Rouget de Liste, sonlœuvre, sa ut>,2p
comme subjugué par la grandeur de l'inspiration :
Amour sacré de la patrie,
Conduis, soutiens nos bras vengeurs !
Liberté, liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs ! etc.
«Mais léchant esta peine achevé qu'un grand mouvement se produit : des soldats, tout armés, se précipitent en brandissant leurs épées, le tocsin sonne, le tambour bat et le canon d'alarme retentit par trois fois. Auœ armes, citoyens! chante tout le peuple. »
L'Offrande à la Liberté avait reçu du public un accueil enthousiaste, et on l'avait jouée nombre de fois. En brumaire an II, son succès était loin d'être épuisé : les annonces du Moniteur nous la montrent figurant à l'affiche de l'Opéra pour le spectacle du 13 brumaire.
Ainsi le programme de la fête du 20 brumaire fut composé de deux numéros — pour employer le terme technique — dont aucun n'avait été spécialement préparé pour la circonstance : 1° une scène lyrique empruntée au répertoire de FOpéra; T un hymne dont les paroles et la musique avaient été faites en vue d'une fête qui devait se célébrer au Palais-Royal, hymne dont une première audition avait eu lieu dans la séance de la Convention du 18 brumaire K Les
1. Il convient cependant de noter que les deux premières strophes de l'hymne, qui font allusion à la cérémonie de Notre-Dame, ont un caractère de circonstance : elles ont dû être ajoutées par Ghénier, entre le 18 et le 20 brumaire.
deux numéros furent-ils fondus en un seul, et l'hymne de Chénier et Gossec remplaça-t-il cette fois, dans VOffrande à la Liberté, les strophes de la Marseillaise? Nous n'en savons rien. L'arrêté du département de Paris dit formellement que « les musiciens de l'Opéra sont invités à venir exécuter VOffrande à la Liberté », — et, comme le fait remarquer M. Julien Tiersot ^, « VOffrande à la Liberté sans la Marseillaise, ce n'est plus VOffrande à la Liberté ». D'autre part, dans la description que nous ont transmise les Révolutions de Paris, il n'est pas question d'appel aux armes, de tocsin, de canon ni de soldats : le trait essentiel de VOffrande à la Liberté a été conservé, il est vrai, la scène où défilent des figurants vêtus de blanc, enfants brûlant des parfums à l'Opéra, jeunes filles portant des flambeaux à Notre-Dame; mais l'hymne que chantent « les républicains et les républicaines » en l'honneur de la Liberté, « en lui tendant les bras », ce sont certainement les vers grandiloquents de Chénier :
' Descend, ô Liberté, fille de la nature ^ !
Quant à la question de savoir laquelle, de mademoiselle Maillard ou de mademoiselle Aubry,
1. Julien [Tiersot, Les fêtes et les chants de la Révolution /■/•ançaiise, Paris, Hachette, 1908, p. 281.
2, Il est officiellement constaté que l'hymne de Chénier fut chanté à la fête de Notre-Dame : cet hymne est imprimé dans le procès-verbal de la séance de la Convention du 20 brumaire an II.
parut ce jour-là, devant la foule charmée, en manteau bleu et en bonnet rouge, il y aurait eu un moyen très simple de la résoudre si, dans VOffrande à la Liberté telle qu'on la jouait à l'Opéra, la déesse avait été représentée par une femme : il aurait suffi de fouiller les archives de l'Opéra pour y rechercher par quelle actrice était tenu ce rôle dans la seconde et la troisième décade de brumaire K Mais, comme on l'a vu, la Liberté, au théâtre, était figurée par une statue, non par une actrice; et la première idée des organisateurs de la fête, en transportant la scène lyrique à JVotre-Dame, avait été d'élever dans l'église une statue de la Liberté qui remplacerait celle de la Vierge. Lorsqu'ils se ravisèrent, leur décision de représenter la Liberté par une « femme vivante », et non par une image de pierre, fut inspirée, ainsi que l'explique Momoro, par le désir d'éviter tout ce qui pourrait ressembler à une idolâtrie. La Liberté n'en resta pas moins un personnage muet; et la question de savoir qui représenta la déesse à Notre-Dame me semble tranchée par cette réflexion que, pour un rôle qui n'exigeait que des avantages plastiques, on dut s'adresser à une danseuse plutôt qu'à une cantatrice ^
1. Les deux dates les plus rapprochées du 20 brumaire, avant et après, auxquelles VOffrande à la Liberté ait été jouée à l'Opéra sont, d'après les annonces du MoJiiteur, le 13 et le 24 brumaire.
2. On sait que mademoiselle Maillard était une chanteuse, mademoiselle Aubry une danseuse.
Quand la politique du Comité de salut public eut fait cesser les cérémonies célébrées successivement, jusqu'en germinal, dans diverses églises de Paris, à l'imitation de la fête de Notre- Dame, — cérémonies où Ton vit quelquefois une figurante représenter la Raison et non plus la Liberté, — et qu'elle eut fait effacer l'inscription Temple de la Raison du fronton de ces édifices, l'hymne de Chénier et de Gossec fut vite désappris de ceux qui l'avaient chanté : on le voua à l'oubli. J'ai essayé d'en retrouver la musique, mais sans y réussir; sans doute elle ne fut pas gravée; à la Bibliothèque nationale, les cartons qui contiennent la musique des hymnes et chants patriotiques de la Révolution renferment tous les airs composés par Gossec sur des paroles de Chénier et d'autres poètes, excepté celui-là. Sur ma demande, M. Julien ïiersot, sous-bibliothécaire du Conservatoire national de musique, a bien voulu faire des recherches dans les manuscrits de Gossec : il n'a rien trouvé non plus; il faut croire qu'on aura détruit même les parties manuscrites de l'hymne qui avait été associé à une fête dont le souvenir était proscrit.
Pourquoi VOffrande à la Liberté ne fut-elle pas enveloppée dans cette réprobation ? Je l'ignore. On continua de la jouer à l'Opéra, avec la Mar-
seillaise, naturellement. Les annonces de spectacles du Moniteur, plusieurs fois en germinal et floréal, et jusqu'au 2 prairial an II, contiennent deux lignes ainsi conçues :
« Opéra National. — Demain Miltiade à Marathon, opéra, et VOffrande à la Liberté i » ;
Ou bien :
« Opéra National. — Aujourd'hui Ârmide, opéra en trois actes, précédé de Y Offrande à la Liberté - ».
U Offrande à la Liberté fut reprise encore dans les années suivantes, jusqu'à la fin du régime du Directoire. La dernière représentation eut lieu le 20 floréal an VII, à l'époque de nos défaites en Allemagne et en Italie.
Gollot d'Herbois fulmina le 25 floréal an II aux Jacobins contre « les Raisons mortelles et complaisantes qui avaient couru les rues avec les conspirateurs » (les hébertistes) ; on en voyait encore une, disait-il, « qui, sous une chemise de gaze, se produit sur je ne sais quel théâtre^, avec du rouge et des mouches ». Et nul n'eut l'air de se rappeler que la gracieuse déesse de la Liberté, venue de l'Opéra, avait été le prototype séduisant et admiré de ce qui était devenu trop tôt, dans les promiscuités fâcheuses des car-