I. Histoire parlementaire de la Révolution, t. XXI, p. •2l
revenait de Toulon, lui expliquera la provenance du premier bulletin qu'il lui envoie. Tout cela concorde assez bien avec la déclaration de M. de Gravenreuth.
Quoi qu'il en soit, que Billaud Varenne, dont la moralité est assez suspecte, soit ou non le véritable traître, il n'est pas douteux, et c'est ce qu'il nous faut retenir, que le Comité de Salut public crut à l'exactitude et à l'autbenticité du bulletin dont Hénin lui fit connaître la teneur.
Il se trouve donc que ces documents, qui nous paraissent à nous si invraisemblables, ont été pris au sérieux non seulement par les gouvernements qui les recevaient, mais encore par le gouvernement qui était le mieux placé pour savoir à quoi s'en tenir sur les faits qu'ils relataient.
Cela ne prouve pas évidemment qu'on doive accepter ces bulletins pour argent comptant, cela ne fait pas tomber les critiques dont ils ont été l'objet, mais cela permet du moins de ne pas les traiter sommairement par le dédain, cela impose le devoir au contrai-re de les contrôler minutieusement par tous les moyens d'information qui peuvent être à la portée de l'historien.
Encore une fois, il n'est pas dans mon dessein d'entreprendre ici ce travail de contrôle qui suppose une connaissance étendue et approfondie de ce monde qui fut le personnel révolutionnaire. Il me suffira, pour aujourd'hui, de montrer, par quelques exemples que je crois typiques, que la
recherche peut être faite et qu'il est à croire qu'elle ne sera pas infructueuse.
L'ambassadeur d'Espagne à Venise, Las Gazas, ne s'est pas borné à donner à son ami Henin, notre chargé d affaires à Constantinople, l'avis charitable qu'on a lu plus haut. Une autre fois encore, le 9 mai 1794» il lui a écrit de Dresde, cette fois, pour l'avertir que la guillotine l'attendait à son retour en France et pour lui résumer un discours que Saint-Just aurait prononcé, le Il mars précédent, au Comité de Salut public. Cette nouvelle lettre de Las Cazas a été publiée par M. Bord lui-même, qui n'en a pas reconnu l'auteur, dans la revue qu'il dirigeait en i883 *. M. de Las Cazas commence ainsi :
Mon ami, il m'est impossible de ne pas m'intéresser à vous et de ne pas «vous donner les avis qui intéressent votre sûreté personnelle; vous avez été trop avant, trop ténacement, il n'y a plus de retour pour vous; il seroit trop tard. Je suis désespéré que vous n'ayiés pas prêté assés d'attention à mes premiers avis : je vous ai dit toujours qu'ils me viennent de source ; enfin c'est fait, vous vous êtes jette tête baissée dans ce gouffre, je souhaite que vous sauviés au moins la tète, je ne vous conseillerois pas de rentrer chés vous, la guillotine vous attend.
I. Voir la Revue de la Révolution, tome II, Documents, p. 161 à i65, sous la signature Vicomte B. d'Agours, pseudonyme de M. Bord. Au début de la lettre, Las Cazas dit qu'il a laissé sa femme et son petit Ferdinand à Venise, qu'il est parti de "Vienne le 25 avril, et qu'il est à Dresde depuis le 2 mai.
Las Gazas résume alors le discours que Sainl- Just aurait fait au Comité de Salut public, le II mars, et il en donne cet extrait qui concerne Iléuin et Descorches, les deux représentants de la France à Constantinople : « Deux scélérats, deux ex-nobles, deux ministériels, deux feuillants, deux brissotins, Ilenin et Descorches, dit Saint-Just, sont nos ministres à Constantinople ; la guillotine seule peut récompenser leurs services et la confiscation de leurs nobles vols peut seule nous récupérer une petite partie de nos frais. Des disputes scandaleuses y divisent la nation, réduite à cette ignominie de se partager entre un lîénin, un Descorches qui, en dernière analyse, ne sont que deux coquins lâches et en querelle pour le partage de l'Etat. Voilà pourtant ceux que Desforgues nous assurait mériter toute notre confiance... »
Las Cazas raconte encore à Hénin qu'un certain Forestat, grand ami d'Hébert et de Deforgucs, était parti de Paris, le 10 mars, pour Conslantinopl\3, avec une somme de cinq millions destinés à la Pologne, mais que le Comité de Salut public, ayant trouvé des lettres de lui dans les papiers d'Hébert, l'avait fait arrêter h Gônes.
« Robespierre, continue l'ambassadeur, veut absolument le guillotiner [ForestatJ ainsi que ses cinq acolilcs [dont il a parlé auparavant]. Je n'y mettrai pas obstacle. Son tour viendra aussi bientôt, et ce sera Saint-Just qui le guillotinera
[Robespierre]. Après que Saint-Just aura rendu ce service, il aura le même sort que les autres chefs, je vous en réponds, cela est écrit dans le livre des destinées et dans des mesures bien plus sagement combinées que celles des scélérats. »
Cette lettre parvint à Hénin qui la mentionne dans sa correspondance officielle comme étant la troisième qu'il reçut de cette provenance et qu'il transmit, comme les précédentes, à son gouvernement. Las Cazas lui aurait encore écrit une autre lettre datée de Vienne, le 17 décembre 1798'.
En mai l'jgà comme en novembre 1798, Las Cazas puisait les informations qu'il transmettait à Henin à la même source que Drake. Le discours qu'aurait prononcé Saint-Just dans la séance du II mars, au Comité de Salut public, a été joint au dix-huitième bulletin transmis par Drake à Grenville, avec sa dépêche du 24 avril. Les éditeurs anglais n'ont pas publié ce discours^. La dépêche de Las Cazas, mise au jour par M. Bord, en donne au contraire le contenu.
Il est- dit dans la lettre de Las Cazas que Deforgues avait fait partir de Paris, le 10 mars, à
1. Voir le Sommaire de la correspondance d'Etienne -Félix Hénin, an IV, n" 4i (p- 4^) et n" 85 (p. 102). La troisième lettre, celle qu'a publiée M. Bord et que nous avons analysée, parvint à Hénin à Constantinople le 3o prairial an II (17 juin
2. Us l'ont simplement mentionné, vol II, p 555. Ce discours est un faux impudent, œuvre du comte d'Antraigues. Voir plus loin notre étude Un Jaux rapport de Saint-Just.
destination de Constantinoplc, un certain Foresta, chargé d'une mission secrète. Cet agent secret a parfaitement existé. J'ai retrouvé le passeport que lui délivra Delorgues, le 18 ventôse an II, c'est-à-dire le 8 mars 179/1, juste deux jours avant la date indiquée pour son départ de Paris par l'espion royaliste : « Bruno-Marie Foresta, natif de Marseille, âgé de 69 ans, taille de 5 pieds 5 pouces, cheveux et sourcils gris, yeux bleus, nez alfilé, bouche moyenne, menton rond, front ordinaire, cluifgé d'une mission du gouvernenient, allant en pays étrani^er^ . » Je n'ai pas retrouvé les pièces relatives à celle mission, mais un autre chercheur pourra être plus heureux que moi.
On sest étonné que l'espion royaliste, dont les bulletins ont été publiés par VHistorical manuscripts commission, ait pu rendre compte de prétendues réunions des membres du Comité de Salut public qui se seraient tenues à Choisy-sur- Scine. Ces réunions auraient eu lieu surtout au début de mars 179/t, c'est-à-dire à la veille de la lutte du Comité co'ntre les hébertistes ^.
1. Archives nationales, ^''4709. Au passeport est cpinglée une lettre du grand-maître de l'ordre de Malte, Rolian, en date du 18 juin 1795, qui donne au bailli de ForCsta les pouvoirs nécessaires pour remplacer, le cas échéant, le bailli de Saint-Simon dans la commission que le grand-maître lui a confiée : « Si la présente vous trouve à Gônes, le chancelier de LomcUini vous consignera un gros pli que nous lui adressons pour Paris. Vous l'emporterez à sa destination. »
2. « Le g mars au soir, Robespierre et l'abbé Sicvcs se reti-
l-J^ ÉTUDES ROBESPIERRISTES
Or, les dossiers des Archives nationales confirment en effet que Robespierre, Danton et leurs partisans se trouvèrent plus d'une fois autour de la même table à Choisy-le Roi.
Au lendemain même du 9 thermidor, Jean- Baptiste Blache, qui s'intitule « agent principal du Comité de sûreté générale de la Convention nationale » , fut envoyé à Choisy-le-Roi pour faire une enquête sur les complices que Robespierre avait eus dans cette commune. Il interrogea de nombreuses personnes, dont les déclarations figurent en annexe de son rapport, dont il nous suffira de résumer les conclusions'.
11 fut révélé que le maire de Choisy, qui s'appelait Yaugeois, était le beau-frère du menuisier Duplay, chez qui habitait Robespierre, que « ledit Vaugeois recevait souvent à Choisy ledit Robespierre, Henriot, Lerebours, Saint-Just, Le Bas et Dumas, qu'il allait aussi très souvent, ainsi que sa famille, chez ledit Duplay et mangeait avec
rèrent à Choisy avec une partie des chefs de leurs partisans pour y prendre les derniers moyens d'éviter le danger qui les menaçait et y attendre l'issue des négociations de Danton et de Barère avec la municipalité et les chefs du club des Cordeliers. Le 10
matin, Hébert, Pache, Chaumette, se rendirent à Choisy »
(0/3. cit., p. 541-542). « On a découvert avec certitude qu'il v avoit eu une nouvelle assemblée à Choisy le 1 2 mars, à laquelle s'étoient trouvés Robespierre, l'abbé Sicyes, Couthon, Barère, Saint-Just, Billaud de Varennes et le maire Pache, qui est celui qui a découvert les projets d'Hébert, après avoir été de son parti ou feint d'en être... « (^ibid.. p. 548). 1. Archives nationales, W 79 et W 80.
Robespierre, ce qu'il tenait à grand honneur, car il s'en vantait journellement'. » Une note de police ajoute que Vaugeois était le frère de M'"" Duplay, par conséquent l'oncle de Le Bas'.
La municipalité thermidorienne de Choisy dénonça à l'accusateur du tribunal révolutionnaire, le i" nivôse an III, qu'un certain Fauvel avait acheté de la nation une partie de la surintendance de l'ancien château de Choisv-le-Roi, tandis qu'un certain Benoît, orfèvre, quai du Midi, à Paris, avait acheté les écuries du môme château. Fauvel et Benoit étaient intimement liés avec le maire Vaugeois, avec Didier, ancien juré, garde de Robespierre, avec Simon, ci-devant palefrenier du ci devant roi. « Le nommé Benoît
mcnoit à Choisv la vie la plus scandaleuse, faisoit des orgies fréquentes avec Gobet (s^c), ci-devant évêque de Paris, lequel s'en retournoit ivre ainsy que ses grands vicaires. Ces mesmes orgies ont eu lieu avec Danton, Chaumette, Hébert, Hanriot, Didier, Simon, Fauvel et autres satellites du tyran'. »
Fauvel demeurait à Paris, rue ci-devant de Cléry, près la porte Saint-Denis. II avait été pen-
1 . Lettre des membres du conseil général et de l'agent national de Choisy-sur-Scine à leurs frères, les administrateurs cl l'agent national du district du Bourg-de-l'Egalitc, 12 frimaire an m. Arch. nat., W-8o.