‹ Études russes et européennesChapitre 13 sur 26 · L*EMPEREUR ALEXANDRE II · texte numérisé non relu

L*EMPEREUR ALEXANDRE II

entendu résonner l'écho étranger de ces mots nouveaux de constitution et de liberté politique, — ou mieux, comme le nom en était interdit, que de fois il avait entendu, sous des périphrases plus ou moins habiles, discuter et demander la chose I Au début, c'était dans les assemblées de la noblesse qui, en compensation de la perte de ses serfs, attendait du tsar des droits politiques. Un peu plus tard, c'était dans les nouvelles assemblées provinciales, ou dans les municipalités, et un jour, vers 1868, le prince Tcherkasski, comme maire de Moscou, présentait au tsar une adresse de la douma de cette ville implorant la convocation d'une Assemblée nationale. Au commencement, pour ne pas irriter l'empereur par ces réclamations malséantes, ou ces mots malsonnants, on avait essayé, après avoir en vain recouru aux assemblées publiques, de voies plus discrètes et plus mondaines. Sous l'inspiration de la grande-duchesse Hélène, on avait, un jour tenté, de glisser le grand mot à l'oreille d'Alexandre II, dans un bal masqué de la cour. Une jeune femme, costumée en abeille, avait été chaînée de cette délicate mission, et l'empereur, dit-on, en sut mauvais gré à l'audacieuse abeille.

Douze ou quinze ans plus tard, quelle différence I c'est bien, encore, par des moyens mystérieux que le tsar est sollicité de donner la liberté à ses sujets; mais, au lieu d'une insinuation enjouée, jetée dans un bal par une gracieuse bouche de femme, ce sont des lettres de

menaces, des assignations révolutionnaires qui pénètrent jusque dans le cabinet impérial. Les avertissements, c'est le revolver de Solovief, ce sont les attentats répétés sur les chefs de la haute police. De jeunes illuminés, des jeunes hommes, des jeunes filles, presque des enfants, rassemblés, la nuit, dans une clairière des forêts, ont décidé d'en finir avec le tsar, se flattant, dans leur barbare ingénuité, de tuer Tautocratie avec Tautocrate. Ils s'imaginent, ces sinistres philanthropes, que pour régénérer un peuple et renouveler un empire, il suflit d'apprendre à fabriquer de la nitroglycérine et d'avoir en poche quelques petites boules grosses comme une orange. Les lignes de chemin de fer par où passe Alexandre II sont minées ; dans son propre palais, à l'heure où il va se mettre à table, avec sa famille, sa salle à manger fait explosion. Et comme il ne répondait pas plus aux menaces des conjurés anonymes qu'aux suppliques de la noblesse libérale, l'empereur apprend, un jour, qu'il a été jugé et condamné par la Sainte- Vehme révolutionnaire. Au moment où l'on s'imaginait avoir arrêté tous les conspirateurs, quand on se flattait d'avoir rétabli le calme dans les esprits, avec quelques changements de personnes et quelques libertés de détails, Alexandre II, revenant en traîneau d'une visite au palais où son grand-père Paul avait été étranglé, rencontre, le long d'un canal désert, une jeune fille voilée de noir; une bombe éclate, blessant des cosaques de l'escorte impériale; l'empereur, oubliant pour ses

l'empereur ALEXANDRE U. 41

serviteurs son propre salut, descend de traîneau ; une seconde bombe le l'ait rouler, tout sanglant, dans la neige. Transporté, à la hâte, dans son cabinet du Palaisd'Hiver, une artère ouverte, les deux jambes fracassées, assiégé de médecins qui voulaient pratiquer l'amputation, l'autocrate expirant dut s'estimer heureux de mourir, plutôt que d'exposer les Russes à voir, sur le trône, le tronc mutilé d'un empereur cul-de-jatte.

Et, chose triste, entre toutes ces tristesses, il semble que, au moment même où il était renversé par les bombes de Kibaltchich et de Sophie Perovsky, Alexandre II s'était enfin décidé à entrer dans cette voie des réformes politiques où il avait tant de répugnance à s'engager. Il allait — le fait paraît certain — convoquer les députés des zemsivos ou états provinciaux à se réunir, à Pétersbourg ou à Moscou, pour rechercher, avec eux, les moyens de procurer au gouvernement la coopération régulière du pays *. Pourquoi faut-il que ce projet n'ait pas été connu quelques jours, — quelques heures plus tôt? Peut-être la publication en eût-elle arrêté le bras de fanatiques égarés; peut-être un grand deuil eût-il été épargné à la Russie et de grands dangers à l'empire.

1. Sur ce projet d'Alexandre II, voyez V Empire des Tsars et les RusseSy t. II, livre V.

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