I. Arch. nat. AF^l
a. D'après l'adresse de d'Espagnac en réponse à Dornier.
Mathiez. Robespierre. la
178 ÉTUDES EOBESPIEfiBISTES
marchés d'Espagnac faisait perdre à la République des sommes formidables. D'Espagnac recevait 5. 443 bofi livres par mois en numéraire pour un service pour lequel il ne pouvait dépenser au maximum que i 5o2 000 livres en assignats qui perdaient déjà 5o 0/0! Ce fut une stupeur.
En vain d'Espagnac deux jours plus tard, le 22 juillet, demanda à être entendu par la Convention pour répondre à Dornier. Le dantoniste Thuriot appuva sa demande sous prétexte qu'on ne pouvait s'environner de trop de lumières. Mais Billaud-Varenne fit une charge à fond contre d'Espagnac, « ce conspirateur, ce confident le plus intime de Dumouriez », qui déjà avait séduit une fois la Convention par son éloquence. L'Assemblée se rendit aux raisons de Billaud et refusa d'entendre la trompeuse sirène.
Julien de Toulouse essaya bien encore, le 25 juillet, de prononcer une défense timide de son protégé. La Convention, après quelques mots de Cambon, décida, le jour même, de résilier, à dater du i*"" août, non seulement les marchés d'Espagnac, mais tous les marchés analogues, par des considérants très durs qui retombaient directement sur les ministres qui les avaient consentis. La Convention remplaçait toutes les entreprises particulières existantes par une régie qu'elle organisait selon des règles précises et minutieuses.
L'heure devenait mauvaise pour les hommes
d'affaires et pour leurs complices. Le 29 juillet, Villetard faisait, au Comité des marchés renouvelé, un rapport foudroyant contre Servan qu'il accusait de concussion, à propos des marchés qu'il avait passés avec l'entreprise Lenchère et Choiseau. Servan était mis en arrestation '.
Le i*"^ août, le citoyen Cohendet, commissaire de police de la section du faubourg Montmartre, dénonçait les prévarications des agents de la Compagnie Masson-d'Espagnac qui fabriquaient des chariots à double fond pour transporter le numéraire en pays étranger et faisaient payer deux fois leurs chariots à la République. La dénonciation était confirmée le lendemain par de nombreux témoins devant le Comité des charrois'.
Dès la veille, d'Espagnac était de nouveau décrété d'arrestation. Cette fois l'habile abbé ne parvint pas à se tfrer d'affaire. En vain Delacroix, qu'il avait connu avec Danton en Belgique, fit renvoyer le 18 août l'examen de son dossier à la commission de l'agiotage dite des Cinq où siégaient Julien, Delaunay et Chabot, tous ardents Montagnards pleins de tendresse pour les capitalistes qui savaient les prendre. La commission de l'agiotage fit traîner les choses en longueur. D'Espagnac n'en demandait pas plus. Il espérait qu'un revirement politique le sauverait, que les Dan-
I . Il fut enfermé à l'abbaye où on l'oublia pendant la Terreur. En 1795, on lui rendit ses biens, sa liberté et son grade. a. Arch. nat. AF^' 19.
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tonistes triompheraient des Hébertistes et reprendraient le pouvoir. Mais le crédit des Dantonistes s'usait tous les jours. Julien, Chabot, Basire, attaqués violemment aux Jacobins, étaient chassés du Comité de Sûreté générale \e I^ septembre. Le i8 septembre, Julien était perquisitionné. On trouvait dans ses papiers, au milieu de lettres très compromettantes que lui avaient écrites des ci-devant, la fameuse missive par laquelle d'Espagnac lavait appelé, le 9 avril, à son secours et l'avait constitué son exécuteur testamentaire. Le scandale fut grand. Quand Chabot et Basire furent arrêtés à leur tour, le 28 brumaire, et que Julien, menacé du même sort, fut réduit à se cacher, d'Espagnac perdit tout espoir. Clauzel fit décréter enfin, le i*' frimaire, l'apurement immédiat de ses comptes. On l'accusa d'avoir fourni à Chabot, à Basire, à Delaunay l'aîné, à Fabre d'Eglantine, les fonds avec lesquels ils avaient agioté sur la Compagnie des Indes qu'ils menaçaient d'une campagne de chantage'. D'Espagnac avait d'abord été consigné à son domicile sous la garde de deux gendarmes^. Détenu à la Force, il essaya de s'évader. Il offrit au policier d'Ossonville, agent du Comité de Sûreté générale, un million et demi pour l'aider à
I . Ces fonds étalent les quatre millions dont le jugement du li février 1798 avait ordonné la restitution à d'Espagnac sur la liquidation de son coup de bourse de 1787.
3. Voir la séance de la Commune du 7 août 1798 dans le Moniteur, XVII,p . 338.
LABBÉ DESPAGNAC i8i
passer en Suisse. D'Ossonville, nous le savons par ses propres confidences', « le fit mettre dans une maison de santé où il fut tellement à l'aise qu'il n'eut qu'à faire un petit tour pour être dans la campagne ». D'Espagnac s'évada, mais, pris de la nostalgie de la capitale, il rentra à Paris, se cacha mal et se fit reprendre.
On l'engloba assez naturellement dans le procès des dantonistes, qui fut essentiellement le procès des députés d'affaires. Sa place était indiquée au milieu de ses protecteurs et de ses complices.
Au tribunal révolutionnaire, Cambon l'accusa d'avoir fourni à Julien, à Chabot et à leur bande les capitaux avec lesquels ils jouaient à la bourse. Avec beaucoup de cynisme, d'Espagnac essaya de nier, il jeta par dessus bord son ami Julien, qui était en fuite, et s'attira cette réponse du président Herman : « Vous blessez tout à la fois la vérité et la vraisemblance. » Pour le confondre, Herman fit lire la lettre qu'il avait écrite à Julien le 9 avril 1798. Cambon l'acheva par une seconde déposition.
M. de Seilhac, qui est apparenté à la famille d'Espagnac et qui a consacré au célèbre agioteur une indulgente biographie, a tenté de l'excuser
I. Mémoires de d'Ossonville dans la Revue de la Révolution, 1884. Documents.
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en lui prêtant des calculs politiques. D'Espagnac, à l'imitation du baron de Batz, son émule et son ami, n'aurait coiffé le bonnet rouge et raflé l'argent de la République que pour mieux rétablir la monarchie. Il aurait voulu mettre sur le trône, à un moment donné, le duc d'Orléans. Il avait pour complices Dumouriez, Danton, tous les pourris de la Montagne.
M. de Seilhac raconte qu'au début de février 179^, quand l'abbé allait passer en jugement avec les dantonistes, son cousin le général, alors en congé dans le Limousin, reçut un billet par lequel d'Espagnac et le général Arthur Dillon, tous les deux en prison, l'invitaient à revenir en toute hâte à Paris pour coopérer à un mouvement contre Robespierre. « Ce billet, dit M. de Seilhac, a été conservé pendant de longues années par Mme de Sahuguet, ma grand'mère. Je l'ai eu sous les yeux. Malheureusement je n'ai pu le retrouver dans les papiers de famille K »
Que des gens d'une moralité aussi suspecte que l'abbé d'Espagnac ou que le baron de Batz aient été capables d'aider au renversement de la Convention pour dissimuler leurs escroqueries et échapper au châtiment, c'est très possible. Mais qu'au début ils aient eu des visées politiques ? On me permettra d'en douter. La politique n'a jamais été pour eux qu'un moyen.