Lettre de Milutinc, 2/14 juin
belliqueuses de Bismarck et de Tétat-major prussien.
Le caractère du prince a naturellement laissé son empreinte sur son œuvre; presque partout, dans cette œuvre multiple, on retrouve la marque des hésitations et des inconséquences du pouvoir.
L'émancipation a été suivie de nombreuses réformes, administratives, judiciaires, liiilitaires, financières même ; mais toutes ces réformes, élaborées par des commissions différentes, sous des influences rivales ou hostiles, ont été entreprises, isolément, d'une manière fragmentaire, sans esprit de suite, sans programme défini. 11 s'agissait de créer une Russie nouvelle, on reprenait en sousœuvre les fondations du vieil édifice, et tout cela se faisait sans plan général, sans devis préalable, sans que, pour présider aux travaux, il y eût un architecte chargé de les coordonner. De cette façon, en faisant çà et là des innovations coûteuses et en négligeant dans le voisinage des réparations indispensables, en accolant partout les constructions neuves aux vieux murs, Tempereur Alexandre II n'avait abouti, après beaucoup de travaux, qu'à faire, de la Russie des réformes, une demeure inachevée et incommode, où amis et ennemis des nouveautés se trouvaient, presque également, mal à l'aise.
Et ce défaut de plan n'était pas le seul. Le manque d'un esprit supérieur, tel qu'un Pierre le Grand ou un Frédéric II, le défaut d'un souverain ou d'un ministre capable de tout conduire et de tout régler, avait un
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autre inconvénient non mois grave. Faute de savoir où il allait, faute de savoir précisément ce qu'il voulait, le gouvernement, livré à des influences diverses, s'effrayait lui-même de ses propres œuvres, cherchait à reprendre en détail, silencieusement, ce qu'il avait accordé en bloc solennellement, se mettait sans cesse en contradiction avec sa propre législation, élaguant et rognant, à plusieurs reprises, ses réformes encore mal implantées, au risque d'en arrêter la sève et d'en retarder les fruits.
Naturellement bon, confiant dans son peuple et dans la gratitude des hommes, l'empereur Alexandre II avait, dans les premières années, touché à presque tous les rouages de la machine politique, sachant, au besoin, comme dans la dotation territoriale des paysans, triompher des influences hostiles ; puis, il s'était, peu à peu, lassé de cet effort continu. Fatigué de lutter contre une partie de son entourage, il avait fléchi devant des difficultés sans cesse renaissantes. La plupart des princes, on doit le dire, auraient fait de même, à sa place. Une pareille œuvre ne pouvait s'accomplir sans résistances, sans tiraillements, sans revirements de toute sorte; pour ne pas se laisser aller aux tergiversations et aux perplexités, pour demeurer inébranlable, au milieu des contradictions des hommes et des doléances des partis, dans ce conflit des principes nouveaux avec les habitudes anciennes, il eût fallu un homme de fer, comme Pierre le Grand.
Tel n'était pas Alexandre IL II s'étonnait de ne pas
recueillir plus d'avantages des meilleures réformes, il s'attristait de voir les changements s'appeler sans fin les uns les autres, il se troublait d'assister à des désordres auxquels il ne s'attendait point. Placé en face des revendications de plus en plus exigeantes d'une partie des classes cultivées, de ce que, par opposition avec le peuple, on appelle, en Russie, du nom un peu ambitieux d'intelligence, le tsar réformateur s'était pris à douter de son œuvre et de ses propres réformes ; en plus d'un cas, il avait fini, sous prétexte de corriger ses glorieuses réformes, par les laisser mutiler ou annihiler dans la pratique, sans comprendre que, une fois lancé sur la route des innovations, on n'est pas maître de s'arrêter court ; sans bien sentir qu'il ne pouvait comprimer impunément des aspirations, en partie provoquées par ses propres lois ; sans s'apercevoir, enfin, que les réformes, comme les révolutions, s'appellent et s'enchaînent les unes les autres, et que rien ne fomente l'esprit révolutionnaire, comme le défaut d'harmonie des institutions entre elles et le désaccord entre les lois ou les maximes du gouvernement et les pratiques gouvernementales.
Dans la seconde partie du règne d'Alexandre II, l'optimisme si confiant des premiers temps avait, presque partout, fait place à un pessimisme découragé ou à un scepticisme anxieux. A la veille de la guerre de Bulgarie, la Russie, quinze ans plus tôt, si ouverte à l'enthousiasme, était visiblement désabusée, incertaine
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de sa voie, mécontente d'avoir été trompée dans ses espérances.
Si les comités slaves de Moscou, sans influence au début et tournés, à Pétersbourg, presque en dérision, réussirent, en quelques mois, à s'emparer de l'opinion et à soulever peu à peu une véritable agitation nationale, c'est que la société était lasse d'une stagnation intérieure qui menaçait de se prolonger indéfiniment ; c'est que, dans son appétit d'action et de mouvement, elle se laissait aller à chercher, au dehors, la vie et l'intérêt qu'elle ne trouvait plus au dedans, espérant, vaguement que, de la guerre contre le Turc et de l'émancipation des Slaves du Sud, il sortirait quelque chose, pour la Russie et pour les libertés russes
Cette guerre de Bulgarie, à laquelle l'empereur répugnait, personnellement, •qu'il ne se résigna à [entamer qu'après lavoir longtemps retardée, cette guerre de 1877-1878, loin d'être, pour le gouvenement et pour le souverain, une diversion heureuse, ne devait faire qu'affaiblir l'autorité morale du pouvoir, infliger de nouvelles déceptions au pays et, par là-même, donner une impulsion violente aux penchants révolutionnaires qui couvaient chez la jeunesse.
Dès le début des opérations militaires, le public russe, étonné des lenteurs de l'entrée en campagne, se dédommageait de son désappointement par des critiques du pouvoir et des chefs de Tarmée. On se moquait, presque ouvertement, de la répartition des hauts commandements militaires que, à Finstar de son oncle, le roi de Prusse, en 1870, Tempereur avait confiés aux princes de la famille impériale. Défiante et frondeuse à Tégard des talents stratégiques des généraux grand-ducs, Topinion n'était nullement inquiète du succès des opérations de larmée. Le Turc, en décadence, était un ennemi qui ne pouvait tenir, de longues semaines, devant les régiments russes. Sur ce point, la présomption du pubUc ne le cédait en rien à celle du quartier général.
Aussi, violente et profonde fut l'émotion du pays
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lors des échecs successifs d'Arménie et de Bulgarie, lors de la retraite précipitée en deçà du Balkan et de la double défaite de Plevna. Sous le coup de ces mâu- Taises nouvelles, inutilement dissimulées par une censure suspecte, Moscou, Saint-Pétersbourg, la Russie entière passaient tour à tour par Tincrédulité, la stupeur, la colère. Après la surprise des premiers jours, toute Tirritation du patriotisme déçu retomba sur le gouvernement, sur Fadministration civile et militaire, sur le défaut d'organisation. De toutes parts, on se mit à examiner le système qui, après vingt ans de réformes, valait à la Russie de telles humiliations. On se demandait comment, en 1877, on avait pu rencontrer, dans les armées et dans Tadministration, beaucoup des fautes, des erreurs, des vices mêmes de la campagne de Crimée. La guerre, peut-on dire, est la pierre de touche des États; les Russes eurent la douleur de constater que, malgré Témancipation des serfs, la Russie d'Alexandre II différait moins de celle de Nicolas P^ que ne l'eussent espéré les patriotes.
Entre les deux défaites de Plevna, on parlait, ouvertement, à Sainl^-Pétersbourg et à Moscou, de la nécessité d'un changement de régime, de l'urgence de convoquer une assemblée de délégués des États provinciaux (zemstvos). Le président des comités slaves, un des principaux instigateurs de la guerre, Ivan Aksakof, ne craignait pas de faire remettre au tsarévitch, au futur Alexandre HE, un mémoire réclamant la réunion immé-
diate d'une sorte d'assemblée nationale, pour aviser aux périls du moment, a La dynastie a commencé la guerre, la nation seule peut la mener à bonne fin », s'écriait, après Plevna, Ivan Aksakof.
Le mécontentement était universel; il s'élendait à toutes les sphères du gouvernement, à tous les hommes en place, n'épargnant rien ni personne. La confiance dans le pouvoir semblait perdue, irrévocablement. Les bruits les plus bizarres, les soupçons les moins^ justifiés trouvaient créance dans le peuple et jusque dans les cercles les mieux informés. Défaites, trahisons, révolution, tout paraissait possible, et Ton s'attendait à tout. Presque aussi prompte à se relever qu'à se laisser abattre, l'opinion publique, comme un ressort longtemps comprimé et subitement détendu, revint bien vite de son affaissement. Le pays recouvra son assurance orgueilleuse, mais non sa confiance ancienne dans le pouvoir. Le prestige de l'autocratie avait reçu, dans les fossés de Plevna, une atteinte profonde.
Le rôle de l'empereur, durant toute cette longue et pénible campagne, était plus fait pour lui valoir l'estime et l'admiration de ceux qui l'approchaient que pour relever, aux yeux de ses sujets, son ascendant personnel. Alexandre II, on le sait, avait voulu rejoindre ses troupes au sud du Danube ; il avait tenu à être témoin de leurs exploits, à partager leurs fatigues et leurs dangers, mais soit modestie, soit crainte de la responsabiUté, il avait décliné le commandement en chef pour le remettre à