I. Réponse de Julien de Toulouse à ses dénonciateurs, p
puisqu'il a soustrait un innocent à vos fureurs. Je leur dirai : Souvent vous avez pressé le même plancher que moi ; souvent vous avez déjeûné à mes côtés ; plus souvent encore je vous ai entendu répéter : Si nous pouvions te trouver... Je ne vous en dirai pas davantage. Je vous abandonne à vos remords... »
Ces anecdotes ne jettent-elles pas un jour curieux sur les dessous de la Terreur ? Ne justifient-elles pas jusqu'à un certain point les défiances des terroristes qui voyaient partout des traîtres et qui se demandaient, assis autour de la même table, quel était celui d'entre eux qui trahissait ? Ne montrent-elles pas aussi combien leurs ordres étaient mal exécutés puisque leurs collaborateurs les plus intimes donnaient asile, au siège même de la répression, aux conspirateurs qu'ils étaient chargés d'arrêter ?
De sa cachette où il était bien placé pour être renseigné, Julien assista au procès de ses complices. Un moment, il eut l'idée de sortir de sa retraite et d'aller se présenter devant les juges. C'était au lendemain de l'arrestation de Fabre d'Eglantine. Amar avait désigné celui-ci dans son rapport comme le véritable auteur de la falsification du décret de liquidation de la Compagnie des Indes. La Convention avait admis le point de vue d'Amar. Julien put croire que Fabre paierait pour tous. Chabot eut au même instant la même pensée. Le 28 nivôse donc, quatre jours après le
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rapport cl'Amar, Julien écrivit cette lettre au président de la Convention :
Citoyen président,
Pendant deux mois, j'ai pu laisser flotter sur ma têle des soupçons odieux ; j'ai pu attendre, dans les tourmens de l'impatience et le silence de la douleur, de connaître et la nature et la gravité du délit qui m'était imputé. Vainement j'interrogeais ma conscience, elle ne me reprochait aucun crime commis ni contre ma patrie, ni contre l'austérité et la sainteté des principes, mais qu'elle n'a pas été ma surprise lorsque tout à coup le voile qui cachait à mes yeux cet affreux mistère a été soulevé ! Mon âme a frémi d'horreur en apprenant que mes accusateurs pouvaient me faire envisager comme le complice ou l'auteur de la falsification d'un décret qui tient à la fortune publique, gage et garant de la prospérité nationale, comme vendu à quelque intrigue de corruption. Leur triomphe serait sans doute que, déconcerté par l'exposé de cette accusation grave, je laissais par mon éloignement un libre cours à la calomnie et à eux le droit cruel de me flétrir impunément dans l'opinion publique. Mais, rassuré par mon innocence autant que par la justice et l'impartialité de ceux devant lesquels je serai appelle à la défendre, je n'ai point hésité sur le parti que j'avais à prendre ; l'honneur, ma probité attaquée me l'ont inspiré, et je ne mets point en parallèle ce qu'elles me commandent avec la crainte de l'échafau qui ne fait pâlir que des lâches ou des coupables. Si mes juges trompés par l'audace delà calomnie, prononçaient contre mol l'arrêt fatal, je respecterais leur décision que je croirais puisée dans leur conscience et dans les règles de l'éternelle justice. Mais j'emporterais avec moi des mains pures de tout gain sordide et ma conscience sans reproches.
Uy DÉPUTÉ D'AFFAlIiES aây
Cette lettre, citoyen président, me devancera de peu de tems ; je me suis mis en marche dès que j'ai lu la séance du 28 au aZi, et un surcis à la présentation du rapport, s'il doit être fait prochainement, est la stule grâce que j'invoque et que j'attends de la Convention nationale.
J. Julien, député'.
Cependant Julien se ravisa et, à son point de vue, il eut raison. Si, par le plus grand des hasards, il s'était tiré à son honneur de l'affaire des Indes, — et les déclarations de ses co-accusés qui le chargeaient tous à plaisir rendaient la chose très problématique, — il eût été certainement accablé par la lettre que lui avait écrite d'Espagnac. Il resta donc en repos et attendit patiemment que la roue de la fortune eût tourné.
Après Thermidor, quand il vit les vainqueurs de Robespierre et qu'il reconnut parmi eux tous ses anciens amis, tous ceux pour qui la Révolution avait été une carrière, les Tallien, les Fréron, les Barras, les Rovère, les Thuriot, les Courtois, les Guffroy, etc., Julien commença à respirer. Quand il les vit assurer leur sécurité individuelle par le décret du 8 brumaire qui les mettait à l'abri contre les atteintes futures du tribunal révolutionnaire, Julien se dit qu'il pouvait reprendre
I. Arch. nat., F'' 6713. La pièce porte cette mention: « Renvoyé au Comité de sûreté générale,
le 6 pluviôse l'an II de la République, G. Bouquier. »
a4o ÉTUDES ROBESPIERRISTES
la parole. « D'un pays neutre, le 27 frimaire, l'an S"* », il écrivit au président de la Convention une longue lettre grandiloquente et éplorée pour demander justice. Bien entendu il s'y présentait comme une victime des Jacobins et surtout de Robespierre. Les Jacobins ! Il avait abandonné leurs séances (( parce que c'était le théâtre d'où partait à chaque instant le signal du pillage et du meurtre, parce que les hommes les plus forcenés et dégoûtant de sang y étaient le plus applaudis, que la représentation nationale y était avilie dans chacun de ses membres et que le moderne Catilina y lançait la foudre contre tous les hommes vertueux, dont la présence était la censure de sa profonde scélératesse. » Si Julien avait été inquiété, si on l'avait^ sali sous « le crime imaginaire de corruption », c'était pour le punir du courage avec lequel il avait combattu « le méprisable charlatan qui avait toujours sur les lèvres les noms sacrés de Patrie, d'Être Suprême, lorsqu'il n'avait dans le cœur que l'athéisme politique et religieux ». Et Julien racontait ainsi l'origine véritable de ses persécutions : « C'est dans un de ces momens où j'entendais le bruit des chaînes dont il voulait vous charger et le voyant s'avancer à grands pas vers le plus horrible de tous les despotismes, vers le pouvoir suprême, que, pour le malheur de mon pays et de l'humanité, dont ce tigre altéré de sang a déchiré les entrailles, que je dits (sic) à Lebas,
UN DÉPUTÉ DAFFAIRES ait
le satellite du tyran et à Le Bon qui vit encore et de la bouche duquel on pourra obtenir cet aveu intéressant pour ma cause ' : Si Robespierre arrive à la dictature, comme on prétend qu'il s'y achemine, il ne demeurera assis sur les débris du throne que nous avons renversé que jusqu'au moment oit je pourrai lui plonger le poignard dans le cœur. Ce propos fut rendu dans le jour par Lebas et voilà la source de mes maux et j'en établirai la coïncidence avec la dénonciation de Chabot quand il en sera temps. De là ses diatribes, ses déchaînemens et les fureurs de ses satellistes contre moi qui disaient hautement dans les caffés : Julien de Toulouse portera sa tête à l'échafaud. Pouvaitil en être autrement, j'avais blasphémé contre l'idole du jour... »
Julien, victime de Robespierre, demandait donc des juges. Il se déclarait prêt à se constituer prisonnier dans la ville qu'on lui indiquerait. Sa lettre fut lue à la séance du 27 frimaire. On réclama l'ordre du jour. Mais les Thermidoriens insistèrent et la réclamation de Julien fut'renvoyée à l'examen des trois Comités réunis de Sûreté générale, de Salut public et de Législation. C'était un premier succès. Chose
1. Le Bas et Le Bon avaient procédé, les 2l^ et 26 septembre 1798, à la levée des scellés, apposés chez Julien. On a vu plus haut que Robespierre n'attaqua Julien pour son rapport sur les administrations rebelles c[ue le i!\ octobre, et qu'il s'opposa aux mesures de rigueur que proposa l'hébertiste Brichet contre Julien, dont il parla avec quelque indulgence.
Mathiez. Robespierre. 16
ï4j ETUDES nOBESPIERRISTES
significative, le maratiste Julienne trouva d'appui que parmi les Girondins. L'un d'eux, qui avait voté contre la mort du roi, Marec, s'institua son protecteur. Le i8 ventôse, le jour même où la Convention rappelait dans son sein les derniers Girondins proscrits, Marec faisait l'éloge de Julien qui, dans l'exercice de ses fonctions, au temps de sa toute-puissance, n'avait pas été a inaccessible ». Il faisait décider que les trois Comités feraient enfin un rapport sur son cas. Le rapport fut fait, le 20 germinal, par Marec lui-même.
Marec représenta que le décret par lequel la Convention avait traduit Julien, le 26 ventôse précédent, au tribunal révolutionnaire, avait été rendu au mépris de toutes les formes, quand la Convention était « affaissée sous le poids de la plus odieuse et de la plus tyrannique oppression )). Il conclut qu'il fallait annuler le décret d'accusation porté contre Julien, lui rendre la liberté de sa personne et le libre exercice de ses fonctions, enfin renvoyer aux trois Comités les pièces du procès, afin qu'en conformité de la loi du 8 brumaire, ils examinent s'il y avait lieu à nouvelle accusation.
Des protestations s'élevèrent. On demanda l'ajournement. On rappela que Julien avait été accusé de faits graves comme d'avoir volé une somme de 100 000 livres et d'avoir altéré un décret. En vain Rovère se joignit à Marec pour essayer d'enlever le vote. Rovère prétendit auda-
UN DÉPUTÉ D'AFFAIRES ï43
cieusement qu'il n'y avait pas eu de décret falsifié, mais un simple projet qu'on avait raturé au crayon. Il présenta Julien comme une victime de son humanité. C'était parce qu'il avait voulu, dans son rapport sur le fédéralisme, empêcher les massacres judiciaires qu'on l'avait chassé des Jacobins ! La caution de Rovère ne dit rien qui vaille à la Convention. Elle se borna à suspendre et non à rapporter le décret d'accusation voté précédemment contre Julien, elle le mit en liberté, mais à titre provisoire, elle refusa formellement de lui rendre l'exercice de ses fonctions. L'examen du fond de l'affaire fut renvoyé encore une fois aux Comités réunis.
Ce n'était pas ce qu'avait rêvé l'ami de d'Espagnac. Il fut obligé de se défendre autrement qu'en se posant en victime de Catilina-Robespierre. Il plaida sa cause devant l'opinion dans une série de brochures qui parurent coup sur coup en floréal an IIP, au moment même où les trois Comités se saisissaient de son affaire'. Ber-
1. Réponse de Julien de Toulouse, Bib. nat,, Lb*' I733; Suite de ma réponse, B^b. nat., Le^* i43i ; Encore un moi à mes détractracteurs, Le^* i43o.
2. Il existe dans le dossier de Julien aux. archives (F'6-i3) une lettre par laquelle Berlier et Oudot, membres du Comité de Législation, convoquent leurs collègues du Comité de Sûreté générale, le i3 floréal an III, pour entendre le soir même le rapport sur l'affaire de Julien. Dans le même dossier, une lettre de Julien au président du Comité de Sûreté générale, en date du 3o floréal, pour se plaindre de retards apportés à son rapport ;
aU ÉTUDES ROB ES P I E li fi I ST ES
lier, président du Comité de législation, fut chargé du rapport. Les Comités se réunirent trois fois pour étudier le dossier *. Le rapport de Berlier ne vint jamais devant la Convention. Julien se plaignit, réclama auprès du président du Comité de Sûreté générale, auprès du président de la Convention. Il remua ciel et terre. Marec lui-même resta muet désormais. Julien désespéré écrivait en vendémiaire an IV : « Je n'ai cessé de solliciter le rapport à la Convention, et ce rapport si longtemps attendu, si ardemment souhaité par l'honneur outragé, n'est point encore fait : je ne me permettrai point aussi d'interpréter encore les causes et les motifs de ces désespérants retards pour l'homme qu'ils placent depuis deux ans entre l'honneur et l'infamie. » La Convention se sépara sans que Julien eût pu obtenir une réhabilitation formelle. Il dut se contenter d'un arrêté du 9 fructidor an III par lequel les Comités lui restituèrent l'équivalent de ses biens confisqués et vendus. Il toucha des indemnités en assignats. On l'autorisa à se faire restituer en nature a vingt-deux draps de lit, huit nappes treillis, cinq nappes ouvragées, deux nappes en toile, douze serviettes treillis neuves, douze idem, vingt-quatre idem, quarante-huit
une lettre du même à Guffroy, son ami, pour lui demander de rechercher les pièces de son procès (3o germinal an III). 1. D'après la lettre de Julien du 3o floréal an III.
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essuye-mains ou tabliers de cuisine, quatre sucs de toille, deux salières en argent, avec leurs couvercles, une boette à thé avec bouchon, virole et couvert en argent, un assignat de 5o livres, une braisière et son couvercle en cuivre rouge, quatre serviettes avec les salières, une belle nappe fine ouvragée, une idem plus petite, une paillasse, trois matelas, un traversin, un carreau, un moulin à caffé, trois casserolles de cuivre avec leur couvert, un billet de loi livres, losols, un grand chaudron, six coussins de satin cramoisy pour fauteuils, un lit complet de domestique consistant en bois de lit, paillasse, matela. traversin et couverture de laine, plus une autre couverture de laine pour un grand lit, tous lesquels objets enlevés de chez le citoyen Julien pour le service des armées ou des hospices nationaux lui seront restitués en nature ou autres de la même valleur en remplacement » \ Les Comités voulurent bien réparer le préjudice matériel dont Julien avait eu à souffrir. Ils se refusèrent à réparer le préjudice moral.
Julien garda-t-il rancune aux Thermidoriens de la vive déconvenue qu'il éprouva ? Il les avait flattés, il avait renié son passé terroriste, il s'était jeté aux pieds des Girondins. Toutes ces palinodies avaient été en pure perte. La honte du décret de l'an II était toujours sur son nom !
I, Areh. nat., F" 6713.
a'46 ÉTUDES ROBESPIEHUISTES
Sous le Directoire, Julien se retrouva du côté des Jacobins. Il applaudit à la tentative des théophilantropes pour réorganiser la religion civique de l'an II. "il entra d'ans le comité de la nouvelle secte. Quand le Directoire se brouilla avec les Jacobins, après les élections de l'an VI, Julien se rangea dans l'opposition de gauche. Le Directoire le redoute et le fait surveiller. Des rapports de police le dénoncent, en frimaire an VII, comme un ennemi juré du gouvernement. Ils le peignent comme livré aux affaires louches. Il aurait eu des fonds déposés chez le banquier Perregaux. Il aurait acheté des propriétés en Suisse, dans le canton de Saint-Gall, et spéculé sur les terrains. Au cours d'un voyage qu'il aurait fait à Nimes, son pays, dans le courant du printemps de l'an VI (1798), il aurait organisé une entreprise de voitures de Limoges à Bordeaux sous un nom supposé et, comme par hasard, au dire du policier, ces voitures étaient pillées régulièrement par des bandits, toutes les fois qu'elles transportaient un envoi d'argent. Le ministre de la police ordonna une enquête sur ces derniers faits. Le commissaire du Directoire du département du Gard répondit, le 27 frimaire an VII, qu'il n'avait pas pu découvrir si Julien de Toulouse était intéressé dans l'entreprise des voitures publiques, mais que cette entreprise n'avait pas été traitée à Nîmes. Le ministre fit surveiller la femme de Julien que le policier représentait comme tenant
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des « propos anarchiques ». La filature ne donna aucun résultat'.
Une lettre particulière avait accusé Julien d'étie en relations avec les pires terroristes de Nîmes. Aux élections de germinal an VII, il se fit nommer électeur à Paris. L'assemblée primaire de la division du Luxembourg le choisit pour son président ^ Le Directoire s'alarma de nouveau et, si on en croit Barras % Merlin de Douai proposa de le mettre en arrestation « comme professant des principes contraires au Directoire ». Mais La Révellière, qui protégeait les théophilanthropes, s'y opposa, julien resta en liberté. Il ne fut pas réélu député, comme il l'espérait sans doute. Mais, dans la crise violente que subit la République au moment delà deuxième coalition, il crut les beaux jours de gS revenus. Il se fit inscrire au club du Manège où se réunissaient les derniers Jacobins. Le club le nomma, avec quatre autres membres, le 25 thermidor an VII, de la commission qui fut chargée de présenter au Corps législatif une pétition pour réclamer la proclamation de la patrie en danger. Julien paraissait encore si redoutable que les vainqueurs de brumaire le firent mettre en arrestation. Il fut relâché presque immédiatement.
Cette fois, il renonça définitivement à la poli-