‹ Études russes et européennesChapitre 12 sur 26 · L*EMPEREUR ALEXANDRE II · texte numérisé non relu

L*EMPEREUR ALEXANDRE II

son frère, le grand-duc Nicolas. C'est ainsi que, dans une petite maison de Gorni-Stouden, il passa de longues semaines anxieuses, supportant les chaleurs d'un été balkanique et les privations de la vie de camp; attendant Je résultat d'opérations dans la direction desquelles il se fût fait scrupule d'intervenir; assistant, en spectateur, aux défaites de Plevna et, en témoin attristé, aux récriminations de ses généraux et aux discordes des princes de sa famille; ayant pour principale occupation de visiter les ambulances, de réconforter les blessés, d'encourager les médecins et les sœurs de charité, donnant à tous, par sa présence, l'exemple d'une patience résignée.

Certes, c'était là une fonction noble, digne d'un grand cœur, et plus d'un pauvre soldat russe dut être touché de voir son empereur s'associer, ainsi, à ses souffrances ; mais cette abnégation même, ce rôle effacé et silencieux de premier volontaire de la Croix rouge avait, aux yeux de l'opinion, quelque chose de peu impérial. On voyait là les vertus privées d'un particulier et non ces qualités souveraines dont l'éclat rehausse le trône et fascine les peuples. On trouvait, en Russie, qu'Alexandre II, devant Plevna, ressemblait plutôt à Napoléon III, à Metz ou à Sedan, qu'à l'empereur Guillaume, dans la guerre de France. On allait parfois jusqu'à insinuer que la présence de l'empereur était un embarras pour l'armée et une gène pour le commandement. Comme s'il n'eût voulu partager que les tristesses de ses troupes, ou comme s'il n'eût attendu qu'un succès pour reparaître

en Russie, Alexandre II n'accompagna pas ses armées victorieuses au sud du Balkan ; ayant été à la peine, il ne chercha pas à être à Fhonneur.

La victoire du reste devait apporter, au souverain, des tracas d*un autre genre et, au pays, des déceptions nouvelles. Dans la paix, comme dans la guerre, le gouvernement du tsar devait se trouver incapable de répondre à l'attente de Fopinion. En vain les diplomates russeS; affectant des airs superbes et enveloppant à dessein les négociations d'un voile mystérieux, choisissaient, fastueusement, pour signer la paix, le vingttroisième anniversaire de Favènement d'Alexandre II au trône.

Aux yeux du public russe, le traité de San-Stefano n'avait rien que de modéré. Jamais, disaient la presse et les salons, un gouvernement n'avait donné pareille preuve de mesure et de désintéressement. Au point de vue russe, en tenant compte de l'exaltation nationale et de la présence des armées du tsar au pied des murailles en ruines de Constantinople, le traité de San-Stefano, loin d'avoir rien d'excessif, n'était, en effet, qu'un minimum. Les Russes s'étaient arrêtés aux portes de Stamboul ; ils n'avaient point promené l'aigle impériale à travers les places de l'ancienne Byzance ; ils avaient résisté à la pieuse tentation d'arborer, sur la coupole de Sainte-Sophie, la croix victorieuse; pouvaient-ils donner au monde une preuve plus insigne de modération? A vrai dire, Moscou et Pétersbourg ont su peu

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de gré à Fempereur Alexandre d'avoir, ainsi, arrêté ses aigles tsariennes aux portes de « la ville impériale* », devant les cuirassés de lord Beaconsfield. Bien des patriotes ont vu là une marque de faiblesse, alors que, à leurs yeux, il suflQsait d'un peu de décision et d'une heure d'audace pour imposer à l'Europe, désunie et réaliste de nos jours, l'autorité du fait accompli, et résoudre à jamais la question d'Orient.

Presque personne, en tout cas, n'admettait que la Russie pût se départir des stipulations dictées au Turc, à San-Stefano, par le général Ignatief. On s'étonnait de l'étonnement causé en Occident par la délimitation de la Bulgarie. Les limites données à la nouvelle principauté slave n'étaient-elles pas celles acceptées, quelques mois plus tôt, par les plénipotentiaires des six puissances, à la conférence de Constantinople ? Aussi l'opinion répugnaitelle, singulièrement, à laisser débattre les conditions de la paix dans un congrès européen. Si elle s'y résignait, elle affectait de ne voir, dans le congrès des puissances, qu'une sorte de chambre d'enregistrement, dont le rôle devait se borner à consacrer les principales clauses du traité intervenu entre les belligérants.

« Le Tsar ne peut se soumettre aux injonctions de Londres ou de Berlin, s'écriait-on en chœur à Moscou; le peuple russe a dit son dernier mot. » Le tsar céda aux périls d'un conflit que l'état seul de ses finances

1. Tsargrady nom slave de Constantinople, souvent traduit à tort par « viUe du tsar ».

lui eût fait un devoir d'éviter ; Alexandre II, las d'une guerre faite malgré lui, préféra une politique de prudence et de concession. En cela, il rendit service, assurément, et à la Russie et à l'Europe ; mais, en résistant aux entraînements belliqueux d'une notable partie de la nation, il compromit sa popularité personnelle et diminua l'autorité, déjà bien entamée, de son gouvernement.

Dans toutes ces négociations de Londres et de Berlin, il est une clause du traité de San-Stefano à laquelle l'empereur Alexandre II s'était attaché, personnellement; avec la ténacité qu'il apportait parfois en pareille matière. Cette clause, qui lui tenait si fort au cœur, n'était pas de celles qui préoccupaient le plus sa diplomatie ou l'opinion publique. Les politiques les plus prévoyants, les hommes les plus désireux d'asseoir l'influence russe en Orient eussent préféré voir la Russie faire une concession, sur ce point, pour en obtenir d'autres ailleurs. Il s'agissait de la bande de terre enlevée à la Russie, sur les bouches du Danube, par le Congrès de Paris, et réunie à la Moldavie. En reprenant, à ses alliés de la veille, ce lambeau de la Bessarabie, la Russie risquait de s'aliéner, pour longtemps, les Roumains, dont le secours devant Plevna lui avait été singulièrement précieux. Cette considération avait peu de poids pour Alexandre II ; s'il s'obstinait à recouvrer la Bessarabie danubienne, ce n'était pas par calcul politique, mais par une sorte de point d'honneur. Il tenait, par-dessus tout, à effacer les clauses du traité qu'il avait

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été obligé de subir, vingt ans plus tôt ; il croyait devoir à ses ancêtres de rendre à la Russie Ismaïl, le témoin des exploits de Souvorof, Ismaïl dont le souvenir est oonsacré par le nom d'un des régiments de la Garde*

La façon dont furent menées les négociations du Congrès ne fit qu'accroître le désappointement du pays. Les bases du traité de Berlin étaient arrêtées, déjà, secrètement, entre le comte Schouvalof, lord Beaconsfield et M. de Bismarck, alors que la Russie se persuadait encore que, en acceptant le Congrès, le gouvernement du tsar n'avait fait à l'Europe qu'une concession de forme. Qu'on juge de la déception, lorsqu'on apprit, par les feuilles étrangères, qu'avant l'ouverture même du Congrès, le plénipotentiaire de la Russie avait sacrifié la grande Bulgarie du général Ignatief ! Les membres les plus ardents du parti national se refusaient à croire à pareille nouvelle. Pour sauver la grande Bulgarie, ils cherchaient, audacieusement, à peser sur le gouvernement, par leurs comités et par la presse. On affectait de proclamer que la Russie n'oserait se déshonorer en manquant de parole au peuple bulgare. L'irritation croissait, à mesure qu'avançaient les séances du Congrès^ quand on apprenait, successivement, que la Bosnie et l'Herzégovine devaient être livrées à l'Autriche; que la Bulgarie allait, non seulement, être réduite, mais être coupée en deux; que la Bulgarie méridionale, perdant sa demi-indépendance, avec son nom slave, allait, selon l'expression du comte Schouvalof, être démarquée.

Du traité de San-Stefano, ainsi abandonné par le gouvernement qui l'avait imposé à la Porte, il ne resta, pour les Russes, qu'un désappointement amer. Les sacrifices consentis, à Berlin, par la diplomatie impériale firent perdre de vue tous les résultats réels de la guerre. Le traité qui enlevait à la Turquie le large fossé du Danube et ne lui conservait, nominalement, le haut rempart du Balkan qu'en y rendant presque impossible la présence des sentinelles turques; le traité qui, en agrandissant les deux protégés traditionnels de Pétersbourg, la Serbie et le Monténégro, faisait reconnaître leur indépendance ; qui, entre le Danube et les Balkans, érigeait, pour un allié du tsar, une principauté de Bulgarie et, à côté d'elle, une province autonome, manifestement destinée à revenir tôt ou tard aux Bulgares ; le traité enfin qui, en Europe, faisait désormais confiner la Russie aux bouches du Danube et qui, en Asie, lui donnait Batoum, le meilleur port de la mer Noire avec Kars, la meilleure forteresse de l'Asie Mineure, ce traité de Berlin, qui effaçait les principales stipulations de celui de Paris, fut reçu comme une humiliation et honni comme une banqueroute de l'honneur russe.

Dans un discours du 22 juin (3 juillet) 1878, l'infatigable Ivan Aksakof avait, aux applaudissements d'une nombreuse assistance, dénoncé la mutilation de la Bulgarie et l'abandon de la Bosnie aux Allemands ou aux Magyars de l'Autriche-Hongrie comme une trahison de la cause slave et une désertion de la mission histo-

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rique de la Russie. Pour mettre un terme à cette agitation et à cette ingérence toute nouvelle des particuliers dans sa politique étrangère, le gouvernement d'Alexandre II dut recourir à des mesures de rigueur. n lui fallut suspendre plusieurs journaux et faire interner dans ses terres, par la ni^ section, Findocile président des comités slaves.

Qui, aux yeux de la Russie, était responsable de tous ces mécomptes successifs? Ce n'était pas seulement TAngleterre de lord Beaconsfield, rAutriche-Hongrie du comte Andrassy, TAUemagne du prince de Bismarck, c'était, avant tout, le gouvernement russe, les hommes en place, le régime en vigueur. De cette guerre entreprise avec un loyal et sincère enthousiasme, la Russie sortait irritée contre autrui et contre elle-même, mécontente de son gouvernement et du système d'alliances de l'empereur Alexandre II, défiante de l'administration, de la direction militaire, de la diplomatie impériale, lasse en un mot de tout Tordre de choses existant. La guerre de Bulgarie, terminée aux rives légendaires de la Propontide, avait, sur la nation et sur l'opinion publique, presque la même influence que, vingt ans plus tôt, la guerre de Crimée et la chute de Sébastopol. Le besoin de changements, l'urgence d'une refonte des institutions et d'un renouvellement de la machine gouvernementale se faisaient, tout à coup, sentir, partout à la fois.

La désafifection, la méfiance, le pessimisme fomentés

par les déceptions de la guerre et de la paix devaient, après la rentrée des troupes, trouver un nouvel aliment dans les récits des soldats et des officiers, des médecins et des « sœurs de charité * ». Les souffrances des soldats, rincurie des chefs, la corruption de Tadministration allaient, dans la bouche de témoins oculaires , fournir une pâture nouvelle à Tesprit critique et à Tirritation de la jeunesse. Durant les mois qui suivirent le rapatriement de l'armée, la presse était remplie de récits de guerre, souvent assombris par la rancune et la malignité. Il se formait toute une littérature populaire qui exaltait le soldat et Thomme du peuple aux dépens des chefs et du pouvoir, littérature qui, par l'inspiration et par les sous-entendus, était insidieusement hostile à ràutorité et au système oflBciel.

En passant le Danube pour affranchir les Bulgares, beaucoup de Russes s'imaginaient travailler à leur propre affranchissement. On rêvait d'une autre émancipation, de constitution, d'assemblées représentatives. Or, la réalité venait bientôt dissiper tous ces beaux songes. La chancellerie impériale rédigeait un projet de constitution, mais c'était pour les Bulgares, délivrés par les armes russes, et ainsi mis en possession de libertés refusées à leurs libérateurs. Il y avait là, pour Tamour-propre national, un froissement pénible. Les

1. On appelait sœurs de charité les femmes qui, durant la guerre, s'étaient enrôlées, en grand nombre, pour soigner les blessés et les malades de Tarmée.

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Russes ne pouvaient guère se résigner, de bonne grâce, à demeurer, politiquement, au-dessous des petits États d'Orient, déjà pourvus de constitutions politiques, audessous de leurs frères puînés et encore enfants du Balkan ou du Rhodope; car, pour le génie et la civilisation, ni Pétersbourg ni Moscou n'avaient assez d'humilité pour mettre le Serbe ou le Bulgare au-dessus du Slave russe.

De la double campagne d'Orient sortait une situation nouvelle. Plevna avait donné au vieux système une secousse dont il avait peine à se remettre. A cet égard, la guerre de Bulgarie eût pu, toutes proportions gardées, être comparée à notre guerre d'Amérique, sous Louis XVI. L'une et l'autre, entreprises sous la pression de l'opinion et des sentiments les plus nobles, ont réagi, à l'intérieur, dans le sens de la révolution, donné un stimulant aux instincts de nouveauté et précipité le cours des événements.

Que si, à toutes ces déceptions de la guerre et de la paix, on ajoute la gêne financière, les nouveaux impôts, la baisse du papier-monnaie, les disettes et les mauvaises récoltes des dernières années d'Alexandre II et, par-dessus tout, l'amer désenchantement laissé dans bien des âmes par l'inefficacité, l'inexécution ou l'inachèvement des grandes réformes de la première moitié du règne, on ne s'étonnera point de la crise intérieure qui succéda à la guerre étrangère. Rien ne surprend plus, ni l'ardeur et l'audace des ennemis de Tordre, ni l'indifiérence et Fapathie apparente de la société, ni

l'isolement moral et les irrésolutions des gouvernants. Nulle part, en Europe, Fesprit révolutionnaire ne pouvait trouver un terrain mieux préparé. Le t nihilisme » a moissonné ce qui avait été semé par la désillusion et par la désaffection. Grâce au désarroi du gouvernement, à la vénalité de l'administration, à la répulsion excitée par la police, à la complicité passive d'une partie de la société, une poignée de jeunes conspirateurs des deux sexes a pu combiner et exécuter des attentats qui, en tout autre pays, eussent semblé chimériques.

On sait quels étaient les mobiles et les instruments de propagande des révolutionnaires russes; nous avons, ailleurs, indiqué les causes et les caractères du « nihilisme* ». Ce mal, loin d'être indigène, est venu du dehors et de la contagion européenne. Les miasmes révolutionnaires en suspens dans Fatmosphère de TOccident ont, avec notre civilisation et nos idées, pénétré en Russie, et ils y ont fait d'autant plus de victimes que moins sain était le climat moral du pays, que moins aguerri était le tempérament national et plus débilitant le régime politique. La propagande révolutionnaire a pris, chez les néophytes russes, une ferveur passionnée, un fanatisme intense qui, malgré leur petit nombre, leur a permis de

1. Voyez VEmpire des Tsars et les Rmses, t. Il, librairie Hachette.

faire planer sur les fonctionnaires, sur tout le pays, sur le tsar lui-même, une sorte de terreur.

De quelle façon l'empereur Alexandre n a-t-il lutté contre cet ennemi invisible, en guerre déclarée avec Tautocratie ? Hélas I ici, comme en toutes choses on ne rencontrait ni programme défini, ni direction arrêtée. Le pouvoir, vivant au jour le jour, essayait tantôt des rigueurs et tantôt des concessions, sans savoir s'arrêter à aucun système, sans esprit de suite et presque sans conviction. Après les premiers attentats, des sévérités jusque-là inconnues sous Alexandre II, la ni^ section et la haute police érigées, comme sous Nicolas P% en arbitres de rÉtat, la presse muselée, les nouveaux tribunaux mutilés, des milliers de suspects incarcérés ou expédiés en Sibérie, la Russie divisée en six ou sept grandes satrapies, ayant chacune à leur tête, sous le nom de gouverneur général, un petit autocrate investi de pleins pouvoirs. Un peu plus tard, après Texplosion du Palais d'hiver, un soudain changement de front : les pouvoirs, naguère dispersés entre sept ou huit gouverneurs généraux, sont concentrés aux mains d'une sorte de grand vizir ou de dictateur improvisé; grâce à ce dernier, une subite détente dans tous les rouages du gouvernement : Ja parole rendue à la presse, les arrestations en masse suspendues, nombre même de déportés rappelés dans leur famille. « La rigueur n'a pas réussi, avait dit, dans un conseil extraordinaire, le général Loris Mélikof, il faut essayer d'autre chose » ; et Alexandre II, heureux

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de pouvoir donner cours à sa naturelle bonté, s'était rallié au système de Thabile Arménien.

L'essai a duré un an, et, durant cette année, pure d'attentats, la société recommençait à respirer et à espérer. Au fond, il n'y avait là qu'un temps de répit dont, faute de hardiesse ou faute de résolution, le gouvernement ne devait pas tirer parti.

L'ordre de choses, issu de l'arrivée au pouvoir du général Loris Mélikof, était manifestement provisoire; une dictature, si intelligente qu'elle fût, ne pouvait se prolonger indéfiniment. Le gouvernement ne pouvait longtemps rester dans une situation aussi anormale; il lui fallait avancer dans les voies nouvelles, ou reculer vers l'ancien système. Selon l'expression d'un Russe, c'était un dégel, et sous le ciel du Nord, le froid et la gelée ont de brusques retours. Durant cette dernière année, remplie d'espérances si cruellement déçues, il n'y eut, en réalité, que des changements de personnes ou des chan« . gements de noms. Rien de modifié dans le régime; s'il fonctionnait d'une autre manière, cela tenait, uniquement, à ce que la direction en était en d'autres mains.

Alexandre II avait bien fait, à son peuple, un sacrifice qui, en d'autres temps, eût été salué comme une des grandes réformes du règne. Je veux parler de la suppression de la trop fameuse m® section; mais, en fait, on avait supprimé plutôt le nom que la chose. De la chancellerie impériale, la haute police était passée au Ministère de l'Intérieur. C était plutôt une concentration

des pouvoirs, au profit du gouvernement, qu'une garantie pour les sujets du tsar. Les arrestations par' voie administrative restaient autorisées, et, s'il ne s'en faisait plus le même abus, au général Loris Mélikof en revenait tout rhonneur.

Il en était de même pour la liberté de la presse, de même pour les inspections sénatoriales, dont le pouvoir et Topinion avaient, tous deux, également, beaucoup espéré. La presse, retrouvant, inopinément, une tolérance inaccoutumée, s'adonnait avec passion à la poursuite des abus administratifs. Les oreilles russes étaient surprises d'entendre raconter, tout haut, d'innombrables actes d'arbitraire et de corruption que, en tout autre temps, on se fût transmis à voix basse. Les déportés, revenus des extrémités de l'empire, dénonçaient, dans les journaux, les vexations et les illégalités donts ils avaient été victimes, de la part des proconsuls de province. L'enquête sénatoriale même, dirigée par des hommes intègres et indépendants, faisait de tristes découvertes dans l'administration provinciale. De toute façon, par la presse et par les agents du gouvernement, se dévoilaient, à tous les yeux, les plaies administratives qui rongeaient l'empire. Plus grand apparaissait le mal, plus il devenait évident que, pour purifier l'administration russe, il fallait autre chose que des inspections de sénateurs et des procédés de contrôle qui, à dix siècles de distance, semblaient empruntés aux missi dominid de Charlemagne.

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Pendant que se montraient, ainsi, à nu, les vices et les tares du système, de graves événements s'accomplissaient dans la famille impériale, et diminuaient le prestige du trône ou la considération du souverain. L'impératrice régnante, depuis longtemps malade, mourait estimée et regrettée de tous; et quelques semaines après avoir, selon Fusage russe, porté sur ses épaules la bière de sa femme, l'empereur sexagénaire se mariait, en secret, à une jeune favorite dont il avait déjà plusieurs enfants.

C'était la première fois, croyons-nous, qu'un tsar russe contractait, en cachette, un mariage morganatique. La nouvelle épouse du tsar, ancienne demoiselle d'honneur de la défunte impératrice, avait, déjà, son appartement au Palais d'hiver, au-dessus de celui de l'empereur; depuis longtemps, déjà, elle avait sa petite cour et exerçait, autour d'elle, une influence que d'aucuns ont peut-être jugée avec sévérité. Le mariage qui consacrait cette situation ne pouvait pas ne point froisser la famille impériale, encore en deuil de la dernière impératrice. On se demandait si celle qu'il avait épousée, clandestinement, Alexandre II ne voudrait pas, un jour, la couronner à Moscou; s'il n'y serait pas même obligé par le peuple de la vieille capitale, incapable de comprendre que la femme de l'empereur pût ne pas être impératrice. On se demandait si la Russie du xix® siècle n'allait pas, comme la France de Louis XIV, avoir ses bâtards légitimés. Un pareil événement n'était pas fait pour relever Taulorité morale du pouvoir, ni l'ascendant personnel

d'Alexandre H. Aussi, dans les derniers mois, y avaitr-il, autour du souverain, une sorte de froideur et de désaffection. Il a fallu sa mort cruelle, son courage en face des assassins, son héroïque oubli de soi-même devant les bombes du canal Catherine, pour lui faire pardonner ses faiblesses d'homme privé. L'excuse d'Alexandre II était dans ses scrupules religieux, dans son désir de légaliser une situation dont Tirrégularité lui pesait, de donner un état civil à la femme qu'il aimait et à ses propres enfants. Sa hâte à convoler à de secondes noces, au milieu de son veuvage officiel, assez de choses l'expliquaient, et ses noirs pressentiments, et l'ébranlement trop naturel de sa santé et de ses nerfs, et les menaces de mort qui, depuis trois ans, planaient sur lui et ne lui laissaient pas le loisir d'attendre.

Pour la Russie, hélas I il a attendu. Tous ces soucis de l'homme privé, durant cette dernière année, toutes ces questions de mariage, d'étiquette et de relations domestiques, parfois embarrassantes à trancher, alors même qu'on est autocrate, laissaient à Alexandre n moins de loisir pour les affaires et moins d'énergie pour les graves résolutions. Au milieu de sa nouvelle lune de miel, il entendait, moins distinctement, les murmures ou les vœux de son peuple ; — le mot que l'on répétait partout en Russie et qui résumait toutes les vagues aspirations de l'opinion arrivait plus difficilement jusqu'à lui.

Que de fois, durant son long règne, Alexandre II avait

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