Revue historique, t. XI, p. 109 et siiiv
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mations n'étaient que des fleurs de rhétorique î Ah ! quelle triste engeance que celle qui gouA-ernait alors la France et qui menait l'Europe tambour battant !
Sybel du moins, par habitude professionnelle, s'était posé la question de l'authenticité du document sur lequel il appuyait ses démonstrations. Mais il se l'était posée pour la forme et il l'avait résolue par l'affirmative : « Je ne sais si cet exposé a été imprimé à Paris comme semble l'indiquer l'introduction'. Je le connais par une copie envoyée au gouvernement prussien qui a été publiée alors à Berlin et qui, jamais que je sache, n'a été démentie ». Ainsi Sybel avait eu en mains une édition berlinoise du rapport de Saint-Just et il avait aussi connu la copie manuscrite sur laquelle cette édition avait été faite à l'époque. Cela ne lui avait pas paru étrange que le gouvernement
I. Le rapport était précédé de cet avertissement : « A mes concitoyens. Puisque des traîtres ont osé violer les secrets du Comité de Salut public pour calomnier mes sentiments, puisque Hérault do Séchelles m'a accusé sourdement, c'est publiquement que je me justifie. Voilà l'opinion que j'ai manifestée au Comité : mes concitoyens jugeront si mes sentiments appartiennent au modérantisme, aux ultra-révolutionnaires, et si je me suis écarté en rien du pur patriotisme. — Saint-Jlst, membre du Comité do Salut public. » D'après ces lignes, ce serait Saint- Just qui. aurait publié lui-même son discours, pour répondre à de soi-disant rumeurs répandues par Hérault, qu'il allait faire arrêter (Hérault fut arrêté dans la nuit du aS au 2^ ventôse). Il n'est pas besoin de dire qu'il est impossible de trouver aucun exemplaire du rapport, qui aurait été publié à Paris en l'an II.
UN FAUX n APPORT DE SAI.XT-JUST 189
prussien se fût ainsi constitué bénévolement l'éditeur de Saint-Just. Sorel n'avait [)as témoigné plus d'étonnement.
Essayons d'être un peu plus curieux que ces deux pontifes de la science historique.
La première fois qu'il est question du prétendu rapport de Saint-Just, c'est dans une lettre que Francis Drake, chargé d'affaires d'Angleterre à Gônes, écrit à lord Grenville le 2/j avril I794- Drake envoie au ministre des Affaires étrangères d'Angleterre le dix-huitième bulletin qu'un agent des princes lui communiquait de Vérone et qui contenait soi-disant un récit inédit des discussions dont le Comité de Salut public était le théâtre'. Au dix-huitième bulletin était joint le texte du discours que Saint-Just aurait prononcé le 1 1 mars précédent contre Deforgues, contre ses agents et contre les neutres. Drake, dont la crédulité était égale à celle de MM. Sorel et Sybel, avait cru d'emblée à l'authenticité de la pièce. Il la trouvait naturellement excellente pour les intérêts de la coalition et il proposait à Grenville de l'imprimer sans retard. « Sa publication, disait-il, peut servir très essentiellement la cause
I. Ces bulletins ont été publiés par l'Hislorical 'manuscripls commission, dans un recueil intitulé : The manuscripls of J.-B. Fortescue preseroed at Drupmore, vol. Il, London. iSg'j. Consulter, sur leur valeur, des études de MM. Claphara (English Uislorical review de janvier 1897); A. Aulard (La Révolution française, de février 1897); H. Glagau (Ilislorische Zeilschrifl, 1897, t. 78).
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commune. Elle fera échec au progrès de la corruption française dans les Etats neutres en inspirant aux gens qui reçoivent habituellement l'argent français la crainte d'être découverts. » Il recommandait de faire imprimer le rapport de telle sorte qu'il fut impossible de se douter de quelle source il provenait. J'ignore si Grenville suivit le conseil qui lui était donné par Drake et si le discours de Saint-Just fut imprimé en Angleterre. Mais il est certain que les autres gouvernements coalisés, qui recevaient eux aussi le bulletin de Vérone, l'ont fait imprimer à leurs frais. M. Sybel nous a appris déjà qu'il avait été édité par les soins du gouvernement prussien à Berlin. Le marquis de Manfredini écrivait de Florence, le 28 juin 1794, à Paolo Greppi : « Si vous n'avez pas vu une brochure imprimée en Italie (cela se voit au papier, aux caractères et aux erreurs) sous le nom d'un rapport de Saint-Just, dans laquelle il est dit des horreurs du Danemark, de la Suède, des Suisses, de Venise, de Genève, de la Toscane..., si vous êtes curieux de la voir, je vous renverrai\ » Paolo Greppi, moins crédule que Drake, vit aussitôt la supercherie. Il écrivait à son père, le 22 juillet 179^, que ce soidisant discours était présenté comme un extrait
I. La correspondance de Paolo Greppi a été publiée par G. Greppi, à Milan, on trois volumes, sous le titre : La Rivoluzione francese nel carteggio di un osseruatore italiano, igoo-igo4- Voir t. I, p. 343.