I. E. Hamel, tome I, page 3i
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comprend, chose assez rare chez les philosojahes de son temps, la valeur sociale des religions. II se gardera de vouloir enlever à la foule des misérables, incapables de sup[)orter le poids du doute, le secours, pour lui illusoire, des consolations célestes. Il s'exprime dans son Eloge de Gresset à peu près dans les mômes termes que dans son fameux discours de la fête de l'Etre suprême : « j'ai fait un mérite à Gresset, disait-il dans sa conclusion, des choses même qui lui ont attiré le sarcasme d'un grand nombre de gens de lettres; j'ai osé insister sur sa vertu, sur son respect pour les mœurs, sur son amour pour la religion; je me suis donc exposé au ridicule aux yeux d'une foule de beaux esprits; mais, en même temps, je me suis assuré deux sufirages faits pour me dédommager de cet inconvénient, celui de ma conscience et le vôtre... » C'est déjà le même Robespierre qui raillera plus tard si cruellement la sécheresse de cœur et plus encore l'ironie des Encyclopédistes dans son fameux discours du i8 floréal.
La Révolution n'a fait que mettre en lumière le caractère et le talent déjà tout formés de l'avocat d'Arras. La grande crise où il se jeta tout entier sans réserve, sans regarder en arrière, lui offrait, il l'espérait du moins, le moyen de 'réaliser le haut idéal qu'il portait profondément gravé dans son cœur. A la Constituante, il fut à lui seul un parti, le parti du peuple qu'on appelait alors le parti des Sans-Culottes.
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Sans se lasser, sans se rebuter jamais, avec un courage magnifique il opposa aux solutions bourgeoises, proposées par les Barnave et les Lameth, les solutions vraiment démocratiques. Il protesta contre la distinction des citoyens actifs et des citoyens passifs qui divisait les Français en deux classes ennemies et mettait à la place des privilégiés de la naissance les privilégiés de la fortune, il dénonça le cens d'éligibilité, le marc d'argent qui livrait le pouvoir politique à la seule richesse foncière, il plaida contre les sophismes de Barnave la cause des hommes de couleur, il ne manqua aucune occasion de montrer l'infidélité de la bourgeoisie aux principes de la déclaration des droits.
Robespierre fut ainsi le censeur incomnaode de tous les prétendus patriotes. Dans l'âpreté de la lutte il perdit peu à peu la sérénité, l'enjouement qui caractérisaient ses discours d'Arras. Il se fit amer, opiniâtre, agressif. Le spectacle des trahisons de ceux qui faisaient profession de servir la cause populaire le rendit ombrageux et défiant.
On a prétendu expliquer ce changement par les déceptions qu'aurait éprouvées son amour-propre d'orateur académique habitué à être applaudi. On a écrit que « son beau style si apprécié dans sa province lui valut aux Etats-Généraux un succès de ridicule ». C'est là qu'il faudrait aller chercher ie secret de sa misanthropie et de son amertume : « Ne pouvant se faire prendre au se-
rieux, il se fit prendre au tragique. » Erreur complète. L'hostilité de l'Assemblée ne s'adressa jamais à son talent que tout le monde avouait, mais à ses idées qui effrayaient.
Que Robespierre pendant les premiers mois ait été «le bouffon », « le plastron de l'Assemblée, cette audacieuse légende forgée par les thermidoriens et rafraîchie par les opportunopositivistes de i885 est démentie par tous les textes contemporains. Il suffit de parcourir les journaux du temps, le Journal des Débats, le Point du Jour par exemple, pour s'apercevoir de la grande place que Robespierre s'était faite dès le premier moment parmi les orateurs de l'Assemblée : « L'expression M. Robespierre a parlé at^ec chaleur, avec énergie, avec force, avec vigueur, revient à chaque instant soit dans les Débats, soit dans le Point du JourK » « On voit dans \es Débats qu'il arriva à Mirabeau lui-même de fairel'éloge du zèle et des bons principes qui animaient souvent M. Robespierre^. » Sous la date du 11 mai 1791, on lit dans le Point du jour : « M. Regnauld a osé lutter contre M. Robespierre. »
La vérité, c'est que Robespierre eut souvent à subir l'assaut des préventions bourgeoises de ses collègues. Il le fit de front sans rien leur céder, sans se laisser démonter par' les interruptions,
I. Gaston Dodu, Le parlementarisme et les parlementaires sous la Révolution, p. a 18, note .
a. Ibid.
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s'arrêtant au milieu d'une phrase pour lancer une riposte hautaine : « je ne suis point découragé par ceux qui m'interrompent; je me propose même de dire d'autres vérités qui exciteront bien d'autres murmures » (28 février 1790); « je ne m'efifraie pas de cette manière d'étouffer la voix de ceux qui veulent dire la Aérité » (6 avril 1791). Par cette crànerie, par ce sang-froid un peu méprisant, il en imposa, et on se tut, et on l'écouta, et on l'applaudit. Mirabeau traduisait certainement l'opinion des plus clairvoyants quand il rendait à ses convictions ce bel hommage : « Il ira loin, il croit tout ce qu'il dit. » Là fut en effet le secret de sa force et de son influence. Il ne rusait pas, il ne biaisait pas, il allait droit au but, il disait toujours toute sa pensée et il forçait l'estime de ses adversaires par sa sincérité.
On croit le diminuer quand on rappelle à son sujet le mot très juste de son rival Duport qui lui reprocha, le 17 mai 1791, « d'avoir tenu sans interruption une chaire de droit naturel ». On veut faire entendre par là qu'il manquait de sens politique, que ses discours n'étaient que des dissertations abstraites sans rapport avec les réalités et on croit l'accabler quand on conclut qu' « obéir à la morale, c'est pour lui toute la politique ». On fait de lui le plus bel éloge. Oui, Mesdames et Messieurs, Robespierre opposa sans cesse au droit bourgeois le droit humain, aux intérêts d'une
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classe les intérêts d'un peuple et de Thumanité. Abstractions, dit-on ! Mais non, réalités vivantes qui eurent dans les cœurs innombrables des sansculottes un formidable écho ! Par sa prédication ardente, inlassable, Robespierre s'est fait à la Constituante l'instituteur du peuple français, il a éveillé en son âme encore indécise et trouble la conscience de ses droits, il lui a donné l'audace de regarder en face la classe bourgeoise, il lui a inspiré le désir et la volonté de s'égaler à elle. Il s'adressait moins à ses collègues de l'xissemblée qu'à la nation tout entière. Il avait bien raison de dédaigner ces petites ruses parlementaires où se complaît et où se rabaisse le génie des prétendus hommes d'Etat. S'il ne menait pas l'Assemblée, comme un Charles Lameth ou un Barnave, il s'apprêtait à mener la France ou plutôt il préparait la France à se passer des meneurs qui s'étaient emparés d'elle pour la domestiquer. Il est d'ailleurs inexact qu'il ait exercé aucune influence à la Constituante. Il a connu des triomphes mémorables et, à certaines heures, il fut vraiment l'organe de l'Assemblée tout entière. Le discours qu'il prononça, le 16 mai 1791, pour inviter les Constituants à décréter qu'ils ne pourraient être réélus à la prochaine législature, fut couvert d'acclamations enthousiastes et sa proposition adoptée à la presque unanimité. Si l'Assemblée ne l'avait pas senti profondément désintéressé lui-même, se serait-elle sacrifiée sur
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son invitation? II faut lire le beau discours, grave et noble, adroit et digne, qu'il prononça à cette occasion, c'est une des pages les plus parfaites de l'éloquence de tous les temps'.
Quinze jours plus tard, le 3i mai 1791, Robespierre était encore une fois la voix presque unanime de l'Assemblée. Le président Bureaux de Puzy avait fait donner lecture d'une longue lettre où le célèbre abbé Raynal, alors âgé de quatrevingts ans, se livrait à une censure virulente de toute l'œuvre de la Constituante. Le côté gauche avait écouté avec impatience cette diatribe qui empruntait à la personne de son auteur, connu par ses opinions philosophiques et par les persécutions dont il avait été l'objet sous l'ancien régime, une particulière importance. Séance tenante, Robespierre improvisa une réponse hautaine et dédaigneuse, pleine de tact et de dignité, qui fut couverte d'une triple salve d'applaudissements :
«... L'Assemblée ne m'a jamais paru autant audessus de ses ennemis qu'au moment où je l'ai vu écouter avec une tranquillité si expressive la censure la plus véhémente de sa conduite et de la révolution qu'elle a faite... Cet homme célèbre qui, à côté de tant d'opinions qui furent accusées jadis de pécher par un excès d'exagération, a cependant publié des vérités utiles à la liberté,
I. M. Aulard a dit (jue ce discours est d'un orateur consommé.
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cet homme, depuis le commencement de la Révolution, n'a point pris la plume pour éclairer ses concitoyens ni vous, et dans quel moment rompt-il le silence? dans le moment où les ennemis de la Révolution réunissent leurs efforts pour l'arrêter dans son cours. Je suis bien éloigné de vouloir diriger la sévérité, je ne dis pas de l'Assemblée, mais de l'opinion publique sur un homme qui conserve un grand nom. Je trouve pour lui une excuse suffisante dans une circonstance qu'il vous a rappelée, je veux dire son grand âge... Elle est donc bien funeste à la tyrannie, cette Constitution, puisqu'on emploie des moyens si extraordinaires pour la décrier, puisque pour y réussir on se sert d'un homme qui, jusqu'à ce moment, n'était connu dans l'Europe que par son amour passionné pour la liberté et qui était jadis accusé de licence par ceux qui le prennent aujourd'hui pour leur apôtre et pour leur héros...* »
Un des adversaires les plus convaincus de Robespierre, Malouet, convient dans ses Mémoires que ce jour-là il fut éloquent.
Notons encore que M. Aulard reconnaît que le discours que Robespierre prononça, le i/i juillet 1791, contre l'inviolabilité royale est « un des plus plus puissants que la Constituante ait entendus ».
Dès la fin de la Constituante, Robespierre est