‹ Études révolutionnaires: Philippe d'Orléans-ÉgalitéChapitre 8 sur 9 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Voilà quel fut Philippe d'Orléans-Égalité. .

Pour condamner la mémoire de ce prince, il nQ feiit que lire le récit de sa vie ; pour juger certaines actions dont il savait dissimuler le but, c'est à IV pinion des contemporains quHl en feiut appeler. Depuis le moment où il écoutait sous les arcadeis du Palais-Royal les bruits de la populace , répétant ces mots des sorcières 4e Macbeth; Macbeth, tu seras roi, jusqu'à l'heure où, abandonné de tous, il fut livré à l'inexorable tribunal révolutionnaire, quels sont les hommes qui ont connu Philippe d'Orléans, et qui n'aient laissé sur lui d'éclatans témoignages de leur réprobation ?

Faut-il redire les noms de Mirabeau , de Talleyrand, de Bertrand de MoUeville, de Bezenval, de La Fayette, de Meunier, de Barrère, de Louvet, de Barbaroux, de Fauchet, de Manuel, de Salles, de Lan*

( 311 ) juinais, deBillaud-Varennes, de Fonfrède, de Marat, de Dumourîez, de Robespierre et de tant d'autres ? L'opinion de ces personnages est consignée dans les journaux, dans les Mémoires et dans les pamphlets qui se publièrent alors ; c'est à ces divers écrits que nous avons eu recours pour reproduire la physionomie de l'époque , l'expression des sentimens po^pulaires et le mouvement des esprits.

De tous les personnages de la révolution, sans en excepter Carrier, Lebon,Fouquier-Thinville, Hébert, et tous les sanguinaires proconsuls, il n'en est aucun qui ait été en butte à de plus énergiques accusations que Philippe d'Orléans : les récits du temps forment autour de lui comme un rempart inaccessible a toute pensée de bienveillance, de réhabilitation ou de pitié. Sans doute la haine des royalistes entrait pour beaucoup dans ces philippiques, qui changeaient chaque jour de forme pour mieux atteindre le duc d'Orléans : mais on a vu que les feuilles révolutionnaires n'étaient pas plus modérées dans leurs attaques. Les catilinaires de Marat, de Prudhomme, de Louvet, de Barrère et de Lanjuinais, n'égalent-elles pas en mépris et en indignation, les spirituelles épigrammes de Rivarol, où les pages brûlantes de Suleau ?

Les monographies de Philippe sont nombreuses. La plus considérable est celle de Montjoie, connue sous le nom de : Histoire de la Conjuration de Louis- Philippe -Joseph d'Orléans. Montjoie fait de ce

prince la cheville ouvrière de la révolution : tout se rapporte à lui, tout vient de lui. Pour peu qu'on connaisse l'histoire contemporaine , on comprendra combien sont Éausses les bases d'un pareil système. Aussi l'autorité du livre de Montjoie ne saurait-elle être invoquée, après les sérieuses éludes qu'on a faites sur la révolution.

Les apologies de Philippe d'Orléans étaient rares autrefois : l'esprit de courtisanerie les a rendues plus nombreuses aujourd'hui. On s'est souvçnu des paroles adressées en 1830 à quelques jeunes républicains : Mon père était un honnête homme qui a voulu donner des gages à la révolution; et il c'est rencontré des écrivains pour exploiter cette manifestation de la piété filiale. A défaut des contemporains, dont on se gardait bien d'invoquer le témoignage accusateur^, on a cité un passage des Mémoires dQ Savary, duc de Rovigo, faisant dire à Napoléon que Philippe d'Orléans n'était pas un méchant homme^ et que le parti de ce prince n'a jamais été qu'une chimère. Napoléon eût-il tenu ce propos, il n'y aurait pas grande importance à cela; on sait avec quel œil favorable l'empereur regardait les révolutionnaires passés, tous ceux qui sans le savoir avaient été les instrumens de son élévation et de sa gloire : il était aussi indulgent pour eux qu'impitoyable pour leurs continuateurs.

Mais il est fâcheux que les apologistes n'aient d'autre autorité à citer que celle du duc de Rovigo, dont les Mémoires sont apocryphes, comme le sont s^

peu près tous les ouvrages où Ton a glissé furtivemeut quelques pages élogieuses à l'adresse de Philippe d'Orléans-

Les Mémoires de Barrère, récemment publiés^ ont offert un nouvel aliment aux entrepreneurs de louanges orléanistes. L'ancien tuteur de Paméla a prétendu que le supplice d'Égalité ne fut point l'œuvre des républicains, mais hjen celle du comte de Provence et des royalistes de Coblentz. Nous citons^ à V Appendice de ce livre, de curieux renseignemens sur cette assertion posthume de Barrère, et sur la manière dont ce conventionnel entend la flatterie ou la flétrissure, selon qu'il écrit sous Louis-. Philippe I" ou sous Napoléon.

La première réhabilitation qui ait été tentée en foveurde Philippe Égalité, le fut par la duchesse d'Orléans, sa veuve. Exilée en Espagne, elle avait emmené le conventionnel Rouzet, devenu comte de FoUemon, qui, pour la suivre , avait donné sa démission du conseil des Cinq-Cents, dont il était membre. Ce fut au commencement du séjour de cette princesse en Espagne que parut VHistoire de la Conjuration de Philippe d' Orléans, par Montjoie. Soit que les couleurs sous lesquelles Philippe Égalité était représenté dans ce livre révoltassent la duchesse, qui cependant avait eu tant à souffrir de son mari, soit que d'autres motifs cachés fussent le mobile qui la dirigeait, la duchesse d'Orléans fit composer par Rouzet une réfutation du livre de Montjoie. Cette réfutation fut imprimée sous le titre de : Explication de Te-

nigme du roman intitulé Histoire de la Conjuration de Louis-Philippe-Joseph, duc d^ Orléans. — A Vérédisthad (sans date). Mais l'ouvrage à peine imprimé, la princesse se ravisa, et le fit détruire : on n*en connaît que deux exemplaires aujourd'hui. C'est ce livre qui, refondu, a formé la base de la plupart des apologies publiées depuis 1830 en faveur de Philippe d'Orléans-Égalité, apologies qu'on avait préparées déjà sous la restauration, par les Mémoires (apocryphes) du duc de Montpensier (1); par le Récit de la translation de Louis-Philippe-Joseph des prisons de Marseille à Paris ; par les Mémoires de Jf°« de Genlis, et par quelques autres articles disséminés dans les recueils biographiques. Retranchez dès apolo^es de Philippe Égalité le nom de M. Vatout, à qui le souvenir de ce prince doit être cher à plus d'un titre, et vous arriverez à des autorités historiques de la force des Mémoires du duc de Rovigo, ou à des rapsodies plus pauvres encore. On a mieux réussi à protéger Philippe d'Orléans en faisant disparaître toutes les traces compromettantes que, malgré sa prudence et sa réserve habituelles, ce prince avait laissées des hontes de sa vie. Nous savons telles pièces qui ont été soigneusement soustraites à tous les regards, et telle correspondance fameuse et bien connue cependant, qui malheureusement peut-être ne verra jamais le jour. Aussi,

(i) Les Mémoires du duc de Montpensier sont dus h la plume; de M. Vatout, bibliothécaire du roi Louis -Philippe*

comme la vie de Philippe d'Orléans est essentiellement double, et qu'elle n'apparaît jamais qu'enveloppée des feux jours de l'hypocrisie, — le seul mal, a <fit le poète, qui passe à travers la terre, invisible à tous, si ce n'est à Dieu (1), :— on a laissé de côté l'existence privée de ce prince, pour ne s'en tenir qu'à ses actes d'apparat et aux discours patriotiques que lui feisaient Laclos ou M'* de Genlis. Ainsi on a pu largement user de cette maxime de l'école pyrrhonienne, que l'histoire n'est qu'un mensonge convenu, et l'on s'est principalement ingénié à représenter l'indignité attachée à la mémoire de Philippe d'Orléans comme l'œuvre exclusive du parti royaliste, n nous a donc fallu prouver que la haine et le mépris des contemporains de Philippe d'Orléans furent poussés envers lui jusqu'aux plus sanglans outrages, jusqu'à l'exécration; que ce prince fut renié par la révolution, en raison directe des efforts qu'il faisait pour la suivre ou pour la diriger, et que tous les sophismes imaginables ne donneront jamais le . change sur les actes les plus significatifs de sa vie : sa complicité dans les meurtres des journées d'octobre, la répudiation du nom dé ses aïeux, et son yote dans le procès de Louis XVI.

Mais, dira-t-on, à quoi bon réveiller ces souvenirs déplorables? Que nous font, à nous, hommes d'avec

(t) M\U&ù y k Paradis pffdN-

nir, les douleurs du passé? La révolution a marqué pour la civilisation du monde une ère de progrès , de lumière et de liberté ; c'est dans cette voie nou-r velle qu'il faut marcher, sans s'arrêter à regarder en arrière les sépulcres où dorment pèle-môle les bourreaux, les victimes, le crime et l'expiation..

Que nous importe , à nous , l'histoire des turpitudes d'un duc d'Orléans , perdue dans cette his* toire des grandes choses de la révolution française? Quelle que fût sa vie , ce prince n'a-t-il pas cruellement expié sur l'échafaud ses fautes , ses faiblesses et ses erreurs? N'a-t-il pas confessé lui-même ses crimes? N'en a-t-il pas imploré le pardon? Sa mort ne fut-elle pas chrétienne et couronnée des lampes du repentir?

Pourquoi se montrer plus impitoyable que le prêtre qui écouta cette terrible confession fiadte pour épouvanter la longue expérience de son ministère sacré? Pourquoi empiéter sur les jugemens de Dieu et sur les impénétrables desseins de la Providence? Pourquoi maintenant flétrir cette mémoire?

Pourquoi? — C'est que l'histoire a des devoirs qu'on ne peut enfreindre impunément ; c'est que , autour de Philippe d'Orléans, jadis impitoyablement accusé, il se feit, depuis quelque temps , certaines tentatives intéressées d'une réhabilitation que non seulement rhistoire impartiale n'acceptera pas, mais que la morale de tous les temps doit rejeter et flétrir. Lorsqu*on se montre hxàle pour les turpitudes passées, on est tout disposé a rire des hontes du présent.

Si rien ne distingue Thonnéte homme, le prince généreux, le grand roi, du citoyen pervers, du prince lâche et cruel et du despote ; si la flétrissure et la louange sont choses banales et indifférentes ; si le même burin doit graver en mêmes caractères le récit des vertus et des vices ; si la même couronne attend Timmoralité honteuse et la sainte pudeur, à quoi servira de laisser sur cette terre un nom digne de souvenirs et de regrets? De même que le bien n'est sensible que parla comparaison du mal, de même la vertu n'est auguste que par la flétrissure du vice. L'histoire de Rome serait-elle complète sans l'éloquente indignation d'un Tacite et les brutales colères d'un Juvénal?

C'est donc pour rendre à la vérité historique un hommage , autant que possible dégagé de tout intérêt, de toute passion, de tout esprit de parti, que nous avons écrit la vie de Louis-Philippe-Joseph d'Orléans-Ëgalité.

APPSUTDZOS.

Voici un fragment de la brochure de Camille Desmoulins aor la faction d'Orléans. Au milieu des détails piqnans qne renferme cet écrit, devenu fort rare aujourd'hui, on verra que les sympathies de Camille Desmoulins pour Philippe d'Orléans ne l'empêchent point d'avoir été frappé de l'hypocrisie et de la duplicité do caractère de ce prince:

« ....^.. Est-ce qa'on peut me nier ce que j'ai prouvé dans un discours dont la société se souvient encore, celui que je prononçai sur la situation politique de la nation, à l'ouver-

tnre de la session législative, que noire révolution de 1789 avait été une affaire arrangée entre le ministère britannique et une minorité de la noblesse, préparée, par les uns, pour amener un déménagement de l'aristocratie de Versailles dans quelques chiteaox , quelques hôtels , quelques comptoirs; par les autres, pour amener un changement de maître; par tous, pour nous donner les deux Chambres et une Cens-

lîtution à rinstar de la Constitatîon anglaise f Lorsque je prononçai ce discours à la société, le ai octobre 1791 1 où je montrais que les racines de la révolution étaient aristocratiques , je vois encore la colère et les soubresauts de Sil— lery et de Voidel , quand je pariai des machinistes de la révolution. Je glissai légèrement là dessus , parce quMl n*était pas temps encore, et qu'il fallait achever la révolution avant d'en donner l'histoire. Je voulais seulement laisser entrevoir à Sillery que ses pensées les plus secrètes ne nous échappaient pas , que nous le tenions en arrêt , et qu'il ne s'imaginât pas que, chez lui et à Bellechasse, la harpe de M™' Sillery'et les séductions plus fortes de ses syrènes avaient amené toute mon attention sur le bord de mes yeux et de mes oreilles pour admirer, et n'avaient point laissé le temps à mon esprit observateur de poursuivre ses opérations , et de lever ses plans de république.

« Me fera-t-on croire que, lorsque je montais sur une table, le 12 juillet, et que j'appelais le peuple à la liberté, ce fut mon éloquence qui produisit ce grand mouvement une demi-heure après , et qui fit sortir de dessous terre les deux bustes d' Orléans et de Necker ?

« Croit-on que , dans les quinze jours que j'ai habité à Versailles chez Mirabeau , immédiatement avant le 6 oc^ tobre, où je le quittai, je n'aie rien vu des mouvemens précurseurs de la journée du 5 au 6 F Croit-on que , lorsque j'allai chez Mirabeau , au moment où il apprit que d'Or*léans venait de partir pour Londres, sa colère de se voir abandonné, et ses imprécations dignes de Phlloctète, et celles de son secrétaire , et la figure pétrifiée de Servan, ne m'aient rien fait conjecturer?

«t N'est-ce pas un fait que Brissot a été secrétaire de M""* Sillery ou de son frère Ducrest? N'est-ce pas un fait que ce fut Brissot et Laclos, car Danton n'y concourut point, qui furent les rédacteurs impunis de la pétition

concertée avec La Fayette , et si funeste Avt Chainp-de< Mars?

« Brissot et Laclos! c'est-à-direLa Fayette et Orléans. Le lecteur, qui n'est pas an contant , s'étonne de trouver ces deuK noms k côté Fnn de l'autre. Patience, que j'aie débrouillé l'intrigue , et la surprise cessera tout k l'heure.

« N'est-ce pas un fait que Pétion a fait le voyage de Londres dans une dormeuse avec M.^^ Sillery et Paméla Sercey(i), qui pressaient son genou vertueux et heureusement incorruptible, et que c'est à ce retour qu'il a été nommé maire de Paris? Pourquoi ce voyage si suspect? Quelle négociation si importante avait exigé qu^un si grand personnage que Jérôme Pétion passât la mer et s'abouchât avec Pitl ?

n Pétion croit'il que je ne me souvienne pas , il y a trois ans, dans le temps où on m'avait cru bon à quelque chose, de mes dîners chez Sillery, dans le salon d'Apollon, où venaient aussi diner lui Pétion, Yoidel, Volney, Mirabeau, Barrère, tuteur de Paméla, et autres républicains de cette étoffe; mais où l'on n'invitait jamais Robespierre?

«c Vous étiez donc aussi vous-même de la faction d'Orléans? me répète ici Barbaroux au sujet de ces dîners ; mais je lui observe que , dans ces premiers tempjs de la révolulution, celte coalition se confondait tellement avec celle des amis de la liberté et de la république , qu'il y aurait eu de la stupidité de nous joindre à Maury et à Boucher-d'Argis pour tirer sur nos troupes. Nous n'étions pas dix républicains le 12 juillet 1789, et voilà ce qui couvre de gloire les vieux cordeliers, d'avoir commencé l'entreprise de la république avec si peu de fonds. Quand on se souvient que c'est un Chapelier qui a posé la première pierre du club des

(i) Desmoûlins fait ici une confusion de nom : les deux jeunes personnes élevées avec Mll« d^Orléans, étaient Henriette Sercey et Paméla

ScymoufA.

jacobuiSY on sent que, dans rabâtardissemèm de la généra-» lîon, cette slatne de la liberté, notre idole, il nous a faiia la constmîre , comme le caro de Saînt-Sulpice sa Vierge d'argent, avec des pots de chambre........ C'est ainsi qaé

Necker, Orléans, La Fayette, Chapelier, Mirabeau, Bailly, Desmeooiers, Daport, Lamelh, Pastoret, Céraiti, Brissor^ Ramond, Pétion, Guadet, Gensonné, ont été les vases impurs d'Amasïs avec lesquels a été fondue , dans la matrice des jacobins, la statue d'or de la république. Et au lien qu'on avait pensé jusqu^à nos jours qu'il n'était possible de fonder une république qu'avec des vertus, comme les anciens législateurs , la gloire immortelle de cette société est d'avoir créé la république avec des vices.

M Déjà le lecteur voit que Necker, d'Orléans, La Fayette, Malonet, Chapelier, Dandré, Desmeoniers, Mirabeau, Duport, Barnave, Dumolard, Ramond, Dumouriez, Roland, Servan, Clavières, Guadet, Gensonné, Louvet, Pétion, Pitl, Brlssot, Sillery,.ne sont que les anneaux d'une même chaîne ; c'est le même serpent coupé en différens tronçons qui se rejoignaient sans cesse , pour sifHer et s'élancer de même contre les tribunes, les jacobins , le peuple , l'égalité et la république. Déjà j'ai fait toucher au doigt la jointufe entre Brissot et d'Orléans (i).

(i) Notez que, par Orléans, ici je ne désigne pais précisément Phî^ lippe (sur qui individuellement je dirai mon opinion tout à l'heorej^ mais platât la sphère d*ambition et d*intrigues dans laquelle il tournait,, et par laquelle il était emporté, je veux dire la chancellerie d^Orléans, Ducrest, Laclos , Limon, Brissot, avec la coterie de cette M°^« de Gen* lis, dont les démangeaisons allaient toujours en se dépravant , et qui avait remplacé celle si naturelle de /aire des Danois et de la musiqus par celle de faire des livres; celle d*étre auteur de comédies par celle d*ètre docteur de Sorbonne, et enfin les douceurs de la dévotion, de la vie contemplative, et d*étre moine par les plaisirs de la politique, de la vie active, et d'être surintendante et premier ministre, après qu'elle aurait fait de son élève, Mil* d*OrUans, une petite reine.

"• J'achève de tomplëter Tcnseinble irrësîslibie de preores qai sarpi-endront bien du inonde , qae Brîssot , Pétion et la clique n'élaient qde les continuateurs de la faction d'Or* léans.

« Comme depuis long-temps j'étais devenu suspect k Sillery, qui ne m'a plus invité , je n'ai pu continuer mes ob-* servatious sur les lieux ; mais il m'a été facile de deviner que Louvet, Grorsas et Carra dînaient à mon couvert dans le salon d'Apollon , quand j'ai vu que Louvet avait succédé à ma faveur, que Sillery ne quittait plus sa manche aux Jacobins , où il s'était fait son plus zélé champion $ quand j'ai Yu Sillery, dans la discussion de la guerre^ prendre si chaudement paiti poar Louvet et firissot , que je ne pouvais pas trop décider si c'était Sillery qui épousait leurs querelles contre Robespierre^ ou si ce n'était pas plutôt eux qai épousaient les querelles de Philippe et de Sillery cou ire Robespierre trop républicain.

« Quand je n'aurais pas remarqué l'indiscrétion de Carra, n'ayant point de honte k une certaine séance des Jacobins ^ il y a environ un an, de nous proposer pour roi le duc d'Yorck, ou qnelqn'autre prince de la maison de Brunswick, qui aurait épousé apparemment M}^^ d^Orléans, j'aurais reconnu l'amphîlrlon Sillery, rien qu'A l'application de nos trois journalistes à dénigrer Robespierre et Danton, et c'est ici le lîeu de faire une observation essentielle.

« Une des ruses de nos ennemis qui leur a le mieux réussi dans la révolution , a été leur prévoyance à bâtir colossalement certaines réputations et à en démolir d'autres. L'aristocratie s'est toujours attachée k entretenir comme une réserve de coquins. Dans la crainte d'un mauvais succès de son principal acteur, elle employait à l'avance une partie de ses soufflets k forger une réputation k la doublure qu'elle tenait prête k paraître au moment où l'autre serait contraint par les sifflets de vider la scène*

M... La guerre qui semblait à outrance entre La Fayelle et Philippe m'en a imposé long-temps, et je m'en reujc d'avoir reconnu si tard que Brissot était le mur mitoyen entre Orléans et La Fayette , mur comme celui de Pyrame et Thysbé , entre les fentes duquel les deux partis n'ont cessé de correspondre. Je commençai k soupçonner que cette guerre n'était pas k mort, mais, comme les querelles de coquins, susceptible d'accommodement, quand je vis M"*® Sillery prendre la défense de La Fayette, et avec tant d'intérêt, qu'elle ne gardait de mesure qu'autant qu'il en fallait pour se pas me laisser sonpçonner entre les deux rivaux d'ambition et d'intrigues , des intelligences funestes aux jacobins. Je n'en pus plus douter un jour que Sillery, cherchant à émousser la pointe donî je tourmentais sans cesse le cheval blanc , m'avoua qu'il y avait des propositions de paix, et que la veille, La Fayette étant venu au comité des recherches , lui avait fait entrevoir dans l'avenir la possibilité et même les convenances d'un mariage de s^ petiie-'fiile avec son fils Georges La Fayette.

tt Un trait acheva de me convaincre que quoique La Fayette, depuis plus d'un an, eût fait pleuvoir les plus sanglans libelles sur la faction d'Orléans , la grande famille des usurpateurs et des fripons ajournait ses querelles, ei se ralliait toujours contre le peuple et contre l'ennemi commun , à l'approche du fléau terrible de l'égalité. Je dois raconter ce trait , parce qu'il ouvre un champ vaste aux conjectures , et pourra servir à expliquer bien des évènemens postérieurs. Nous étions seuls dans le salon jaune de la rue Neuve-des-Mathurins. Le vieux Sillery, malgré sa goutte , avait frotté lui-même le parquet avec de la craie, de peur que le pied ne glissât aux charmantes danseuses. M™^ Sillery venait de chanter sur la harpe une chanson que je garde précieusement, où elle invitait à l'inconstance, et Painéla Sercey dansait une danse russe dont je n'ai oublié

qae le nom , mais si volaptuense, et qui était exëeutëe de manière qae je ne crois pas que la jeune Hërodias en ait dansé devant son oncle une plus propre à lui tourner la télé, quand il fut question d'en obtenir la lettre de cachet contre Jean le baptiseur. Bien sûr de ne pas succomber à la tentation, je ne laissais pas que de jouir intérieurement d'être mis à une si rilde ëpreure , et je goûtais le même plaisir que dut éprouver saint Antoine dans sa tentation. Quelle fut ma surprise , au milieu de mon extase et dans un moment où la gouvernante magicienne opérait sur mon imagination avec le plus de force , et ou la porte devait être fermée aux profanes , de voir entrer, qui ? un aide de-camp de La Fayette, venu là tout exprès* et qu'on fit asseoir nn moment auprès de moi , pour me montrer sans doute que La Fayette était redevenu l'ami de la maison. Ceci se passait à l'époque oà Sillery achevait son fameux rapport sur l'affaire de Nancy, et s'efforçait de blanchir Bouille , le cousin de I^a Fayette.

« Il ne peut plus être douteux pour personne de quel côté il faut chercher la faction d'Orléans dans la Convention. Les complices de d^Orléans ne pouvaient pas être ceux qui , comme Marat , dans vingt de ses numéros , parlaient de Philippe d'Orléans avec le plus grand mépris; ceux qui , comme Robespierre et Marat , diffamaient sans cesse Sillery ; ceux qui , comme Merlin et Robespierre , s'opposaient de toutes leurs forces à la nomination de Philippe dans le corps électoral ; ceux qui , comme les jacobins, rayaient Laclos, Sillery et Philippe de la liste des nierobres de la société.

f< Mais les complices présumés et bien véhémentement présumés de d'Orléans, ne sont- ce pas ce Brissot, ci* devant secrétaire h la chancellerie d'Orléans , et rédacteur, avec Laclos, de la pétition du Chaaip*de-Mars , pétition visiblement concertée avec La Fayette? Les complices de

d'Orléans ne saaraient être qae tons ces royalistes qof, comme Sîllery et Roland, Loavet ei Gorsas , poursaivaîent avec acharnement et Pache et la Commune du lo août, et la députation de Paris , pour les punir d'avoir si efficacement travaillé à établir la république. Les complices de d'Orléans ne sauraient être que ceux qui , comme Pétion , allaient faire un voyage à Londres avec M">* Sillery et M"^ d'Orléans; ceux qui , comme Pétion, étaient les confidens les plus intimes et le Mentor du général Égalité ; qui , comme Pétion , lui écrivaient par tous les courriers , en recevaient des lettres par tous les courriers, et à l'heure même de son émigration ; ceux qui , comme Carra , proposaient le duc d'Torck pour roi ; ceux qui , comme le président Pétion et les secrétaires Brissot, Rabaut, Vergniaud et Lassource, envoyaient, à la fin de septembre, Carra et Sillery au camp de la lune. Oh! — les bous surveillans qu'on donnait là aux généraux Dumouriez et Kellerman , pour presser la déconfiture des Prussiens , pour empêcher qu'on ne ménageât Frédéric - Guillaume , et prendre garde qu'il ne fût rien stipulé contre la république au profit de l'Angleterre et de la Prusse, dans les confé-> rences qu'on a avouées avec Mansfeld, et probablement dans des entrevues dont on n'est pas convenu avec le roi de Prusse!

« Les complices de d'Orléans, ce sont ceox qui, comme Servan , ministre seulement de nom , laissaient la réalité et les opérations du ministère à Laclos : ce sont visiblement les brlssotins qui , s'étant emparé de tous les comités de la Convention , et ayant rempli depuis long-temps le ministère de leurs créatures , avaient insensiblement mis à la tête des affaires tous les amis naguère proscrits de Phi-, lippe ; si bien qu'un beau jour, à la fin de février , la nation se trouva avoir toutes ses armées commandées par des chefs bien connus par des relations plus ou moins intimes

avec celte maison , par leur altachemenl h ses intérêts, ou pour en être les commensaux, Chartres, Valence, Ferrière, Kellerman , Servan , Latouche , Biron , Mîranda , Dumouriez, Lecnyer, etc. Et il n'y a'pas quinze jours encore, après que la trahison de Dumouriez avait éclaté , Latouche , avant d'aller h son commandement, étant venu prendre congé du comité des vingt-cinq, où se trouvaient tous les hommes d'État, brissotins et girondins, qui accusent la Montagne d'être de la faction d'Orléans , je fus le seul qui , dans le silence de tous les membres, pris la parole pour répondre k Latouche : « Je crois volontiers que vous êtes un homme de bien et un bon patriote , comme vous le dites ; mais lorsque vos anciennes liaisons avec la maison d'Orléans sont connues ; lorsque Dumouriez semble ne conspirer que pour cette maison ; lorsque j'ai vu dans les mains d'un collègue , avant la trahison de Dumouriez, des lettres de l'armée où on racontait que les domestiques voyant Dumouriez s'échauffer prodigieusement, à la fin du repas, gémissaient dans l'antichambre, où ils disaient tout haut que c'était une chose indigne que la république fût trahie , et tant de milliers d'hommes sacrifiés, tant de magasins livrés à l'ennemi, k cause des complaisances de M"*' Sillery pour un vieux paillard; dans ces circonstances, je m'étonne que le ministre de l'intérieur ait pris sur lui de vous confier un commandement, et je n'y donnerai jamais la main, tant que je serai du comité. » U me semble que voilà des faits qui donnent à penser au lecteur.

« Ne serait-ce pas le comble de l'art des brissotins si, tandis qu'ils travaillaient si efficacement pour la famillei d'Orléans , c'étaient eux qui nous avaiept envoyé à la Montagne le buste inanimé de Philippe , et un automate dont le côté droit tirait les fils pour le faire mouvoir avec nous par assis et levé , et montrer aux yeux que s'il y avait une {action d^Oriéans, elle éUti parmi nous? Ce fut du moins

an coup de politique du côté droit , de demander le ban> nissementde Philippe prématurément, et lorsque la trahison fut un coup de leur politique de revenir sans cesse à la charge pour obtenir cette expulsion. Par-là , ils nous met-* talent dans l'alternative ou d'accréditer le bruit qu'ils répandaient , que nous étions les partisans secrets de d'Orléans, ou de commettre une injustice en envoyant à l'échafaud de Goblentz un citoyen qui n'avait pas encore fait oublier les services immenses qu'il avait rendus â la liberté. Pour glisser entre ces deux écueils, en même temps que je m'opposais h son bannissement dans le discours que la société a fait imprimer et a envoyé aux sociétés affiliées, il y a trois mois, je ne dissimulais pas dès-lors le soupçon que nous donnaient la conduite tortueuse et équivoque de Philippe, son espèce de neutralité, particulièrement ses (amies d'omission, pour me servir d'une expression théologique, et surtout l'intimité de son confident Sillery avec les plus mauvais su» jets de la Convention , son compérage avec Pétion et avec tout le corps brissotin. Sur quoi il est bon de dire, en pas^ sant , que quelques jours après , Egalité étant venu se placer auprès de moi , à l'Assemblée, et me remerciant d'avoir pris sa défense dans ce discours , ajouta en présence de plitt sieurs de mes collègues : « Qu*à l'égard des reproches que <c je lui adressais de ses liaisons avec les intrigans du c6té « droit, il est vrai qu'il les avait hantés lorsqu'il les avait « crus patriotes; mais qu'il avait cessé de les voir, ayant n reconnu que c'étaient des coquins. »

« U ne se servit pas de termes plus ménagés, tant il jouait bien son personnage. Aussi se divertissait-ou quelquefois k la Montagne à dire exprès à ses oreilles les plus grandes injures contre Sillery, afin de voir jusqu'où Philippe saurait être cordeiier, et alors II ne manquait jamais d'enchérir sur les propos , au point que je me suis dit quelquefois : 11 serait fort singulier qtie Philippe d'Orléans ne

ftU point de la faction d'Orléan$; mais Ja chose n'est pas impossible. Mon seulement rien n'est plas fort qae son vote dans le jugement de Louis XYI , par lequel il a condamné il l'échafaod tous les rois et quiconque aspirerait au pouvoir royal ; mais depuis quatre années , dans l'Assemblée cons • titoante et dans la Convention , où je l'ai bien suivi , je ne crois pas qu'il lui soit arrivé une seule fois d'opiner autrement qu'avec le sommel de la Montagne ; en sorte que je l'appelais un Robespierre par assis et levé* Aimable en société, nul en politique, aussi libertin, mais plus paresseux que le régent, et incapable de la tenue qu'aurait exigée cette continuité de conspiration pendant quatre années , il aura pu £tre embarqué un moment par Sillery, son cardinal Dubois, dans une intrigue d'ambition , comme il s'était embarqué dans un aérostat; mais dans cette intrigue comme dans son ballon, il me semble voir Philippe, à peine ayant perdu la terre et au sein des orages, tourner le bouton, pour se faire descendre bien vite , et rapporter du voisinage de la lime le bon sens de préférer M<^'^ Buffon. Je sais ce qu'il y aurait à objecter , et voilà pourquoi ma remarque subsiste, c'cst-à dire toute cette partie de mon discours. Mais comme la diffcrence de la conduite de Pétion avec le père , qu'il bannissait à Marseille et en Amérique, parce qu'il siégeait à la Montagne^ et avec le fils, à qui il écrivait tous les jours, jusqu'au moment même de sou émigration , parce qu'il conspirait avec Dumouriez et M™^ Sillery; comme le conseil de Pélion à Philippe de fuir par-delà les talonnes d*/4lcide lui était donné en môme temps parRabaut, Guadet, Barbaroux, Buzot et Louvet, qui se croyaient encore trop voisins d'un perfide, je suspens mon jugement sur le perfide, et je lui devais le témoignage que je viens de lui rendre , dans un moment où il est accusé , traduit dans les prisons de Marseille, et si loin du maître autel de Reims. Au de^ demeurant, que Philippe fût oui ou non membre de la faç-

tîon d'Orléans; quMl ait trempé ouï ou non dans les intrigaes des deux Siilery, mari et femme , tonjoors demeuret-il que ce couple tripotait avec les brissotins , qu*ii existait une faction d'Orléans, et que le siège de celte faction était dans le côté droit et le marais. »

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Dans la Notice biographique qu'iLa publiée en tête des Mémoires de Barrerez M. Carnot donne plusieurs fragmens des manuscrits de ce convenlionnel, relatifs à Philippe Egalité. Voici les principaux passages de cette citation, qui semble, au premier abord, résumer Popinion de Barrère sur le duc d'Orléans :

« A l'Assemblée constituante, il servit très efBcacement la cause des Communes, en entraiuant une minorité de la chambre de la noblesse. Des intrigans politiques , décorés du nom de patriotes , cherchèrent à exploiter l'influence et la richesse du duc d'Orléans, en le poussant à s'emparer du trône, sur lequel il m'a paru évident qu'il n'avait jamais voulu sérieusement monter »

(c II m'a semblé, dans toutes ses actions, ne chercher qu'à se venger de l'indifférence afl'ectée de Louis XVI, et des mépris outrageans de la reine, qui le détestait et le méprisait »

M Nul de ses contemporains n'aurait pu dire de ce prince avec quelque fondement : Cet homme açait tel but »

« A la Convention nationale, Joseph d'Orléans prononça le vote de la mort contre Louis XVI. Ce vote retentit à Coblenlz sans douleur , mais non sans y fournir un prétexte de se débarrasser du votant. L'intrigue des princes bannis était occulte, mais puissante à Paris, où elle avait des agens à la Commune, aux Cordeliers, auK Jacobins, et même à la

Conveniioa. Tontes les machines conlre^rérolntionnaires agirent à la fois. Le dnc d'Orléans fat compromis dans la défection de Damoariez, et arrêté le 4 Avril 1793, au Pa« lais-Royal, avec un de ses fils, âgé de treize ans, le duc de Beaujolais.

« Transférés à Marseille, dans l'intention sans douie de les ajourner et de les sauver, Ëgalilé et sa famille furent d*abord enfermés dans le château de Notre-Dame, puis daûs le fort Saint- Jean ; ils y demeurèrent jusqu'au mois d'octobre. Le comité de salut public , qui avait fait donner les attributions de tout le personnel au comité de sâreté générale, ne s'occupait ni des détenus ni des accusés; il avait oublié que le dac d'Orléans était à Marseille : cela ne le regardait pas. Mais les ennemis du prince s'en occupaient sans doute ; sa perte avait été résolue à Coblentz , dont les agens parvinrent à le faire revenir de Marseille pour lui susciter des accusations et le faire condamner à mort...... Sa mort parait être l'ouvrage des républicains exa«

gérés; ils ne furent, d'après mon sentiment , et je l'exprimai alors à plusieurs députés, que les iusirumens aveugles des haines de l'aristocratie. C'est la perfide et infatigable intrigue de Coblentz qui amena, par le mouvement des sections et de l'esprit de parti , la perte de toute cette minorité de la noblesse qui s'était réunie aux Communes en juin 1789, et dont plusieurs avaient passé au service de la liberté dans les armées de la république. Yoiià les deux crimes irrémis-sibles aux yeux de l'émigration , et le comte de Provence fut l'intrigant le plus corrupteur ^t le plus perfidement habile que la famille des Bourbons ait produit

« Non , le peuple français n'est point coupable de la mort du duc d'Orléans ; le peuple s'était affectionné à lui par reconnaissance et par sympalhie. C'est à Louis XVIII qu'il faut reporter cette accusation, lui qui a intrigué secrètement, à Paris, pour exciter le peuple contre son frère

Louis XVI, contre Marie- Antoinette et M"*« Elisabeth, comme cela est prouvé par des lettres et doonmens recueillis à Vienne dans le cabinet de l'empereur, d'après le dire du prince Charles. »

L idée de faire dresser, par Louis XVI II et par les énaigrés de Coblenlz, l'échafaud expiatoire sur lequel mourut Philippe Egalité , ne pouvait éclore que dans le cerveau de l'ancien rapporteur du comiié de salut public. Il est certaines haineuses rancunes pour la satisfaction desquelles rien ne coûte, ni Tabsardité historique ni les assertions les plus monstrueuses, si elles n'étaient en même temps les plus sottes et les plus ridicules.

Noos ne discuterons pas comment il se pourrait que la Convention, qui ordonna l'arrestation de Philippe Egalité; que Biilaiid-Varennes et Robespierre, qui demandèrent la mise en jugement de ce prince ; que les comités de salut public et de sûreté générale qui le traduisirent devant le tribunal révolutionnaire ; que les juges et les jurés qui le condamnèrent à mort , comment il se pourrait, disons-nous, que tant de personnages n'aient été que les agcns du comte de Provence et des émigrés de Coblentz ; car Barrère nous offrira lui-même la preuve que , suivant les époques et les occasions, il sait varier ses croyances et ses formules historiques. Après avoir dit que le duc d'Orléans n'était point un prince ambitieux, et qu'il avait su conquérir l'affection du peuple, voici les couleurs sous lesquelles Barrère noob le représente quelques pages plus loin :

« Rabaud Saint-Etienne et moi nous parlâmes à Pétion, qui voyait d'Orléans à cette époque (i) , et nous lui dtmes

(0 Au mois de décembre 179^, pendant la discussion du bannissement des Bourbons.

que si ce personnage aimait son pays, s'il voulait prouver qu'il n'avait aucune pensée de royauté, aucune vue d'ambition, il devait demander à se retirer avec sa familie aux Etats-Unis d'Amérique. — J'appris depuis qu'il avait rejeté tous ces conseils de la sagesse et de la politique : ceci me prouva qu'il était vraiment l'homme ambi lieux et inquiétant pour la liberté , lui dont le buste avait été , comme une nouvelle idole, promené avec celui de Necker, le i4 juillet 178g, au milieu de l'insurrection; lui qui avait excité les évènemens des 5 et 6 octobre à Versailles ; lui qui se faisait nommer le vingt -quatrième et dernier député de Paris , au milieu des poignards et des sicaires constamment dirigés par lui et ses affidés ; lui qui se donna tant de mouvement k l'époque de la trahison de Dnmouriez dans la Belgique; lui qui avait tant de relations à Londres, et tant de complices à Paris* ( i). »>

Cette contradiction n'est pas la seule que nous puissions signaler dans les Mémoires de Barrère. Toutefois, à ne prendre que ces deux opinions si opposées sur Philippe d'Orléans, il est facile de connaître celle qui approche le plus de la secrète pensée du conventionnel. En i8o5 Barrère publia, sous les ordres de Napoléon, une histoire de la conduite des princes de la maison de Bourbon pendant l'époque révolutionnaire (a). La biographie de Philippe Égalité est retracée dans cet ouvrage, avec des traits trop caractéristiques, pour que nous n'en reproduisions pas quelques passages :

« La branche de Bourbon -d'Orléans fut, depuis Philippe le régent, une famille dévouée à l'Angleterre ; le nou-

( I ) Mémoires de Barrère, tome u , page 294.

(a) Conduite des princes de la maison de Bourbon durant la révolu-' tion, rémigration ei le consulat^

reau Philippe ent une anglomanie encore pios prononcée.

« La bataille d'Oaessant prouva à la nation combien elle poavaît peu compter snr les talens et le courage de ce prince. Ses premières divisions avec la cour, et principale^ ment avec la reine, présagèrent d'autres divisions qui seraient un jour d'une plus terrible influence.

« Les Ëtats-Grénéraux s'assemblent : tons les mécodtens et les intrigans de la cour se réunissent autour du duc d' Orléans, nommé député Ainsi, sans idées libérales , sans

patriotisme vrai, ce prince excite d'abord les partis, par esprit de vengeance , contre la cour , et surtout contre la reine ; il divise l'opinion par le moyen des coteries d'écrivains populaciers, de courtisans immoraux et d'intrigans audacieux. Les évènemens du i4 juillet s'offrent k lui comme un moyen de popularité : le duc d'Orléans fait promener son busle dans les rues de Paris , avec celui de M. Necker. Mais le peuple , toujours libre dans ses suffrages, se prononça pour ses droits nationaux, et l'ambition du duc d'Orléans échoua, sans cependant ralentir ni ses intrigues ni ses crimes.

« Les agens secrets du duc d'Orléans, mêlés dans la foule qui, en un instant, inonde les avenues et le palais de Versailles, commandent les meurtres de cette journée (6 octobre), dont il faut absoudre le peuple, qui en fut innocent. La révolution prend dès-lors un caractère de férocité réfléchie , et c'est à l'ambition du duc d'Orléans que la France doit reprocher cette horrible et funeste influence.

« L'histoire du temps a dit qu'un homme, célèbre par son éloquence, avait senti le besoin de changer le chef de la dynastie; ce qu'il y a de certain, c'est que le génie de cet homme célèbre se serait étrangement abusé si le succès avait couronné ces affreuses journées d'octobre, puisqu'il aurait substitué au chef le plus faible l'homme le plus vil, des intrigans et des sicaires à de mauvais ministres et k de

lâches coartisans. Mirabeau s'est absous lui- même de ces coupables projets, en faisant de la manière la plus énergique, quoique dans un style grossier, le portrait hideux de ce duc d'Orléans, qu'il cessa de servir de ses talens, dignes de plus nobles desseins*

« La fédération de 1790 fut une époque où le duc d'Orléans demanda de prêter le serment civique. Cette jonglerie patriotique du duc d'Orléans doit trouver sa place k côté de la renonciation formelle qu'il fit, le a4 du mois d'août 1791, aux droits de membre de la dynastie régnante, pour s'en tenir aux droits de citoyen français, après s'être opposé, le 24. du même mois d'août, k ce que le titre de prince français fût donné par la Constitution aux membres de la famille royale........

« Il est inuiile de rappeler comment le duc d'Orléans, baffoué dans l'Assemblée constituante, fut dénoncé à l'Assemblée législative ; comment il se plaignit de ce que le roi PempécJtait de serçir dans l'armée de terre, ainsi que dans sa dignité de grandnimiraL II est trop heureux pour la France que, dans les époques orageuses, ce chef de parti n'exerçât pas quelque autorité ou quelque grade élevé dans la force armée. Ses complots, trop long-temps cachés sous une popularité hypocrite, ne tardèrent pas à se dévoiler.

« La Commune de Paris, composée en grande partie d'hommes voués au parti d'Orléans, change son nom en celui d'Egalité, comme pour exciter le fanatisme de l'opinion en sa faveur; mais le ridicule en fit bientôt justice. C'est cependant sous ce nom révoluiîonnairement grotesque de Philippe Égalité, que ce prince fut député, par le corps électoral de Paris, à la Convention nationale; mais il ne le fut que par l'exécrable Influence des massacres des priions.

« Ce fut \h. l'époque où le duc d'Orléans réunît contre

lui toutes les opinions par la lâcheté barbare de son vote pour la mort de Louis XVI. Certes, l'opinion générale était niontée à un haut degré d'indignation contre un roi perfide, violateur k main armée du contrat social; mais i'opi^ nîon s'indigna aussi fortement de voir un Bourbon voter froidement la mort d'un Bourbon, tandis que les sentimens les plus légitimes, les liens du sang et le vœu de la nature lui ordonnaient de s'abstenir de voter. On vit alors les hommes les plus acharnés contre Louis XVI, et les représentans les plus déterminés k le condamner, blâmer hautement l'affreuse et inutile participation que le duc d'Orléaos eut à ce jugement. Certes, alors, on se félicita davantage d'avoir voté le régime républicain qui, en détruisant la dynastie des Bourbons, excluait du pouvoir un prince si làchement cruel. Quel homme, en France, eût pu supporter l'idée de voir, à la tête de l'État, un politique aussi monstrueux et un prince aussi infâme?

« Ainsi finit ce Bourbon-d'Orléans, qui fut un des auteurs les plus acharnés de la division des Bourbons, un des conseillers les plus ardens de quelques journées horribles de la révolution, et l'un des plus habiles, mais heureusement des plus lâches hypocrites qu'aient eus le patriotisme et la liberté. »

Voilà ce que pensait Barrère de Philippe d' Orléans-Egalité sous le règne de Napoléon. Entre cette opinion dont nous n'avons cité que quelques passages seulement, et celle que l'ancien rapporteur du comité de salut public a manifestée sous le règne du roi Louis Philippe, le choix de l'histoire ne peut être douteux.

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