L*EMPIRE DES TSARS ET LES RUSSES
est modeste, il est calme, il est patient. Cet autocrate, qui d'un simple signe peut mettre en mouvement dix millions d'hommes, est un pacifique. Si notre Europe, tout entière hérissée de baïonnettes, est demeurée en paix, le mérite en revient, pour une bonne part, au tsar Alexandre UI. Gardien de la paix du monde, c'est un beau rôle pour un autocrate ; — nous souhaitons, en France , qu'Alexandre Alexandrovitch le tienne longtemps . Quoi qu'il en soit de l'avenir qui n'est à personne, quelque résultat qu'ait la politique du tsar au dedans ou au dehors ; que la Russie en soit affaiblie ou fortifiée, que l'autorité souveraine s'en trouve raflfermie ou ébranlée, un fait certain, c'est que cette énorme Russie demeurera, de toute manière, un des trois ou quatre grands États du globe. Elle sera, dans notre moitié du monde, le pendant des États-Unis dans l'autre moitié. Cela suffirait pour intéresser, à l'empire des tsars, quiconque se passionne pour les destinées de l'humanité. Si loin qu'il paraisse de nous, ce massif peuple russe ; si arriérées que nous semblent sa civilisation et ses institutions, il a déjà, ce nouveau venu, dans presque toutes les branches de l'activité humaine, dans l'art, dans la science, dans les lettres, fait preuve d'un génie original. Aussi, tout en notant ses défauts ou ses vices, n'avonsnous pas le droit, nous autres Occidentaux d'Europe ou d'Amérique, nous, ses aînés, de l'accabler de nos dédains. Sa jeunesse peut réserver bien des surprises à notre vieux monde* Néo-Latins ou Anglo-Saxons^
gardons-nous de llnepte orgueil de race dont fait trop souvent montre, sur FElbe ou sur la Vistule, le Teuton vis-à-vis du Slave. Le Slave n'a pas dit son dernier mot; à peine a-t-il balbutié ses premières paroles. Parce qu'il est différent de nous, et que la nature et Thistoire ont retardé son développement, n'allons pas le condamner à une infériorité éternelle. Notre présomption pourrait avoir de cruels mécomptes. Pour que le Slave russe nous prouve qu'il a toute l'étoffe d'un grand peuple, il ne lui faut peut-être qu'un crédit d'un ou deux siècles.
(aujourd'hui l'empereur NICOLAS II*)
Le jeune prince, dont ce volume raconte le voyage autour de l'Orient, est Thôritier du plus vaste empire du continent. Sur aucunes épaules, peut-être, ne pèsent autant d'espérances. De ce jeune homme, de son intelligence, de son cœur, de sa raison dépend l'avenir de cent vingt-cinq millions d'hommes. Car un empereur russe n'est point un souverain comme un autre. Pareil aux Césars, qui portaient dans la main le globe symbolique, le tsar russe tient son empire dans le creux de sa main. Il est, de la mer Caspienne aux mers
1. Ce voyage, écrit par le prince E. E. Oukhtomsky, compagnon de route du Grand-Duc héritier, a été traduit en français par M. Louis Léger, professeur au Collège de France, Le tome !•', le seul encore traduit, a paru, à la librairie Delagrave, avec une préface de M. Anatole Leroy-Beaulieu, que nous donnons ici.
polaires et des bouches du Danube aux déserts de Mongolie, le maître unique, la loi vivante. Son pouvoir a gardé, aux yeux de ses peuples, un caractère à la fois patriarcal et religieux. Il est le père de la Sainte-Russie, et il est Toint du Seigneur, sacré solennellement au Kremlin. La filiale vénération de ses sujets orthodoxes nimbe son front d'une auréole dont Téclat rejaillit sur les fils de son sang. Non point, comme le répète, obstinément, notre ignorance occidentale, que le tsar autocrate soit le chef visible, le pape de TÉglise nationale; mais parce qu'aux yeux des Russes orthodoxes, il a, tout comme le « tsar David » ou comme le a tsar Salomon », été élu par le Seigneur, pour régner sur son peuple, le peuple de Dieu.
Le tsarévitch ou, comme dit la langue oflîcielle, le césarévitch Nicolas Alexandrovitch, a aujourd'hui *■ vingt-cinq ans, élant né en mai 1868. Il est l'aîné des trois fils et des deux filles de l'Empereur Alexandre III et de l'impératrice Maria Féodorovna, née princesse Dagmar de Danemark. De taille moyenne, les traits fins, délicats, le césarévitch, comme il arrive souvent aux fils, ressemble plutôt à sa gracieuse mère. Au rebours de son père, l'empereur régnant, qui n'était que le fils cadet d'Alexandre II et n'a succédé au trône que par la mort de son aîné, le césarévith actuel a été élevé pour régner. De bonne heure, il lui a fallu, comme prince