement au tribunal révolutionnaire*
(i) Voici comment Robespierre explique sa penaée à ce sujet, dans le projet quMl rédigea pour le rapport de Saint- Just:
« On a pu remarquer la consternation de Fabre d'Églan-^ tine et de beaucoup- d'autres, lorsque je fis sérieusement la
' Occupée à prévenir des dangers qu'elle croyait plus imminens que la présence de Philippe-Ëgalité au Palais-Royal , livrée aux haineuses passions , aux intrigues, à la corruption et aux rivalités jalouses qui la divisaient déjà, l'Assemblée prêta peu d'attention au discours de Robespierre , et passa à l'ordre du jour. Nous verrons cependant que , dans cette circonstance , Robespierre avait raison contre l'Assemblée.
Ici commence, dans la révolution, une suite de
motion de chasser les Boarbons, qae les meneiin da cAtë droit avaient jetée en avant, avec tant d'artifices ; et le concert des chefs Brissotins et des intrigans de la Montagne pour la rejeter à cette époqae. Celte contradiction est facile à expliquer : la motion venue du côté droit ^ popularisait d'Orléans, et échouait contre la résistance de la Montagne abusée par ce jeu perfide ; faîte par un montagnard, elle démasquait d'Orléans, et le perdait , si le côté droit ne s'y était lui-même opposé. L'époque où je fis cette motion était voisine de celle où la conjuration de d'Orléans et de Dumou* riez devait éclater etéclata en effet. Ce futalors que les Brissotins continuèrentdetromper la Convention, et de rompre i'indignation publiée en mettant sous la garde d'un gendarme d'Orléans et Sillery , qui riaient eux-mêmes de cette comédie, qui leur donna le prétexte de parler à la tribune le langage de Brutus. C'est alors que Danton et Fabre, loin de dénoncer cette faction criminelle , se prêtèrent à tontes les vues de ses chefs. Joignez à cela le développement des trahisons de la Belgique. [Projet rédigé par Bobesfderre du rapport fait à ia XMwention naUonak par Saint-^ust, p. ii.)
nouveaux malheurs. Robespierre, sinistre augure, venait d'en présager l'accomplissement. La Convention avait déclaré la guerre à la Belgique ef au stathouder de Hollande. Dumouriez, illustré par ses récens succès de la campagne d'Argonne , était le chef de cette expédition. La marche de l'armée française, dans ces deux pays, avait été mêlée de succès et de revers jusqu'à la bataille de Neervinde, qui fut décisive : la Belgique conquise était perdue pour la France. Des bruits de trahison arrivèrent à Paris avec la nouvelle de ce désastre ; la Convention d'abord n'y prêta pas l'oreille ; mais une lettre de Dumouriez étant venu réveiller les défiances nationales, la Convention dépécha vers lui trois commissaires, Proly, Dubuisson et Pereyra, pour s'assurer de ses dispositions et connaître ses allures. Le 1*' avril, Cambacérès mit sous les yeux de l'Assemblée le procès-verbal des conférences que les trois envoyés avaient eues avec Dumouriez. Deux lettres de ce général complétèrent cette communication officiellement faite par Cambacérès au nom des comités de défense et de sûreté générale. La première lettre , celle dont nous venons de parler, datée du 12 mars , avait été tenue secrète par le comité jusqu'au moment où les journaux belges l'avaient eux - mêmes publiée ; la seconde, plus récente, était adressée au ministre de la guerre Beurnonville. Le dédain et l'injure respiraient dans chaque' parole de Dumouriez , et témoignaient du profond dégoût qu'il avait à commander les armées
d'une république telle que la Goaveation l'avaii feite.
Au ministre de la guerre , Dumouriez écrit qu'il ne peut plus tenir contre l'ennemi si on ne lui en-" voie pas des troupes régulièrement organisées, et non plus des bataillons de volontaires, ramassis d'enfens j de vieillards et de vagabonds , qui , après avoir jeté l'effiroi sur leur passage , ont affetmé le pays et l'armée ;
Au président de la Convention , que tous les dé*" crets de l'assemblée paraissaient être marqués du fetal cachet de l'imprudence et de Texagération ; qu'il veut être maître , au camp , dans son armée , et ne pas souffrir la visite de tous les commissaires en écharpe qu'on envoie contrôler ses actes et vexer" le pays.
Ces paroles étaient graves. Plus injurieuses et plus menaçantes furent-elles encore , lorsque Proly , Péreyra et Ihibuisson se présentèrent à Dumouriez^ C'est à Tournay qu'ils le rencontrèrent, dans la maison de M""* de Genlis. Là, en présence du géné-> rai Valence, du duc de Chartres, de plusieurs officiers de son état-major, de M»« de Genlis et de M"" d'Orléans et Paméla, Dumouriez s'emporta en invectives contre les jacobins et les tyrans régicides qui composaient la Convention. Il jura qu'il avait honte de servir son pays au nom d'un gouvernement pareil y et que depuis la bataille de Jemmapes il avait pleuré tous les succès obtenus pour une si mauvaise cause. Plusieurs fois il répéta que la France voulait un roi ,
qu'il fallait un roi à la France, et quHl marcherait sur Paris pour rétablir la Constitution de 1791 ; qu'il se moquait des décrets d'accusation qu'on pourrait lancer contre lui , et que , à la dernière extrémité, il lui resterait toujours un temps dé galop vers le camp autrichien , où il s'était réservé les moyens d'être bien reçu.
L'indignation et la stupeur dont furent accueillie^ ces imprudentes et cependant sérieuses bravades n'ont d'égales dans l'histoire que celles qui éclatèrent à la journée du 18 brumaire, avec la différence de la menace à l'action. Les haines de l'avocat, de l'homme de paroles et de délibérations contre l'homme d'épéé sont éternelles, et s'accroissent toujours en raison directe du dédain qu'affecte le soldat pour les débats inutiles et les bavardages parlementaires. Les me-^ naces de Dumouriez allaient plus avant encore dans la blessure qu'elles faisaient au cœur de la Convention ; car elles présageaient la guerre civile ; — l'anarchie régnait déjà.
Les premières accusations, suscitées par ces tristes évènemens , frappèrent Silîery-Genlis et Philippe Égalité. La présence de Dumouriez dans lé salon de M"* de Genlis, au milieu des enfans d'Égalité , de la femme et du gendre de Sillery , les paroles prononcées par ce général sans apparence de contradiction, tout cela suffisait pour faire naître dans l'ombrageuse Assemblée de vifs soupçons contre Sillery et Philippe Égalité. Lassource fut le premier à demander leur arrestation , bien que^ en
terminant son rapport , Cambacérès eût foit connaître la démarche faite par les deux députés, auprès du comité de salut public, pour provoquer un scrupuleux examen de leur conduite. D'autres discussions firent oublier la motion de Lassource ; mais , deux jours après, la position s'était aggravée par la saisie d'une lettre du duc de Chartres à ^on père. Sans être aussi imprudente que celles de Dumouriez, cette lettre témoignait, chez ce jeune prince, de profonds dissentimens avec la politique républicaine. La motion de Lassource revint à l'ordre du jour. Levasseur déclara qu'il tenait pour coupables Valence et Égalité fils, par cela seul qu'ils n'avaient pas poignardé Dumouriez lorsqu'il débitait ses propos contre-révolutionnaires : en conséquence, il demanda que Sillery et Égalité père fussent gardés à vue.
Sillery s'offrit de lui-même à l'exécution de cette mesure , et comme Levasseur venait de faire au général Valence le reproché de ne pas avoir poignardé Dumouriez, Sillery, vieux sybarite à cheveux blancs, protesta qu'il poignarderait Valence. « Quand il « s'agira de punir les traîtres, s'écria-t-il, si mon a gendre est coupable, je suis ici devant l'image de « BrutuSy je sais le jugement qu'il porta contre son « fils. » — Philippe Égalité sourit à cette évocation du courage et de l'antique abnégation républicaine; il rompit le silence qu'il avait jusqu'à ce moment gardé , et , stérile plagiaire , ce fut pour répéter : a le comité de défense générale a rendu compte à la
« Cotii^ention de la demande quêtai faite de Vexa- « men de ma conduite. Si je suis coupable y je dois « être puni, cela va sans dire; si mon fils l'est, je « vois aussi Brutus. »
Ces raisons parurent médiocrement toucher la Convention : Buzot réclama la lecture de la lettre du duc de Chartres , et cette lettre décida du vote de l'Assemblée (1).
(i) Voîci celte lettre :
« Je vous ai écrit de Louvain, cher pap^, le a i ; c'est le premier instant dont j'ai pu disposer après la malheureuse bataille de Neervinden ; je vous ai encore écrit de Bruxelles et d'Enghien ; ainsi vous voyez qu'il n'y a pas de ma faute. Mais on n'a pas d'idée de la promptitude avec laquelle les administrations de la poste font la retraite. J'ai été dix joars sans lettres et sans papiers publics, et il y a dans ces bureaux-là comme dans tout le reste un désordre admirable.
Mon couleur de rose est h présent bien passé, et il est changé dans le noir le plus profond ; je vois la liberté perdue ; je vois la Convention nationale perdre tout- à-fail la France par l'oubli de tous les principes ; je vois la guerre civile allumée ; je vois des armées innombrables fondre de tous côtés sur notre malheureuse patrie, et je ne vois pas d'armée à leur opposer; nos troupes de ligne sont presque détruites , les bataillons les plus forts sont de 4oo hommes. Le brave régiment des Deux-Ponts est de i5o hommes, et il ne leur vient pas de recrues ; tout va dans les volontaires ou dans les nouveaux corps ; en outre lé décret qui a assimilé les troupes de ligne aux volontaires les a animés Ie3 uns contre les autres. Les volontaires désertent et fuient de toutes parts ; on ne peut pas les arrêter, et la Convention croit qu'avec ces soldats elle peut faire la guerre à tonte l'Eu-
On décréta que Sillery et Égalité seraient gardés à vue , et qu'ils ne pourraient sortir des barrières de Paris. M°« de Montesson, la duchesse d'Orléans, la femme et les enfens du général Valence furent mis en état d'arrestation. Ainsi commençait la proscription de la famille d'Orléans.
Cependant la Convention avait envoyé aux frontières les commissaires Camus, Quinette, Bancal, Lamarque et le ministre de la guerre Beurnonville , avec la mission de signifier à Dumouriez l'ordre de paraître à la barre de l'Assemblée, pour y rendre compte de sa conduite.
C'est à Saint-Amand que les commissaires rencontrèrent le général en chef de l'armée du Nord. On sait ce qui se passa. Dumouriez se montra plein d'insolens dédains pour les décrets de la Convention ; il renouvela ses bravades et ses menaces de Tournay; et lorsque les commissaires voulureAt exécuter les rigoureuses prescriptions de leur man-* dat, ils furent eux-mêmes faits prisonniers. Par ce hardi coup de tête , Dumouriez se fût rendu maître, des destinées de la France s'il n'eût pas commis le
rope. Je vous assure que pour peu que ceci dure elle en sera bientôt détrompée. Dans quel abîme elle a précipité la France !... Ma sœur ne se rendra pas à Lille, où on pourrait l'inquiéter sur son émigration. Je préfère qu'elle aille habiter un yîllage aux environs de Saint-Amand.
« Signé Egalité. »
crime de livrer aux Autrichiens ses prisonniers en otage.
« En France^ dit M. Laurentie^ l'honneur na- € tional est plus fort que les haines de parti ; les fi soldats avaient Bailli mettre en pièces les commisr (K saires de la Convention ^ en les conduisant aux « lieux désignés par Dumouriez ; lorsqu'on sut qu'il « les avait remis à des mains étrangères , le cour- « roux se tourna contre lui : il pouvait devenir un <c libérateur, il ne fut plus qu'un traître (1). »
L'indignation de l'armée devint si grande , que deux jours après, Dumouriez, obligé de fuir, passa dans le camp autrichien , entraînant avec lui le général Valence et le duc de Chartres
La feute que commit Dumouriez, en livrant à l'ennemi les envoyés de la Convention , est tellement énorme , que les simples r^les de l'impr^idence et de la sottise humaine ne suffisent pas à l'expliquer. Or, Dumouriez était habile , adroit , homme d'es • prit; mais plein de cynisme et de corruption.
C'est le 6 avril que fut ^it à l'Assemblée le récit de cette trahison. Le premier moment de stupeur passé. Carrier prit la parole, et demanda l'arrestation de Sillery et de Philippe Égalité. Marat dit que le mcnnent était venu pour la Convention nationale de se couvrir de gloire aux yeux de l'univers entier, en prenant en otage cent mille parens et amis des émigrés. Les tribunes ap-
(i) Laurentic^ Hîsioîre des ducs d'Orléans^ t. iv, p. 366. .
plaudirent à ces paroles; mais l'Assemblée murmura lorsque Marat voulut défendre Égalité et &1lery , et prier la Convention de ne pas se livrer à des mesures précipitées contre deux représentans du peuple que, disait il , aucun soupçon justifié n'atteignait encore. — Au même instant , Lahaye annonce que depuis long-tempa il se défie d'Égalité , et que ses doutes se sont fortifiés par le récit qu'on lui a fait d'un voyage de Philippe à Seez, petite ville de l'Orne, dans laquelle, sous le nom emprunté de son intendant , Philippe avait chanté luimême ses louanges et demandé si le pays serait aise de l'avoir pour roi. On observe qu'Égalité n'est pas sorti de Paris ; Lahaye persiste à soutenir que plusieurs habitans de Seez ont été consultés pour savoir s'ils voudraient reconnaître Philippe pour roi, et que des propositions de ce genre ont notamment été faites à l'hôtel d'Angleterre. Cette déclaration était trop précise pour que , dans un semblable moment, l'Assemblée laissât échapper les moyens d'en constater l'exactitude et la valeur. Des commissaires furent dépêchés à Seez. On connaîtra tout-à-l'heure les résultats de leurs investigations.
S'il eût été possible à Philippe Égalité d'échapper aux cris de proscription qui, de tous^ les côtés, s'élevaient contre lui, le discours de Boyer-Fonfrède lui aurait fermé la dernière porte de salut. Redisons les paroles de ce jeune républicain : elles semblent tombées d'hier seulement de quelque tribune romaine :
Il faut arrêter
rou lésBoarbons, les garder en otage, s'est écrié Carrier; c^est la motion de ce républicain qae je veux appuyer, et dont }e vais développer la justice et la nécessité.
« On nous parle sans cesse de lois révolutionnaires , de la nécessité de prendre âes mesures fortes et vigoureuses : sans doute, elles seules peuvent sauver la pairie ; mais je ne conçois pas comment la proscription de la famille ci-devant et toujours royale , n'a pas encore été comprise par Vous au nombre de ces mesures. Il faut faire celte loi révolutionnaire, cette loi terrible que le salut du peuple commande et justifie. Le jour où vous fondâtes la république, si vous eussiez banni tous les Bourbons, ce jour- là eût épargne à la France bien des troubles, à Paris bien des mouvemens , à vous bien des divisions, k vos armées bien des échecs.
« C'est le moment de réparer cette erreur, d'abjurer celle faiblesse. Les républiques ne subsistent que par les vertus. Les princes ne vivent que de crimes. Corrompus dans les cours, ils Gorrompeul vos soldats dans les camps, vos citoyens dans les villes ; il n'est pour eux ni foi ni serment ; leur ambition se cache sous mille formes, et c'est en profanant le saint nom de patrie qu'ils aspirent en secret k redevenir un jour vos maîtres
Bendonsrren grices au génie qui veille sur la république , il nous cciairc enfin, el nous trace nos devoirs. Tandis qu'on conspirait au nord, que va faire cet autre Egalité au midi, dans l'armée du Var? Est-ce dans les mains d'un nouveau général un nouvel instrument d'ambition ? Les traîtres qui fçrvaient cette famille, k laquelle nous avions livré, par je
ne sais quel ayeaglement, nos armées et nos flottes, ont conduit nos collègues h Maësirich, ils sont au pouvoir de nos ennemis. Citoyens, les princes, au moins pour les forfaits, sont tous parens ; conservons donc tous les Bourbons en otage ; et si les tyrans qu'est allé rejoindre Egalité, • • •
osent, au mépris du droit des gens«
porter sur les représentans du peuple français un fer assas* sin, que leur (êle roule au pied des échafauds, qu'ils disparaissent de la vie, comme la royauté a disparu de la république, et que la terre de la liberté n*ait plus k supporter leur exécrable existence (i). »
En écoutant cette éloquente philippique , la Con^ vention, électrisée, s'était levée toute entière. A peine Boyer-Fonfrède eut-il cessé de parler, que de frénétiques applaudissemens ébranlèrent les murs de l'enceinte législative , et la proposition d'os* tracisme fut votée d'enthousiasme à l'unanimité.
Sillery voulut prévenir l'orage. Il parla du calme de son âme , de la pureté de sa cotiscience : « Mal- « gré l'ignominie dont l'infâme lâcheté de son gen- (c dre avait, disait-il, flétri ses cheveux blancs. » Protestations inutiles ! Égalité devait entraîner dans sa chute , dont son fils venait lui-même de marquer le moment, non seulement sa famille, mais encore ses amis. Le Palais-Royal était contagieux pour tous ceux qui l'avaient approché. Pendant trois jours ce fut dans la Convention et dans le comité de sûreté générale , un concert unanime d'accusations aux fa-*
(i) Moniteur, avril 1793.
taies conséquences desquelles ne purent échapper ni Sillery, ni Bonnecarère, dénoncé une année auparavant par Ribes, ni Lemaire, trésorier de Philippe, îri Sauvau, un de ses agens, ni Victor Broglie, ni enfin Choderlos de Laclos , cette âme damnée du duc d'Orléans.
C'était le 6 avril, au soir, que ces choses se passaient. Le lendemain , à l'ouverture de la séance , Gohier, ministre de la justice, fit connaître à l'assemblée la réclamation suivante :
«Paris, de la mairie, 7 avril.
« Citoyens mes collègues, il est venu chez moi deux par-r ' ticaliers, l'un se disant officier de paix, l'antre inspecteur de police. Ils m'ont présenté un réquisitoire signé Pache, pour me rendre à la mairie ; je les ai suivis ; on m'a exliibé un décret de la Convention qui ordonne l'arrestation de la famille des Bourbons. Je les ai requis d'en suspendre l'effet à mon égard. Invinciblement attaché à la république, sûr de mon innocence, et désirant voir approcher le moment o^ ma conduite sera examinée et scrutée, je n'aurais pas retardé l'exécution de ce décret, si je n'eusse pas cru qu'il compromettait le caractère dont je suis revêtu.
« Signé Philippe Égalité. »
C'était un misérable et dernier subterfuge. — On a dit même que Philippe ne s'était pas borné ^ cette protestation, et qu'il poussa le cynisme jusqu'à renier le sang des Bourbons , espérant se sauver ainsi par le déshonneur de sa mère. Tout fut inutile. La Convention répondit qu'elle avait voulu com-
prendre Louis-Philippe- Joseph Égalité, ci-devant d'Orléans, dans son décret contre les Bourbons (1).
Marseille fut le lieu désigné pour la détention des
(i) Berlrand (le MoUeville, sî bien informé d'ordinaire sur les choses de la révolution , prétend qqe Philippe était à dîner au Rîncy avec Marat, lorsque lui fut porté le décret de la Convention. Cette assertion paratt extraordinaire, après l'extrait du Journal de la République française que nous avons cité plus haut. Ce qui, toutefois, la rendrait vraisemblable, c'est que, pendant les orageuses séances que nous retraçons en ce moment , Marat fut à peu près seul à dé fendre Philippe Égalité , aux murmures de l'Assemblée , tout en demandant que la tête du duc de Chartres fût mise à prix , et que la Convention gardât en otage cent mille parens des émigrés. Marat espérait masquer ainsi , par l'exagération de ses paroles, ce qu'avait d'insolite, dans un pareil moment, la protection qu'il accordait à Philippe Egalité. La fougue de son officieuse éloquence était mémo poussée si loin, que deux fois la tribune fut interdite à ses inspirations orléanistes. A la séance du ii avril, Barbaroux l'accusa d'avoir reçu i5,ooo livres de Philippe Egalité. Ce n'était peut-être là qu'un souvenir de l'ancienne accusation de Corsas; mais il ne paraîtra pas moins évident à quiconque suivra les débats de la Convention, au moment dont nous parlons, que Philippe Egalité avait payé de quelque façon les inconcevables apologies que Marat débitait en sa faveur. Si Bertrand de MoUeville a dit vrai, en parlant du dîner de Marat et de Philippe Egalité , il s'est probablement trompé sur le lieu de la scène : Philippe ne pouvait être au Rincy, lorsqu'un décret, rendu deux jours auparavant, lui avait donné les barrières de Paris pour prison.
prisonniers. Cette décision ne passa pas sans quelques débats. Le comité de sûreté générale avait proposé la forteresse de Vincennes, et Robespierre voulait que Philippe Égalité y au lieu d'être transféré à Marseille, fût immédiatement traduit au tribunal révolutionnaire , avec tous les affidés du Palais-Royal . Robespierre échoua ; mais dans la pensée de l'implacable tribun , l'arrêt de mort de Philippe Égalité était signé déjà.
Le 7 avril , à huit heures du soir, Philippe Égalité fut conduit à l'Abbaye. Les journaux du lendemain racontèrent qu'il pleura pendant le trajet de THôtel-de-Ville à cettre prison. Il y trouva son plus jeune fils , le duc de Reaujolais , un enfant de treize ans, qu'on y avait enfermé le matin du même jour. On leur fit subir à chacun un interr(^atoire préliminaire, après quoi, dans la nuit du 9 avril, ils furent dirigés sur Marseille, avec la duchesse de Bourbon et le prince de Conti, arraché malade à son tranquille foyer.
Il ne restait que la duchesse d'Orléans. Â tous les malheurs qui l'avaient frappée, un malheur récent était venu se joindre ; l'assassinat de la princesse de Latnballe , la mort de Louis XYI , les douleurs de la duchesse sa fille , les turpitudes de Philippe Égalité, avaient tué le duc de Penthièvre. Restée seule, la duchesse d'Orléans était tombée malade à son château de Yernon.
La Convention nationale, s'associant à la confiance publique, excepta, pour le moment, cette
princesse de la'prdscriptîon, et ordonna qu'elle serait gardée à vue dans sa maison jusqu'au rétablissement de sa santé. Voilà donc quelle était la destinée que Philippe avait feite à sa femillel Sans lui, qui eût jamais songé à ces femmes y à ces vieillards, à tant d'êtres inoffensife?
Après que la proscription de Philippe eut été prononcée , pendant une semaine entière il y eut à la Convention nationale un épouvantable conflit d'accusations entre la Gironde et la Montagne : les deux côtés de l'Assemblée s'accusant l'un l'autre d^étre les suppôts de Philippe Égalité. Jamais ce *i&tnA maudit n'avait encore soulevé tant de bruit , ' de haines et de violentes colères. Nous ne connaissons pas au Moniteur de pages plus énergiques que celles-là ; c'est à peine si la séance femeuse et tant de fois consultée qui marqua la chute de Robespierre, est d'un effet aussi saisissant. Ceà jeux, de tribune cachaient des intrigues masquée^ et des corruptions de longue date. On accusait avec d'autant plus de vigueur , qu'on avait de plus grands reproches à se faire. La inoitié de l'Assemblée jouait évidemment avec des dés pipés. Enfln, d'invectives en récriminations , on alla jusqu'à se reprocher les soupers chez Dumouriez, les dtners chez Philippe et lès thés chez Robert, où Philippe venait aussi. Il faut lire dans le Moniteur ces séances des premiers jours d'avril. La physionomie de l'époque y semble conserver encore toute sa vivacité. Tl
feut voir la Gironde et la Montagne se défendant avec fureur de tout contagieux rapport avec Philippe Égalité y sorte de béte immonde à laquelle chacun vient donner son coup de pied (!)•
(i) Les phiKppiqaes ne s'arrêtèrent pas à l'enceinte de la Conyenlion. Objet des accusations de l'Assemblée , d'Orléans fat encore le héros de tous les pamphlets do moment. Les plus remarquables de ces écrits fm^ent celui de Louvet C^) : c'était l'écho des récriminations de la Gironde, et celui de Camille Desmoulins, officieux accusateur de la Montagne (^^). Salles, député de la Meurthe, composa également une brochure dans le sens de celle de Louyet (^^^). Le défaut de ces ouvrages , c'était de conclure du particulier au général. De ce que d'Orléans fréquentait plusieurs membres de la Gironde, la Montagne accusait les girondins d'être les suppôts, les affidés de d'Orléans, et de machiner avec lui de coupables manœuvres ; à son tour, la Gironde avait contre la Montagne les mêmes motifs de craindre et de soupçonner. Dans les deux camps il y avait donc un dé- » faut d'exactitude et de raisonnement, résultat du double jeu de Philippe Egalité , qui , sans avoir épousé la cause de la Montagne ni celle de la Gironde , avait su adroitement louvoyer entre les deux cAtés rivaux de la Convention.
On conçoit le parti que les girondins devaient tirer contre
(^) La vérité sur la faction d^ Orléans et la conspiration du lo mars
"793- (**) Fragment de t histoire secrète de la révolution , sur la faction d* Or^
léans, etc.
(^^^) Recherches de Salles sur les agens et les moyens de la facHon
dt Orléans. Ce fat Salles qui, dans la discussion du procès de Louis XYl,
prononça ces paroles : Heureusement que Louis nous laisse de ses pa*
rens celui qui peut le plus dégoûter de la r^iyrouté.
C'était un prélude à de plus grands débats y à de plus graves accusations. La Montagne^ long-temps maîtrisée, eut son tour de domination. La Gironde , violemment éliminée par elle , fut dispersée , proscrite et décimée. Ce fut une époque terrible pendant laquelle Robespierre voulut établir l'unité de la république avec le couperet du bourreau. On commença par anéantir les fédéralistes et les girondins, et on acheva le sacrifice par Danton, Camille Desmoulins, et par la secte de Chaumette, de Vincent et d'Hébert. Les royalistes trouvèrent aussi leui; place à l'écha&ud entre tous ces enfans perdus de la révolution, que la révolution sacrifiait ellemême. Marat, envoyé au tribunal révolutionnaire, y parut en accusateur, et revint triomphalement à
les montagnards de la présence de Philippe Egalité siégeant att milieu de ces derniers, de sâ nomination aux assemblées électorales , œuvre des plus actifs montagnards ; de la protection que Marat lui accordait; de là fameuse séance de décembre, où le bannissement de Phîlippe,£galîlé, réclamé par la Gironde, fut repoussé par la Montagne, et d'autres incidens que nous passons sous silence. Les accusations de la Montagne étaient plus exactes, plus vraies, plus logiques surtout qre èelles de la Gironde. De tout cela il résultait évidemment que, si la faction d'Orléans n'existait pas, chacun pensait avoir en main assez de preuves pour croire à sa réalité. Nous citons, à V Appendice de ce livre, un fragment de V Histoire secrète de la résolution ; ce morceau complétera l'historique des incidens que nous venons d'analyser, et en même temps il donnera une idée du talent de Camille Desmoulins.
la Convention. Quelques semaines plus tard, il fut assassiné dans son bain par une jeune fille digne des temps antiques de Sparte ou de Rome. Ainsi mourut le dernier défenseur de Philippe Égalité à la Convention nationale. Les girondins prisonniers ou fugitifs , Marat n'étant plus , et la terreur organisée en système politique, Philippe Égalité resta seul en face de Robespierre. A mesure que s'agrandissait le pouvoir de celui-ci, les chaînes de celuilà se resserraient davantage. De temps à autre, le nom de Philippe Égalité retentissait au sein de la Convention ; mais ce n'était jamais que pour y rencontrer une accusation nouvelle, une insulte de plus. Déjà la Convention avait ordonné le séquestre des biens de la maison d'Orléans. Sous la surveillance d'un agent du Trésor, trois mille créanciers se partagèrent les riches dépouilles d'Égalité, ses palais, ses domaines, son luxueux mobilier, immense patrimoine que leur livrait un concordat signé par Philippe une année auparavant, et dont les dispositions ne fuirent pas toutes également respectées. Pendant l'été de 1793, les journaux annoncèrent la mise aux enchères des arcades du Palais-Royal et des domaines de la vallée d'Auge, des jardins et de la maison de Mousseau. La vente des autres propriétés de la famille d'Orléans dura une année.
Les commissaires désignés pour rechercher les papiers de Philippe trouvèrent au Palais-Royal un arrangement intérieur qu'on ne soupçonnait pas.
I^es objets mobiliers les plus nombreux étaient un amas de boucles de souliers à foire la fortune d'un bijoutier, des cannes de toute taille, des pipes de toute forme et des portefeuilles de toute dimension* Chaque chose était rangée avec symétrie , les cannes dans des râteliers , les pipes sur des layettes et les ' portefeuilles dans des tiroirs. Un médailler et un cabinet d'histoire naturelle, où les parties anatomiques étaient en cire coloriée, complétaient cette partie de l'habitation. C'était là le côté artistique; le côté moral et intellectuel paraissait se résumer dans une chambre dont les murs étaient couverts de tableaux en relief animant , au moyen de ressorts cachés, des groupes semblables aux spinctries d'Herculanum et de Pompéï. C'est dans ce monde lascif qui s'éveillait par degrés comme la Galatée du statuaire, que le citoyen Égalité aimait à faire revivre les mœurs honteuses d'une époque en haine de laquelle venait de s'accomplir la révolution. La chambre à coucher de Philippe respirait encore les acres parfums de l'orgie et l'odeur nauséabonde des débauches gastronomiques. Les rideaux de son lit et le damas d'un canapé étaient souillés de déjections vineuses. Tout , dans Ces lieux intimes, accusait des habitudes immondes; tout semblait indiquer que les décrets de la Convention avaient surpris Philippe Égalité au moment où il cherchait au fond d'un panier de vin de Champagne des inspirations pour recommencer sa fameuse scène de Bru tus.
Le 3 mai, Gohier, ministre de la justice, informa
la Convention que les citoyens Conti , Ëgalité père^ ses deux fils et la citoyenne Bourbon avaient été écroués au château de Notre-Dame de la Garde, à Marseille (i)é
Peu de jours après, le Moniteur publia cette curieuse relation du voyage des prisonniers :
« Les commissaires nommés pour la conduite des « Bourbons étaient Gayeux, Laugier et Naigeon. a Chaque voiture était garnie d'un Bourbon , d'un << commissaire et d'un gendarme, M"« Bourbon gar- « dait le silence, Conti frissonnait, Ëgalité sifflait.
« Vers Orgon, à quatre lieues d'Avignon, des coups « de fusil furent tirés sur la voiture. M"^^ Bourbon « n'a pas adressé la parole à son frère dans toute là route.
« Égalité dînait avec son fils. Aux trois quarts du c< chemin il fallut que tout le monde dlnàt ensem- « ble. Un commissaire observa qu'Égalité disséquait « la poularde , se servait , et n'abandonnait qu'un «i squelette à l'appétit des autres voyageurs. Le i< commissaire commanda deux poulardes ; et quand n Orléans eut &it le partage du lion, il lui dit « en refusant le plat qu'il rendait : « Croyez-vouâ -« que madame votre sœur et moi soyons faits pour « manger vos restes? — Qu'on apporte une autre à poularde. » — Ici Égalité siffla.
(i) Le duc de Montpènsier avait été arrêté à l'armée dd Var par le dac de fiiron, et dirigé sur Marseille ^ où il arriva quelque temps avant son père.
c( M«« Bourbon apprit par hasard qu'un des com- « missaires était gendre du citoyen Laugeon, homme « de lettres estimé par son talent aimable et la <c douceur de ses mœurs. Cette découverte la tran- « quillisa sur-le-champ.
« Égalité avait beaucoup d'assignats sur lui (1). » Cette silhouette, esquissée à grands traits, est saisissante de vérité ; on v reconnaît Tun des côtés du caractère de Philippe : le cynique égoîsme.
A peine Philippe fut-il arrivé à Marseille, que les commissaires envoyés dans le département de TOrne pour vérifier l'exactitude de la dénonciation de Lahaye, rendirent compte à l'Assemblée du résultat de leurs investigations. Leur rapport était ainsi conçu :
« Arrivés à Seez , dans le département de l'Orne , « plusieurs témoins nous ont donné en détail le sice gnalement d'un personnage auquel quelqu'un ce d'entr'eux a cru reconnaître les traits de d'Or- <K léans. Nous avons été nous-mêmes d'autant plus <( facilement induits à le présumer, que deux té- (( moins attestaient avoir vu le nom d'Égalité le jeune « inscrit sur le passeport de cet individu, qui voyac< geait avec un jeune homme de quinze à seize c< ans.
ce Poursuivant nos recherches sur les traces de « ces voyageurs, et parvenus à Alençon, nous y
(i) Moniteur du 37 mai 1793.
€ avons trouvé le même 'signalement et les mêmes « indications. Partout le plus âgé des deux voyait geurs, désigné sous des traits qui caractérisent « essentiellement d'Orléans , s'annonçant lui-même « comme son agent, et tenant les propos les plus « propres à inspirer le désir de le voir placé à la « tête du gouvernement, nous paraissent devoir être « l'homme qui nous était dénoncé,
c Cependant un témoin se présente, et déclare « qu'il connaît ce voyageur pour être le nommé Fé- « camp, de Pont-FÉvêque , agent de d'Orléans; mais « comme ce témoin nous avait déclaré que lui-même « avait été chargé des intérêts de d'Orléans, comme « son conseil , la déclaration nous parut suspecte ; « et après avoir pris toutes les mesures convenables « pour vérifier sa correspondance et ses relations , « soit avec d'Orléans, soit avec le prétendu Fécamp, ce nous arrêtâmes , avant de finir l'instruction à Alen- « çon, de nous transporter à Pont-l'Évêque, où a nous avons , en effet , trouvé Fécamp , dont les « traits en détail avaient quelque rapport avec ceux oL d'Orléans. Nous avons examiné ses papiers après a l'avoir interrogé, et il en est résulté quo c'est « bien Fécamp qui a foit le voyage d'Alençon par a Seez ; que c'est un aristocrate agent de d'Orléans , « qui partout sur sa route , en faisant l'éloge conti- « nuel de son maître, ainsi qu'il l'appelle, avait « l'intention de rappeler la nécessité de donner un c< chef à la république. Nous avons mis cet individu « sous la surveillance de la municipalité de Pont^
<( rÉvéque , jusqu'à ce que la Convention ait pris un « parti à son égard (1). »
Fécamp, aussitôt amené à |Paris , fut traduit devant le tribunal révolutionnaire , jugé , condamné et décapité. Les Mémoires du duc de Montpensier ne font aucune allusion à ce triste événement, dont la nouvelle dut cependant arriver à Toreille de Philippe. Dans le récit que la femille d'Orléans a fait publier de sa captivité de Marseille , on n'a donné ni une larme ni un souvenir à la fin déplorable du trop dévoué Fécamp.
Les scellés furent mis au Palais-Royal , au Rincy et à Mousseau. CambacérèSjj Mathieu et Rulh, chargés de vérifier les papiers qui se pouvaient trouver dans ces diverses résidences, affirmèrent n'avoir découvert rien qui indiquât de la part de Philippe Égalité quelque tentative pour arriver au trône ; c'est du moins ce que déclara Rulh à la Convention, car il ne paraît pas que j amais on ait foit aucun rapport sur cet incident (2). Sans admettre cependant que l'ambition du trône ait été tout le secret de sa vie, il ne faut pas oublier que Philippe avait eu le temps d'effacer la trace de ses intrigues pendant les deux jours qui avaient précédé son arrestation, lorsqu'il n'avait encore pour prison que les barrières de Paris. C'est ce que firent observer plusieurs députés , Lecointre-Puyraveau entr 'autres.
( î) Moniteur, séance du i«' mai igyS. — (2) Idem, du ai jaîii.
On voit quelles étaient les dispositions de la république à regard de Philippe Égalité. Chaque jour elles devenaient plus rigoureuses , à mesure que s'affermissait la sanglante dictature du triumvirat montagnard. Au nombre des créatures et des amis de Philippe Ëgalité, prisonniers déjà, on joignit le chevalier de Saint-Georges , ce mulâtre si renommé par ses aventures et par sa dextérité à tous les exercices du corps. S'il se fût rencontré pour lui un dénonciateur comme le malheureux Fécamp en avait trouvé un, Saint-Georges eût éprouvé le même sort que l'intendant de Philippe Ëgalité. On savait à Toumay que pendant l'été de 1791, Saint-Georges s'était présenté dans cette ville, sous prétexte d'y donner un concert, mais en réalité pour chercher à rallier à la cause d'Orléans quelques-uns des émigrés qui se trouvaient alors dans cette partie de la Belgique. Saint-Georges avait échoué dans sa mission; les émigrés avaient même refusé de le recevoir à leur table, et le commandant de place lui avait enjoint de ne se pas montrer en public (1). Plus heureux que Fécamp, Saint-Georges fut relâché après la chute de Robespierre.
Toumay était d'ailleurs un foyer d'intrigues orléanistes. C'est après avoir quitté cette ville que , passant par Francfort, Dumouriez remit au comte 4e Metternich la déclaration que voici :
(i; Biographie umçet^elie, arlicle Saint- Georges.
« Ayant appris qu'on avait élevé quelques soupçons contre mes intentions, d'après une prétendue liaison qu on suppose exister entre moi et Philippe d'Orléans , prince français , connu sous le nom d'Égalité ; jaloux de conserver l'estime dont je reçois journellement les preuves les plus honorables, je m'empresse de déclarer que j'ignore s'il existe réeltement une faction d'Orléans; que je n'ai jamais eu aucune liaison avec le prince qu'on en suppose le chef, ou qui en est le prétexte ; que je ne l'ai jamais estimé , et que depuis l'époque funeste où il a déchiré les liens du sang et manqué à toutes les lois connues , en votant criminellement la mort de l'infortuné Louis XVI, sur lequel il a prononcé son opinion avec une impudeur atroce , mon mépris pour lui s'est changé en une aversion légitime, qui ne me laisse que le désir de le savoir livré à la sévérité des lois.
<c Quant à ses enfans , je les croîs doués d'autant de vertus qu'il a de vices ; ils ont parfaitement servi leur patrie dans les armées que je commandais , sans jamais montrer d'ambition. J'ai une grande amitié pour l'aîné , fondée sur l'estime la mieux méritée. Je crois être sûr que , bien loin d'aspirer jamais à monter sur le trône de France, il fuirait au bout de l'univers plutôt que de s'y voir forcé. An reste , je déclare que si , d'après les crimes de son père , op par les atroces résultats des factieux et des anarchistes, il se trouvait dans le cas de balancer entre les vertus qu'il a montrées jusqu'à présent, et la bassesse de profiter de l'affreuse catastrophe qui a mis en deuil la partie saine de la nation et toute l'Europe, et qu'alors l'ambition l'aveuglât au point d'aspirer jamais k la couronne , je lui vouerais une haine étemelle, et j'aurais pour lui le même mépria que je porte à son père C^). »
(*) Journal (fc Paris , ly mal ij^S. Cçtïe déclaration est du au «yrîl.
Cette pièce, peut être une accusation ou un adroit plaidoyer tout à la fois. L'histoire ne doit pas moins Faccepter comme un témoignage de plus à joindre au monument d'exécration élevé à Philippe Égalité par ses contemporains (1).
Dumouriez connaissait le chemin du Palais-Royal. Pendant le procès de Louis XVI il avait même dîné chez Égalité; mais c'est toujours dans les termes les plus insultans qu'il s'était défendu de tout rapport avec lui. Si^ dans les circonstances présentes ,
(i) Ajoutons à ces derniers le nom de Claude Fauchet, éréque conslitulionel du Calvados, qui mourut sur l'échafaud de la terreur avec les girondins. La lettre suivante, publiée dans la Correspondance du duc d'Orléans y donnera la mesure de Popinion de Fanchet sur Philippe Égalité :
« Philippe , tu as voté le supplice de Louis Capet ; il est mort sur Téchafaud ; tu jouis. Je veux troubler ta joie par le seul moyen qui puisse toucher ton cœur. Tu me dois douze cents livres depuis l'oraîson funèbre que j'ai faite de ton père C^) ; je te les demande. D'après le désir que tu manifestas, je distribuai dans ta maison six cents exemplaires de cet ouvrage sur papier de Hollande. Les exemplaires en papier commun se vendaient trente sous ; ceux-ci valaient dix sous de plus. Tu ne m'as pas offert une épingle. Paie- moi les cinquante louis dont tu m'es débiteur. Si tu ne le fais pas , j'imprimerai cette lettre , et j^annoterai ton silence. — 22 janvier 1793.
(^) Trois oraisoDS funèbres, pour le duc d'Orléans, furent prononcées à Paris : l*une dans Tëglise des dames de Belle-Chasse, par Tabbd de Yanxcclles; Tautre à Notre-Dame, par Tabbc Maury; et ia troisième à Saint 'Eustache, par Tabbé Fauchct.
le^ aecuMtioiis de Dumouriez ne poa?aient que paraître ÊiYoraUes à d'Orléans , elles n'étaient pas moins Fei^ression framdie et réelle de la penséa de ce général.
zTm.
Le premier incident de la captivité de Philippe fut un interrogatoire qu'on lui fit subir ainsi qu'à son plus jeune fils, dans l'église des Picpus, où siégeait le tribunal criminel de Marseille. Les deux prisonniers furentreçus avec obséquiosité. On adressa à Égalité une longue série de questions relatives à sa conduite , à ses principes , et aux diverses circonstances qui pouvaient faire présumer chez lui une secrète pensée à la royauté ou à la dictature, soit aux premiers jours de la révolution , de concert avec Mirabeau, soit plus tard avec Dumouriez. Philippe, disent les journaux de l'époque, répondit à toutes ces questions d'une manière ferme, précise et négative. Puis on demanda au duc de Beaujolais s'il était patriote. — 11 répondit: Oui, citoyens; — s'il préférait la qualité de prince , sous l'ancien régime, à celle de citoyen sous le nouveau. — H
répondit : Celle de citoyen. Toutes ses paroles furent dans le même sens.
Quand on apprit à Paris la comparution de Philippe Égalité devant le tribunal de Marseille , on répandit des interrogatoires apocryphes et des bulletins supposés du tribunal révolutionnaire. Plusieurs journaux publièrent même de prétendues lettres de Mirabeau à Philippe , lettres qui avaient une apparence de vérité telle, que Voidel se vit obligé de les démentir, et do publier le véritable interrogatoire de Philippe et de son fils. Les pamphlets qui avaient suivi d'Orléans pendant toute sa vie ne devaient pas s'arrêter au seuil de sa prison , aux rigueurs et aux dangers de laquelle personne, au reste, n'était tenté de croire.
Du fort de Notre-Dame de la Garde, où il avait été conduit d'abord , Philippe Égalité fut renfermé dans la tour du fort Saint-Jean , à l'entrée du port de Marseille. Ses deux fils, réunis dans la même tour, étaient cependant séparés de lui. Cette séquestration , qui coïncidait avec la chute des girondins , eut des alternatives de rigueur et d'adoucissement, selon les dispositions de la municipalité de Marseille ou les ordres du comité de salut public.
Ses goûts ordinaires de débauche et de faciles plaisirs n'abandonnèrent pas Philippe dans les solitudes de la captivité. Son esprit était, pour ainsi dire, enchaîné comme son corps aux murailles de la prison, incapable qu'était Philippe de lui faire
franchir les horisons infinis de la pensée et du repentir ; accommodant son épicurisme aux dures nécessités du moment, il buvait, mangeait, et renouait avec une fille de la cantine du fort la chaîne interrompue des voluptés grossières au sein desquelles l'avait surpris le décret de la Convention. Il est né de ce commerce un enfant que la piété filiale du roi Louis-Philippe a tiré de la misère où Tavait laissé la triste condition de sa mère. Quelques dames de Marseille vinrent au fort, poussées par le désir de contempler les traits de celui qui avait été le duc d'Orléans ; mais soit que cette curiosité indiscrète dont il était l'objet obsédât Philippe, soit qu'au travers de son imagination salie toute femme lui apparût comme une Eve séduite ou fatalement vouée au péché, ce n'était le plus souvent que son visage que le prisonnier dérobait aux visiteuses, rouges de pudeur et de confusion.
Sa plus innocente occupation était de jouer aux cartes avec les gardes nationaux du poste, lorsqu'il en obtenait la permission. Du reste, observé sans cesse et s'observant lui-même avec le plus grand soin , il ne prononçait jamais que des paroles banales et de simple politesse. Les redondances patriotiques étaient le fonds ordinaire de toutes ses conversations.
Voici la silhouette qu'un témoin oculaire (1) a
(i) M.Laurent Lauiard, qui termine, au momenl où nous écrivons, l'impression de ses Esquisses sur la résolution à Mar-
tracée de la physionomie et des allures de Philippe pendant sa captivité :
seilUf livre rempli d'intëressans détails sur Marseille pendant la révolution, et surloat pendant la terreur.
Voici un passage de cet ouvrage où le chroniqueur raconte sa journée de garde au fort Notre-Dame, peu de temps après la séquestration de la famille d'Orléans :
« Nous entrâmes dans le fort vers six heures du soir, à la tête d'un détachement de vingt-cinq ou trente gardes natio-^ naux aussi mal équipés qu'incapables de discipline, et nioiDs encore d'un coup de main, au demeurant soldats excellens à la cantine. Notre mission consistait à renforcer la garnison, laquelle, fidèle à la tradition, se bornait, à quelques in~ valides près, au suisse de Bachaumont peint derrière la porte. Nous fûmes sur-le-champ introduits dans l'appartement, ou pour mieux dire dans le taudis du principal pri-^ sonnier, réduit étroit, enfoncé, dégradé, obscur. Pour tout meuble une vieille table vermoulue, deux ou trois chaises boiteuses dont la paille s'en allait en débris , deux mauvais petits lits de sangle à un seul matelas , dans le fond , l'un pour le père et l'autre pour le cadet des enfans. Le duc de JVIonlpensier couchait ailleurs , mais aussi mal.
« Le repas, dont les restes annonçaient la frugalité, venait de finir ; la conversation s'engagea, roulant sur des sujets d'une insignifiance étudiée de part et d'antre.
« Égalité parla beaucoup et en très-bons termes, affectant la résignation, la gaité même, et mêlant à son discours la qualification réitérée à outrance de citoyen, quoique de notre côté nous évitassions la réciprocité. Nous fûmes tellement gonflés de cette avalanche de civisme , que le grand air nous fit du bien en sortant. Notre interlocuteur n'avait pas à toup sûr le don de deviner les gens sur la mine.
» Uu chevalier d'industrie de bas étage , nommé Boma^
a Philippe y que l'illuminé Gazette ^ ce royaliste si « malheureux et si fidèle y surnommait Philippe-
nière, parasite mal famë, qui s'était guindé^ on ne sait comment y jnsqa'à l'ëpaulette de sous-lieutenant , proposa avec une rare effronterie une partie de jeu. Le prince sans-culotte ayant accepté la proposition, on apporta les caries du corps-de-garde ; elles ne servaient que depuis quinze jours. Un vieux manteau, tout plein de taches, tint lieu de tapis; un bout de chandelle , dans un chandelier de terre , éclaira militairement le tripot. On fit deux tours d'impériale : Phi«- Hppe perdit par courtoisie; mais sa manière de battre et de jouer la carte n'était pas d'un novice, nous en donnerions des certificats. Le jeu fini nous nous retirâmes , et les prisonniers furent claquemurés.
« Le lendemain..... vers midi , M™^ de Bourbon et
le prince de Gonti s'étant retirés , Philippe et ses deux enfans apparurent au donjon. Le père se promena long-temps ; il devisait avec chacun de nous , en prenant bien soin d'assaisonner ses paroles de la muscade patriotique de tantôt. De leur c6té , les jeunes princes s'étant mêlés aux soldatscitoyens , se mirent à folâtrer , le cadet en tête. Nous étions vraiment enchantés de la gentillesse, de la boune façon, de l'affabilité de cet aimable enfant, qui n'avait alors que treize ans ; le duc de Montpensier, aussi joli, aussi affable , mais plus âgé de quatre ans, et moins délié que son frère, n'avait ni la même grâce ni la même agilité.
An milieu de la récréation, le gros Bomanière, l'homme à l'impériale de la veille , s'imagina de faire des tours de bateleur: ses lazzis divertirent fort nos deux jeunes princes; le duc de Montpensier riait à gorge déployée. Alors , le bouffon ne se possédant plus , redouble ses gambades en se dirigeant vers le rieur, lequel marchant k reculons, ren-^ contre le soupirail de la casemate et -s'y laisse tomber^
« Bourgeon , avait , comme chacun sait , des traits « réguliers, mais gâtés par les efflorescences de c( Sylla^ unique analogie entre l'ami de Danton et le •<c' yâÎ94^eur de Jugurtha. 11 était grand, nerveux et « carré , structure de gendarme , qui ne répondait c( guère à Fidéal d'un prince français. 11 était vêtu, « au fort la Garde , d'une redingote râpée , de coûte leur équivoque , aux manches et au collet gras : « de vieilles bottes à revers, un chapeau crasseux a brodant sur le tout , du linge sale et une barbe de « huit jours. »
Tel était Philippe Égalité dans sa prison.
S'il l'eût, voulu, il lui eût été fecile de fuir en trompant la vigilance du gardien; mais il fallait pour cela deux choses qui lui manquaient, de la résolution et de l'argent. D'ailleurs il n'avait aucune inquiétude sur sa position, dont il était loin de soupçonner le danger. Un événement vint augmenter encore sa sécurité. Le tribunal de Marseille avait été désigné par la Convention pour le juger. Ce tribunal ignorait quelles destinées on réservait à l'accusé ; aucun avis n'avait été reçu de
Grand émoi parmi Tassistancc ; toot le monde coorl, Egaillé le premier , et nous trouvons le pauvre garçon sor le carreau, tout étourdi de sa chute. Il n'avait pourtant qu'une légère contusion à la hanche. On le porta dans son lit; une heure après il n'y paraissait plus. La princesse sa tante , instruite de l'événement, vint tout de suite chez le malade, et lui prodigua des soins maternels; Philippe voyant arriver sa sœur, s^était éclipsé. »
Paris; en conséquence ^ Philippe Égalité avait été absous^ mais renvoyé au fond de sa prison, où le retenaient les ordres du comité de salut public. Ce fat alors qu'il sollicita de la Convention son élargissement ou de nouveaux juges. Des Mémoires apo^ logétiques furent publiés par Voidel, de tous les amis du Palais-Royal le seul qui fût resté fidèle au malheur; mais la Convention rejeta par l'ordre du jour les réclamations de Philippe , et le comité de salut public n'accueillit les officieuses démarches de Voidel que pour redoubler de rigueur envers le prisonnier du fort Saint-Jean.
C'est que depuis l'arrestation de Philippe Égalité, la face des choses était changée dans l'Assemblée conventionnelle. Une violente élimination, déplaçant la majorité , avait donné à la Montagne la toutepuissance qu'elle ambitionnait. Quarante députés, l'élite de la Gironde, étaient inscrits sur les tables de proscription ; soixante et quatorze autres étaient provisoirement décrétés d'arrestation, pour avoir protesté contre l'expulsion de leurs collègues. L'acte d'accusation dressé par la Montagne contre la Gironde était un monument remarquable qui embrassait toute l'époque de la révolution , et rattachait à des feits généraux la conduite , les écrits et les discours des hommes qui n'avaient pas marché dans le sens le plus absolu , le plus inexorable du mouvement révolutionnaire , et dont les intrigues , l'ambition, les systèmes , quelquefois même de généreuses pensées, avaient en grande partie causé
les divisions intestines des derniers temps de la monarchie et de l'ère républicaine.
Du moment où il exista dans la Convention deux partis rivaux, ardens, implacables, l'anéantissement de l'un devint pour l'autre une fatale nécessité. C'est la Gironde qui fut sacrifiée la première ; plus tard la Montagne devait subir le même sort, quand elle se fut à son tour divisée^
On sait quel fut le sort des girondins; comment l'infetigable persécuticm dispersa ceux que l'échafaud ne put atteindre , et quelle terrible responsabilité de désordre et de sang pesa sur la tète des prescripteurs. C'est le 3 octobre 1793 que ce grand drame se nouait à la Convention. On ferma toutes les issues de la salle pour écouter la lecture du rapport d'Âmar, monument des griefs de la Montagne , et pour qu'aucun des députés ptésens ne pût échapper au décret qui le devait frapper 4
Trente-neuf députés furent, séante tenante, envoyés devant le tribunal révolutionnaire ; c'étaient : Brissot, Yergniaud, Gensonné, Duperret, Carra, Sillery, Condorcet, Fauchet, de Pontécoulant, Ducos, Fonfrède, Gamon, MoUevault, Gardien, Dufriche -Valazé, Vallée, Duprat, MainvieUe^ Delahayo, Bonnet, Laçage, Mazuyer, Savary, Lehardy, Hardi 9 Boileau, Antiboul, Lassource, Lesterp-Bauvais, Isnard, Duchatel, Duval, Deverité, Bresson, Noël, Coustard, Andréi, Grangmeuve etVigée.
Billaud-Varennes trouva qu^un nom manquait à ce martyrologe : « Le temps est venu , dit-il , où tous c< les conspirateurs doivent être connus et frappés ; « je demande qu'on ne passe pas sous silence un « homme qu'on a oublié, malgré les faits nombreux « qui déposent contre lui; je demande que Phitc lippe d'Orléans soit envoyé au tribunal révolution- « naire avec les autres conspirateurs. »
L'Assemblée fit silencieusement droit à la dénonciation de Billaud-Varennes , et le nom de Philippe Egalité fut ajouté à la liste fatale.
Plusieurs historiens se sont étonnés que Philippe, mis en jugement par là Montagne, dont il disait partie , ait été enveloppé dans le même décret que les girondins, avec lesquels il ne votait pas. On a dit que l'acte d'accusation dressé par Âmar ne renfermait aucun grief contre Philippe Égalité , puisque celuici ne fut qu'accidentellement compris au nombre des accusés , et q[ue ce fut le comble de la folie de poursuivre Égalité en vertu d'un acte dans lequel il n'était pas même nommé. Conclure ainsi, c'est méconnaître la vraie signification du rapport d'Amar, c'est oublier avec quel concours de circonstances s'était accomplie la trahison de Dumouriez. Philippe Égalité siégeait à la Montagne, mais ses plus intimes liaisons, comme déjà nous l'avons dit , le rattachaient aux girondins. C'était aux hommes influons de tous les partis , et non point exclusivement à un parti que s'adressait Philippe ; car il n'avait d'autre mobile que l'instinct de sa conservation personnelle.
Pour rester au Palais-Royal^ que se disputait déjà la meute de ses créanciers, il n'est rien que Philippe n'eût tenté; et si Robespierre ne l'eût pas proscrit , peut-être , une année plus tard , serait-il tombé avec lui. Philippe Égalité n'était pas alors un conspirateur dans la rigoureuse acception de ce mot, mais il payait sa détestable réputation de factieux, ses relations avec Sillery, Pétion, Brissot, Gorsas et la plupart des girondins, et enfin seB mystérieux rapports avec Dumouriez, dont la trahison et les rêveries constitutionnelles avaient été la première cause de sa perte.
La Convention traita donc Philippe Égalité ni plus rigoureusement ni plus favorablement que les girondins. La part de justice de cette Assemblée souveraine fut égale pour chacun. Tout s'enchaînait, tout se liait si bien dans l'acte d'accusation dressé par la Montagne, qu'il n'y avait, en réalité, pas plus de raison de justifier Philippe que d'accuser les girondins*
Ce fut dans la matinée du 15 octobre que les journaux apportèrent au prisonnier du fort Saint- Jean la nouvelle de sa mise en jugement. La sécurité qu'il affectait depuis les premiers jours de sa captivité ne l'abandonna pas à cette heure. Quelques jours après il quitta Marseille, accompagné de trois commissaires que le comité de sûreté générale lui avait dépéchés. Il emmenait avec lui un valet
de chambre appelé Gamache , qui avait volontairement partagé , au fort Saint-Jean , la captivité de son jeune mattre, le duc de Montpensîer. A Aix, Philippe obtint des commissaires que les gendarmes qui escortaient sa voiture fussent congédiés. Pendant qu'il dînait à Auxerre , un courrier fut expédié à Paris pour y annoncer son arrivée. Philippe parla fort peu pendant la route. Il conservait son air d'in^ différence et d'impassibilité.
Le 2 novembre y à cinq heures du soir , la voiture s'arrêta dans la cour de la Conciergerie : Philippe Égalité traversa la foule ^ que le bruit de sa venue avait attiré sur son passage, et les portes de la geAle se fermèrent sur lui.
Quelques heures après, Voidel vint lui apporter des paroles d'espoir. Voidel croyait Philippe sauvé : — Philippe était perdu.
Les heures qui s'écoulèrent entre son arrivée à la Conciergerie et sa prochaine comparution au tribunal révolutionnaire , Philippe les donna au vin et au sommeil.
(( Il buvait tout le long de la journée , et encore « une partie de la nuit , a dit le concierge Lebeau à a l'écrivain Montjoie ; il buvait de préférence du vin a blanc de Champagne. Il n'avait nulle idée qu'il « devait mourir. Pendant les heures qu'il donnait « au repos, il dormait profondément; il ne parlait « jamais des affaires publiques.
a Le jour même où il monta au tribunal révoluce tionnaire, il lui arriva, une ou deux heures avant d'y
^< paraître, un panier de vin blanc de Champagne. En « le recevant, il dit au concierge : Voici , monsieur Le- « beau, le meilleur vin qu'il soit possible de boire. « Parbleu, vous me ferez le plaisir de le goûter. Len beau , par respect , se défendit de cette invitation. ^i Point, point de cérémonie, répondit d'Orléans; ce je vous en prie, goûtez-moi ce vin; je vous jure (( que personne au monde n'en a bu , je ne dis « pas de meilleur, mais d'aussi bon. Lebeau, cea dant à ses instances , ôta son chapeau , et tendit « un verre que d'Orléans lui remplit deux fois. Lea beau m'a dit naïvement que de sa vie rien d'aussi a délicieuxn'avait flatté son goût. Quant à d'Orléans, << il but , sans se reposer, une bouteille entière , dia sant à chaque coup : Ah 1 que c'est bon (1)!! »
Ce fut dans ces dispositions que Philippe Égalité comparut devant le tribunal révolutionnaire, le 6 novembre 1793.
Il y trouva le député Coustard, accusé comme lui, et qui n'avait pas été arrêté à temps pour être com-: pris dans le procès des girondins.
L'interrogatoire de Philippe Égalité commençî^ aussitôt.
« — Votre nom ?
« — Louis-Philippe- Joseph Égalité.
<« '. — Votre âge?
« — Quarante-six ans.
(i) Histoire de la Conjuration du duc d* Orléans, roi. ifl.
« — Vos qualités?
« — Amiral et député à la Convention nationale.
« — Votre demeure?
« — A Paris. y>
Après ces premières questions y le greffier donna lecture de Pacte d'accusation dressé contre Brissot et les girondins. Cette lecture finie , le président dit aux prévenus : a Voilà ce dont le peuple français <x vous accuse par l'organe de ses représentans : « prêtez une oreille attentive , les débats vont com- « mencer. »
Alors l'accusateur public Fouquier-Thinville continua l'interrogatoire comme il suit :
« — Avesfr-vous connu Brissot?
a — Je l'ai connu ; mais je ne me rappelle pas lui avoir parlé depuis qu'il est à la Convention.
« — Quel était le poste que remplissait auprès de vous Sillery-Genlis?
« — Il m'était attaché en qualité de capitaine des chasses du ci-devant Dauphiné.
m — N'avez-vottS point eu chez Sillery des entrevues particulières avec Laclos ^ Brissot et autres conspirateurs?
« — Non.
a — Depuis quel temps avez-vous cessé de fréquenter Pétion?
c< — Depuis qu'il m'avait conseillé de donner ma démission de représentant du peuple. #
« — N'avez-vous pas assisté à des conciliabules tenus chez Pétion ?
« — Non.
a — Comment avez-vous pu consentir à livrer votre fille entre les mains de ce traître et de la Genlis, femme adroite et perfide, qui depuis a émigré?
« — J'ai , à la vérité y consenti à livrer ma fille à la femme Sillery, qui ne méritait pas ma confiance. Elle s'est associée Pétion ; je lui ai donné sans dessein mon approbation , pour qu'il l'accompagnât en Angleterre.
a — Mais vous ne deviez pas ignorer que la Sillery était une intrigante?
« — Je l'ignorais absolument.
« — Quel était le motif du voyage de votre fille en Angleterre ?
(( — Le besoin de voyager pour rétablir sa santé.
<c — ^ N'est-œ pas par suite d'une combinaison que vous, accusé, avez voté la mort du tyran, tandis que Sillery, qui vous était attaché, a voté contre?
c< — Non ; j'ai voté en mon âme et conscience.
a — Avez-vous connaissance que Pétion ait été lié avec quelqu'un de votre famille?
« — Non.
<c — Vous n'avez sans doute pas ignoré qu'il entretenait une correspondance très-suivie avec votre fils , qui était à l'armée de Dumouriez ?
« — Je sais qu'il a reçu de lui plusieurs lettres.
« — Avez-vous connaissance que Sillery était trèslié avec Buzot et Loiivet?
« — Non.
« — Avez-vous connaissance que Louvet devait {reposer l'expulsion des Bourbons hors du territoire de la république?
« — Non.
« — N'avez-vous pas , un jour , dtné avec Ducos et plusieurs autres députés conspirateurs?
a — Je n'ai jamais eu de liaison avec eux.
« — N'est-ce point par suite des liaisons qui existaient entre vous et la fection , que toutes vos créatures ont été nommées à la tête de nos armées ?
« — Non , certainement.
a — Mais , par exemple, vous ne devez pas ignorer que Servan n'était qu'un ministre de nom, et que c'était Laclos j votre af&dé , qui dirigeait le ministère ?
« — Je n'ai aucune connaissance de ce £ait.
« — N'avez-vous pas dit un jour à un député que vous rencontrâtes : Qae me demander as -tu quand je serai roi?
« — Jamais je n'ai tenu ce propos.
« — Ne serait-ce point à Poultier à qui vous l'auriez tenu? et celui-ci ne vous a-t-il pas répondu : Je te demanderai un pistolet pour te brûler la cervelle.
« — Non.
a — N'avez-vous pas été envoyé à Marseille par la £action, à l'effet d'effacer les traces de la conspiration dont vous étiez le principal chef?
« — Non.
« — Gomment se £ait-il que «vous qui étiez à Marseille y au milieu des fédéralistes qui firent emprisonner et supplicier les patriotes y ils vous aient laissé tranquille?
« — Je parus devant un tribunal qui y après m'avoir donné un défenseur ^ m'interrogea^ et ne me trouva pas coupable.
« — A quelle époque ont cessé vos correspondances avec r Angleterre?
« — Depuis 1790, que j'y ai été pour y vendre une maison et des effets que j'y avais.
« — Connaissez-vous le nommé Dumont?
<c — Non.
« — N'avez-vous pas eu connaissance de courriers qui allaient et venaient de Paris à Londres à cette époque?
<c — Non.
a — Pendant votre séjour à Londres , n'avez-vous pas été lié avec des créatures de Pitt?
c( — Non. J'aivuPitt, parce que j'avais des lettres à lui remettre.
a — N'avez-vous pas eu des liaisons avec des Anglais résidant en France depuis 1790?
flc — Je ne le crois pas.
« — Les raisons du voyage de votre fille n'avaient-elles pas pour but de la marier à quelque prince de la maison d' Ai^eterre ?
a — Non.
« — Quels ont été les motifs de votre prétendu^ mission en Angleterre ?
« — C'est que Ton savait que j'étais très-lié avec le parti de l'opposition, et il s'agissait d'entretenir la paix avec l'Angleterre à cette époque.
« — Aveat-vous eu connaissance des manœuvres de Dumouriez avant que sa trahison eût éclaté?
« — Non.
« — Gomment pensez^vous faire croire aux citoyens jurés que vous ignoriez les manœuvres de ce scélérat , lui qui était votre créature , vous dont le fils commandait sous ses ordres, et qui a fui avec loi en partageant sa trahison envers le peuple français ; vous qui aviez votre fils près de lui , et qui entreteniez des correspondances avec lui?
« — Je n'ai jamais reçu de lui que deux ou trois lettres qui ne roulaient que sur des choses très-indifférentes.
« — Pourquoi , dans la république , souffriez-vous qu'on vous appelât prince?
« — J'ai fait ce qui dépendait de moi pour l'empêcher; je l'avais même hit afficher à la porte de ma chambre , en observant que ceux qui me traiteraient ainsi seraient condamnés à l'amende en faveur des pauvres.
« — Quelles étaient les vues des grandes largesses que vous avez faites pendant la révolution?
« — Je n'ai point fait de grandes largesses ; j'ai ^té assez heureux pour soulager mes concitoyens au milieu d'un hiver rigoureux , en vendant une petite portion de mes propriétés. »
Voilà quels furent les griefs de l'accusateur public Fouquier-Thinville contre Philippe Égalité.
Au point de vue d'une accusation normale, ces griefs priraissent à peine sérieux; au point de vue politique, ils le sont davanta^; en révolution ils deviennent irrémissibles,
Yoidel, défenseur officieux de l'accusé , rappela les services rendus parle duc d'Orléans à la révolution , et la haine que les royalistes avaient vouée à ce prince ; il s'eflForça de repousser toute pensée commune entre son client et Dumouriez ; mais Philippe Égalité était jugé avant même d'avoir été entendu (1).
Hermann , président du tribunal révolutionnaire, prononça en ces termes la condamnation de Philippe Égalité :
c Le tribunal , d'après la déclaration unanime du c< jury, portant que Louis-Philippe Égalité , ci-dec( vaut duc d'Orléans, et Anne-Pierre Coustard, exce députés à la Convention nationale, sont convaincus « d'être les auteurs ou complices de la conspiration « qui a existé contre l'unité et l'indivisibilité de la ce république , contre la liberté et la sûreté du peuc( pie français, condamne lesdits Égalité et Coustard ce à la peine de mort. »
En écoutant cette sentence, à laquelle il n'était
(i) Un témoin, Claude Agoust, fut entendu avant la plaidoierîe de Voîdel. Cet homme déposa qu'un individu avait été porteur d'une épée empoisonnée pour assassiner le citoyen Egalité.
point préparé, Philippe parut dominer le sort qui le frappait.
« Puisque vous étiez décidés à me £siire périr , « dit-il à ses accusateurs et à ses juges, vous auriez tf dû au moins chercher des prétextes plus plausi- « blés pour y parvenir ; car vous ne persuaderez jac( mais à qui que ce soit que vous m'ayez cru couce pable de tout ce dont vous venez de me déclarer c( convaincu ; et vous moins que personne , vous qui « me connaissez si bien, ajouta-t-il en regardant c( fixement le chef du jury , Antonelle. Au reste , « continua-t-îl , puisque mon sort est décidé, je « vous demande de ne pas me faire languir ici jus- « qu'à demain, et d'ordonner que je sois conduit à « la mort sur-le-champ (1). »
Cette cruelle faveur accordée , il fut reconduit en prison pour y attendre les préparatifs de son supplice.
À ce moment suprême , Philippe d'Orléans parut comprendre qu'il est un autre juge que le tribunal qui venait de l'envoyer au bourreau. Les souvenirs du passé se transformaient dans son âme en visions vengeresses. Ses angoisses devinrent terribles; un prêtre était à la Conciergerie, il lui demanda de
(i) On ne sait qael crédit II faut ajoater k ces paroles empnintées à une note des éditeurs des Mémoires du duc de Montpensier; cependant il paraît que Philippe Égalité demanda à marcher tout de suite à la mort.
pieuses consolations. Sa confession achevée, voyant l'énormité et le nombre infini de ses crimes, il douta de la grandeur des miséricordes de Dieu ; une première absolution lui parut impuissante à le laver de ses somllures , il en voulut une seconde au pied de Téchafaud. Il pria Dieu de lui pardonner sa vie, et il supplia le prêtre de ne le pas quitter que le sacrifice n'eût été accompli. C'est ainsi qu'il entra dans l'éternité (1).
(i) Ces détail»-soDt consignes dans une lettre écrite par le prêtre qai assista Philippe Ëgaiité à son heare dernière ; cette lettre est trop importante pour que nous ne la citions pas.
Au citoyen Sicardy minisire du culte catholique et directeur des Sourds-Muets f rue Saint-Jacques, à Paris*
«c A Hann , département du Haut-Rlnn, ce 27 jaillet 1794*
« En ce moment , monsieur , je sors des prisons , où j'ai été conduit pour avoir rétracté le serment de 1791, et poui" avoir fait une rétractation aussi incendiaire et capable de séduire tout le monde, comme il plaisait de dire aux constitutionnels schlsmatiques de ce pays* Arrivé chez moi, je trouve une lettre de votre part, datée djéjà du 2$ avril dernier. La crainte de me compromettre avait empêché de me l'envoyer dans les prisons d'Epiual, et je m'empresse de vous répondre.
« A Pégardtde M. le duc d'Orléans, vous pouvez assurer M"^' la duchesse son épouse, très respectable, vraiment pieuse , et vraiment digne d'un autre époux, que j'ai reçct une permission de la part de Fouquier-Thinville , accusateur de l'infâme tribunal révolutionnaire , pour aller don * ner les derniers secours de notre religion à M. le duc d'Orléans*
Si jamais Philippe d'Orléans se montra prince ^ ce fut le jour où il marchait à la mort. Il sembla con-
« Arrivé à la Conciergerie , je le trouve a^^ez disposé h m^écoater; mais un homme ivre, dont je ne sais pas le nom , et en même temps condamné pour avoir , comme je crois , jeté du pain dans les latrines , nous a déroulés par d'horribles blasphèmes que , dans son ivresse et dans son désespoir, il vomissait contre la religion et ses ministres. Cet homme a tout fait pour empêcher M. le duc d'Orléans de se confesser et d'avoir confiance à un prêtre. Inutilement les gendarmes présens lui imposaient silence. Tout-àcoup, par une providence spéciale, l'homme ivre commence à s'endormir jusqu'à l'arrivée des exécuteurs. M. le duc d'Orléans me demande si je suis le prêtre allemand duquel lui avait parlé la femme de Richard , concierge de la Conciergerie , et si j'étais dans les bons principes de la religion. Je lui ai dit que , séduit par l'évêque de Lyda , j'avais prêté le serment ; qu'il y avait long-temps que je m'en repentais; que je n'avais jamais varié de principes dans ma religion , et que je n^attendais que le moment favorable pour me rétracter. M. le duc d'Orléans alors se mettant à genoux, me demanda s'il avait encore assez de temps pour faire une confession générale. Je lui ai dit que oui^ et que personne n'était en droit de nous interrompre , et il fit une confession générale de toute sa vie.
« Après sa confession il me demanda , avec un repentir vraiment surnaturel , si je croyais que Dieu pouvait le recevoir au nombre des élus.
<c Je lui ai prouvé, par des passages et des exemples de la sainte Écriture , que son repentir , sa résolution héroïque f sa.foi en la miséricorde infinie de Dieu , sa résignation à la mort, le pourraient sauver infailliblement.
centrer sur lui seul ce mépris de la vie humaine qu'il avait toujours affecté. Son insensibilité naturelle aida la religion à lui faire envisager sans faiblesse les terribles approches de la destruction de son être. Aussi bien qu'avait-il à regretter dans la vie? Il ne mourait pas au moment des triomphes, le front ceint d'une auréole de gloire , plein d'avenir comme était mort Mirabeau. Celui-là> du moins, avait pu r^retter la vie : Philippe, au contraire, dut avoit hâte d'en finir avec elle.
Depuis l'heure où il entendit la sentence du tribunal révolutionnaire, jusqu'au moment où il adressa au bourreau la prière de se hâter , tout paraît indiquer que la vie n'était plus pour Philippe d'Orléans qu'un insupportable fardeau. — Trente années d'abjection et de crimes sont lourdes à porter.
<c Oal , me rëpondii-il , que Dieu me pardonne comme je pardonne moi-même. J'ai mérité la mort pour Fexpîation de mes péchés ; j'ai contribué à la mort d'un innocent , mais il était trop bon pour ne me point pardonner , et Dieu nous rejoindra tous deux avec saint Louis.
<c Je ne peux pas exprimer combien j'étais édifié de sa résignation, de ses gémissemens, de ses désirs surnaturels de tout souffrir dans ce monde et dans l'autre pour l'expiation de ses péchés , desquels il me demanda une seconde et dernière absolution au pied de l'échafaud.
K Voilà, monsieur l'abbé Sicard, de quoi vous pouvez en toute sûreté assurer cette pieuse épouse pour la tranquilliser à cet égard,
« Signé LoTuaiiYGEa, prêtre catholique. »
{Annales catholiques, tome IV.}
A trois heures et demie, Philippe Égalité traversa la cour et les guichets de la Conciergerie , et alla se placer sur la charrette que tant de victimes avaient illustrée déjà. Les prisonniers qui le virent passer remarquèrent la fierté de sa démarche , son air noble , sa contenance assurée. Ses compagnons de supplice étaient le député Coustard et un serrurier nommé Labrousse. Ces deux infortunés, abîmés déjà dans les angoisses de leur agonie , étaient comme accroupis dans le tombereau. Philippe seul avait conservé la hauteur de son maintien , qu'il savait rendre imposant. Sa tête^ qu'il portait noblement, dominait ce groupe d'hommes qu'attendait le bourreau ; son confesseur, l'abbé Lothringer, était à côté de lui.
A quatre heures , le cortège se mit en marche par le P6nt-du-Change , le quai de la Mégisserie , la rué de la Monnaie et la rue Saint-Honoré.
La nouvelle de l'exécution de Philippe s^étànt répandue dans Paris, la foulé, grossissant à chaque pas, se précipita sur le passage de la charrette, qu'escortaient deux escadrons de gendarmerie. Ce fut un spectacle imprévu pour le peuple, déjà blasé sur ces sinistres convois de victimes, car beaucoup ignoraient encore la présence de Philippe Égalité dans les prisons de Paris, tant la translation de ce prince avait eu peu de retentissement. D'autres, croyant à Féternelle durée de la faction d'Orléans et à sa toutepuissance, pensaient que Philippe n'avait été ramené à Paris que pour monter sur le trône.
Lorsqu'on vit aller à la mort ce prince qui avait effrayé la France du bruit de ses débauches et de ses turpitudes, le peuple fit retentir Tair de clameurs et de huées. Toutes les hontes de sa vie furent reprochées au condamné. Sans pitié pour son agonie, on lui fit, jusqu'à l'échafaud, un cortège d'injures et de malédictions , terribles représailles de la justice populaire. Dans los imprécations de la foule commençait déjà, pour Philippe d'Orléans, le jugement de la postérité ; ainsi le malheureux put voir son nom traîné aux gémonies avant même que son corps eût été livré au bourreau. Ce fut un horrible moment que néanmoins il parut supporter avec courage et résignation. Bien qu'il n'eût rien perdu de l'assurance de son maintien, il était aisé de voir que le sentiment des approches de la mort le livrait tout entier à de douloureuses contractions. Les excroissances sanguines qui défiguraient son visage avaient entièrement disparu. Quelques taches jaunâtres, produites par l'extravasion de la bile dans le sang, se disaient seules remarquer sur sa figure pâle.
Arrivé devant le Palais-Royal, le convoi rencontra un embarras de voitures, et s'arrêta. Les conducteurs s'étant pris de querelle , le peuple commençait à s'attrouper autour d'eux, lorsque les officiers municipaux accoururent et mirent fin à cette collision. Ceux des historiens qui ont cité ce fait, l'ont présenté comme un vulgaire accident. S'il faut en croire un homme qui avait appris beaucoup
de choses secrètes ati comité de saint public, où il fut appelé après le 9 therlaidor, le conventionnel Hannand j de la Meuse y il ne s'agissait de rien moins que de Texécution d'un complot pour arracher Philippe à la mort.
On voulait attendre le moment où Robespierre sortirait du comité de salut public y ce qui étàitTordinairement vers les quatre heures du soir ; alors il eût été assassiné en rentrant chez lui y et Philippe d'Orléans sauvé ^ grâce à la révolution opérée dans le gouvernement par la mort du dictateur.
Quelque lenteur calculée que la charrette eût mise
à faire le trajet du Palaiis- de -Justice à la place Louis XV, elle arriva cependant an pied de l'écha** fend long-temps avant la sortie de Robespierre, qui ne quitta le comité qu'à six heures* Les hommes apostés sur la place ne recevant pas le signal qui avait été convenu d'avance, laissèrent tranquillement consojoimer l'exécution (1).
Triste néant des intrigues de l'homme ! De toute la puissance du duc d'Orléans à faire mouvoir les masses populaires, voilà donc ce qui était resté : une tentative avortée du fidèle Yoideil
Pendant la station du cortège sur la place du Pa-* lais-Royal, Philippe %alité contempla son ancienne demeure, au fronton de laquelle se lisait cette inscription : Propriété nationale. Il sembla tuéme ma-
(i) Anecdotes relatioes à quelques personnes et à plusieurs é^è aêmens remarquables de la ré\H)lution, 2 <^ édition»
chinalement épeler ces deux motâ, car ses lèvres palpitaient comme s'il eût répété en lui-même les syllabes qui frappaient ses yeux. Puis comme la yoî** ture n'avançait pas, il tourna le dos au Palais^Royal^ et regarda le château d'eauè
Le cottége se remit en marche au milieu d'une foule toujours croissante et des clameurs qui se disaient entendre* Philippe Égalité sentit alors qu'il laissait la terre derrière lui; sa tète tomba sur sa poitrine ; ce fut un moment de feiblesse impossible à maîtriser : la voix de son confesseur, et le roulement du tambour le rappelèrent à lui. La charrette venait de s'arrêter au pied de l'échafaud. Philippe demanda une dernière absolution : les larmes du repentir coulaient sur ses joues. — « Mon père^ ne me quittez pas ! d disait-il à l'abbé Lothringer, qui l'aidait à monter les marches de l'échafaud. — ^ Les aides de l'exécuteur, auxquels appartenaient ses dépouilles, voulurent le débotter. — «Vous débotterez plus facilement mon cadavre, leur dit^il ; écoutez la prière d'un mourant, dépéchez-moi vite« »
— oc Citoyen Égalité^ à Vous de passer le premier, » avait dit le bourreau à Philippe d'Orléans.... Quelques secondes après fut montrée au peuple la tête sanglante du supplicié» — Et le peuple applaudit.
Ainsi mourut, dans la quarante-sixième année de son âge, le 6 novembre 1793, à cinq heures du soir, Louis-Philippe-Joseph d'Orléans-Égalité. — Son corps fut porté au cimetière de la Madeleine.
Quand il disparut de la vie, bien d'autres yictimes l'avaient devancé dans le tombeau , frappées par les épouvantables rigueurs du comité de salut public. Mais , les girondins exceptés , la révolution n'avait encore feuché que des têtes ennemies. Le supplice de Philippe Égalité devait être , sinon le premieri du moins le plus terrible exemple de l'inexorable fetalité des vicissitudes politiques ; il fut encore la réparation juste et morale des longues douleurs que les calomnies d'un prince du sang avaient imposées à la reine de France, douleurs qui , peu de jours auparavant, avaient eu pour terme fatal ce même écbafeud où venait d'expirer à son tour Philippe Égalité.
Sa mort pénétra de joie les royalistes et les républicains. Les uns y voyaient un Bourbon de ipoins et l'anéantissement d'une faction maudite ; les autres la tardive expiation d'une criminelle vie. Après le 6 novembre 1793, le nom d'Orléans disparut dans la mêlée des factions , pour redevenir ensuite un mot de ralliement à de plus heureuses destinées.