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CHAPITRE VIII ROBESPIERRE ORATEUR

Si être éloquent, c'est persuader et convaincre, enthousiasmer et tirer des larmes, subjuguer les auditoires, entraîner les foules, exercer de toutes les dominations la plus tangible et la plus fragile, la plus noble et la plus dangereuse, la domination de la parole, à coup sur, il n'y a pas eu beaucoup d'hommes, je ne dis pas dans notre histoire, mais dans l'histoire, qui aient été plus éloquents que Maximilien Robespierre. Danton, son émule, puis son rival, n'était qu'un orateur de carrefour, dont les coups de gueule brutaux ne portaient que sur ses auditeurs immédiats. Il enlevait un vote, il poussait à un acte, mais à ce vote et à cet acte isolés s'arrêtait son action. Sa popularité ne fut jamais qu'intermittente et plus parisienne que nationale. Privés de l'action toute physique qui les animait, des gestes de l'orateur, de l'accent

1 . Conférence faite â l'École des Hautes Études sociales, le 9 janvier 1913, et publiée dans Athêna de février 191a.

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de sa voix, ses discours aujourd'hui paraissent informes et sans art, c'est un chaos où brillent quelques éclairs. Danton eut un tempérament oratoire. Il ne fut pas pleinement un orateur. 11 lui a manqué l'art, le métier, et peut-être aussi la conscience.

Il ne serait jamais venu aux contemporains l'idée de mettre sur le même rang Robespierre et Danton. Robespierre pour eux c'était l'éloquence personnifiée, l'art de bien dire et de bien penser, le f'ir bonus dicendi peritus, dont parle l'écrivain romain. Robespierre réalisait tellement l'idéal de l'homme d'Etat selon nos pères qu'ils lui confièrent la dictature pendant l'année la plus tragique qu'aucun peuple ait jamais traversée. Du mois de juillet 1798 au mois de juillet 179^, Robespierre gouverna la France par le seul prestige de sa parole, à peu près comme Périclès gouvernait Athènes dans des temps moins troublés. Quand il tomba, la République fut ébranlée jusqu'à sa base et personne ne prit la place qu'il laissait vide.

Un grand orateur ne se forme pas en un jour. Si l'éloquence est un don, c'est aussi un art. Il y faut un apprentissage. L'apprentissage de Robespierre ne laissa rien à désirer.

Alors que Danton ne passait que quelques années au collège, au collège des Oratoriens de Trôyes, et n'y faisait d'ailleurs que de médiocres études, Robespierre parcourait le cycle entier des humanités dans le meilleur des collèges d'alors,

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au collège Louis-le-Grand à Paris, et il y moissonnait à chaque pas les couronnes les plus flatteuses. Sous la direction de ses maîtres jésuites qui n'avaient pas de rivaux pour apprendre à penser et à écrire, il se nourrit du Conciones et par le Conciones il s'assimila la substance de l'éloquence antique. Le Conciones, Plutarque, Jean- Jacques, furent le triple modèle où il forma son talent, la triple source aussi de son inspiration. Son professeur de rhétorique, l'abbé Hérivaux, enthousiasmé par la belle tenue de ses compositions littéraires et par la morale stoïcienne qu'elles respiraient, l'avait déjà surnommé Le Romain. Quand Louis XVI, au retour de son sacre, vint visiter le collège, c'est au jeune Robespierre que fût confié l'honneur envié de le complimenter. Aux éloges le jeune rhétoricien sut mêler les conseils. Le monarque l'écouta avec intérêt et lui témoigna sa satisfaction. Quand Robespierre quitta le collège, le principal lui remit le certificat le plus flatteur et l'accompagna [d'une gratification de 600 livres; c'était la plus forte gratification qu'aucun boursier de Louis-le-Grand avait jamais obtenue.

De la forte éducation qu'il a reçue au collège, Robespierre a retenu l'art des développements, l'art de mettre un sujet à la portée du grand nombre, de Félever jusqu'aux lieux communs, c'est-à-dire jusqu'aux grandes vérités de la morale humaine, de le vivifier et de l'enrichir par les

comparaisons et les souvenirs classiques, l'art de distribuer ses idées en bon ordre, de conduire une discussion, d'argumenter avec souplesse, l'art enfin d'écrire qui n'est que l'art de se faire lire et de se faire écouter. Libre aux grands esprits de nos jours de railler cette gymnastique scolaire à laquelle, les ingrats, ils doivent le meilleur de leur talent : nos pères en jugeaient autrement. Ils n'avaient pas pour les forts en thème, pour les bêtes à concours ce mépris de haut goût. Us admiraient relTort, ils aimaient le travail bien fait. Ils n'avaient pas ce pédantisme nouveau jeu de nos parvenus de la troisième République qui voudraient laisser croire qu'ils doivent tout à la nature et à l'improvisation.

Alors qu'au sortir du collège, Danton entrait dans une étude de procureur et n'avait guère l'occasion d'exercer sa faconde que dans le café de l'Ecole, tenu par son futur beau-père, Robespierre, lui, mûrissait sa jeune éloquence au barreau d'Arras et l'assouplissait dans les sociétés littéraires et dans les concours académiques. Il eut la bonne fortune de plaider une cause retentissante, le procès du paratonnerre. Un gentilhomme d'Arras, homme de progrès, M. de Vissery de Bois-Valé, s'était vu condamné par les échevins de la ville à enlever le paratonnerre qu'il avait fait disposer sur son toit. Il appela de la condamnation au conseil souverain d'Artois et confia sa cause, qui était celle de la science, à Robespierre qyi la fit triom-

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pher. Tout le monde savant s'était intéressé au procès. La réputation de Robespierre franchit les bornes de sa petite ville. Le Mercure de France analysa sa plaidoirie et l'apprécia en ces termes : « M* de Robespierre, jeune avocat d'un mérite rare, a déployé dans cette affaire qui était la cause des sciences et des arts, une éloquence et une sagacité qui donnent la plus haute idée de ses connaissances... »

Les succès du barreau ne lui suffisent pas. L'Académie de Metz met cette question au concours : Quelle est l'origine de l'opinion qui étend sur tous les individus d'une même famille une partie de la honte attachée aux peines infamantes que subit un coupable? Robespierre envoie un mémoire qui est couronné et obtient un second prix. Il compose encore pour l'Académie d'Amiens un Eloge de Gresset, le chantre de Vert-Vert; pour l'Académie de La Rochelle, un Eloge du président Dupaty, célèbre par ses campagnes contre la barbarie des peines'.

Robespierre est lui-même membre de l'Académie d'Arras. Il se fait recevoir dans l'aimable société des Rosati, rime des madrigaux et des chansons aux côtés de Carnot, son futur collègue du Comité de Salut public.

De tous les genres d'éloquence, l'éloquence

I. Œuvres complètes de Maximilien Robespierre, publiées par la Société des Etudes Robespierristes, tome I. Les œuvres littéraires en prose et en vers. Paris, Ernest Leroux, 191 1.

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académique est peut-être celle qui exige le plus de savoir-faire, le plus de tact et le plus de goût. Il ne s'agit plus seulement ici comme dans un plaidoyer judiciaire de persuader et de convaincre, il faut plaire, il faut éveiller le sourire sans provoquer le rire, captiver l'attention par des traits et des mots, être enjoué sans cesser d'être grave. C'est le genre tempéré par excellence, celui qui achève d'affiner et de polir un talent. Pour vous donner une idée de Robespierre orateur académique, je veux vous lire la conclusion de son Eloge de la Rose, qu'il composa en réponse au discours de réception d'un Rosati : « Mais ce n'est pas tout de vivre longtems ; les Rosatis ont encore l'avantage de vivre beaucoup; car tous leurs momens sont remplis par de bonnes actions; enfin, ils vivent agréablement; d'abord une des plus précieuses prérogatives d'un Rosati, c'est que sa maîtresse ne peut jamais lui être infidèle; il n'est pas moins sur de la constance de ses amis; du moins en trouve-t-il toujours dans ses frères; ce n'est pas tout, s'il a embrassé l'état du mariage, il peut se reposer même sur la vertu de sa femme; exempt de la loi commune, il peut échapper à toutes les disgrâces qui semblent menacer le vulgaire des maris, et jamais aucun obstacle ne dérange sur son front la couronne de fleurs dont il est orné; enfin la vie d'un Rosati est un printemps continuel et partout les roses naissent en foule sur ses pas. Telle est notre

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destinée dans cette vie : mais lorsque nous serons parvenus au temps que les arrêts du destin ont marqué à notre séjour sur la terre, alors vainqueurs de la mort même, nous serons transportés sur un nuage brillant dans l'Elysée, où nous irons rejoindre nos illustres frères, Anacréon, Chaulieu, Trajan, Marc-Aurèle, et tous les demi-dieux qui ont fait la gloire du nom Rosati. C'est là que nous trouverons encore Sapho, Aspasie, Sévigné, La Suze,La Fayette et toutes les aimables sœurs dont les charmes changeroient le Tartare même en un lieu de délices; c'est là que nous passerons des jours fortunés tantôt à leur chanter des vers charmans inspirés par les Grâces, tantôt à les enlacer de guirlandes de roses que nous aurons composées avec elles dans les rians détours d'un bocage enchanté ou dans le doux azile d'une grotte tapissée d'une éternelle verdure. Que dis-je, la déesse elle-même viendra souvent se communiquer à nous et sa présence nous rendra les ravissemens ineffables qui pensèrent jadis nous faire expirer de plaisir, mais dans cet état de gloire et de félicité nos sens auront acquis une vigueur nouvelle qui nous rendra capables de soutenir de sa part de plus longs entretiens et un commerce plus intime.

« C'est le bonheur que je vous souhaite. Tel est le bonheur qui vous attend si, fidèles à la grâce de votre vocation, vous vous montrez toujours zélés à remplir les engagements sacrés

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qu'elle vous impose; en deux mots, aimez la rose, aimez vos frères ; ces deux préceptes renferment toute la loi... In his diiobus tota lex est^. »

A lire ces élégants badinages, on peut se demander si, en d'autres temps, leur jeune auteur ne serait pas allé tout comme un autre s'asseoir sous la coupole dans l'habit à palmes vertes.

De l'orateur académique, Robespierre avait alors jusqu'aux dehors physiques. L'un de ses meilleurs portraits, l'un de ses plus vrais, celui de son compatriote Boilly le représente à l'âge de vingt-cinq ans : mince et distingué, le grand front sous la perruque bien soignée, des yeux clairs et doux sous des sourcils nettement arqués, une bouche finesous un nez allongé et relevé au bout, les joues rondes, le menton un peu fort sous le jabot de dentelle, la main droite passée dans le gilet brodé-. C'est un orateur au profil sympathique que les femmes avaient déjà plaisir à contempler et à applaudir.

Rœderer, qui a comparé Robespierre au chattigre, dans un portrait célèbre que signa Merlin de Thionville, avoue qu'il eut d'abord « la mine inquiète, mais assez douce du chat domestique ». Du chat, il avait la souplesse d'allures et la grâce caressante. Un autre de ses ennemis, dans un

I. Œuvres complètes de Maximilien Robespierre, publiées par la Société des Eludes Robespierristes, tome I, pages igS-ig^.

3. Les Portraits de Robespierre, par H. Buffenoir. Paris, Leroux, 1910, p. II.

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portrait anonyme paru au lendemain de sa mort, a dû reconnaître ses dons oratoires : « Il savait adoucir avec art sa voix naturellement aiguë et criarde et donner de la grâce à son accent artésien... Il avait calculé le prestige de la déclamation et jusqu'à un certain point il en possédait le talent... Il se dessinait assez bien à la tribune... » L'adversaire reconnaît encore que sa diction était « tantôt harmonieusement modulée et tantôt âpre », autrement dit qu'il savait varier ses tons, qualité essentielle chez l'orateur*.

Avant qu'il eût quitté Arras, il était déjà en possession de tous les secrets de son art. Un de ses collègues des Rosati ne faisait que traduire l'admiration qu'il inspirait à ses compatriotes quand il composait ce quatrain médiocre, mais sincère :

Ah ! redoublez d'attention, J'entends la voix de Robespierre.

Ce jeune émule d'Amphion Attendrirait une panthère ■^.

Quand on connaît toutes les ficelles du métier, on peut être orateur, on n'est pas nécessairement éloquent, car l'éloquence ne s'apprend pas toute. La véritable éloquence est un don de l'âme, un don du cœur, le don des grandes âmes et des

I. J'ai reproduit dans les Annales Révolutionnaires, tome I, pages 37 à 29, ce portrait de Robespierre paru d'abord dans les Nouvelles Politiques du i3 themidor an II.

a. E. Hamel, Histoire de Robespierre, 1869, tome II, page 38.

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grands cœurs. Robespierre aurait peut-être remporté quelques succès brillants, il n'aurait pas gouverné un grand peuple s'il n'y avait eu dans sa parole qu'artifice et étude, s'il n'avait été, comme on l'a dit de nos jours, « qu'un rhéteur laborieux ».

L'orateur académique s'intéresse moins aux sujets qu'il traite qu'à l'auditoire qu'il veut charmer. Il change au besoin d'opinions avec les circonstances. 11 ne s'entête pas à avoir raison quand même. Robespierre, lui, dès ses premiers essais, est en possession d'une doctrine qu'il n'abandonnera qu'avec la vie. Sa parole élégante et châtiée n'est que l'instrument merveilleusement souple qu'il met au service de la justice. Cet orphelin porte au cœur l'amour profond des humbles et des déshérités. La cité qu'il rêve, ce n'est pas la cité resserrée des Encyclopédistes, la cité de la bourgeoisie succédant à la cité de la noblesse et du clergé, c'est la cité élargie de Jean-Jacques, la cité où entrera toute l'humanité, la souffrante et la triomphante. Une même pensée ou plutôt un même sentiment circule dans ses écrits académiques comme dans ses plaidoyers. Dans son mémoire couronné par l'Académie de Metz, il combat le préjugé qui fait peser sur les enfants l'indignité des parents. Il honore, dans 1 Eloge du président Dupaty, l'homme qui a dénoncé sans pitié les erreurs judiciaires, les arrestations arbitraires, tous les abus de l'ancien

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régime. Avocat, il ne se croit pas tenu de mettre son talent au service de toutes les causes. Il refusait de plaider les procès injustes. Il écrivait, en 1787, à un abbé Touques qui voulait le charger d'un dossier très important : « La confiance illimitée que vous m'accordez me flatte et m'embarrasse à la fois; d'un côté, je ne trouve pas votre cause assez dépourvue de moyens pour sacrifier absolument vos prétentions sans aucune réserve, sans aucun dédommagement; de l'autre, je ne la regarde pas comme assez évidente pour vous donner le conseil de la soutenir'. » Les causes qu'il affectionnait, celles où il déployait toute son âme, étaient celles qui présentaient un intérêt social. Il plaidait pour une servante, Clémentine Deteuf, qu'un moine lil^ertin accusait de vol parce qu'elle n'avait pas voulu se soumettre à ses caprices. Il plaidait pour une autre servante, la servante de Carnot, que des parents puissants voulaient frustrer d'un héritage.

Ses idées religieuses sont déjà aussi arrêtées que ses idées sociales.

Sans doute il est philosophe. Il est détaché pour son compte des religions positives, il ne pratiquait pas, même au collège, au grand scandale d'un de ses maîtres, l'abbé Proyart qui nous l'a rapporté, mais, en véritable philosophe, il est tolérant. Ami des humbles, comme il l'est, il

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