I. Il ne fut rappelé de mission que par le décret du 3 juin
17a ETUDES ROBESPIERBISTES
tort au colonel et lui fit porter, le 8 mai, par un courrier extraordinaire l'ordre d'exécuter les marchés.
D'Espagnac était alors si bien en cour qu'il proposait de nouveaux marchés au Conseil exécutif provisoire. Il s'associait avec le Vénitien Nicolish et tous deux s'offraient de procurer à la République une quantité considérable de grains tirés de l'Archipel et apportés de là à Cette et à Toulon. Ils demandaient seulement une petite avance de un million. Le Conseil exécutif accepta l'offre, le 18 mai, et autorisa le ministre de l'Intérieur à accorder l'avance demandée, sous réserve de l'approbation du Comité de Salut public'.
Le terrible Cambon avait beau épancher ses plaintes à la tribune de la Convention et exiger du Comité des marchés des explications sur les dilapidations des fournisseurs, ce comité ne se pressait pas. Birotteau se lamentait après Cambon, le 25 mai, qu'on ne punissait aucun coupable, que les fournisseurs « élevaient des hôtels garnis avec les gains énormes qu'ils ont faits sur la République ». Marat rejetait la faute sur les Girondins, sur les « hommes d'Etat » comme il les appelait. Il accusait ceux-ci d'avoir fait innocenter Malus et d'Espagnac. Mais il s'attirait du Girondin La Source une vive réponse.
r. Voir pourtant l'arrêté du Comité de Salut public en date du II février 1794 où il est question de la modification de ce traité en faveur de d'Espagnac aîné dit Dammarzit.
C'était un Girondin, rappelait Lasource, c'était Defermon qui avait accusé d'Espagnac en février, et c'était deux Montagnards qui siégaient auprès de Marat, Ch.^teauneuf-Randon et Julien, qui l'avaient fait absoudre ! Pelet de la Lozère constatait mélancoliquement que les ministres et les bureaux étaient environnés « d'intrigants sans pudeur et sans connaissance qui, entourés euxmêmes par des intrigants subalternes, écartent la concurrence des gens de bien et deviennent les fournisseurs universels et privilégiés de la République ».
Un nouvel orage cependant se préparait contre d'Espagnac. Il avait des concurrents jaloux. La Compagnie Maubert-Jaume, qui n'avait pas passé des marchés aussi avantageux, se chargea d'ouvrir les yeux des membres honnêtes de la commission des marchés. Cambon en sous-main reprenait l'offensive. Le Comité des marchés lui étant suspect, il saisissait de l'affaire le Comité des charrois et, le 18 mai, les quatre comités réunis de Salut public, des finances, des subsistances militaires et des charrois décidaient de choisir comme rapporteur l'honnête Dornier, député de la Haute-Saône, un maître de forges qui se connaissait en affaires. On allait enfin savoir la vérité !
En même temps Cambon agissait sur la Trésorerie placée sous son contrôle. Le i5 avril, il faisait suspendre les paiements par acomptes
faits chaque mois à d'Espagnac, sous prétexte que ces paiements étaient subordonnés à des revues trimestrielles. D'Espagnac protestait, demandait une audience, montrait ses livres et obtenait enfin, par mesure provisoire, qu'on lui consentirait une avance de ^ millions. On était au lendemain de l'insurrection des 3i mai et 2 juin 1793. Les dépj^rtements girondins se soulevaient. Il était à craindre que la désorganisation ne se mit aussi dans les armées. Cambon fléchit un moment son intransigeance. Le 4 juin il fit voter le décret qui accordait à d'Espagnac les 4 millions demandés, mais avec des considérants très sévères et des conditions assez dures. La Trésorerie nommerait un préposé qui paierait les • agents de la Compagnie d'Espagnac, mais sur justification des états de dépense.
Cette obligation de fournir des pièces justificatives avant tou i paiement parut àEspagnac une tyrannie contre laquelle il protesta aussitôt. A son appel, Julien de Toulouse, son ami et exécuteur testamentaire, quitta sa mission de l'armée des côtes de la Rochelle et revint à Paris en toute hâte. Le jeudi 6 juin, à la séance du matin, profitant de ce que l'Assemblée était peu nombreuse, il se mit à faire l'éloge de la Compagnie d'Espagnac, sous couleur d'une rectification au procès-verbal. Cette Compagnie était très utile à la République. Elle avait expédié en poste 12 000 hommes en Vendée. Pourquoi donc lui
marquer une défiance injustifiée, l'assujettir à des conditions draconniennes? « Je le déclare si je n'étais aussi intimement persuadé que je le suis de la bonne intention de mes collègues pour la chose publique, je les soupçonnerais de la désorganisation des armées. » Il proposa de supprimer ces conditions gênantes qui paralysaient d'Espagnac et, séance tenante, la chose fut votée sans débat devant des banquettes vides. En même temps Julien faisait dessaisir le Comité des charrois du rapport sur le fond de l'affaire qui était confié au Comité de Salut public.
Chose curieuse, le Comité de Salut public, qui était alors le Comité Danton, accepta sans se faire prier la mission dont Julien venait de le faire investir par un véritable tour d'escamotage. Ce Comité n'ignorait rien des friponneries de d'Espagnac. Le représentant du Bois du Bais venait de lui adresser de Maubeuge tout un mémoire sur ses faits et gestes : « Je vous recommande de ne pas perdre de vue cette Compagnie Masson et d'Espagnac qui ne tend rien moins 'qu'à ruiner à elle seule la République. S'il vous était possible de mettre au jour toutes ces énormes friponneries, vous reconnaîtriez qu'il ne fut pas de plus grands coupables; il eût été impossible de suffire à nous approvisionner ici si nous n'avions pas chassé cette horde dévorante. Elle a été se placer ailleurs, mais au moins elle n'affame pas une ville qui a essentiellement
besoin d'être pourvue pour plusieurs mois. Elle a bien jeté les hauts cris, mais je me serais déterminé à la faire charger comme les Autrichiens si elle n'avait pas voulu céder et nous sommes heureusement défaits et de ces rosses qui ne tiraient rien et de ces mauvais chariots qui ne contenaient presque rien. » Dès le 7 juin, le Comité de Salut public communiquait à d'Espagnac le mémoire de Du Bois du Bais en l'invitant à se disculper \ D'Espagnac, qui avait retrouvé son assurance, se présentait au comité trois jours après et lui observait « qu'il importait de statuer sur son affaire si l'on veut que le service des armées se fasse ». Cambon, malheureusement, s'interposait. Il exigeait l'audition des commissaires de la Trésorerie. La discussion contradictoire tournait mal pour d'Espagnac. Le Comité de Salut public arrêtait que les livres de la Compagnie Masson seraient cotés et paraphés, que les ordonnances expédiées par le ministre de la Guerre cesseraient d'être payées en masse, mais qu'elles seraient acquittées sur des états détaillés de distribution, tant aux armées qu'à Paris, et que les pièces justificatives et l'emploi des sommes seraient surveillées par des curateurs qui viseraient les états. La thèse de Cambon triomphait.
I. A.ctes du Comité de Salut public, séance du 7 juin. C'est à tort que la lettre de du Bais que nous avons citée est datée, dans ce recueil, du 13 juin. Elle est forcément antérieure au 7 juin.
Carabon réussissait, peu de jours après, à maintenir à Dornier le rapport général sur l'affaire des marchés d'Espagnac. Dornier faisait adopter par le Comité des charrois les 28 et 3o Juin ', ses conclusions visant à l'annulation de ces marchés. En vain d'Espagnac et Julien tentaient de faire revenir ce Comité sur sa décision. Il s'y présentait le 4 juillet, se plaignait de manquer de fonds et terminait en menaçant d'abandonner son service. Un membre, qui n'est pas nommé au procèsverbal, mais qui doit être Julien, l'appuyait vivement. Le comité refusait de revenir sur son vote du 3o juin et se bornait à consentir à d'Espagnac une nouvelle avance provisoire de 2 millions et demi, aux conditionsdudécretdu4 juin. Delacroix, l'ami de Danton, et Ramel se rendirent au Comité des charrois, « au nom du Comité de Salut public », dit d'Espagnac', et firent décider que le rapport de Dornier serait communiqué à Julien de Toulouse.
Chose curieuse, le rapport de Dornier ne vint à la tribune de la Convention qu'après la chute du Comité Danton. C'est le 10 juillet que le Comité de Salut public fut renouvelé et que Danton et ses amis en furent exclus. C'est le 20 juillet que Dornier fit lecture de son réquisitoire. Il prouva clair comme le jour que les