En
héritier, s'associer aux grandeurs et aux dangers de la puissance tsarienne. II n'avait pas encore treize ans, le 1^7*3 mars 1881, lorsque, au retour d'un manège de cavalerie, son grand-père, le « tsar libérateur », fut renversé, tout sanglant, sur la neige des quais du canal Catherine, par des bombes fabriquées de mains russes. De pareils souvenirs, à un pareil âge, projettent, sur toute la jeunesse, une ombre de mâle tristesse.
Sérieuse et sévère a été l'éducation du grand-duc. Les premières années du règne paternel, le césarévitch, adolescent, les a passées, sous l'œil anxiçux de sa mère, dans la solitude recueillie de Gattchina, loin du faste bruyant du Palais d'Hiver et des. plates flatteries des courtisans. On sait la simplicité du tsar Alexandre III et la pureté de sa vie domestique. Inaccessible aux séductions des favoris ou des favorites, si puissantes sur d'autres monarques, l'empereur Alexandre III inspire, à ses enfants, non moins de vénération, comme père, que de respect, comme tsar. Fortune peu commune pour un prince, Nicolas Alexandrovitch a trouvé, à ce foyer impérial, avec l'exemple du courage qui sied aux souverains, le modèle de ces vertus de famille qui, sur le trôné comme ailleurs, font l'homme de bien. Nous avons, nous autres étrangers, le droit de discuter les actes de l'empereur — pour ma part, je me le suis plus d'une fois permis; — Russe ou étranger, il serait de mauvaise foi de ne pas rendre hommage à la dignité de sa vie privée.
En d'autres pays, les princes héritiers ne se font pas scrupule de se placer, aux yeux du public, en opposition apparente, ou en contraste voulu, avec leur père, le souverain régnant. Ils apportent à ce rôle, devenu presque traditionnel, une sorte de coquetterie, réservant aux mécontents le nieilleur de leur aménité et de leurs sourires, comme si la tâche d'un héritier du trône était de ne décourager aucune espérance et de faire prendre patience à toutes les ambitions. Rien de semblable dans la Russie autocratique. En Russie, pas de partis constitués qui se disputent le pouvoir; point d'opposition publique et légale avec laquelle la dynastie croie devoir compter. Le tsar règne et gouverne, au nom de Dieu, assisté de ministres de son choix, qui ne forment même pas de cabinet, et que sa volonté seule tient unis. Le prince héritier n'est que le premier serviteur du souverain ; il ne prend part aux affaires qu'autant que son père daigne l'y associer et, ni dans sa conduite ni dans ses propos, il ne se permettrait une critique de lautorité suprême.
Si jeune qu'il soit, le grand-duc Nicolas Alexandrovitch a été appelé, déjà, par son père, à la présidence de plusieurs grands comités. En Russie, où il n'y a pas de parlements, l'étude des affaires les plus importantes, des questions nouvelles surtout, est souvent confiée, par le tsar, à une commission ad hoc, composée à la fois de hauts fonctionnaires et de spécialistes. C'est ainsi que, lors de la terrible disette qui, en 1891-1892, a désolé les
plus fertiles provinces de TEmpire, le jeune prince a été placé à la tête du comité chargé de pourvoir aux besoins les plus pressants du peuple qui, selon Thabitude, n'avait d'espoir qu'en Dieu et dans le tsar. « Voilà le train du tsar 1 » s'écriaient les paysans, en voyant arriver en gare les wagons qui leur apportaient leur noir pain de seigle. N'était-ce pas une noble façon d'initier le césarévitch aux réalités du gouvernement, dans cet Orient russe, que de le mettre, ainsi, en face des souffrances et de l'endurance du fidèle moujik?
Une autre fois, le prince héritier a été nommé président du comité du chemin de fer de Sibérie, le paradoxal railway, vrai trait d'union entre l'Europe et l'Asie, qui doit traverser notre continent dans toute son épaisseur, de la Baltique aux mers du Japon, et nous permettre d'aller en sleeping de Paris aux portes de Pékin. Ce transcontinental européo-asiali que, plus de deux fois plus long que les transcontinentaux américains, non moins long en réalité que la future ligne de Londres ou de Paris au Cap de Bonne-Espérance par le détroit de Gibraltar, les Russes, qui ont fait leurs preuves avec le transcaspien d'Annenkof, prétendent l'avoir achevé avant la fin du siècle. Ce sera la grande œuvre du règne d'Alexandre III, « œuvre de paix et de civilisation de la Russie en Orient * » ; œuvre nationale dans son exécution, mondiale dans ses
1 . Expression du rescrit impérial adressé S. A. I. le Grand-Duc Césarévitch.
effets, qui doit ouvrir, à la colonisation rasse et à Factivité européenne, des espaces immenses. On comprend que le souverain ait tenu à y associer son héritier. Les travaux du transsibérien ont été inaugurés, sur la mer du Japon, en juillet 1891, et le premier coup de pioche a été donné, à sept ou huit mille kilomètres de Saint- Pétersbourg, par le césarévitch en personne.
C'est le récit de ce voyage aux extrémités du continent que nous a donné le compagnon du grand-duc héritier, le prince E. E. Oukhtomsky. De Vladivostok, « la reine de TOrient », qui attend de la nouvelle ligne la justification de son nom ambitieux, le jeune prince est revenu, vers l'Europe, en poste, en troïka è trois chevaux de front, par l'interminable route sibérienne, à travers les montagnes de la Sibérie orientale et les steppes de la Sibérie occidentale, tantôt suivant, tantôt coupant le tracé, encore indécis, du futur chemin de fer. Pour aller, il avait suivi la route de mer, celle que prennent, aujourd'hui, la plupart des voyageurs, colons libres ou forçats déportés qui, de Russie, s'en vont aux côtes de Sibérie. Comme eux, le prince était passé par Suez, faisant le tour du massif continent asiatique, de la Méditerranée et de la mer Rouge, à la mer du Japon. Après une visite â l'Egypte, devenue, plus que jamais, la grande porte du monde asiatique, et comme le pylône de l'Extrême-Orient, le tsarévitch a effectué le périple de l'Asie, de l'Asie de l'histoire et de la légende, celle des Grecs, des Arabes, des Perses, des Hindous, des
Malais, des Chinois, des Japonais; et sur son chemin il a rencontré toutes les grandes races et les grandes civilisations de cette vieille mère Asie.
Un siècle ou deux plus tôt, c'est en Occident, c'est en Europe, sans doute, — dans notre prosaïque Europe qui, oublieuse de TAsie, ose, elle aussi, se dire vieille, — qu'eût voyagé, de~ préférence, un héritier de Pierre le Grand. C'est en lui faisant visiter nos musées, nos laboratoires, nos usines, nos fonderies qu'un tsar eût cru devoir achever l'éducation d'un tsarévitch. Mais, il faut bien l'avouer, le temps n'est plus où la Russie se sentait obligée de se mettre à notre école. La Russie contemporaine, la Russie officielle, du moins, ne croit plus avoir grand'chose à apprendre de nous. Elle ne se soucie pas de trop nous ressembler. Elle se juge assez européenne, ou assez européanisée comme cela. Ce qu'il y avait de sain et de fort dans notre civilisation, elle se flatte de se l'être approprié. Au lieu de songer à nous faire de nouveaux emprunts, elle semble plutôt redouter notre contact et la contagion de nos idées. Depuis l'avènement de l'empereur Alexandre III, l'imitation européenne est passée de mode.
Ce n'est pas que l'Europe ait été interdite au césarévitch. Loin de là, le jeune grand-duc en connaît presque toutes les capitales ; il les a visitées, par devoir professionnel, en prince, chargé de représenter l'empereur, son père. Ainsi, successivement, auprès des
cours d'Allemagne, d'Autriche-Hongrie, d'Angleterre, mission délicate, pour un jeune homme, dans l'Europe de la triple alliance. Le césarévitch s'en est acquitté avec un tact accompli. Il a eu, de cette façon, l'honneur d'être associé à la politique paternelle et de contribuer, pour sa part, au maintien de la paix du monde, dont Alexandre III semble s'être constitué le gardien.
Je ne vois guère qu'un pays en Europe, où le grandduc héritier, moins libre que ses frères, n'ait pas encore posé les pieds ; ce pays, fauWl le dire, c'est la France. Après Cronstadt et après Toulon, nous serions mal venus de lui en faire un grief. Ce qui le retient loin de nous, ce n'est ni l'antipathie pour nos institutions, ni l'indifférence pour nous, c'est la prudence paternelle. Le césarévitch recevrait, de la France, un accueil trop passionnément enthousiaste ; le tonnerre des acclamations de nos foules françaises risquerait de retentir, trop bruyamment, au delà du Rhin ou de la Manche. Scrupule peutêtre outré, et tel que d'autres n'en ont peut-être pas assez, d'un souverain chrétien, loyalement attaché à la paix et qui, dans notre Europe partagée en camps hostiles, se fait un devoir de conscience d'éviter toute apparence de provocation.
Des voyages du grand-duc à travers l'Europe, je ne noterai ici qu'un incident, parce qu'il montre au clair les sentiments dans lesquels a été élevé l'héritier du trône de saint Vladimir.
Lors de sa visite à l'empereur d'Autriche, dans Tau-
tomne de 1892, le grand-duc Nicolas a fait, sur les côtes méridionales de lltalie, une excursion qui attire peu de touristes d'Occident et qui, dans les izbas russes, a fait plus de bruii que la réception impériale de la Hofbui^. En se rendant d'Athènes à Vienne, le jeune prince se fit débarquer à Bari, pour s'agenouiller sur la tombe de son patron, le grand saint Nicolas, le saint préféré du moujik russe, et coname le protecteur traditionnel de la Sainte Russie. Les restes du favori de la légende populaire — un saint, également honoré des deux Églises, — reposent, en effet, depuis le xi^ siècle, dans l'ancienne capitale de la Fouille, aujourd'hui terre latine, jadis terre byzantine ; et le grand-duc héritier n'est pas le premier orthodoxe qui soit allé, à Bari, vénérer les reliques de l'archevôque de Myre. J'y ai moi-raêmC; voilà déjà plus de vingt ans, rencontré une troupe de rustiques pèlerins russes qui, du mont Athos, avaient poussé jusqu'à l'Adriatique. Comme ses voisins infidèles, — le Tatar musulman, l'Hindou brahmaniste ou le Mongol bouddhiste, — le Russe orthodoxe a gardé le goût des pèlerinages lointains, ne comptant ni son temps, ni ses peines pour aller prier aux sanctuaires de ses rêves.
C'est à Trieste, sur une frégate russe, que s'est embarqué le césarévitcli pour son grand voyage d'instruction à travers TOricnt et l'Extrômc-Orient» Le plan en avait élé médité longuement; à la rédaction de l'itinéraire avaient pris part, avec le général comte Gr. Danilovitch, gouverneur du jeune prince, feu l'amiral Chistakof et le géographe russe Voeikof. Peu de personnes, toutes de haute distinction, avaient été admises à suivre le grand-duc. A leur tôta avait été placé, par la confiance du souverain, le général Vlad. Anat. Bariatinsky. Le césarévitch fut rejoint, au cours de son voyage, par son frère, le grand-duc Georges Alexandrovitch, et par son cousin, le prince Georges de Grèce. Un aquarelliste de talent, M. N. Gritsenko, élève du célèbre peintre de marine Bogolioubof, accompagnait l'expédition. Ce voyage
VOYAGE EN OEIENT DU CÉSARÉYITCH NICOLAS. 71
princier, sur lequel la Russie avait les yeux fixés, il fallait quelqu'un pour en raconter au public les incidents et les merveilles. Cette tâche délicate fut confiée au prince E. Oukhtomsky, spécialement détaché, à cet effet, du « département des confessions étrangères ». C'est ce récit, sous forme de journal, dont mon savant ami, M. Louis Léger, a bien voulu nous donner la tfaduction. Je crois que les Français lui en sauront gré. A côté du compte rendu d'orientales réceptions, auxquelles la diversité des pays et des mœurs prête une variété inaccoutumée, on trouvera, dans ces pages sans pédantisme, de vivants tableaux des plus vieilles contrées et des plus anciennes races.
De rÉgypte à l'Inde, à la Malaisie, à la Chine, au Japon, c'est, à bien dire, un voyage à travers les civilisations de rOrient. Un voyage, et non une de ces rapides courses à toute vapeur, comme en exécutent, aujourd'hui, autour de notre petite boule de planète, tant de fastidieux émules du héros de J. Verne. Le césarévitch est resté près de dix mois en route. Il a quitté la résidence paternelle de Gattchina, le 23 octobre /4 novembre 1890 et il n'a été de retour que le 4 / 16 août 1891. Toute la traversée maritime, de Trieste et du canal de Suez à la mer du Japon, le prince héritier l'a effectuée sur une frégate dont le nom est devenu familier aux oreilles françaises, sur le Pamiat- Azova^ « le Souvenir de l'Azof », qui navigue en ce moment, vers Toulon, sous le pavillon de l'amiral
Avelane. Le souvenir du Grand -Duc héritier va se trouver, ainsi, associé aux fêtes que, en mémoire de Cronstadt, la France prépare à Tescadre russe de la Méditerranée ^
L'Orient, FAsie ne sont point, pour un Russe, ce qu'ils sont pour nous Français ; c'est, pour lui, quelque chose en même temps de plus voisin et de moins étranger. L'Asie, pour un Russe, c'est l'autre versant de l'Oural, l'autre moitié du monde dont la Russie occupe le milieu, car c'est elle, plutôt que la Chine, le véritable empire du milieu. Par son histoire, tout comme par sa situation géographique, la Russie tient à l'Orient, à l'Asie, non moins qu'à l'Europe. Elle est entre l'Europe et l'Asie, elle participe de l'une et de l'autre ; elle peut se dire que sa mission historique est de les unir, peut-être de les unifier. L'aigle à deux têtes, empruntée par ses anciens tsars aux Paléologues de Byzance, regarde en même temps l'Orient et l'Occident, posée à la fois sur l'Europe et sur l'Asie; mais c'est du côté où le soleil se lève, vers l'Asie, que se projette, déjà, le plus loin, l'ombre gigantesque de ses ailes encore à peine éployées.
Regardez la carte (il faut toujours une carte pour suivre un voyage) — des plateaux de l'Arménie et des
1. Le Pamiat-Azova était accompagné, durant le voj^age, de deux autres vaisseaux de la marine impériale, le Vladimir-Manomaque et VAmiralnKomilotj qui lui faisaient escorte.
sourœs de TEuphrate aux racines montagneuses de Ja presqu'île de Corée, la Russie tient, en quelque sorte, l'Asie par les deux bouts. De cet épais continent asiatique, la plus vaste de nos cinq parties du monde, bien peu de régions semblent à Tabri du bec et des serres de Taigle boréale.
Vers rOuest, depuis que le colosse a enjambé la formidable barrière du Caucase, toute TAsie antérieure, l'Asie classique, l'Asie musulmane, turque ou perse, cède, lentement, à la lourde poussée de l'empire du Nord. A l'opposé, vers l'Orient, du Pamir où les Russes viennent de mettre le pied, à l'Oussouri et à la mer du Japon, les avant-postes de la Russie serrent sa lointaine voisine, la Chine, sur un arc de mille lieues de long. Que le transasiastique soit achevé, que la Sibérie, de l'Irtych à l'Amour, soit largement ouverte à la colonisation du moujik, déjà à l'étroit sur ses terres noires d'Europe, et il ne faudra pas un demi-siècle pour que les conseils des envoyés du tsar pèsent autant, près du fils du Ciel, que près du Commandeur des croyants ^
Entre FAsie antérieure et l'Extrême-Orient, au cœur du continent, la Russie occupe, depuis la prise de Merv, une position dominante. Il n'y a plus de Turkestan : les Tatars, jadis suzerains de Moscou, sont enrégimentés dans la cavalerie du tsar. Samarkande, la capitale de Tamerlan, est un chef-lieu de district russe ; Dokhara
1. Ceci était écrit avant la guerre sino-japonaise, et cette facile prédiction est, déjà, en train de se réaUser.
74 ÉTUDES RUSSES ET EUROPÉENNESk
la sainte, Bokhara la savante, est la docile vassale du tsar blanc. Entre les Turkmènes russes et les Indes britanniques, il n'y a plus que l'épaisseur de l'Afghanistan. Russes descendus de Moscou, par les steppes ou par le Volga et la Caspienne, et Anglais débarqués de la lointaine Bretagne sont virtuellement en contact. Déjà, pour fixer les ondoyantes frontières de l'émir de Kaboul, oflSciers russes et officiers anglais sont obligés de se donner rendez-vous sur le haut Oxus.
Je ne vois dans toute cette énorme Asie — en dehors des déserts de la presqu'île arabique — qu'une région qui échappe entièrement à la pression du colosse russe, c'est rindo-Chine. Libre aux Anglais, jaloux de nous écarter du Haut-Mékong, de représenter l'Inde britannique comme menacée d'être prise dans un étau, entre les possessions russes et nos établissements indo-chinois. Il y a, entre l'Asie russe et nos minces possessions françaises, — en face des spacieux domaines de la Russie et de l'Angleterre, l'on a honte de dire notre empire d'Indo-Chine, — il y a toute une lai^e zone de déserts inhospitaliers et tout un chaos de murailles montagneuses qui barrent le chemin. Pour forcer le passage, de l'Asie russe à notre petit coin d'Asie française, il n'a fallu rien moins que la constance héroïque de Bon- Valot et du prince Henri d'Orléans. Les voies ferrées, que les Russes sont en train de jeter à travers les steppes sibériennes ou turcomanes, pourront conduire dans l'Iran, dans l'Inde, en Chine, au Japon, partout,
sauf au Tonkîn et en Cochinchine. En Asie, pas plus qu'en Europe, la Russie et la France ne sont à la veille de confiner Tune à Fautre.
Cette Indo-Chine française, — deux Deltas, deux grasses Égyptes asiatiques, reliées par un étroit cordon de littoral, — le césarévitch n*a pas négligé de la visiter. Il a fait escale dans nos ports ; c'est la seule fois, si je ne me trompe, qu'il ait foulé une terre française, et nos compatriotes de Cochinchine se sont efforcés de lui faire l'accueil qu'il eût trouvé dans la mère patrie. Si peu d'espace qu'elle couvre sur la carte, cette France indo-chinoise, nous n'avons pas à en rougir, devant le fils du tsar. Saïgon est une grande cité, comparée à Vladivostok ; le Tonkin est un paradis, à côté des déserts du Transbaïkal, et toute l'immense Asie russe, Transcaucasie, Turkestan, Transcaspienne, Sibérie, qui un jour peut-être nourrira plus de cent millions d'hommes, n'égale pas encore, en population, ni peutêtre en richesse, cette jeune France d'Extrême-Orient, trop longtemps dédaignée de la métropole.
En touchant à Saïgon, le grand-duc Nicolas venait de l'Inde, via Java, et s'en allait en Chine et au Japon. L'Inde, la Chine, le Japon, tels sont, pour les Russes, plus encore que pour nous, les trois grands centres d'attraction de l'Asie. Quels tableaux diflférents et presque également captivants pour les yeux et pour l'esprit, offraient à l'impérial voyageur ces trois vieilles contrées de l'Orient païen 1 Ce qu'ils ont peut-être de plus curieux
pour nous, ces trois centres de la vie asiatique, c'est la façon si diverse, dont chacun d'eux réagit, au contact forcé de la civilisation européenne.
L'Inde, miracle de Fart politique; un empire de deux cent cinquante millions d'Asiatiques où, sous la férule de quelques milliers d'Européens, toutes les races, les castes, les religions sont contraintes de vivre en paix, côte à côte, gardant librement chacune leurs usages, leurs traditions, leurs croyances, tout en se frottant peu à peu aux mœurs et aux idées de l'Europe, sans qu'on puisse pressentir encore ce qu'en sauront prendre ces cerveaux hindous, et si, de cette rencontre de deux génies opposés, il sortira, jamais, un nouveau peuple et une civilisation nouvelle.
La Chine, au contraire, monde fermé, plus vaste encore ; l'Asie jaune, avec sa civilisation enfantine à la fois et vieillote ; la Chine des mandarins à longue queue qui persiste à demeurer repliée sur elle-même, gardant son antique dédain pour les barbares du dehors et n'acceptant; de leurs inventions, que leurs vaisseaux cuirassés et leurs armes perfectionnées; sans qu'on puisse prévoir si cette Chine obstinée, aux travailleurs robustes et au gouvernement décrépit, saura jamais s'assimiler assez de nos industries et de notre esprit de progrès, pour rajeunir sa caducité et acquérir une puissance proportionnelle à sa masse, ce qui ferait d'elle le premier empire du globe, — ou si, tout au rebours, également incapable de s'approprier notre
culture scientifique et de s'en passer, elle ne doit pas se dissoudre un jour, s*en aller en morceaux à notre prochain choc et peut-être finir, elle aussi, comme le reste de l'Asie continentale, par tomber, à son tour, sous la domination des « diables d'Occident ».
Au Japon, à l'inverse, spectacle peut-être plus instructif encore pour un prince russe, un empire asiatique qui, sur Tordre d'un monarque issu des dieux, prétend, d'un seul coup, se transformer en état européen; — un Pierre le Grand mongol, un phénoménal Pierre le Grand païen, plus hardi que son prototype de Moscou, qui, du fond de son palais, refait un peuple à neuf, rejetant tout le pesant attirail des anciens samouraï, renversant, en quelques années, une féodalité séculaire et empruntant simultanément à l'Occident chrétien ses arts, ses mœurs, ses modes, jusqu'à ses codes et ses constitutions politiques. Et dans ce Japon d'humeur paisible, où les touristes d'Europe circulent tranquillement en djirinka, voilà que, au cours d'une excursion aux temples de l'intérieur, le grand-duc de Russie voit à l'improviste se lever sur son front le sabre d'un fanatique agent de police, ennemi des étrangers et des réformes. Le barbare a été contraint d'admirer le sang-froid et la douceur du prince chrétien; mais quelle brutale leçon de choses pour un césarévitch, pour un futur autocrate qui, lui aussi, sera un jour en droit de tout ordonner I Ne dirait-on pas que l'afifreux petit Japonais a voulu lui démontrer que, pour réformer un peuple et changer
rame d'une nation, il ne suffît pas toujours des édits d'un mikado ou des oukazes d'un tsar ?
Le lecteur remarquera la large place faite, dans ces récits de voyage, aux religions de l'Asie, berceau de toutes les grandes religions du monde. Il aurait mauvaise grâce à s'en plaindre. La religion, chez la plupart des peuples asiatiques, est identique à la civilisation. Elle n'est pas seulement la forme extérieure, comme le vêtement traditionnel de la civilisation, elle en est le corps, elle en est l'âme. Tout l'Orient, en vérité, est dans ses religions. Cela est particulièrement vrai de rinde et des pays musulmans. De plus, en Orient, chez le musulman, chez l'indou brahmaniste, parfois chez le chrétien, la religion se confond avec la nationa-^ lité, ou tient lieu de nationalité, substituant au sentiment de la patrie et à la solidarité nationale la soUdarité religieuse. C'est ainsi que, hier encore, au farouche cri de : Dm, dm, les querelles des disciples du Prophète et des adorateurs de Vichnou ou de Siva ensanglantaient les rues de Bombay. Au politique, non moins qu'au philosophe, vous pouvez affirmer que, du Levant méditerranéen jusqu'aux mers de la Chine, l'objet le plus digne d'attention est toujours la religion.
Pour la Russie, comme pour tous les peuples qui ont des possessions en Asie, l'étude des religions de l'Orient est d'un intérêt national. Ce n'est pas seulement, pour
un Russe, affaire de curiosité, car presque toutes ces religions asiatiques, la Russie en possède des échantillons, chez elle, en Europe même, parmi ses inorodtsy, ses allogènes de races diverses, qui demeurent, dans ses steppes ou ses forêts, comme des témoins des anciennes invasions asiatiques, on pourrait dire comme des fragments brisés de Tantique Asie, scythe ou mongole, dont l'épée des tsars et la charrue du moujik ont lentement repoussé les limites vers TOrient.
De même que la France, la Russie a des sujets musulmans et des sujets bouddhistes ; et, plus encore que la France, la Russie est, aujourd'hui, une grande puissance musulmane. Pour elle, en Asie, comme pour nous en Afrique, Tautorité du Coran et les sympathies du monde musulman sont loin d'être une quantité négUgeable. L'Islam, dans les deux continents d'Asie et d^Afrique, reste un des grands facteurs de l'histoire; dans l'un et dans l'autre, il a gardé sa vertu de prosélytisme ; dans tous deux, le nombre des vrais croyants est en progression constante, jusque sous la domination chrétienne. Avoir, pour soi, l'IsJam peut, à une heure prochaine, décider de la victoire dans les compétitions européennes pour l'hégémonie de l'Asie ou de l'Afrique. Or, la Russie, vis-à-vis de ses sujets musulmans, s'est peut-être montrée plus équitable que la France, et plus habile que l'Angleterre. Le Russe n'a, pour ses voisins mahométans, ni le dédain du colon algérien, ni la moigue du fonctionnaire anglo-indien. Le Russe, au
rebours du Français, se sent plus près du musulman que du juif; — les juifs de Russie seraient heureux d'obtenir les mêmes droits que le musulman. Le Russe, à Fopposé de l'Anglais, ne craint pas de faire commander ses régiments par des officiers mahométans. Cela n'est pas sans flatter les fiers disciples du Prophète, et le bruit s'en répand au loin, jusque dans les bazars de Lahore et de Delhi. Savez-vous quel est un des soucis de la politique indo-britannique? c'est que, aujourd'hui, chez les chiites de l'Iran, comme chez les sunnites de l'Asie antérieure, les préférences de llslam semblent peu à peu, se tourner vers le tsar blanc.
Un des grands problèmes du siècle qui vient, auquel notre xix® siècle finissant léguera tant de questions ouvertes et si peu de solutions, c'est, assurément, l'accession de l'Orient et des peuples orientaux, à notre civilisation occidentale. Turcs et Arabes, Persans, Hindous, Malais, Chinois, Japonais, — musuhnans, brahmanistes, bouddhistes, voilà un problème qui ne concerne guère moins que mille millions d'êtres humains. A tout prendre, c'est, pour l'avenir de l'Asie et de l'Afrique, j'oserai dire pour l'avenir de notre planète, la question capitale. L'Orient, l'Extrême-Orient surtout, avec ses multitudes humaines, doit-il jamais entrer dans notre civilisation, et par quelle porte ? Lui faudrat-il, pour cela, comme au Slave ou au Germain de l'Europe, courber la tête sous le baptême chrétien, et, ce qu'il refuse, jusqu'ici, à nos missionnaires, abjurer.
sur rÉvangile, laïoi guerrière de Mahomet ou la religion du doux Çakya-Mouni ; — ou bien, au contraire, rislam, le brahmanisme, le bouddhisme sauront-ils jamais se régénérer, se moderniser, en quelque sorte, au souffle de TOccident? Il suffit d'en poser les termes pour montrer Fimportance du problème ; et Ton n'en peut calculer les données qu'en analysant les religions de l'Orient, en mesurant leur degré de vitalité, en évaluant, d'après leurç phases d'exislance antérieures, leur faculté de transformation ou d'adaptation dans l'avenir.
Les pages attribuées dans ce volume aux religions et aux civilisations de l'Orient, on n'oubliera pas qu'elles ont été écrites par un Russe, pour des Russes. Cela leur donne souvent une piquante saveur. Ce que j'en ai goûté surtout, pour ma part, c'est le sentiment. Leur a-t-on assez souvent répété, à ces pauvres Russes, qu'ils étaient à demi orientaux, à demi asiatiques ! C'est peutêtre, ici, le heu de s'en souvenir. Ils ont une autre façon que nous de voir et de comprendre l'Orient. S'ils le connaissent parfois moins bien, ils le sentent mieux.
Elle a beau nous sembler à demi asiatique, la Russie est encore novice aux études orientales. Le passé de l'Asie, de l'Egypte, de l'Inde lui est moins familier qu'à tel peuple de l'Occident. Ses savants n'ont pas eu le temps de faire, dans les ruines des temples ou les décombres des palais, d'aussi nombreuses ou d'aussi profondes fouilles que les nôtres. Cette orientale Russie n'a encore eu ni Champollion, ni Eugène Burnouf, ni.
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Mariette. En fait d'érudition, comme en bien des choses, elle est encore jemie, tout en n'étant plus ignorante. Ne nous montrons pas trop pédants avec elle ; il peut arriver parfois au Russe, dans ses explorations du sol de rOrient, de découvrir ce que nous avions déterré avant lui, parce qu'étant plus vieux, nous sommes partis les premiers. Par contre, il tient souvent, de son tempérament national et de ses origines à demi orientales, une faculté de compréhension des choses de rOrient, un sens de la vie et de Fâme de l'Asie, qui fait défaut à trop de nos érudits de cabinet. On s'en apercevra, plus d'une fois, en feuilletant ces pages. Le lecteur se rappellera, involontairement, qu'entre l'esprit russe et l'esprit hindou, entre la Russie de Tolstoï et l'Inde du Bouddha, on a cru reconnaître une sorte de parenté, comme si le Slave russe et l'Hindou aryen étaient, sans le savoir, deux frères séparés dès leur enfance, deux frères grandis sous des cieux diflférents et à l'école de religions diverses, qui, sous les neiges du Pôle et sous le soleil du Tropique, conservent à travers les siècles, en dépit de la distance et de leur mutuel oubli, quelque chose de leur ressemblance primitive.
Ce que nous aurions voulu surtout connaître, ce sont les impressions personnelles du jeune prince. D'habi-» tude, son compagnon de voyage nous les laisse entrevoir plutôt qu'il ne nous en fait part. C'est là une des conditions du genre; à nous, de savoir lire entre les lignes. S'il peut s'épanôher, librement, sur les beautés de l'art
et de la nature, un prince, pour le reste, est tenu à une discrète réserve. Ses réflexions sur les hommes et sur les choses, il est accoutumé à ne pas les faire tout haut ; et, s'il les confie à ceux qui ont l'honneur de l'approcher, il n*aime guère qu'elles soient répétées au public. Mais, le plus souvent, il ne nous faut, pour les deviner, qu'un peu d'imagination.
Puis les noms, les lieux^ les souvenirs, les rencontres des hommes, les rapprochements du passé et du présent parlent ici d'eux-mêmes. — Le fils du tsar orthodoxe, héritier de l'aigle de Byzance, reçu par un vassal du Sultan, sous la garde de sentinelles anglaises, aux bords de ce vieux Nil où depuis Alexandre, descendu du Taurus, se sont, tant de fois, abreuvés les chevaux des hommes du Nord ; — le fils du tsar blanc salué, dans leur salle de dourbar, par les maharadjas du Pendjab et du Radjpoutana, ou passant en revue, sur les places de Bombay ou de Calcutta, aux sons du Boje Tsaria Khrani, les cipayes en turban de la reine-impératrice des Indes ; — le césarévich russe débarquant au milieu des mandarins hypocritement obséquieux de l'invisible Fils du Ciel, et s'entretenant, par interprète, avec les dignitaires tatars ou chinois, du maudit chemin de fer qui va bientôt, malgré elle, joindre la Chine à l'Europe; — ou encore, le futur autocrate de toutes les Russies visitant, en touriste,'dans la capitale du mikado, le palais tout neuf des nouvelles Chambres japonaises; - ne sont-ce pas là des tableaux suggestifs? Et, pour
en faire valoir Tintérêt et en rehausser la poésie historique, est-il besoin de longues dissertations ou de comptes rendus minutieux ? Les noms suffisent, et c'est ici, ou jamais, que le silence est éloquent.
Quelles leçons et quels avis ont donnés à Tinexpérience réfléchie du jeune prince les vieux empires de cette Asie, pareille à un musée de tombeaux où les races et les religions semblent pétrifiées dans les traditions d'un passé lointain? Que lui a dit, sous les palmiers de Memphis, le colosse de Ramsès, le vainqueur de FAsie, étendu, depuis quinze siècles, dans le limon du Nil? Que lui a dit, dans les palais déserts de Delhi, le trône vide des Grands Mogols, des conquérants du Nord, sortis de ce Touran sur lequel plane, aujourd'hui, Faigle russe ? Que lui ont conseillé la Chine immobile au chef branlant, et le Japon, brusquement rajeuni par un autocrate novateur? Quels rêves lui a suggérés le passé, à cet héritier de la puissance tsarienne ; et de quelles chansons la bercé l'avenir, sur les fleuves du Sud ou sur les mers de l'Orient, le mystérieux avenir, aux voix indistinctes, qui murmure tant de promesses à l'oreille des jeunes princes et des peuples jeunes? L'histoire est un livre qui n'est jamais achevé ; et des golfes de la mer Egée à la mer du Japon, quelles que soient les destinées futures des peuples orientaux, le sort de l'Orient, le sort de l'Asie, — celui-ci peut-être de tout notre vieux continent, — dépend, pour beaucoup, de l'avenir prochain de la Russie.
Et, maintenant, s'il nous est permis de terminer par un vœu, puisse ce mémorable voyage de Théritier des tsars n'être pas inutile à ses futurs sujets d'Europe ou d'Asie ! Puisse-t-il servir au progrès de la Russie et au bien-être de ses peuples de toute race! Puisse-t-il, enfin, aider au rapprochement pacifique de l'Orient et de l'Occident, et au libre développement de la civilisation dont les conquêtes nous tiennent encore plus à cœur que la grandeur des empires et la fortune des peuples amisi
UEMPEREUR ALEXANDRE IIP
Quel Français, en ces semaines d'angoisse, n*a les regards tournés, là-bas, vers la côte de Crimée et vers le chevet de cet empereur qui, seul en Europe, a tendu la main à la France? Si les vœux des peuples pouvaient arrêter la mort, Alexandre ni leur serait conservé. Sur aucun homme de ce siècle finissant n'a pesé pareil fardeau; et, si lourde que fût sa tâche d'autocrate, ses robustes épaules la portaient, hier encore, sans fléchir. La santé, la force semblaient Tun des traits dominants de sa puissante et calme personnalité. Il était si vigoureux, de corps et d'âme, il avait affronté tant de fatigues et traversé tant de périls qu'il nous paraissait invulnérable. Pour qui l'a vu, à la tête du brillant état-major
1. Cette étude a paru, dans la Revtie de Paris, le l^r novembre 1895, le jour même de la mort de l'empereur Alexandre III.
qu'il dominait de sa mâle prestance, il semblait incarner l'idéal populaire des légendes nationales, pareil au géant bon enfant et souriant des contes russes.
C'était, — faut-il donc, déjà, parler de lui au passé ? — c'était, dira l'impartiale histoire, le vrai tsar russe. A rinverse de tant de ses prédécesseurs, il était russe du cœur à la tête, et mettait sa gloire à le montrer. Si haut qu'il fût placé, ses fidèles moujiks reconnaissaient en lui leur sang et leur race. Il avait, chose rare partout sur le trône, toutes les vertus de l'homme privé et quelques-unes des quahtés souveraines qui font les grands princes. On sait la simplicité, la pureté de sa vie domestique. Au faste bruyant du Palais d'Hiver, il préférait la solitude recueillie de Gattchina, où il goûtait, bourgeoisement, les joies saines de la vie de famille. De tout temps, ennemi des plaisirs corrupteurs et des hommes corrompus, inaccessible aux séductions féminines si puissantes sur son père, ne connaissant ni favoris ni favorites, scrupuleusement économe des deniers de l'État et adversaire passionné du péculat et des exactions, il était tout plein de la grandeur et de la sainteté de sa mission. Souverain par la grâce de Dieu et l'onction du saint chrême, ne voulant tenir son autorité que du Ciel, et n'en rendre compte qu'au Roi des Rois, il sentait, en chrétien, les obligations de sa charge impériale. Il en connaissait les devoirs, comme il en savait les droits. Ce tsar, sorte de dieu terrestre, non ipoins puissant que les Césars de Rome ou le»
l'empereur ALEXANDRE III. 89
califes de Bagdad, ce monarque absolu, qui tenait son empire dans la paume de sa main, comme un globe inerte, était, avant tout, un consciencieux, préoccupé, par-dessus toutes choses, de remplir, dignement, son écrasante fonction d'autocrate. Investi de l'omnipotence qui fait les Néron et les Caligula, qui, en Russie même, avait fait les Pierre lU et les Paul P% il est toujours demeuré homme de sens et homme de bien. Il se peut que son âme fût plus haute que son intelligence, et, ce qui vaut mieux pour les peuples, qu'il fût plus grand par le caractère que par le génie.
C'était un honnête homme et un homme d'honneur. Chacun, en Europe comme en Russie, savait qu'on pouvait se fier à lui et faire fond sur sa parole. Il était courageux avec simplicité, bravant tous les périls pour ce qu'il croyait son devoir d'empereur. Il avait de la sagacité et de la droiture, il avait de la volonté et de la ténacité. Ce qu'il avait décidé, l'on savait, au dehors comme au dedans, qu'il était résolu à le poursuivre, sûr de sa volonté et fidèle à lui-même, comme aux autres. Il aura montré une qualité peu commune chez les toutpuissants : l'empire de soi. Alors même que l'amourpropre de sa politique semblait en jeu, comme en Bulgarie, il répugnait aux coups de tête et aux coups de force. Il était patient ; il savait attendre, sentant que, pour les forts, le temps est un allié précieux.
Et voilà que le temps va lui manquer ; voilà que, après l'avoir miraculeusement préservé de tant de com-
plots, la Providence, dans laquelle il avait foi, menace de lui arracher brusquement le sceptre, à Theure où l'Europe et le monde semblaient avoir le plus besoin de lui I
Nul n'a oublié en quelles circonstances terribles Alexandre Alexandrovitch fut appelé à régner. C'était le 1V13 iiaars 1881, lorsque l'empereur Alexandre II, frappé par les bombes de Sophie Perovsky et de Kibaltchich, fut rapporté, mutilé et mourant, au Palais d'Hiver. Jamais souverain n'hérita de plus lourde couronne, à une heure plus solennelle. Tout était en désarroi, dans le palais et dans l'empire. Les attentats répétés de conspirateurs insaisissables avaient jeté, dans les âmes, le trouble et l'effroi. Beaucoup, même autour du nouveau tsar, croyaient l'autocratie atteinte mortellement. Certains se voyaient, déjà, à la veille d'un 89 ; d'autres, à la veille d'un 93.
Rencontre tragique, et qui montre à quoi tient parfois le sort des princes et des empires, l'empereur
Alexandre H, à Theure où il tomba sur le quai du canal Catherine, allait doter ses sujets, sinon d'un parlement, du moins d'une assemblée représentative qui pouvait devenir, pour la terre russe, le point de départ d'une transformation libérale. Ce sont les bombes des « nihilistes » qui ont arrêté la Russie au seuil de la terre promise où ils prétendaient la faire entrer par la terreur. Non pas qu'il s'a^t d'une constitution, comme on Ta parfois raconté depuis ; il n'était question que d'une assemblée consultative, choisie parmi les États provinciaux et les doumas des grandes villes; mais c'était toujours une représentation du pays, et, de pareilles assemblées une fois réunies, ni souverains ni ministres ne savent jamais jusqu'où ils peuvent être conduits.
Le jour même de sa mort, le matin du dimanche IV^S mars 1881, avant de partir pour la « parade »j d où il ne devait revenir qu'expirant, Alexandre n avait donné, à son ministre de l'Intérieur, l'ordre de faire annoncer, le lendemain lundi, dans le Message)' offideL la convocation de l'assemblée accordée aux \œux du pays. L'ordre était transmis ; l'oukaze, envoyé à l'imprimerie, était entre les mains des compositeurs, au moment où le « tsar martyr » rendait l'âme. J'ai raconté ailleurs * comment, au milieu même de la confusion du palais en deuil, le général Loris Mélikof, ministre de l'Intérieur, s'était approché du nouveau souverain et
1. U Empire des isars et les Russes^ t. II, 3© édition, Hachette.
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lui avait demandé s'il devait se conformer aux instructions données, le matin, par l'empereur défunt. — « Ne change rien aux ordres de mon père, ce sera son testament », répondit, au premier instant, Alexandre lU. L^amour filial primait, à cette heure douloureuse, toute autre considération, chez Alexandre Alexandrovitch. La nuit qui suivit, dans les transes de cette veillée de mort, le jeune empereur, assiégé par des conseils divers, hésita. Il voulut se donner le temps de la réflexion, sentant que la charte posthume de son père allait le lier, pour tout son règne. Le ministre de rintérieur reçut contre-ordre, au milieu de la nuit. Le projet sanctionné par Alexandre II, déjà sous presse, ne parut pas au Messager officiel. Quelques jours plus tard, Tapôtre moscovite des traditions autocratiques, Katkof, était à Pétersbourg, et Tempereur se rangeait du côté de ceux qui affirmaient que, après avoir fait la Russie, l'autocratie demeurait la condition de la grandeur russe. Maintenir, dans son intégrité, le pouvoir autocratique, c'était, au dedans, leur semblait-il, consolider l'unité de l'empire; c'était, au dehors, lui assurer une supériorité organique sur l'Occident, débilité par un libéralisme énervant, ou ébranlé par les aveugles convulsions de la démocratie.
Alexandre lU avait hésité ; il avait entendu les partisans des deux thèses opposées et, après avoir réfléchi, mûrement, il s'était décidé. Avec sa fermeté habituelle, une fois sa résolution prise, il s'y est tenu, toujours.
L'avenir de la Russie et de la dynastie dira si, à cette heure critique dont pouvaient dépendre les destinées de Tempire, le tsar Alexandre in fut bien inspiré. Une chose certaine, c'est que, après avoir tout pesé, Alexandre Alexandrovitch choisit le parti le plus périlleux, pour lui et pour les siens. En annonçant à ses peuples, dans son manifeste, le maintien obstiné du pouvoir autocratique, il repoussait la trêve que lui osaient offrir les meurtriers de son père : il optait pour les bombes.
Il faut bien l'avouer, à la confusion de nos idées occidentales, Alexandre III, durant ses treize années de règne, ne paraît pas s'être repenti, un instant, de la résolution prise en mars 1881. L'instabilité de nos gouvernements parlementaires, l'agitation stérile de nos Chambres pareille au clapotement incessant des eaux de la mer, n'étaient, hélas I pas faites pour convertir le tsar et les Russes au gouvernement représentatif.
L'histoire de la Russie, depuis Pierre le Grand, présente une sorte d'oscillation entre deux pôles opposés. Ainsi que l'aigle à deux têtes, héritée des Paléologues, l'empire des Romanof regarde, à la fois, vers TOrient et vers l'Occident, comme incertain de sa voie. Chaque règne semble en réaction sur celui qui l'a précédé. Aux princes épris de la culture occidentale et jaloux d'y acheminer leur lente et pesante patrie, succèdent des empereurs effrayés de la contagion des idées de l'Ouest et enclins à fermer la terre slave aux souffles de l'Europe.
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Le règne d'Alexandre III, venu après celui d'Alexandre II, n'a pas échappé à cette règle. Sous Alexandre Alexandrovitch , ce n'est pas vers l'Occident qu'est attiré le balancier de l'histoire russe. L'imitation de l'Occident, en vogue sous le père, se trouva démodée sous le fils. La Russie ne se crut plus obligée de rester à notre école. A tort ou à raison, elle ne se souciait pas de trop nous ressembler ; elle parut même craindre de nous avoir déjà fait trop d'emprunts, pour sa sécurité et pour son repos. De notre brillante civilisation germanolatine, n'avait-elle pas pris ce que convoitait Pierre le Grand, ce qu'elle avait besoin de s'assimiler pour sa puissance, les inventions, les procédés techniques, les méthodes scientifiques ? Le reste, les idées, les théories, les formes politiques, le mouvement perpétuel de nos démocraties, tout ce que nous résumons, avec orgueil, sous le nom d'esprit moderne, au lieu de l'attirer, l'inquiétait. Après avoir mis son amour-propre à copier l'Occident, la Russie mit sa fierté à rester ou à redevenir russe. Tel sera, devant l'histoire, le trait dominant du règne de l'empereur Alexandre UI.
Être russe, redevenir russe, fut l'idée maîtresse d'Alexandre Alexandrovitch. Au rebours de son père, le tsar réformateur, il sembla, dans sa poUtique intérieure, renouer les traditions de son grand-père, Nicolas l^. Comme sous Nicolas P"*, la devise du règne fut autocratie, orthodocde, nationalité. Tout ce qu'il avait de volonté opiniâtre et d'énei^e tenace, Alexandre ÏII
l'employa à restaurer le principe d'autorité, avec le dogme de Tautocratie, à fortifier l'orthodoxie orientale, à ses yeux, comme à ceux de ses sujets, intimement liée avec la nationalité russe. Double tâche à laquelle se ramènent presque tous les actes de son gouvernement.
Au point de vue politique, le règne d'Alexandre III, tout comme celui de Nicolas P*', a marqué un temps d'arrêt dans le développement de la Russie. Veut-on lui appliquer la langue courante de l'Occident, les treize années d'Alexandre III ont été une époque de réaction et de compression. Hommes et choses^ tout ce qui était suspect de libéralisme a été impitoyablement écarté. Les grandes réformes d'Alexandre n n'ont pas été abrogées par Alexandre lU ; mais, sans les supprimer, il les a remaniées de telle manière que le c tsar libérateur » eût souvent eu peine à les reconnaître. Les principes nouveaux, empruntés à l'Occident, que l'empereur Alexandre II avait introduits dans l'administration et dans la justice, l'empereur Alexandre III semble s'être appliqué à les évincer des codes et des lois de l'empire. Alexandre U, dans ses grandes réformes, avait partout travaillé à l'abaissement des barrières de classes; Alexandre III, tout en se montrant soucieux du bienêtre de ses fidèles moujiks , cherchait à restaurer, dans les campagnes, l'ascendant de la noblesse territoriale, considérée comme la classe conservatrice. La grande mesure intérieure du règne, la réforme de l'adminis-
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tratîon locale, a élé, en réalité, une contre-réforme, destinée à reprendre, dans un esprit tout différent, Tœuvre de rémancipation des serfs * . La commune rurale, dont les patriotes étaient si fiers, le fameux mir russe, émancipé par Alexandre II de la tutelle seigneuriale, a été replacé, par Alexandre III, sous l'autorité de fonctionnaires omnipotents, choisis parmi la noblesse locale. Aux idées d'égalité et de liberté, dont s'étaient plus ou moins inspirés les conseillers de son père, Alexandre m tentait à substituer, partout, avec le principe d'autorité, les notions hiérarchiques et les pratiques patriarcales. En cela, il pouvait se faire gloire d'être fidèle à l'esprit slave et aux traditions nationales. C'était bien se montrer russe et gouverner à la russe. En même temps qu'il s'appliquait à éliminer, des institutions de la Russie, les idées et les influences occidentales, Alexandre III s'efforçait de russifier cette large zone d'Oukraïnes multicolores, de Marches d'origine étrangère et de nationalités diverses, qui s'étend des vasques de granit de la Finlande aux steppes crayeuses de la mer Noire. Ici encore, le successeur d'Alexandre n a été le continuateur de Nicolas I^. Comme son aïeul, il a fait, de la propagande orthodoxe, le grand instrument de russification, servi, en cela, par le zèle ardent de son ancien précepteur, M. Pobédonostsef, devenu haut procureur du très saint Synode.
1. Voyez V Empire des Tsars et les Russes, tome II, livre 1er.
De là les rigueurs de ce prince, justement réputé pour sa bonté, envers les luthériens des provinces baltiques, les catholiques de Lithuanie ou les juifs de TOuest.
Cette politique religieuse, à nos yeux d'Occidentaux incompatible avec la tolérance, Alexandre ni n'en était pas rinventeur. H Ta trouvée dans la tradition et dans les codes russes ; il n'a guère fait qu'appliquer, en juge inflexible, les lois de l'empire. Certes, ni les paysans lithuani^s fouettés par la police ou condamnés à la prison pour n'avoir pas craint de s'opposer à la transformation de leur église catholique en tserkov orthodoxe; ni les pasteurs luthériens exilés, dans les toundras du Nord, pour avoir consenti à bénir le mariage de jeunes Livoniens inscrits par le pope sur ses registres de paroisse ; ni les derniers Uniates de Podlachie déportés dans rOural pour s'être obstinés, malgré les oukazes impériaux, à demeurer fidèles à Rome ; ni les juifs, de tout sexe et de tout âge, expulsés, par centaines de mille, des provinces où ils étaient nés et où ils avaient grandi, n'étaient enclins à regarder le tsar comme un père. Mais, aux yeux de la plupart des Russes, ils n'étaient, ni les uns ni les autres, des enfants de la maison : les orthodoxes seuls sont les fils de la sainte Russie et seuls ont droit aux bienfaits de l'autocrate sacré au Kremlin.
Pour être équitable envers la Russie et envers le tsar, il ne leur faut point appliquer les mêmes règles ni les mêmes maximes qu'à nos États d'Occident. En dépit
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des géographes et malgré Pierre le Grand, l'empire russe ne fait point encore, moralement, partie de la vieille Europe. Nous sommes injustes, envers le grand peuple slave et envers ses maîtres, quand nous prétendons le juger comme Tun de nous. La Russie plonge encore, par toutes ses racines, dans le moyen âge. Un souverain russe peut se permettre, en conscience, ce que notre conscience moderne réprouve. Nous ne pouvons le mesurer à notre aune morale. Pour qui ne se laisse pas tromper par les synchronismes décevants des almanachs, Fempereur Alexandre lU était moins le contemporain de la reine Victoria que celui dlsabelle de Castille ou d'Elisabeth d'Angleterre.
Cette énigmatique Russie ressemble à un Janus 6ifrons; elle est, tout ensemble, jeune et vieille. Si, par ses institutions, et plus encore par Fesprit de son gouvernement, elle reste archaïque, à demi médiéviale, — par son développement économique, par son industrie, par ses ressources militaires, c'est, déjà, un État moderne. Elle Fest devenue, davantage encore, sous Alexandre UI. Aucun règne n'aura été marqué par d'aussi grands progrès dans toutes les voies de l'activité économique. Ce sera, devant l'histoire, une des gloires d'Alexandre in. Grâce à son esprit d'ordre, à sa haine des abus et à ses efforts pour moraliser les administrations impériales ; grâce aussi, nous avons le droit de nous en vanter, au concours des petits bourgeois, des
petits rentiers français, Alexandre III aura été le restaurateur des finances et du crédit russes. Par son entente avec la France, il a procuré, à son vaste empire, ce que rénorme Russie ne pouvait trouver en elle-même, les milliards dont elle avait besoin pour consolider ses finances, pour achever son équipement militaire, pour mettre en valeur ses immenses ressources naturelles.
Presque seul des tsars russes, depuis Pierre le Grand, Alexandre III n*a jamais eu recours à Tépée ; s'il a, lui aussi, reculé les bornes du colossal empire, c'est grâce au prestige du tsar blanc plus qu'à la force des armes, La générosité du maître acheva ce qu'avait commencé la vaillance de Skobelef. Depuis la reddition volontaire de Merv et le transcaspien d'Annenkof, la Russie peut dire qu'il n'y a plus de Turkestan. Khiva et Rokhara sont les paisibles vassaux de l'ancien vassal du grand khan ; la domination de l'Asie centrale et l'empire des steppes, d'où sont sortis les Ginghiz et les Tamerlan, semblent, pour jamais, dévolus à l'aigle de Moscou.
Un des soucis d'Alexandre III a été de relier Tune à l'autre les deux Russies d'Europe et d'Asie. Au lieu de gaspiller ses ressources, comme certains États de l'Occident, en petits chemins de fer, pour de mesquins intérêts locaux, Alexandre III a osé entreprendre le gigantesque railway, vrai trait d'union entre l'Europe et l'Asie, qui doit relier la Neva à la muraille de la Chine et le Volga à la mer du Japon. Ce transcontinental asiatique, près de trois fois plus long que les transconti-
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nentaux américains ou que le transsaharien d* Alger au Niger, inutilement rêvé par nos ingénieurs ; ce transsibérien qui, aujourd'hui, en face du conflit de la Chine et du Japon, devant la brusque entrée en scène de l'homme jaune, fait visiblement défaut à la Russie et à l'Europe, Alexandre m en a fait attaquer les travaux, simultanément, sur l'Irtych, sur l'Obi, sur le Baïkal, sur rOussouri. Ce sera, un jour prochain, une des voies historiques de la planète, et le nom d'Alexandre DI, qui la regardait comme la grande œuvre de son règne, y demeurera attaché éternellement.
Alexandre in s*est toujours montré un pacifique. Beati pacifici, a-t-il été dit sur la montagne. Celte évangélique béatitude, tant raillée par les honunes de fer et de sang, Alexandre III Ta élue pour sienne. U avait fait la guerre, et il ne Taimait point : il en avait, dans la dure campagne de Bulgarie, vu les horreurs de trop près. Sa conscience de chrétien et d'autocrate y a toujours répugné. Au début de son règne, les empiriques conseillaient, pour combattre Tinflammation nihiliste, la guerre comme un exutoire: Alexandre Alexandrovitch savait trop, pour les écouter, comment cette recette avait réussi au libérateur des Bulgares. Il semble s*être donné pour mission d'assurer la paix à ses peuples ; et, non content d'en faire jouir ses cent vingt millions de sujets, il a osé s'en faire le garant pour
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l'Europe. Les flatteurs de son grand-oncle, l'empereur Alexandre P', l'appelaient, en 1815, « l'ange de la paix » ; — le véritable ange gardien de la paix, dans notre Europe en armes, a été le tsar Alexandre in ; — et le monde savait que, avec lui, la paix était bien gardée.
Maintenir la paix, tel a été l'objectif constant d'Alexandre ni , durant les récentes années ; tel a été le motif déterminant de son entente avec la France. En face de la triple alliance, dont les fanfares les plus paciâques faisaient toujours sonner une note belliqueuse, Alexandre Alexandrovitch a voulu asseoir la paix sur une sorte d'équilibre des forces. Cronstadt et Toulon ont fait savoir aux peuples que le repos de l'Europe n'était pas à la merci d'un caprice du remuant Kaiser dont les lyriques discours s'achèvent en hymnes à la gloire de l'Épée.
L'entente franco-russe a été l'œuvre personnelle d'Alexandre El. Entre la Russie et la France, entre l'empire autocratique et la République démocratique, il y avait, semblait-il, un fossé infranchissable. La fille aînée de la Révolution et la Sainte Russie incarnaient, aux yeux du monde, des principes opposés. Toute alliance, entre elles deux, paraissait encore plus malaisée qu'elle ne semblait naturelle. Pourquoi ne s'était-elle jamais nouée, cette alliance, en apparence tout indiquée, entre deux États qui ne se touchent nulle part et deux peuples attirés, l'un vers l'autre, par une mystérieuse afiBoité de caractère? Demandez-le à l'histoire,
qui n'est pas un jeu de hasard. Entre les deux pays et les deux gouvernements, il y avait des préjugés réciproques, les préventions des hommes d'État, l'influence allemande, longtemps prépondérante à Pétersbourg. 11 y avait autre chose encore, la diflérence des institutions, et, ce qui était plus grave, la divergence de l'orientation pplitique.
Les adversaires de la France croyaient bien être garantis contre tout rapprochement de l'autocrate russe et de la démocratie française. N'élait-ce pas pour parer à cette inquiétante éventualité que l'Allemagne bismarckienne avait souri au berceau de notre République? On se rappelait, pour se rassurer, les orgueilleuses rebufiades de l'empereur Nicolas P vis-à-vis de la monarchie de Juillet. Le petit-fils pouvait-il se montrer plus clément, à une république, que le grand-père, à une royauté illégitime? Sur ce point, par bonheur, Alexandre III a montré plus de largeur d'esprit et de hauteur de vues que Nicolas P'. A l'inverse du patron de Mettemich, il n'a pas voulu que sa politique étrangère demeurât captive de sa politique intérieure. Il a compris que, les traditions des peuples et les nécessités des États étant diverses, leurs institutions pouvaient être différentes. La sagacité du tsar russe a, ainsi, trompé les espérances mises par Berlin sur notre constitution républicaine.
S'il y avait une barrière de préjugés entre le Palais d'Hiver et l'Elysée, les appréhensions communes ten-
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daient à la renverser. France et Russie avaient subi des froissements simultanés; France et Russie, depuis le Congrès de Berlin, étaient presque également isolées : quoi de plus naturel que leur rapprochement? La triple alliance semblait un défi à toutes deux ; dans les deux pays, la triple alliance devait suggérer une contre-alliance. Et ainsi, à l'effroi des amis de la paix, TEurope en armes risquait d'être coupée, officiellement, en deux camps hostiles. Le jour où la Russie et la France devaient se donner la main, par-dessus l'Allemagne, semblait devoir précipiter le continent dans la plus terrible guerre qu'eût jamais vue le monde *.
La prudence d'Alexandre III en a décidé autrement. Le rapprochement de la France et de la Russie, qui, de loin, semblait devoir provoquer le choc des puissances, a valu à l'Europe le raffermissement de la paix. Si le mérite nous en revient, pour une part, il appartient, avant tout, au tsar Alexandre UI. A l'entente des deux pays, tous deux également pacifiques, il a imprimé sa marque. De ce qui menaçait d'être un engin de guerre, il a fait le contrefort de la paix.
Pour cela, le tsar a choisi son moment. S'il a cédé au courant qui entraînait, l'une vers l'autre, les deux nations, il l'a fait à son heure. Il n'a eu garde de répondre aux avances des brouillons et aux sollicitations des agités. U a laissé les apôtres de la revanche