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Bonfadini, La France et Vltalie en

plus perfides ; la défiante imagination de quelques-unes s'est distinguée par rénormitéde ses accusations, A certaines heures, on aurait pu croire qu'il y avait, contre nous, dans la péninsule, une campagne de presse, dirigée de Berlin, comme si le trop-plein du « fond des reptiles » s'était déversé par-dessus les Alpes. J'ai rencontré, dans des journaux réputés sérieux, les inventions les plus bizarrement odieuses. Ainsi, à la suite d'une collision entre un bateau français et un bateau italien, un journal de ton modéré, il Tempo, de Venise, racontait, en septembre 1888, que les capitaines français avaient reçu, de leur gouvernement, des ordres secrets pour couler, par surprise, les vapeurs italiens qui pouvaient servir de transports militaires. Autre exemple: combien de journaux de diverses provinces ont annoncé que les cuirassés ou les torpilleurs français devaient fondre à l'improviste, sans déclaration de guerre, sur les porls ou les arsenaux de l'Italie ?

Autre exemple encore. On sait combien il y a d'ouvriers italiens en France. Ils doivent s'y trouver bien, car ils y affluent en masses compactes. Ils s'y sont presque emparés de certains métiers. L'Italien du nord, le Piémontais, comme on dit chez nous, est le Chinois de l'Europe. Il a une capacité de travail, une sobriété, une régularité que nos ouvriers ont, trop souvent, perdues. C'est le terrassier piémontais qui a construit presque tous nos nouveaux chemins de fer. Une bonne part des miUiards du plan Freycinet est passée dans sa large

ceinture. Sans lui, ce plan, de ruineuse mémoire, fût demeuré inexécuté. En apportant leurs bras à la France, ces Italiens lui apportaient du travail à bon marché. Le gouvernement, les chefs d'industrie devaient s*en féliciter; l'ouvrier français, non. Pour lui, ces étrangers ne sont que des concurrents qui viennent lui enlever son travail et faire baisser son salaire. Comment s'étonner que, sur les chantiers où ils se rencontrent, il y ait des rixes entre les travailleurs des deux nationalités? Des Français ou des Allemands viendraient, par escouades, disputer les constructions de Rome aux maçons italiens, qu'ils risqueraient fort d'être accueillis à coups de stylet. Or, ces querelles inévitables entre ouvriers indigènes et ouvriers étrangers, certaine presse italienne s'est plu à les représenter comme un complot organisé. On a dénoncé la « chasse à l'Italien » et la a barbarie française », comme s'il y avait là autre chose qu'une de ces questions de concurrence et de salaire, sur lesquelles les peuples entendent, difficilement, raison. Le fait mérite d'autant plus d'être signalé, que les ouvriers italiens s'obstinant, malgré les conseils de leurs journaux, à venir chercher leur vie sur cette sauvage terre de France, les conflits d'ouvriers ne peuvent manquer de se reproduire, périodiquement. Française ou italienne, bien coupable la presse qui les exciterait ou les grossirait!

Il faut bien le dire, du reste, au lieu de rapprocher les peuples en les aidant à^se comprendre, la presse semble, trop souvent, travailler à les séparer et à les

irriter les uns contre les autres. Elle envenime les querelles, elle dénature les incidents, elle stimule les rivalités, elle pique les amours-propres. Si TEurope est toujours sur le qui-vive, la faute en est, pour une bonne part, à la presse et à son auxiliaire, le télégraphe. Nulle part, cela n'est plus sensible que dans les relations de la France et de lltalie.

Une chose rendait les froissements entre les deux pays plus faciles et plus dotdoureux, précisément, ce qui semblait le gage de leur amitié : les services rendus par l'un à Tautre. Il n'est pas besoin d'être grand psychologue pour savoir que la reconnaissance est un fardeau incommode. Elle pèse, encore plus, aux peuples qu'aux individus. Le bienfaiteur n'a qu'un moyen de se faire pardonner ses bienfaits, c'est de les oublier. La France s'est trop souvenue de Magenta et de Solferino, et, qui pis est, elle a, trop souvent, fait mine de s'en repentir. Le rôle de sauveur est de ceux qui demandent le plus de tact; voyez-le au théâtre : n'y réussit pas qui veut. Il ne faut pas imiter ce personnage de comédie qui ne manque aucune occasion de rappeler que c'est à lui que son compagnon de voyage doit la vie. Puis, sans prétendre que la morale n'a rien à démêler avec la politique, on ne saurait appliquer aux nations les mêmes règles qu'aux individus. Un homme peut se sacrifier à autrui; un peuple, non. Si vilaine chose que soit l'ingratitude, les peuples ont parfois le droit d'être ou de paraître ingrats. On pourrait dire que, pour eux,

Tégoïsme est le premier des devoirs. C'est celui qu'ils pratiquent le plus facilement; le fâcheux est que leur égoïsme est souvent mal entendu.

n y avait à peine quelques mois que les armes russes avaient jeté la Hongrie aux pieds des Habsbourg, lorsque le prince Schwarzenberg annonçait que rAutriche étonnerait le monde par son ingratitude. « De tous les rois de Pologne, disait Tempereur Nicolas, au palais Lazienki, les deux plus fous, c'est Sobieski et moi, qui avons, tous deux, sauvé TAutriche. » Le souvenir de Sobieski n'avait pas empêché Marie-Thérèse de signer le partage de la Pologne; il est vrai qu'elle n'avait signé qu'en pleurant. Les Bulgares, émancipés par les Russes, n'ont pas attendu dix ans pour s'affranchir de la tutelle de leur grand frère du Nord. Ils gardent, au-dessous des saintes images, le portrait du tsar libérateur, et ils ferment l'oreille aux conseils venus de Pétersbourg. La presse russe a beau répéter : « Plevna ! Plevna I » Sophia persiste à en faire à sa tête. La Russie ne recouvrera son ascendant sur la principauté que le jour où Pétersbourg aura convaincu les Bulgares que leur autonomie n'a rien à redouter de la politique russe. C'est là une histoire de tous les temps. Louis XIV, en 1672, reprochait, déjà, aux Hollandais leur ingratitude, « quoiqu'il ne soit pas séant aux princes, plus qu'aux particuliers, de reprocher les bienfaits dont ils ont comblé leurs amis ou leurs voisins ^ » Louis XIV avait raison, cela 1. CamUle Rousset, Louvoie^ 1. 1, ch. v.

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est malséant, et de plus, c'est malavisé. Reprocher les services rendus, c'est le moyen de les faire discuter.

Ainsi, certains Italiens, un petit nombre, je dois le dire, ont découvert que l'Italie ne devait rien à la France. La péninsule avait-elle une dette, c'était envers Napoléon III; les Bonaparte tombés, l'Italie ne nous doit plus rien. Sa dette envers l'empire, elle l'a acquittée en élevant, à Milan, une statue à Napoléon ni. Les Italiens qui raisonnent ainsi ne font que répéter ce qu'a dit et écrit plus d'un Français. Il est des patriotes, parmi nous, qui se sont appliqués à démontrer que l'affranchissement de l'Italie avait été, exclusivement, l'œuvre personnelle de Napoléon in. A les entendre, la France n'y a participé que forcée et contrainte; c'est, malgré elle, qu'elle a été traînée à Solferino.

Par malheur, la campagne de 1859 n*est pas assez ancienne pour qu'il n'en reste des témoins. Il n'est pas besoin d'être octogénaire pour avoir vu les ouvriers de Paris acclamer l'empereur partant pour Magenta. A tort ou à raison, la guerre d'Italie a été la plus populaire des guerres du second empire. C'est presque le seul acte de Napoléon III auquel ait applaudi l'opposition. Qui en doute n'a qu'à feuilleter les collections des journaux libéraux ou démocratiques. Le fait est constant; un vent de générosité, comme il ne s'en lève guère que dans nos plaines gauloises, soufflait alors sur la terre de France. Les Français étaient heureux d'aller à la délivrance d'un peuple. Villafranca les contrista; ils eussent voulu pous-

ser jusqu'à TAdriatique. Il leur en coûtait de laisser Venise « aux Croates » ; ils pardonnaient mal à Napoléon III de s'être arrêté devant la menace d'une intervention de la Prusse. Il n'était que temps, cependant; sans l'armistice conclu, à la hâte, par les deux empereurs, la Prusse et l'Allemagne entraient en ligne pour leur confédéré, et la France payait, de l'Alsace, l'affranchissement de l'Italie.

Tels sont les faits; les reproches rétrospectifs, adressés à la politique impériale, n'y sauraient rien changer. La haine de l'empire a beau faire répéter, à nombre de Français, que l'Italie ne nous doit rien, les Italiens savent ce qu'ils en doivent penser. Les politiques peuvent reléguer dans l'ombre les lointains souvenirs de 1859, le peuple de la Lombardie et des Romagnes a la mémoire plus fraîche; il sait que, sans les pantalons rouges, les habits blancs pourraient encore monter la garde sur la place du Dôme de Milan, et le drapeau jaune et noir flotter sur les portiques des rues de Bologne. Le droit à l'ingratitude, les politiques les plus dégagés ne l'ont jamais proclamé. Interrogez-les; ils vous diront que, si, en 1870, l'Italie n'a pas payé à la France la dette de 1889, la faute en est à la légèreté du gouvernement français, au coup de tête de 1870, à la rapidité et à l'imprévu des événements.

Le fait est que, en 1869, alors que le choc de la France et de l'Allemagne semblait inévitable, l'Italie nous a ofifert son alliance. Le diplomate dont les études

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ont jeté le plus de clarté sur la politique du second empire, M. Rothan, a raconté Téchec de cette négociation *. La France cherchait à conclure une alliance avec ritalie et avec rAutriche-Hongrie, Le Cabinet de Florence ne refusait pas son concours; il est vrai qu'il y mettait le prix. Les États, d'habitude, ne traitent pas gratis; la France elle-même, avant de passer les Alpes, avait stipulé la cession de la Savoie et de Nice. Le gouvernement italien demandait Rome; Topinion ne lui eût pas permis de se lier à moins. L'Autriche, la catholique Autriche ne s'en effarouchait point; elle pressait la France « d'enlever à l'Italie cette épine de Rome ». Le gouvernement français ne sut pas s'y décider. Quelque intérêt qu'eût, pour nous, à pareille heure, une alliance franco-austro-italienne, il y avait, on ne saurait le méconnaître, un obstacle à la condition qu'y mettait l'ItaUe. Ce n'étaient pas seulement les influences féminines qui s'employaient, aux Tuileries, pour le Vatican ; c'était une chose qui, de tout temps, a compté en France : l'honneur. La France ne pouvait demeurer, éternellement, en faction au château Saint- Ange; le jamais de M. Rouher au Corps législatif avait été le mot d'un avocat plaidant pour un client, en vue d'un succès d'audience ; un homme d'État sait que jamais et toujours n'appartiennent pas à la langue politique. La France ne pouvait prolonger, sans fin, l'occupation de Rome ; mais il lui était dif-

1. G. RothaD, Souvenirs diplomatiqties ; V Allemagne et l'Italie.

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ficile, Pie IX vivant, de paraître trafiquer d'un vieillard désarmé, qu'elle-même avait rétabli sur son trône temporel. Donc, la triple alliance rêvée par M. de Beust échoua, par le refus de la France, et non de lltalie. Elle échoua, pour le malheur de l'Europe et le malheur de la papauté, emprisonnée dans son Non possumus; car, en cédant, à Rome, la place aux Italiens, la France eût pu obtenir au Saint-Siège ce qui manque, aujourd'hui, aux guarentigie italiennes, une garantie internationale. Les négociations qu'elle avait rompues, par scrupule, en 1869, la France en sollicita la reprise, en 1870, à la veille et au lendemain des premières batailles. Il était trop tard; ni l'Italie, ni l'Autriche n'étaient prêtes. Puis, la France était trop mal engagée; Wœrth et Spickeren avaient refroidi nos amis. Les défaites ne nouent pas les alliances. On n'entre pas en campagne pour un vaincu. Un instant, Victor-Emmanuel, en re galantuomo, songea à marcher; ses ministres, Lania et Sella, étaient là pour le retenir. M. Thiers ne réussit pas mieux que le prmce Napoléon. « Parce que la France s'est jetée par la fenêtre, disait M. Visconti-Venosta, ce n'est pas une raison pour que l'Italie s'y jette, après elle. » Et de fait, les armées françaises captives, Paris investi, ce n'était pas assez de l'intervention de l'Italie pour redresser la balance en notre faveur; l'Italie n'avait pas assez de troupes pour rétablir l'équilibre. Son armée était loin d'être ce qu'elle est aujourd'hui. Elle avait été réduite en 1869. Le Cabinet de Florence eût eu de la peine à

transporter, au delà des Alpes, plus de cinquante mille hommes, et cinquante mille Italiens n'eussent pas suffi à changer la face de la guerre. Paris était trop loin, et les victoires de la Prusse avaient été trop rapides. Si lestes et si vaillants que soient les bersaglieri, un corps d'armée italien ne nous eût guère plus servi que les volontaires de Garibaldi. Il eût fallu que rentrée en ligne de lltalie entraînât celle de T Autriche; mais la Hofbui^, non plus, n'était pas prête, et quand M. de Beust Teût emporté, T^ptriche était bridée par la Russie. Le prince Gortchakof avait le traité de Paris à dénoncer, et l'empereur Alexandre II s'était chargé de protéger les derrières de son oncle Guillaume. Laissons donc là, une bonne fois, la conduite de l'Italie en 1870. Un peuple qui se lance, tête baissée, dans une guerre, sans consulter ses voisins, ne doit pas compter sur eux pour le tirer d'affaire.

« Comment avez -vous toujours tant de plaisir à retourner en Italie, alors que les Italiens doivent être si désagréables pour les Français? » Que de fois m'a été répétée cette naïve question, comme si, au sud des Alpes, le Français était devenu un ennemi devant lequel se ferment toutes les portes. Non, vraiment, les Italiens n'en sont pas encore là avec nous; ils ne nous font point mauvais visage. Cela, du reste, est si contraire à leur naturel que, le voudraient-ils, ils y réussiraient mal. De tous les étrangers, le Français est peut-être, encore aujourd'hui, le mieux accueilli en Italie. Demandez aux jeunes gens qui ont représenté la France au centenaire de l'université de Bologne. Maîtres et élèves ont été étonnés de la spontanéité et de l'enthousiasme de la réception faite, par la jeunesse italienne, à nos étudiants

et à noire drapeau. On les a portés en triomphe. On a dételé les chevaux de leur voiture; on se serait cru aux jours où les Autrichiens décampaient des Romagnes, au bruit du canon de Magenta. A Bologne, dira-t-on, les acclamations des étudiants et du peuple s'adressaient moins à la France qu'à la République. Quand le sentiment démocratique n'y eût pas été étranger, jamais un peuple séparé de la France par des haines nationales n'eût fêté, ainsi, des Français.

Entre la France et l'Italie, qu'on ne nous parle donc pas d'antipathies nationales. Les liens officiels de la triple alliance n'ont pas encore étouffé les vieilles sympathies. La triple alliance est une combinaison politique qui n'a rien à voir avec le sentiment populaire. Ce qui est vrai, c'est que nos amis les plus ardents, ou les plus bruyants, se rencontrent surtout aux deux pôles du monde politique. Il en est de républicains; il en est de papalins. On sent l'inconvénient pour nous. Cela tend à nous rendre suspects aux partis dynastiques. Il y a là une sorte de fatalité historique qui pèse, sur nous, depuis un siècle. C'est la rançon de notre grand et double rôle dans l'histoire. En ItaUe, comme presque partout, au dehors, la France est, pour les uns, la mère de la Révolution, pour les autres, la fille aînée de l'ÉgUse, deux personnages qu'elle a peine à mettre d'accord, et qui ne plaisent guère plus, l'un que l'autre, à l'ItaUe officielle. Pauvre France ! on lui fait, à la fois, les deux reproches opposés; elle ne se disculpe de l'un qu'en s'exposant à

Tautre. On appréhende d'elle Teau et le feu, le cléricalisme et la démocratie. Les uns la regardent comme un foyer de révolution; les autres la considèrent comme ralliée traditionnelle de la papauté, le soldat du pontificat romain. Quelques Italiens nous attribuent, en même temps, les deux qualités, nous, mettant dans une main une pique jacobine, un goupillon dans Tautre, se représentant la France sous la figure d'un jésuite coiffé du bonnet rouge.

De là vient que les manifestations en faveur de la France la compromettent. On affecte d'y voir des démonstrations hostiles à la monarchie; ainsi notamment, des meetings réunis par les « amis de la paix » pour protester contre la triple alliance. La présence des chefs de l'extrême-gauche, l'assistance des sociétés démocratiques, les lettres ou les discours des radicaux français excitent, contre ces réunions, les défiances du gouvernement. On accuse leurs promoteurs d'avoir moins d'affection pour la paix que de tendresse pour la République. On leur reproche de ne lever leurs pacifiques bannières que pour partir en guerre contre le pouvoir légal. Mais à qui la faute, si le cri de « Vive la paix! » semble une attaque contre les ministres, ou contre la dynastie? Assurément, ce n'est pas à la France.

Les discours antibeliiqueux, les protestations contre la politique d'armements à outrance répondent au sentiment populaire : le tort des modérés est d'en laisser le monopole à l'extrême-gauche. Quelques-uns l'ont senti.

M. Bonghi présidait, il y a quelques mois, un Congrès de la paix. L'Italie aurait le suffrage universel, que les démonstrations pacifiques se multiplieraient, du Mont- Rose à l'Etna. Le sentiment du pays, dans toutes les classes, n'est pas douteux ; il tient pour la paix. J'en ai eu une démonstration piquante, à Rome même, en février dernier. On jouait au théâtre Valle, une comédie intitulée : le due Rome, Ces deux Romes, que l'amour devait réunir, étaient personnifiées par une jeune Italienne de famille libérale et un jeune prince romain de famille papaline. Pour faire vibrer, chez le jeune patricien, la fibre patriotique, l'auteur n'avait rien trouvé de mieux que d'imaginer, au cinquième acte, un débarquement de l'étranger, c'est-à-dire des Français, à Civita- Vecchia. Peut-être comptait-il sur ce tableau pour enlever l'enthousiasme de la salle. Il s'était mépris; au lieu d'applaudir, le public sifila. On dut retirer la pièce. Le plus curieux, c'est que l'invenlenr de cette guerre improvisée, le commandeur C, était un haut fonctionnaire, rien moins que le directeur général des théâtres et des beaux-arts. Presque tous les adversaires, — Dieu me garde de dire les ennemis de la France, — appartiennent en effet au monde officiel. C'est, par là, que la situation est mauvaise. On pourrait, sans trop d'exagération, la résumer ainsi : un peuple ami, un gouvernement hostile.

Nous ne sommes pas, pour notre part, de ces bonnes âmes qui se persuadent que les sympathies des peuples

valent mieux que le bon vouloir des gouvernements. Il est peu sûr de se fier au sentiment des peuples ; leurs sympathies ne peuvent toujours s'exprimer, et les gouvernements ont bien des moyens d'en changer la direction. La vérité, c'est que la malveillance de Fltalie envers la France est toute politique ; par là-même, en un sens, elle est artificielle. L'alliance de Rome et de Berlin est une alliance de cabinets; c'est, selon les points de vue, sa force et sa faiblesse. Elle repose moins, en réalité, sur des passions ou sur des intérêts nationaux, que sur des convenances de cours et sur des calculs de partis.

Qu'est donc la triple alliance pour Tltalie? Quel aimant attire le Quirinal vers Berlin, et quelle force le retient dans l'orbite de la Prusse? Est-ce le ressentiment de l'occupation de Tunis, la crainte de voir la France envahir toute la côte septentrionale de l'Afrique? Est-ce la peur d'une intervention en faveur du Vatican et le besoin d'une garantie contre les revendications du Saint-Siège? Tunis et Rome, voilà d'ordinaire, les deux noms qu'on nous jette pour justifier l'alliance italo-allemande. Va pour Tunis et Rome! Nous comprenons que le traité du Bardo ait froissé les Italiens; mais l'occupation de la Tunisie nous semble avoir été moins la cause que l'occasion de l'alliance italo- prussienne. Le désappointement suscité dans la péninsule par le protectorat français a déterminé l'Italie oflBcielle à une évolution, vers

laquelle la politique Tinclinait déjà. Le drapeau français n'était pas planté sur les ruines de Carthage, en 1873, lorsque le roi Victor-Emmanuel allait saluer, à Berlin, l'empereur Guillaume P% ou, en 1877, lorsque M. Crispi à la veille de devenir ministre, avait soin d'aller prendre langue auprès du chancelier de fer. Les Français eussent abandonné Tunis à M. Maccio, que lltalie ne s'en fût pas moins rapprochée de Berlin. M. de Bismarck, qui, pour l'amener à lui, l'a tour à tour, publiquement, malmenée et cajolée, avait plusieurs prises sur l'Italie, Il avait Rome, et, lorsqu'il entrait en coquetterie avec le pape Léon XIII, lorsqu'il faisait mine d'encourager les espérances de la curie, le chancelier savait pour qui il travaillait. Si, à Berlin, le Quirinal est allé chercher une garantie contre les revendications du Vatican, la première des puissances contre l'intervention desquelles la maison de Savoie s'efforçait de se prémunir, c'était l'Allemagne de M. de Bismarck. Pour singulier que cela semble, c'est contre ses propres alliés que l'Italie se mettait en garde. Devenir l'amie officielle de l'Allemagne lui semblait le meilleur moyen d'empêcher Berlin de soulever la question de Rome, — et quel autre cabinet eût osé prendre une telle initiative?

Les rapports des États sont souvent gouvernés par une logique secrète que les historiens découvrent après coup. L'alliance italo-aliemande était faite pour suggérer les expUcations des écrivains philosophes. Ils n'y ont manqué ni à Rome, ni à Berlin. L'entente des

deux puissances repose, à les en croire, sur la solidarité naturelle de la nouvelle Allemagne et de lltalie nouvelle, sur les affinités de lunité italienne et de Tunité allemande. Les deux révolutions n'offrent-elles pas une sorte de parallélisme? — Rien de plus simple et de plus philosophique, semble-t-il ; aussi pareil raisonnement agrée-t-il à nombre d'esprits ; il contribue à la force de l'alliance en lui conférant une sorte de cachet scientifique, qui paraît la faire rentrer dans les lois de la nature. Pour qui ne se contente pas de formules générales, cette interprétation perd singulièrement de sa valeur.

Les affinités de l'unité allemande et de l'unité italienne sont plus apparentes que réelles, attendu que l'unité des deux pays a été faite d'une manière fort différente. L'unité de l'Italie a été autrement spontanée que celle de l'Allemagne. Nous ne prétendons point que celle-ci soit artificielle, éphémère, destinée à disparaître avec son fondateur; loin de nous pareille chimère I Nous savons que l'unité de l'Allemagne, tout comme celle de l'Italie, était dans la logique de l'histoire ; la faute de la France a été de ne s'en pas rendre compte, et c'est une faute qu'il ne lui faudrait pas renouveler. Ce n'est point, par une simple coïncidence, que l'unité de l'Allemagne et celle de l'ItaUe se sont accomplies dans le siècle de la vapeur et de l'électricité. Il n'en est pas moins vrai que l'unification des deux peuples ne s'est pas faite, selon les mêmes procédés. Les ItaUens nous paraissent trop modestes en comparant l'œuvre de M. Cavour à l'œuvre de

M. de Bismarck. La première nous semble supérieure à la seconde ; ce n'est pas qu'elle ait été œuvre de saint, mais le fer et le sang y ont eu moins de part. Si elle a été une violation du droit ancien, — et il n'en pouvait guère être autrement, — elle n'a pas violé le droit nouveau, le droit national dont elle se réclamait. L'Italie, en s'unifiant, n'a pas exercé le œmpelle intrare sur des pays d'autre nationalité. La nouvelle monarchie italienne ne repose pas sur l'oppression de provinces conquises et annexées malgré elles. Il n'y a pas dans ses chairs, de corps étrangers, de Danois, d'Alsaciens-Lorrains, de Polonais asservis et maintenus par la force. Nous n'ignorons pas, à Paris, que le val d'Aoste et telle haute vallée piémontaise parlent notre langue ; mais nous ne faisons pas de la langue l'unique facteur de la nationalité. — Il n'y a, en Italie, que des Italiens, comme il n'y en a, en France, que des Français. Par là, l'unité italienne ressemble beaucoup plus à l'unité française qu'à l'unité allemande.

Et ce n'est pas le seul côté par où l'Italie nouvelle se rapproche bien plus de la France que de la nouvelle Allemagne. D en est de même pour la constitution intime de l'État italien. Tandis que la Prusse s'est subordonné l'Allemagne, le Piémont s'est fondu dans l'Italie. Italia e Germania — / due monumenti politid — Del secolo XIX j lisait-on, sur un arc de triomphe, dressé, à Naples, en l'honneur de l'empereur Guillaume II. Pour être contemporains, ces deux monuments poUtiques n'ont

pas Tair d'être du même temps. Us n'ont pas la même ordonnance, ils n'ont pas le même style. Regardez-les ; l'un, avec sa hiérarchie de souverains et d'États superposés, avec ses étages inégaux aux fenêtres disproportionnées, avec ses tours et ses tourelles de toute grandeur et de toute forme, semble un castel féodal : il a quelque chose d'archaïque, de gothique; — l'autre, avec sa simplicité de structure et l'unité de son plan, avec la régularité sjmétrique de ses colonnes et de ses frontons, est un palais moderne. Tandis que le nouvel empire germanique, sorte de monstre hybride, n'est ni un État strictement unitaire, ni un État strictement fédéral, l'Italie, ne s'étant pas arrêtée à la fédération, a achevé son unité. Par là encore, elle ressemble plus à la France qu'à l'Allemagne. *

Enfin, une troisième et non moindre différence entre l'unité allemande et l'unité italienne : l'Italie a conquis, à la fois, l'unité et la liberté ; c'est ce qui fait de sa résurrection nationale une sorte de prodige dans l'histoire. Victor-Emmanuel et Cavour ont été deux grands thaumaturges. On a dit que les peuples, dans leurs révolutions, faisaient rarement coup double : l'Italie y a réussi. L'Allemagne, aussi, visait, simultanément, l'unité et la Uberté; on ne saurait dire qu'elle ait touché le double but. La maison de Savoie et les HohenzoUern ne s'inspirent pas des mêmes principes : les maximes en honneur au Quirinal ne sont pas de mise sur la Sprée. Les sujets du roi Humbert seraient désagréable-

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ment surpris, si le fils de Victor-Emmanuel leur rapportait d'Allemagne les recettes gouvernementales de Potsdam. Le fait est que, par les formes et Tesprit de leur gouvernement, par leur tempérament et leurs mœurs politiques, lltalie et la Prusse sont deux États bien différents. On ne saurait dire que leur alliance s'appuie sur la similitude de leurs principes : loin de les rapprocher, leurs institutions semblaient faites pour les tenir éloignées.

Et cependant, il ne semble pas que cette divergence de principes ait été un obstacle au rapprochement de la maison de Savoie avec les Hohenzollem. Par cela même que la jeune monarchie italienne n'est pas une monarchie de droit divin, elle devait être d'autant plus tentée de rentrer dans le giron des vieilles dynasties, de lier partie avec les Habsbourg et les Hohenzollem. Ce qui l'attirait vers l'alliance austro-allemande, ce n'était pas seulement la naturelle ambition de faire figure en Europe, la satisfaction d'amour-propre de prendre, entre Vienne et Berlin, la place laissée vide par la Russie, l'orgueil de marcher aux bras de deux empires; c'était peut-être, davantage, le désir de se rapprocher de l'Europe conservatrice, de se donner une sorte de consécration vis-à-vis des cours, en même qu'une garantie vis-à-vis de la révolution. Une monarchie issue d'une révolution est toujours soucieuse d'efiacer cette tache originelle.

La triple alliance^ gardons-nous de l'oublier, n'a point

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été inaugurée par M. Crispi et la gauche italienne, — bien que M. Crispi ait pu se vanter d'y avoir contribué par ses voyages ; — la triple alliance a été préparée par la droite constitutionnelle. A vrai dire, elle a été moins Tœuvre d'un ministère, ou d'un parti, que l'œuvre de la dynastie. Le ministre qui a signé le traité d'alliance, M. de Robilant, était l'homme de confiance de la couronne. On sait qu'il passait pour avoir du sang de Savoie. Veut-on apprécier la triple alliance, il faut songer que ce n'est pas, seulement, une alliance politique, mais aussi une alliance dynastique. Ici, encore, nous pourrions répéter ; c'est là sa force, et c'est là sa faiblesse. C'est sa force surtout.

Nous touchons à un point délicat ; mais il importe de tout dire : la forme du gouvernement français n'a pas été étrangère à l'accession de l'Italie à la triple alliance. M. de Bismarck savait ce qu'il faisait, quand, à rencontre de M. d'Arnim, il souhaitait l'établissement de la république en France. H comptait sur la république pour mettre la France en quarantaine. « Nous autres souverains, nous sommes monarchistes, » disait le roi Victor- Emmanuel à un de nos ambassadeurs. Le voisinage de la République française n'était pas sans inquiéter les cours d'Italie et d'Espagne. A Rome, comme à Madrid, on appréhendait la contagion démocratique. Alors même que notre gouvernement avait la sagesse de s'interdire toute progagande, on craignait, sans l'avouer, que le spectacle donné par la France ne forti-

fiât le parti républicain au delà des monts. « Quand votre république sera sortie de Tenfance, et que son tempérament sera formé, — me disait un Castillan, il y a une quinzaine d'années, — si elle est sage, et si elle donne de bons exemples, gare aux monarchies voisines ! » Les faits ont montré que ces appréhensions étaient chimériques. La République semble avoir pris soin de rassurer les voisins que sa bonne conduite eût pu inquiéter. En Italie, aussi bien qu'en Allemagne, les philosophes politiques ont tiré parti de ses faiblesses pour démontrer, aux peuples, Tinfériorité de la forme républicaine et les bienfaits de l'institution monarchique.

Malgré toutes ses fautes, et parfois à cause de ses fautes, la république française a gardé les sympathies des républicains, des radicaux, des révolutionnaires, ce qui eût suffit à refroidir, envers elle, le Quirinal. Ce n'est point que l'Italie ofiicielle souhaite la reconstruction des Tuileries et le rétablissement d'une monarchie chez nous; elle sait bon gré à la république de contribuer à l'isolement de la France ; mais, en même temps, elle trouve qu'une république, dans une ancienne monarchie, est de mauvais exemple. Puis, tout préjugé dynastique mis de côté, comment lier partie avec un pays dont l'instabilité gouvernementale semble la loi? — Ce sont les Italiens qui parlent, et, en gens prudents, ils se préoccupent des coups de tête que leur imagination prête à la France.

Pour un gouvernement républicain, le premier întè-

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rêt d'un pays, c'est le maintien de la république. On nous le répète assez, en France, nous donnant à entendre que, pour une si noble fin, tout est permis, y compris un coup d'État. Les gouvernements monarchiques raisonnent à peu près de même, avec cette différence que. pour eux, l'intérêt de'l'État, c'est, avant tout, l'affermissement de la monarchie. Il faut quelque naïveté pour s'étonner que la royauté italienne ait fait meilleur visage à la monarchie prussienne qu'à la République française. Une seule chose peut surprendre, c'est que l'Italie, un pays avisé s'il en fût, ait été jusqu'à s'enchaîner à l'Allemagne. Elle ne s'est pas sentie assez forte pour oser demeurer isolée ; elle a manqué de foi en elle-même ; elle a cru que, devant les périls de l'Europe, il lui fallait s'étayer sur une alliance, et, obligée de choisir, elle a opté pour Berlin, — d'autant que Berlin lui paraissait le côté du plus fort.

Pour que la triple alliance soit le palladium du trône, il ne suffit pas cependant qu'elle soit mal vue des républicains. La maison de Savoie montre trop peu de confiance en elle-même et dans l'Italie , lorsqu'elle semble s'appuyer sur ses alliances impériales. En réalité, la monarchie italienne n'a besoin d'aucun étai étranger. Craindre la contagion républicaine, c'est, de sa part, faire trop d'honneur à la République française. Des lagunes à l'Etna, l'arbre de Savoie a poussé de trop profondes racines pour être ébranlé par les vents du dehors. La dynastie a un grand avantage : elle a beau

avoir été, récemment, transplantée du Kémont, elle tient au sol par des racines multiples qu'on ne peut couper toutes à la fois. L'Italie a de vieilles et admirables cités ; elle n'a pas de capitale en état de faire une révolution. L'unique danger pour elle, en dehors d'une guerre malheureuse, c'est l'appauvrissement, par suite le mécontentement du pays. Or, ce danger, la triple alliance l'y expose plus qu'elle ne l'en préserve. Le moment peut venir où le peuple se demandera si cette onéreuse alliance profite au trône ou au pays. Le plus grand péril pour les monarchies modernes, c'est de laisser croire qu'elles ont une politique dynastique, plus conforme aux préventions ou aux intérêts de la couronne qu'au sentiment ou aux intérêts de la nation.

La triple alliance n'est, déjà, pas très populaire. Le journal le plus répandu de la péninsule, le Secolo, la combat, ouvertement. Certaines élections, celles de M. Imbriani, notamment, ont été une protestation contre elle. Il faut dire que la froideur de nombre d'Italiens s'adresse moins à Berlin qu'à Vienne. On subit l'alliance de l'Autriche, parce qu'elle est la condition de l'alliance de l'Allemagne. C'est la Prusse qui réunit les deux adversaires de 1848, 1839 et 1866. Habsbourg et Savoie ne se donnent la main que dans le sein du HohenzoUern. Le gouvernement de Rome a peine à faire taire les revendications de Vltcdia irredenta. Les patriotes sont disposés à lui reprocher de se faire le geôlier de Trente et de Trieste. Si les Italiens convoitent des territoires en

dehors de l'Italie officielle, leurs regards se dirigent, en effet, beaucoup plus vers les Alpes orientales que vers les Alpes occidentales. Un Français aurait mauvaise grâce à ne pas le reconnaître : il n'y a nulle agitation, dans la Péninsule, pour Nice ou pour la Savoie, qui se sont donnés, librement, à la France. D n'en est pas de même de Trieste et de Trente, deux villes presque également italiennes de mœurs et de sentiments. Il en résulte que les revendications nationales de l'Italie se dirigent, spontanément, vers le territoire de son alliée officielle. Situation singulière, d'autant que, s'il est permis, aux Italiens, de rêver quelque combinazione leur permettant d'annexer le Trentin, ils savent que l'Allemagne ne veille, guère moins que rAutriche, sur le golfe de Trieste.

L'Autriche est, du côté italien, le point faible de la triple alliance. Aux yeux du politique qui envisage la situation générale de l'Europe, l'existence de l' Autriche- Hongrie est une garantie d'indépendance pour l'Italie. La détruire, même pour avoir une part de ses dépouilles, serait œuvre de téméraire. Mais les peuples n'ont pas la vue longue ; ils voient, à peine, à quelques lieues au delà de leurs frontières. Quant à nous. Français, si nous nous méfions de la triple alUance, ce n'est point de l'Autriche. La France, depuis 1818, n'a jamais eu d'affaire avec l'Autriche que pour les beaux yeux de ritalie. Depuis que les schwarz-gelb sont hors de la péninsule, nous n'avons rien à démêler avec eux. Nous

ne leur en voulons même point d'avoir lié partie avec les vainqueurs de Kœnigsgraetz ; nous savons qu'ils n'avaient guère le choix. UAutriche-Hongrie ne nous inspire ni ressentiment, ni inquiétude; nous sommes persuadés que la Hofburg redoute les complications plus qu'elle ne les recherche. Pour un peu, la présence de l'Autriche dans la triple alliance nous rassurerait, au lieu de nous effrayer. Ce n'est pas que la presse ou les hommes d'État de Vienne et de Pesth nous montrent quelque bienveillance. Loin de là, ils ne se croient même pas toujours obligés d'être polis envers nous. On se rappelle l'algarade de M. Tisza dissuadant les Hongrois de se risquer, chez nous, durant notre Exposition du Centenaire*.

Si la guerre doit sortir de la triple alliance, ce ne sera pas, croyons-nous, du fait de l'Autriche. Elle tempérerait plutôt les ardeurs de ses alliés. Nous sommes, naturellement, moins rassurés du côté de l'Allemagne, surtout depuis la mort du vieil empereur. Nous sentons là un inconnu. Le caractère de l'empereur Guillaume II est un facteur nouveau dans la politique de l'Europe ; faut-il l'inscrire au compte de la paix ? Nous ne savons.

1. Peut-être le premier ministre hongrois avait-il, simplement» voulu donner une leçon au quai d'Orsay. Il se publiait à Paris, sous le nom d'Autriche slavo-roumaine , une feuille particulièrement hostile aux Magyars et au gouvernement hongrois. On la disait soutenue par une subvention de notre ministère des Affaires étrangères. Après le discours de M. Tisza, V Autriche slavo-roumaine a cessé sa publication, et M. Tisza a renoncé à ses sorties contre la France.

L'empereur Guillaume II est intelligent, il a l'esprit cultivé, il est d'une activité merveilleuse ; c'est une figure; mais on peut redouter sa nervosité, et ce qu'on *sait de lui n'écarte pas toute crainte de coups de tête. Des fantaisies soudaines, comme celle du voyage à Strasbourg, de compagnie avec le roi Humbert, sont faites pour donner à penser. Quelques-uns appréhendent, dans ce Hohenzollern, avide d'action, un Charles XII à décisions brusques.

« Ne craignez rien, disent nos amis italiens ; l'alliance est purement défensive. Au besoin, nous sommes là pour retenir Berlin. Nos armements ne visent que les perturbateurs de la paix. Le but de Talliance est le maintien du statu quo ; rien de plus. Le secret des chancelleries est percé à jour : chacun connaît le casus fœderis ; les trois puissances se sont mutuellement garanti leur territoire. Qu'y a-t-il là d'inquiétant? qu'y a-t-il d'offensant pour la France? »

Il est si difficile, pour un peuple, de se mettre à la place d'un autre que nombre d'Italiens ne semblent pas apercevoir ce qu'a de douloureux, pour les cœurs français, cette garantie réciproque italo-prussienne. Que représente, pour nous, cet engagement de l'Italie envers l'Allemagne? Une seule chose : la garantie de l'Alsace-

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Lorraine, au vainqueur de Sedan, par nos alliés de Solferino. Ses mains déliées par nous, Tltalie les prête au conquérant de 1870, pour serrer les nœuds de Metz et de Strasbourg. La maison de Savoie, devenue par la grâce de Dieu et de la France, — Geêta Dei per Francos, — la souveraine de l'Italie, appose son sceau royal, la croix d'argent sur champ de gueules, au bas du traité qui a mutilé la France. Aux Alsaciens-Lorrains, dont des milliers gardent encore la médaille de la guerre d'Italie, le gouvernement italien est venu dire : « Lasdate ogni speranza ; si, pour vous tenir séparés de votre ancienne patrie, quatre millions de baïonnettes allemandes ne suffisent point, nous autres, Italiens, nous sommes là. »

Et comme les peuples, de même que les individus, ne se font une juste idée des choses qu'en rapportant tout à eux-mêmes, je demanderai, humblement, à nos amis d'Italie, de se mettre en notre lieu et place. Qu'eussent dit les Italiens les mieux disposés pour la France, si, en 1860, par exemple. Napoléon III avait conclu, avec Vienne et Berlin, une alliance garantissant à l'Autriche Venise et Vérone? Cela, aussi, eût pu être une ligue de la paix, fondée sur le respect des traités : l'Italie eût-elle trouvé le procédé amical? M. de Cavour ou M. Ricasoli auraient-ils admis que, en prenant un engagement pareil, la France ne donnait, à sa voisine du sud-est, aucune marque de mauvais vouloir ? Et cependant, en quoi la situation eût-elle différé?

Comment l'Italie eût-elle eu le droit de se froisser, si la France doit se montrer satisfaite? L'Alsace-Lorraine n'a pas plus de goût pour la domination du Preusse que la Vénétie n'en avait pour celle du Tedesco. Il y a, il est vrai, une différence, c'est que l'Autriche ne prétendait pas germaniser ses sujets italiens, tandis que les enfants de Metz, de tout temps, pays de langue française, sont contraints d'apprendre à épeler l'allemand. Le droit des peuples, sur lequel l'Italie nouvelle se glorifie d'avoir été fondée, a été, publiquement, foulé aux pieds entre les Vosges et le Rhin. Les habitants ont protesté contre la violence de l'annexion; ils ont demandé à être consultés ; l'Italie le sait, et elle passe outre. Elle donne sa garantie aux casques à pointe. Tel est le fait.

Voilà, encore une fois, ce qu'est, pour un Français, l'entente italo-allemande. L'Autriche-Hongrie agit, il est vrai, comme l'Italie; mais l'Autriche n'a pas, que je sache, la prétention d'avoir, pour fondement, le droit des peuples ; elle n'a jamais été la nation sœur de la France ; et, si elle ne tient plus garnison à Milan et à Bologne, si ses archiducs ne régnent plus à Florence et à Modène, l'Autriche sait à qui elle le doit.

Ne soyons pas trop sévères, même pour les amis de nos ennemis. Essayons, à notre tour, de nous mettre à leur place, « dans leur peau, » comme dit le vulgaire, d'une manière si expressive. L'Italien est peu sentimental ; s'il l'a jamais été, il y a, de cela, des siècles. Il a tant pleuré, et si longtemps, sur ses propres malheurs.

que ses yeux n'ont plus de larmes pour les souflFrances d'autrui. Le cri de douleur de T Alsace-Lorraine ne franchit pas les glaciers des Alpes ; les plaines du Pô et les vallées de l'Apennin n'ont pas d'écho pour les plaintes de l'autre côté des monts. Soyons justes pour nos voisins ; la France elle-même, depuis qu'elle souffre dans sa propre chair, est moins prodigue de ses pleurs et de ses embrassements aux opprimés des deux mondes. A la difîérence de leurs pères, peu de nos jeunes gens pleurent, aujourd'hui, sur l'Irlande ou sur la Pologne. Il n'en est pas, hélas ! des peuples comme des individus ; les infortunes imméritées leur endurcissent le cœur. Leur patriotisme se fait étroit et jaloux; il prêche l'égoïsme comme une vertu. Ainsi prétendent faire, aujourd'hui, certains Français, s'imaginant être plus forts en gardant tous les battements de leur cœur à la patrie. L'égoïsme, heureusement, nous est difficile. Que de temps nous avons pleuré, en vers et en prose, sur les deuils d'autrui! Du Bosphore aux AUeghanys, quel peuple en lutte pour la liberté n'a reçu, à défaut du secours de nos armes, l'encouragement de notre voix? Qui de nous, enfant, n'a essuyé, au Spielberg, les yeux de Silvio PelUco ; et lequel de nos poètes novices n'a, entre 1815 et 1866, entonné sa lamentation sur l'asservissement du belpaese et la captivité de Venise?

Pour ma part, je ne le regrette point. Si, en dépit de Sedan ou de Metz, je reste fier d'être Français, c'est, en grande partie, pour ce don de commisération, pour cet

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amour des opprimés, pom* ces sentiments de liberté et de fraternité que notre France a ressenti, plus que tout autre peuple, et qui font d'elle la plus humaine des nations. Aujourd'hui encore, ce serait, pour moi, une douleur cuisante de revoir le kaiserlich en pantalon collant faire faction, au pied de l'escalier du palais des doges. Ce que mon âme reproche aux Italiens, ce n'est point d'avoir omis, à l'heure de notre détresse, de nous envoyer leurs bersaglieri, — cela, ils ne le pouvaient guère, — c'est de n'avoir pas été plus nombreux à donner à notre malheur l'obole des larmes. A défaut des armées, à défaut des victoires que leur roi ne pouvait nous rendre, nous aurions aimé recevoir, de leurs poètes, l'aumône sonore des strophes, qui ne coûte ni or ni sang.

Ici encore, soyons équitables; ne nous laissons pas dominer par une émotion trop naturelle aux peuples malheureux. L'indifiérence des ItaUens pour l'Alsace- Lorraine a une excuse. N'oublions pas que la fatalité a fait coïncider le démembrement de la France avec l'achèvement de l'Itahe, si bien que, pour nombre d'Italiens, l'un a paru la condition de l'autre. L'asservissement de Strasbourg leur a semblé le corollaire de la « libération de Rome ». De naïves voix de prêtres et de femmes n'ont-elles pas, dans leurs gémissements au Sacré-Cœur, associé Rome et la France? L'Italie, entrée dans la Ville-Étemelle par la brèche de la porta Pia, a senti le besoin 4e s'y fortifier. Elle redoutait les impor-

tunes revendications du vieillard qu'elle avait dépossédé ; elle a cru avoir besoin d'une garantie. Elle Ta cherchée auprès des forts, auprès du nouvel empire germanique, à Berlin, et, en échange, elle a donné à TAUemagne sa garantie pour l'Alsace.

Contre qui cette garantie de Rome, obtenue de Berlin ? Est-ce contre la crosse des prélats et la croix des moines, contre les hallebardes des Suisses de la Scala Regia, ou contre les foudres du pontife détrôné? — Non, paraît-il, c'est contre la France. En vérité, il faut que les peuples se connaissent bien mal les uns les autres 1 Imaginer que la France puisse partir en guerre pour rétablir le trône temporel du pape, quel anachronisme !

Songez que c'est contre la République française, contre la République de M. Ferry, de M. Brisson, de M. Clemenceau que l'Italie officielle s*est crue obligée de se mettre en garde, à Rome. Chaque été, notre gouvernement a peine à faire voter le budget des cultes et le maintien d'une ambassade auprès du Saint-Siège; la majorité républicaine vote d'habitude contre les deux crédits. Le parti au pouvoir n'a d'autre lien que la haine de l'Église, et l'Italie n'est point rassurée 1 elle craint toujours de voir la France se lancer dans une croisade pour les clefs de saint Pierre. Un ministre français ne peut démontrer la nécessité d'entretenir un ambassadeur auprès du Vatican, sans que, au del|L des monts, on en prenne ombrage. Les autres puissances, l' Autriche- Hongrie, la Prusse même, les alliés de Tllalie, ont un

ambassadeur près du Saint-Père ; on ne s'en offusque point à la Consulta ou au Montecitorio. Ce qu'on trouve tout naturel, de la part des autres gouvernements, inquiète de la nôtre. La Prusse a pu, à diverses reprises, faire au Saint-Siège les avances les plus inattendues. Lltalie ne s'en est pas offensée. M. de Bismarck a pu inviter le pontife découronné à intervenir dans les élections allemandes ; il a pu aider Léon XIII à rentrer dans la plus haute partie du rôle politique des papes, en le désignant comme arbitre entre les puissances chrétiennes. La presse reptilienne s'est amusée à agiter la question romaine, le chancelier a fait miroiter, aux yeux de la curie, des espérances d'intervention diplomatique et de prochaine restauration ; le gouvernement italien, loin de s'en fâcher, en a conclu qu'il était prudent de s'entendre avec M. de Bismarck. Plus le chancelier faisait d'avance à la curie, plus l'Italie se rapprochait de la Prusse. Nous l'avons dit :' à suivre les faits, on pourrait croire que, si l'Italie s'est alliée à l'Allemagne, pour obtenir la garantie de Rome, c'est contre Berlin même et les surprises de Ja politique prussienne qu'elle s'est assurée. Que de cris au delà des Alpes, pourtant, si le gouvernement ou la presse officieuse de la République se fussent permis, vis-à-vis du successeur de Pie IX, la moitié de ce que nos voisins ont bénévolement passé au toul-puissant kanzler!

« Rome capitale n'a-t-elle rien à redouter du parti au pouvoir en France, la France est changeante, insinuent

nombre d Italiens. Les républicains peuvent être battus, et les conservateurs profiteraient de leur victoire pour mettre Tarmée française aux genoux du pape. » A les en croire, M. Thiers et le maréchal Mac-Mahon y ont déjà pensé. Pourquoi pas M. Grévy ? On ne sait pas assez quelles légendes ont cours, à cet égard, et ce qu'il y a de plus triste, c'est que les fables inventées ou colportées par les adversaires de la France ont parfois pris naissance en France même. Ne m'a-t-on pas affirmé, comme un fait positif, que, en 1877, le maréchal Mac-Mahon préparait une intervention pour rétablir le pouvoir temporel du pape? M. Crispi, passant alors par Paris, avant d'aller voir M. de Bismarck, aurait entendu Gambetta lui confier ses appréhensions, au sujet d'une expédition romaine. Hélas ! il n'est pas impossible que Gambetta ou son entourage aient tenu pareil langage à leur ami sicilien. La gauche, en semblable matière, ne s'est pas toujours montrée très scrupuleuse ; plus d'une fois, dans ses polémiques électorales, elle s'est permis de jouer de l'étranger. Oh ! la vilaine besogne que cette guerre de partis où l'on se lance, des deux côtés, des traits empoisonnés, sans souci d'atteindre la France ! C'était après le 16 mai 1877. Pour les trois cent soixante-trois, * le cléricalisme était l'ennemi ». Le spectre noir était leur grande machine de guerre contre ce qu'ils se plaisaient à nommer le gouvernement des curés, sûrs, par là, d'exciter la réprobation du pays. Attribuer, à un parti, l'intention de

guerroyer pour le pape, c'était un procédé certain de le discréditer auprès du suffrage universel. Cela vaut l'accusation de vouloir rétablir la dîme et la corvée, que nos radicaux ont soin de rééditer à chaque élection. C'est une de ces armes calomnieuses forgées par la mauvaise foi des partis. Les Italiens pourraient, aussi bien, admettre que les conservateurs français travaillent au rétablissement de l'ancien régime. M. Crispi, paraît-il, a cru, sur la foi de Gambetta, à cette intervention en faveur du pape, et, pour prévenir ces projets ténébreux, il s'est hâté de rendre visite à M. de Bismarck, après avoir serré la main du chef de l'opportunisme. Des esprits moins prévenus eussent été moins crédules. Ils n'eussent vu, dans le succès de cette manœuvre, qu'une chose : la preuve que rien ne répugne, à la France nouvelle, comme une expédition romaine.

Dirons-nous, pour cela, que la France est indifférente à tout ce qui se passe à Rome ? qu'elle ne s'intéresse pas plus à l'hôte du Vatican qu'au chérif de la Mecque, ou au catholkos des Arméniens? Non, assurément; un pays qui comprend des millions de catholiques, qui a un Concordat avec le Saint-Siège, qui a des intérêts dans les cinq parties du monde, ne saurait regarder la papauté comme une quantité négligeable. Obligé de traiter et de compter avec le pape, il doit désirer l'indépendance spirituelle de la papauté. C'est ce que souhaite la France et, en cela, elle est d'accord avec tous les États chrétiens; car tous, à Rome, ont le même

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intérêt à trouver, en face d'eux, un pape libre. La liberté du pape, c'est à l'Italie de montrer que rien ne la menace. S'il y a encore, en Europe, une question pontificale, il ne dépend ni de la France, ni des autres puissances de la supprimer; cela ne dépend que du Quirinal et du Vatican.

En attendant, beaucoup d'Italiens me semblent se méprendre, étrangement, sur la question romaine. Ds ne voient pas que leur politique risque de la rouvrir, au lieu de la fermer. Je ne fais pas ici allusion aux tracasseries et aux vexations infligées au pape ou au clergé ; le gouvernement dirigé par M. Crispi semblait se plaire à creuser le fossé qu'il avait tout intérêt à combler. Mais cela est son affaire ; je ne veux parler ici que de l'intervention des puissances. La restauration de la royauté pontificale ne peut plus être la came, mais seulement la co/i5égi*ewce d'une guerre. Raisonner autrement, c'est méconnaître les faits et renverser la vérité. Aucun État n'entrera en campagne pour replacer Rome sous la domination ecclésiastique ; mais tout État, engagé dans une guerre avec l'Italie, sera contraint de jouer, contre elle, la carte pontificale; ce sera, pour lui, la carte forcée. Catholique, protestant, schismatique, athée, tout gouvernement provoqué par la Péninsule cherchera à la frapper à l'endroit vulnérable, et cet endroit, c'est Rome. M. Crispi, reprenant un mot de Minghetti, affirmait que, en cas de guerre générale, l'Italie aurait beaucoup à prendre, rien à perdre. C'est là une contre-

vérité. Pour Tltalie, une grande guerre serait, tout bonnement, la ruine ; cela, paraît-il, ne semble rien, à certains de ses hommes d'État ; mais ce ne serait pas tout. La banqueroute, la misère, la révolution peut-être, ne seraient pas le seul prix de sa défaite ; elle mettrait autre chose au jeu : sa capitale.

U semble qu'un gouvernement, placé en face de pareilles perspectives, doive avoir pour premier souci d'éviter tout conflit. Chacun le sent au dehors; un homme que les Italiens considèrent, à bon droit, comme leur ami, M. Gladstone, le constatait récemment. Ce que « cet état de choses recommande à Tltalie, écrivait Tancien premier faisant allusion à la question romaine, c'est une politique générale modeste et réservée, plutôt qu'une politique d'ambition et de parade : a gênerai policy rather ofmodesty and reserve than of ambition and display *. Cette politique de modestie et de réserve, conseillée par M. Gladstone, est-ce bien celle que suivent nos voisins?

« L'Italie, répondent les Italiens, en contractant des alliances, cherche seulement à prendre ses sûretés. Si les hommes qui regrettent la chute de la royauté papale ne sont pas de force à entraîner la France dans une guerre contre nous, la France peut nous faire la guerre pour un autre motif, pour essayer ses armes, pour relever son prestige. Elle a de la vanité, elle aime la gloire,

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