‹ Études russes et européennesChapitre 15 sur 26 · PRÉFACE DE LA TRADUCTION EN LANGUE ANGLAISE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA TRADUCTION EN LANGUE ANGLAISE

L'ouvrage ofTert ici au public de langue anglaise est interdit en Russie, Le lecteur anglais ou américain s*en étonnera. 11 aura tort. A TAnglo-Saxon qui veut juger des choses russes, il faut commencer par se défaire des idées américaines ou britanniques. Pour obtenir droit de cité dans les États du tsar, il ne suffit pas, à un livre, de se montrer sympathique au grand peuple slave et plein de respect envers son noble souverain. L'autocratie, comme la foi, a son Noli vie tangere. Elle ne peut laisser discuter ni ses actes, ni son principe. Or, c'est ce que

1. En 1893-95 a paru, à Londres et à New- York, maison Pullman, la traduction en langue anglaise de V Empire des Tsars et les Russes (Hachette, trois volumes in-8). L'auteur a écrit, pour cette édition anglo-américaine, une préface spéciale dont nous donnons le texte original français.

nous avons fait ici ; et quelque déférente bienveillance que nous ayons témoignée à Fautorité tsarienne, nous y avons apporté une liberté, manifestement incompatible avec le régime autocratique.

Aussi aurions-nous mauvaise grâce à nous plaindre de Tostracisme qui frappe ces volumes. Loin d*en garder rancune au gouvernement impérial, nous serions plutôt tenté de Ten remercier, comme d*un certificat donné, par la censure russe, à notre sincérité et à notre indépendance.

Une chose que je ne saurais trop inculquer au lecteur: nous n'avons pas le droit, nous autres Occidentaux, d'appliquer à la Russie les mêmes notions et les mêmes règles qu'à l'Europe ou à l'Amérique. Ce serait, de notre part, un acte d'ignorance et un acte d'injustice. C'est pourtant l'erreur de la plupart des étrangers. Ils se laissent tromper par les géographes qui leur assurent que l'Europe s'étend jusqu'aux croupes de l'Oural et aux crêtes du Caucase. Il faut laisser tout ce bagage de collège et ces limites conventionnelles. La Russie n'est ni l'Europe ni l'Asie ; elle est un monde à part entre l'Europe et l'Asie, tenant à la fois de l'une et de l'autre.

L'empire russe est bien, en un sens, un État européen, comme il est un État chrétien, mais ce n'est pas un État de notre temps. Appartient-il vraiment à l'Europe, c'est à une Europe ailleurs disparue, plutôt qu'à l'Europe moderne. Veut-on comprendre la Russie, il faut, pour la bien voir, reculer, dans le temps, de trois ou quatre

l'empire des tsars bt les russes. 55

siècles. S'imaginer, sur la foi du calendrier, que la Russie de l'empereur Alexandre ni appartient à la fin du XIX® siècle, c'est, en dépit de toutes les chronologies, le plus grossier anachronisme. Le tsar Alexandre Alexandrovitch, couronné au Kremlm, n'est point le contemporain de la reine Victoria d'Angleterre. Ni lui ni son peuple ne vivent dans la même atmosphère intellectuelle que nous. Si, à quatre siècles de distance, le tsar russe prend, contre ses sujets juifs, des mesures qui nous rappellent les édits rendus, en 1492, par los reyes catolicos^ c'est que la Russie orthodoxe n'est pas sans ressembler à l'Espagne catholique du xv® siècle.

Entre cette sainte Russie et nos démocraties républicaines, ou nos monarchies constitutionnelles d'Occident, il y a, pour qui sait observer, un intervalle de plusieurs centaines d'années. La présomptueuse légèreté des touristes, qui courent, en train express, à travers les plaines russes, en est elle-même souvent frappée. Ce qui rend la Russie si malaisée à comprendre,^ c'est qu'étant moderne par le nombre des années, par le côté extérieur de sa civilisation, par les emprunts faits à nos sciences mécaniques, par son armée et par sa bureaucratie, elle en est demeurée au moyen âge, par l'esprit de son gouver nement comme par les mœurs et par l'esprit de son peuple.

Urbaines ou rurales, les masses russes n'ont senti passer sur leurs têtes ni la Renaissance, ni la Réforme, ni la Révolution. Tout ce qui s'est fait, en Europe ou en Amérique, depuis Christophe Colomb et depuis

Luther, depuis Washington et Mirabeau, est pour elles comme non avenu.

Ce n'est pas que la Russie se soit isolée, entièrement, de rOccident, ou qu'elle n'ait pas cherché à se rapprocher de lui. Toute son histoire, depuis Pierre le Grand, et dès avant Pierre le Grand, est un effort pour rattraper TEurope. J'ai dit, en quel sens, Pierre et ses successeurs y avaient réussi ; en quel sens, ils avaient échoué. Certes, elle n'est pas restée stationnaire, la Russie des Romanof. Elle a marché, depuis Pierre le Grand ; parfois même ses gouvernants, dans leur hâte de progrès, ont voulu imprimer, au pesant et compact empire, une allure accélérée que ne pouvaient suivre les lourdes masses populaires. A l'inverse des autres nations de l'Europe, toute initiative a dû venir d'en haut, du pouvoir ; et jamais chefs de peuples n'ont eu un pareil poids à soulever.

Puis, si la Russie faisait des progrès, en tous sens, l'Europe, elle aussi, l'Occident tout entier continuait à marcher, forçant le pas à mesure qu'il avançait dans des voies nouvelles, si bien que, au lieu de le rejoindre, la massive et lente Russie se trouvait toujours en arrière, à grande distance de nous.

Autre chose encore, dont nous aurions mauvaise grâce à nous montrer surpris. Notre mobile Occident, (car, pour la lointaine Russie, Europe et Amérique, c'est tout un), notre instable Occident, en sa course précipitée vers ce qu'il appelle le Progrès, a fini par inquiéter le sens pratique et l'âme religieuse de la Vieille

l'empire des tsars et les russes. 57

Russie. Il y avait déjà, dès le règne de Pierre le Grand, de « vieux Russes », des Moscovites endurcis, que scandalisait Timitation de l'Europe, — de l'Europe de Louis XIV et de la reine Anne. Qu'est-ce donc, aujourd'hui, de nos républiques et de nos Parlements, de nos luttes de classes, de nos gouvernements de partis qui font ressembler notre vie politique à une guerre civile perpétuelle, à coups de mensonges et de calomnies?

Nos libertés, trop souvent oppressives pour les faibles, et notre licence destructrice de tout respect et de toute tradition ; notre démocratie avide de pouvoir, qui, dans sa soif de nouveautés et son appétit de bien-être, montre, inconsciemment, un naïf et grossier matérialisme ; notre agitation incessante, pareille au remous stérile des vagues de la mer ; toute notre instabilité, réelle ou supposée, ont effrayé la Russie et le tsar. Après avoir cru longtemps, avec une foi d'enfant, que la civilisation consistait à nous imiter, à nous ressembler, nombre de Russes, jusque dans la mince couche cultivée, en sont venus à se demander si la large route du progrès, ouverte par nos politiques ou par nos penseurs, n'aboutissait pas à une falaise abrupte. Et ainsi, après avoir mis son ambition à se rapprocher de nous, la Russie, devenue défiante, inquiète des excès produits chez elle par l'importation de nos idées, la Russie gouvernementale s'est résolument rejetée en arrière. Elle ne tient plus à nous ressembler, elle ne tient plus à nous rattraper. Elle croit plus sûr de demeurer elle-même. Au

lieu de se faire européenne, elle prétend redevenir russe.

Tel est le sentiment qui prédomine autour du tsar Alexandre III. Son règne marquera, dans révolution historique de l'empire, une phase d*arrêt volontaire. Depuis deux siècles, Thistoire de la Russie ressemble à un balancier, attiré en sens inverse, vers deux pôles contraires. Elle oscille, tour à tour, entre Timitation européenne et la tradition moscovite. Aujourd'hui, c'est Moscou et le pôle russe qui l'emportent. Sous ce rapport, le règne d'Alexandre III est le pendant du règne de Nicolas P"*. Le courant n'est plus, comme sous Catherine, comme sous Alexandre I*' ou sous Alexandre II, à rimitation de l'Europe. L'empereur Alexandre ni met sa gloire à être national. C'est le tsar orthodoxe de la tradition populaire. Il est Russe, rien que Russe, et n'a d'autre ambition que d'incarner en lui son peuple. Le tsar, aujourd'hui, c'est la Russie faite homme.

Quelque sentiment que nous inspirent certains de ses actes, impossible de méconnaître la dignité de son caractère. Jamais peut-être la Russie n'a eu prince plua soucieux de ses devoirs, plus sincèrement passionné pour le bien de son peuple. Ses qualités souveraines et ses vertus privées lui appartiennent ; ses procédés de gouvernement ne sont pas à lui ; ils proviennent du sol russe, du régime autocratique dont le tsar est le représentant, et dont il croit de sa mission de maintenir l'intégrité» Il est courageux, il est droit, il est simple, il

Page 1