L'ANNÉE DE CRONSTADT
Entre la foule anonyme des années qui tombent, une à une, dans le passé de Thistoire, 1891 aura eu la chance d'avoir un nom. C'est pour nous, Français, l'année de Cronstadt ; et, à bien des oreilles naïves, ce nom tudesque sonne aussi fièrement qu'une victoire. Du triomphal voyage de notre escadre dans les mers du Nord, la courte mémoire du peuple, incapable de retenir plusieurs noms à la fois, ne se rappelle guère que Cronstadt ; — l'ingrate a oublié, déjà, Copenhague, Stockholm, Portsmouth où anciens alliés et vieux rivaux ont pourtant, eux aussi, chacun à sa manière nationale, fait fête à nos marins et à notre tricolore.
Un ministre a dit, devant les chefs de notre armée,
1. Préface écrite pour la troisième année de la Vie politique à V étranger (Charpentier, 1892).
que Cronstadi avait créé, en Europe, une situation nouvelle. Il serait plus juste de dire que Cronstadt a consacré, ofïlciellement, une situation vers laquelle s'acheminait, depuis plusieurs années, TEurope. La réception de Péterhof et les vivats de Pétersbourg et de Moscou ont donné, au rapprochement de la France et de la Russie, une sanction impériale à la fois et populaire. Avec la permission du tsar, c'est bien deux nations qui, à la face du monde, se sont serré la main, sur le pont du Marengo.
L'Europe n'en a pas été trop surprise; l'Europe y était préparée. C'est chez nous, en France, que les hourras de Cronstadt ont eu le plus de retentissement. Le bénéfice en a été pour la Répuplique, autant que pour la France. La visite du tsar au vaisseau de l'amiral Gervais, le télégramme de l'empereur Alexandre III au président Carnot ont été, de la part de l'autocrate russe, comme une solennelle et cordiale reconnaissance de la République française. C'était, en quelque sorte, le pendant de ce que faisait, à Rome, vers le même temps, avec des façons forcément différentes, le pape Léon XIII. De l'orphéon des Pères Blancs du cardinal d'Afrique, la Marseillaise, naguère encore honnie des rois et des prêtres, a passé sur les cuivres de la garde du tsar. La République a eu la bonne fortune de gagner, simultanément, la faveur des deux plus grandes puissances conservatrices du globe. Puisse-t-elle avoir la sagesse de ne se les aliéner, ni l'une ni l'autre, et fasse le
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ciel que nos radicaux cessent de s'amuser à les froisser par de puériles manifestations I
Les amitiés politiques sont toujours, pour une bonne part, faites d'antipathies communes. C'est ainsi que l'entente franco-russe est sortie de la triple alliance. L'alliance des Trois, dirigée à la fois vers l'Ouest et vers l'Est, semblait faite exprès pour rapprocher l'Est russe et rOuest français. L'obstacle était la complexion et le tempérament des deux puissances, le contraste de leurs institutions et, plus encore, l'opposition de leurs tendances. Les formes et les procédés de gouvernement des deux pays avaient de quoi les choquer, mutuellement. A. Pétersbourg surtout, autour du petit-fils de l'empereur Nicolas P% il était difficile qu'on se sentît beaucoup d'attrait pour notre République, ou beaucoup de confiance en nos gouvernements de gauche.
Entre Gattchina et l'Elysée, il y avait, depuis l'affaire Hartmann, des préventions que venaient encore renforcer les frasques du Palais-Bourbon, les scandales politico-financiers et les démonstrations des camelots autour du cheval noir. Le bon génie de la France est venu, une fois de plus, à son aide; le maintien de l'ordre matériel, la réussite de l'Exposition du Centenaire, la défaite de l'aventure boulangiste, — et aussi l'arrestation des conspirateurs nihilistes qui essayaient leurs bombes dans les bois de Meudon ont eu raison de tous les préjugés. Un signe de la main du tsar a autorisé les hourras de son peuple à la France. Mais les toasts de
Pétersbourg n*ont pas changé le fond des choses. Veut- , on que Ten tente franco-russe persiste, il ne faut pas que, par ses incartades, notre démocratie républicaine mette les bonnes dispositions de l'autocratie russe à trop rude épreuve.
Il est bon de ne pas oublier le débat de M. de Bismarck avec M. d'Arnim. Le chancelier comptait, pour nous isoler des monarchies militaires, sur la République et sur les témérités des républicains. Cronstadt a démenti les calculs de Friedrichsruhe, mais si la République devait justifier les espérances mises sur elle à Berlin, Cronstadt ne laisserait pas plus de trace, dans notre fin de siècle, que n'en a laissé, sur les eaux endormies du golfe de Finlande, la quille des vaisseaux de Tamiral Gervais.
S'il faut être franc avec quelqu'un, c'est avec soimême. La durée el l'intimité de notre entente avec le tsarisme russe dépendent, avant tout, de notre politique intérieure. Tout ce qui diminue la confiance mise en nous risque de déœurager ou de rebuter nos amis. Pour qu'on fasse cas de la France et de l'alliance française, il faut qu'on nous croie forts ; et, pour nous croire forts, il ne faut pas qu'on nous croie fous. Si, par ce côté, la Russie avait quelque ascendant sur la France, je ne pense pas que la République en devînt moins solide; — et j'ajouterai que si la France, à son tour, avait quelque influence sur la Russie, les Russes n'en seraient pas plus à plaindre.
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Quant aux résultats d'une entente franco-russe en Europe, il semble bien, jusqu'ici, que l'Europe, tout comme la France, n'ait qu'à s'en louer. Trois ou quatre ans plus tôt, quand le ministère de la guerre était aux mains du général Boulanger, lorsque l'alliance russe avait pour apôtre « la Ligue des patriotes », il était permis de s'en montrer quelque peu défiant. On pouvait craindre, à Paris comme à Moscou, que l'alliance fût la préface de la guerre ; — et la guerre, je ne sais laquelle des deux nations, France ou Russie, avait le moins de goût pour elle. Ni la France, ni surtout la Russie n'étaient prêtes pour la guerre, et l'eussent-elles affrontée, toutes deux, de concert, que le poids et les périls en fussent surtout retombés sur la France ^
Cronstadt sera une date pour l'Europe. La poignée de main du tsar à l'amiral a restauré l'équilibre du continent. Entre l'autocratie russe et la démocratie française, l'histoire nous dira s'il y a un traité. Il semble bien qu'il y ait une alliance. M. de Giers est venu à Paris, il a vu M. Ribot ; les deux ministres ont-ils signé un protocole? Nous le saurons quelque jour. A qui n'a en vue que la paix, les protocoles de chancellerie ne sont, du reste, pas nécessaires. Les traités aux clauses secrètes sont souvent faits pour inquiéter, non pour rassurer : la triple alliance est là pour le montrer. L'entente
1. Voyez la France, la Russie et V Europe, Calmann Lévy, 1888.
franco-russe, en tout cas, n'a en vue que la paix : de cela nous sommes sûrs.
Cronstadt n'a rien d'inquiétant pour personne; la paix en a été affermie et non ébranlée. La paix ne dépend plus, uniquement, de la triple alliauce ; elle n'est plus autant à la merci du jeune Kaiser, qui se plaît, la nuit, à faire sonner le boute-selle. L'Europe, en vérité, ressemblait, par trop, à ces escadrons d'uhlans de la Marche qui dorment tout équipés, dans la crainte d'une alarme soudaine.
La paix, telle que l'entendait la triple alliance, avait des allures provocantes. La paix, aujourd'hui, semble plus solide, car si elle est arc-boutée, d'un côté, par l'Allemagne et ses deux alliés, elle l'est, de l'autre, par la France et le tsar russe ; et pour qu'elle ,dure, cette paix si chère à l'Europe en armes, le mieux est qu'il n'y ait pas, dans un sens, une poussée plus forte que dans l'autre. — Triste paix assurément ! paix précaire qui ne se maintient que par une sorte d'équilibre des armes ; mais, si lourde et ruineuse qu'elle semble, c'est l'unique paix que puisse, de longtemps, goûter l'Europe nouvelle.
Pour que l'Europe pût en connaître une autre, il faudrait que la triple alliance prît fin. Or, la triple alliance a, précisément, fait un nouveau bail en 1891. L'empereur Guillaume II en a célébré le renouvellement, en un bruyant dithyrambe qui semble avoir ému
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ou froissé Pétersbourg, non moins que Paris. Et, pour renouveler leurs engagements, les trois puissances n'ont pas attendu Téchéance de leurs traités. Les grands ministres de la triple alliance, M. de Bismarck, M. Tisza, M. Crispi, n'étaient pourtant plus là pour en resserrer les nœuds. L'alliance a survécu à leur règne ministériel. Chez nous, lors de la chute de M. Crispi, au commencement de 1891, quelques naïfs ont cru que l'Italie aller s'empresser de ressaisir sa liberté. C'était s'abuser sur l'Italie et sur les ressorts de la politique italienne. J'étais à Rome, au lendemain du renversement de M. Crispi. Le patron de la « mégalomanie » semblait devenu l'homme le plus impopulaire du royaume. Les masses, qui ont toujours besoin de bouc émissaire, rendaient le Sicilien responsable des souffrances qu'imposent à la péninsule les armements de la triplice. Mais dans l'Italie unifiée, les masses comptent encore peu. Il n'y a eu de changé qu'une signature au bas des traités qui lient l'Italie à l'Allemagne et à l'Autriche. M. di Rudinî ne pouvait refuser d'y apposer son nom. Qui veut être ministre du roi Humbert doit accepter la triple alliance. C'est, pour le Quirinai, la condition sine qua non.
Aux yeux de la maison de Savoie, l'alliance austroallemande reste une alliance dynastique, une sorte d'assurance mutuelle monarchique contre les périls du dehors et du dedans. Le Parlement italien, le Cabinet en ignorent les conditions ; le roi et son premier ministre sont seuls à les connaître. Il s'est bien rencontré, à
Montecitorio, des indiscrets pour réclamer communication des traités ; on leur a répondu que cela ne regardait pas la Chambre. L'unique différence entre la politique de M. di Rudini et celle de M. Crispi, c'est que la première se pique d'ôtre moins fastueuse et moins nerveuse ; c'est surtout qu'elle prétend ménager davantage les forces de l'Italie, — problème malaisé pour qui veut maintenir les charges militaires sous lesquelles plie le royaume.
Le renouvellement de la triple alliance n'a pas seul marqué Tannée 1891. Les nœuds diplomatiques, Berlin les a renforcés par des liens économiques. Sur l'alliance militaire, s'est greffée une alliance commerciale à laquelle on s'efforce d'attirer les États secondaires d'Orient et d'Occident, de façon à conquérir, pour l'Allemagne et l'Autriche, l'hégémonie industrielle du continent. Ce n'est pas que Berlin ait renoncé au protectionnisme; mais, de même que les États-Unis d'Amérique, l'Allemagne a découvert qu'il n'était pas impossible de marier le régime protecteur au système des traités de commerce, — taudis que la France repoussait, aveuglément, tout nouveau traité, sous prétexte de garder « la liberté de ses tarifs ».
C'est ainsi que, l'année même où elle se félicitait d'être sortie de l'isolement politique, la France s'est complue à s'enfermer dans l'isolement économique, au risque de détourner de ses ports les grands courants commerciaux et de voir ses voisins, grands et petits,
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liés par traité à Berlin, devenir les clients et les satellites de TAliemagne. Il semble que la France eût dû s'efforcer, au moins, d'opposer à la triple alliance une entente commerciale franco-russe. C'eût été resserrer l'amitié des deux pays en les y intéressant, tous les deux, par des avantages matériels, — alors que, jusqu'ici, il faut bien le dire, tout le profit de Cronstadt a été pour le Trésor russe, auquel l'épargne française a joyeusement porté ses louis d'or, sans même regarder au taux de l'émission des emprunts timbrés de l'aigle à deux têtes.
Et pendant que la France et la triple alliance modifiaient, en sens inverse, leurs relations économiques, les questions sociales, rendues plus irritantes par les excès du protectionnisme, continuaient à préoccuper les gouvernements et à remuer les peuples. Ici encore, 1891 aura peut-être marqué une date. Au-^iessus du bruit des écoles en lutte, au-dessus de la clameur des intérêts en conflit, s'est élevée, de la vieille Rome, une voix désintéressée, la seule impartiale peut-être sous les cieux, qui a prêché au monde la paix sociale et lui en a rappelé les conditions premières. Ce n'est point que, dans son encyclique De statu opificum, le pontife octogénaire ait révélé aux hommes des vérités nouvelles. * Tel n'était point son office; il s'est contenté de leur remémorer les règles oubliées de la fraternité évangélique, leur assurant qu'elle peut satisfaire les aspi-
rations des démocraties modernes *. Et ce faisant, le Pape s'est plu à montrer que TÉglise n'a rien qui répugne aux transformations sociales ou aux mutations politiques, — pourvu que restent intacts le Décalogue et l'Évangile. C'est en cela, surtout, que le langage de Léon XIII a été nouveau, et c'est pour cela que cette encyclique latine du Pape humaniste marque une évolution dans l'histoire de l'Église. Trente ans à peine après les anathèmes du Syllabiis^le successeur de Pie IX a prouvé que le Saint-Siège entendait les conditions d'existence des sociétés contemporaines. L'Église a déclaré, par la bouche du Pontife infaillible, qu'il ne lui convenait pas d'être regardée comme le rempart du passé ; l'Église a prévenu le siècle que la foi catholique n'avait rien contre l'avènement de la démocratie. Pour qui n'envisage que le côté politique des choses, cela seul serait un événement, alors surtout que, en tant de pays, la Papauté semble en train de redevenir un des facteurs de la politique générale.
1. Voyez notre étude sur le Socialisme y la Papauté et la Démocratie, Calmann Lévy.