Voyez la France^ la Russie et V Europe, Calmann Lévy
faire Tinutile pèlerinage du Kremlin. Il a témoigné, par sa froideur, qu*il ne voulait ni des aventuriers ni des aventures. Pour entendre debout, tête nue, la Marseillaise^ il a attendu que la fin du boulangisme eût rendu la France à elle-même et à ses instincts pacifiques.
^ Jamais politique ne fut plus claire, ni plus loyale. La droiture d'Alexandre UI a eu sa récompense. Nul ne doutait de sa bonne foi. A Tannonce de sa maladie, Vienne, Londres, Berlin se sont montrés presque aussi émus que Paris. Une seule capitale, Rome, a paru froide. Cest peut-être qu'on y redoute moins le déchaînement de la guerre ; puis, on n'y a pas su bon gré, au tsar russe, d'avoir rétabli une légation impériale auprès du pape, souverain sans États. C'est la dernière des hautes mesures diplomatiques prises par Alexandre III, et une de celles qui ont dû coûter le plus aux préjugés de la chancellerie de Pétersbourg.
Ici encore, Alexandre III a montré l'élévation de son âme; ici encore, il a eu la hardiesse de franchir un fossé de préventions invétérées. Le tsar orthodoxe se. faisant représenter, officiellement, auprès du captif du Vatican ; cela n'était, certes, point banal. En se décidant à un pareil pas, Alexandre m avait toujours en vue son pacifique idéal. Il sentait que la papauté, dépossédée de sa couronne terrestre, demeurait un des grands facteurs de l'histoire ; il savait que la Rome de Léon Xni était, elle aussi, une puissance pacificatrice ; et cette
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paix dujnonde qui lui tenait tant à cœur, Tautocrate de toutes les Russies était heureux de l'appuyer sur les forces morales, plus puissantes encore que les forces matérielles.
J'ai, en ce moment, devant les yeux, une de ces naïves images coloriées où, pour les esprits simples, on a personnifié Fentente franco-russe dans la rencontre symbolique des deux chefs d'État. Je vois l'empereur Alexandre III donnant la main au président Camot. Et, aujourd'hui, le président est mort et l'empereur est mourant. Tous deux, — si la Providence n'écoute nos prières, — auront disparu, à quelques mois de distance, moins d'un an après les fêtes de Toulon ; et, des deux, celui qui est tombé sous le poignard nihiliste, ce n'est point le tsar autocrate, si longtemps traqué par les artisans de la nitro-glycérine, c'est le président irresponsable, l'élu bourgeois de la démocratie française: comme si, en conférant à un modeste président le sacre du sang, l'Anarchie avait voulu montrer que, monarchie ou république, c'était tout un, pour les nouveaux barbares.
Le président est mort et Tempereur est mourant; mais la France et la Russie demeurent. Elles ont, aujourd'hui, les mêmes sentiments, elles ont les mêmes intérêts qu'hier; auront-elles la même politique?
Nous n'avons pas la présomption de connadtre la pensée intime du césarévitch Nicolas. Nous savons seulement qu'il a, déjà, eu l'honneur d'être associé, personnellement, à la potitique étrangère du tsar, son père. Alexandre III aimait peu voyager en dehors de ses États. Il avait l'habitude de se faire représenter, à Tétranger, par son fils. C'est ainsi que le césarévitch Nicolas a été, successivement, l'hôte des cours d'Allemagne, d'Angleterre, d'Autriche-Hongrie ; mission délicate, pour un jeune prince, dans l'Europe de la triple alliance, à l'époque de l'entente franco-russe. Cette politique paternelle, dont il a été le confident et le collaborateur, le césarévitch, devenu souverain, voudra-t-il s'en faire le continuateur? ou cédant aux instigations des ennemis de notre démocratie, s'écartera-t-il de la République française pour se lier aux empereurs, sas frères ?
Grave question qui, en ces tristes jours d'angoisse, préoccupe les peuples et les cabinets, et dont la solution, — je ne crains pas de le dire, — ne dépend guère moins de la politique intérieure de la France que des influences qui peuvent prévaloir au Palais d'Hiver»
Le rapprochement de la France et de la Russie, tel que l'a compris Alexandre HI, semble si bien assurer
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les intérêts des deux pays ; il est un garant, si manifeste, de la paix de TEurope et de l'équilibre du monde, que les héritiers du tsar russe hésiteront à y renoncer, tant qu'ils n'y seront point provoqués par les erreurs de notre démocratie. Si l'entente scellée à Cronstadt et à Toulon vient à être rompue, ce sera, croyons-nous, la faute de nos fautes.
Une puissance nouvelle se dresse, de tous côtés, en Europe, qui se vante, insolemment, de mener les masses à l'assaut des sociétés civilisées. Le temps est proche où la défense contre le socialisme sera le grand souci de tous les gouvernements. Voulons-nous ne pas voir se reformer — en dehors de nous, et peut-être contre nous — une nouvelle Sainte-AUiance des empereurs et des rois, il ne faut pas que la République française devienne le champ d'expériences du radicalisme et du socialisme. C'est assez, pour la France, de s'isoler des monarchies européennes par sa constitution: si la République s'avise de les effrayer par les témérités de sa politique, la France sera seule ; l'histoire ne gardera pas plus de traces des émouvantes démonstrations de Cronstadt et de Toulon que n en a laissé, sur l'azur de la Méditerranée, le sillage des vaisseaux de l'amiral Avelane.
28 octobre 1894.
La situation de TEurope est peu rassurante; pour être devenu banal, cela n*en demeure pas moins vrai. Les splendeurs éphémères du Champ-de-Mars ne nous doivent pas faire illusion. Pendant que les sept ou huit cents jurés de TExposition s'apprêtent à décerner, aux concurrents de toute nationalité, le prix des luttes de Tart et de l'industrie, les peuples en armes continuent leur faction. Du Niémen aux Alpes et des Carpathes aux Vosges, les sentinelles aux aguets prêtent Foreille. Qu'ont à faire les Alpes dans cette veillée des armes ? Les Vosges ont leur blessure ; des deux côtés des Vosges se tendent des mains qui ont été séparées et qui voudraient se rejoindre. Je ne vois rien de semblable sur
1. Étude parue dans la Revue des Deux Mondes ^le 15 juillet 1889.
les Alpes de la Savoie ou du Dauphiné ; par-dessus leurs têtes blanches, Ton n*entend aucun appel, d'un versant à Tautre. Pourquoi leurs gorges se hérissent-elles de forts d'arrêt? pourquoi les chasseurs alpins s*exercent-iJs à escalader leurs sommets ?
Entre la France et TAUemagne, il y a Sedan et les souffrances de TAlsace-Lorraine. Entre TAUemagne ou FAutriche et la Russie, entre le germanisme et le slavisme, il y a des antipathies nationales, des rivalités de races. Qu'y a-t-il entre la France et l'Italie? Entre elles, je ne vois pas de sang, — ou, s'il y a du sang, c'est du sang versé en commun, qui cimente et non qui sépare. Entre elles, je ne vois ni haines de races, ni antagonisme de religions, ni conflit de civilisations. De toutes les nations de l'Europe, ce sont les deux plus voisines par le génie, par les mœurs, par les traditions. Elles peuvent en venir aux mains, — l'histoire a déjà vu des fratricides, — elles n'en seront pas moins sœurs. Qu'y a-t-il donc entre elles? Hélas! il y a ce qu'il est le plus difficile peut-être d'écarter, parce que rien de plus malaisé à saisir : des préventions, des malentendus, des susceptibilités, des affections déçues, des sentiments froissés.
Entre la France et lltalie, il y a, d*abord, Tamourpropre national. C'est là, en réalité, le point de départ de leurs divisions ; de là est venue leur mésintelligence. La légèreté française a blessé la juste fierté italienne ; tort grave, car Tamour-propre national est ce qu'il y a de plus sensible chez un peuple, et aussi, ce qu'il y a de plus respectable.* Pour les patriotes, il s'identifie avec le patriotisme et l'honneur du pays natal. La faute de la France, faute involontaire, souvent même inconsciente, a été de froisser l'orgueil péninsulaire. Alors même que la France la traitait en sœur, l'Italie se trouvait traitée en cadette. Le rôle d'aîné est parfois délicat ; nulle part, plus que de peuple à peuple. Un député lombard qui n'est pas le premier venu, M. Bonfadini, en a fait l'aveu : à la racine de tous les
griefs de Tltalie contre nous est la vanité française, trop peu soucieuse de la dignité d*autrui *. Les questions d'amour-propre tiennent autant de place dans la vie des nations que dans celle des individus. On Toublie trop dans nos Chambres ou dans nos bureaux de rédaction. Cela est surtout vrai, d'un pays neuf comme Tltalie; d'un pays qui, en dépit de toutes ses gloires et de sa noblesse de vingt siècles, est, comme État, un parvenu. Il est d'autant plus susceptible, il tient d'autant plus aux égards qu'il a été, plus longtemps, foulé aux pieds. Si l'Italie a tout sacrifié à l'unité, n'est-ce pas pour avoir le droit de marcher, la tête haute, parmi les nations?
Sous ce rapport, la presse française a fait beaucoup de mal à la France, d'autant que les Italiens, comme la plupart des étrangers, ne Usent guère que les plus frivoles de nos journaux, ceux qui, pour un bon mot, nous aliéneraient le meilleur de nos amis. La presse italienne n'est pas demeurée en reste avec les feuilles du boulevard. Les polémiques de journaux ont pris un ton d'aigreur peu fait pour faciliter les relations des cabinets. La presse des deux pays a, trop souvent, ressemblé à deux roquets qui, du haut des cols des Alpes, aboieraient, de loin, l'un contre l'autre. Si le persiflage des feuilles françaises a parfois été insupportable de sufiîsance et de fatuité, les insinuations des gazettes italiennes ont été