Voyez la Deutsche Rundschau, juin
LÀ FRAll^GE, l'iTALIE Et LÀ TRIPLE ALLIANCE. 179
Une guerre entre la France et Fltalie I Bien coupables, devant la civilisation, les hommes qui nous ont mis en face de pareille perspective ! Une guerre ! pourquoi ? — Il nous faut terminer par où nous avons commencé. Qu'y a-t-il donc d'inexpiable entre les deux nations? Est-ce Tunis, la seule acquisition sub-européenne de la France, à une époque où l'Italie, la Prusse, l'Autriche, la Russie ont toutes reculé leurs frontières ; Tunis, qu'à Berlin M. de Bismarck et lord Beaconsfield offraient à la France, comme une fiche de consolation ? Les Italiens oublient que, sans l'imprudence de leur gouvernement ou de leurs agents, nos soldats ne camperaient point au pied du Bardo. Laisser les Italiens occuper l'étroite régence tunisienne, c'était compromettre l'Algérie et nous exposer à une guerre, avec eux, pour la possession de Bône ou de Constantine. Sommes-nous donc à l'âge où le vieux nom d'Afrique ne désignait que l'angle oriental de la Berbérie? Tunis n'est ni l'Afrique, ni la Méditerranée ; sur le continent noir, comme sur la mer d'azur, il y a place pour d'autres, à côté de nous. Notre frontière algérienne assurée par la marche de Tunis, personne en France ne songe à étendre la main sur Tripoli, ou sur le Maroc. Mais il ne nous appartient pas de disposer de ce qui n'est point à nous. Quels obstacles l'Italie a-t-elle rencontrés, de notre part, dans ses entreprises coloniales? Ne l'avons-nous pas, sur la mer Rouge, laissée s'établir dans la baie d'Adulis, sur laquelle nous aurions pu faire valoir des droits anté-
rieurs aux siens? Sommes-nous responsables de ses déboires en Abyssinie ? Est-ce notre faute si elle est allée se heurter au peuple le plus vaillant et peut-être le plus intelligent de tout le monde noir?
Les Italiens ont toujours à la bouche la liberté de la Méditerranée. La Méditerranée libre, nous la voulons comme eux, pour ne pas dire plus qu'eux, car nous ne pensons pas qu'il faille en livrer les deux portes aux Anglais. Nous tenons à la liberté de la navigation, et nous avons cherché à l'assurer, sans le concours de ritaiie, dans les négociations pour la neutralité du canal de Suez. Nous n'avons pas l'ignorance de regarder la Méditerranée comme un lac, nous qui l'avons réunie à la mer Rouge ; mais nous nous étonnons de voir nos voisins appeler ou fortifier, sur cette mer latino-hellénique, des peuples que la nature semblait en écarter. A Rome, il semble qu'on croie servir la liberté de la Méditerranée en aidant les Anglais à s'installer à demeure en Egypte, ou en ouvrant aux influences allemandes l'Asie- Mineure ou le Maroc. Quant à l'Adriatique, l'ancien lac vénitien, est-ce notre faute si l'ascendant de lltalie y est en déclin ?
Sur mer, comme sur terre, la politique italienne s'est fait un horizon bien étroit ; elle n'est pas aveugle, elle est myope. Sa vue ne perce ni l'espace, ni le temps ; le lointain et l'avenir lui échappent. Elle aperçoit la paille dans les yeux de la France et ne distingue pas la poutre dans rœil de l'Allemagne ou de la Grande-Bretagne,
LA FRANCE, l'ITALIE ET LA TRIPLE ALLIANCE. 181
aspirant Tune à la suprématie de l'Europe centrale, l'autre à la domination des mers. S'il est une chose manifeste, cependant, à qui sait voir de loin et de haut, c'est qu'Italie et France ont, en réalité, les mêmes intérêts essentiels.
Ni France ni Italie ne peuvent rêver un primato continental ou maritime ; si grand que soit leur passé, la lutte pour l'hégémonie est entre d'autres. Quel est à toutes deux leur intérêt suprême ? L'indépendance des peuples, la liberté, partant l'équilibre de l'Europe et du monde. Devant ce grand objet, combien mesquines paraissent toutes les dissidences ou les jalousies I L'Italie a-t-elle déçu les espérances que notre affection avait mises sur elle, c'est qu'elle a méconnu, temporairement, sa. mission européenne et son intérêt national. Qu'un Dieu la ramène au juste sens de ses propres intérêts, c'est la seule prière que je fasse pour elle.
Je ne sais quelle place Thistoire pourra faire à M. Crispi : avec lui, la politique italienne a pris une allure plus décidée, d'aucuns disent plus provocante. Au temps où M. Depretis était le chef du cabinet italien, la présence de Tltalie dans la « ligue de la paix » inspirait moins de défiance. On connaissait Thumeur pacifique du vieux goutteux de Stradella; on savait que, au dehors comme au dedans, il aimait mieux dénouer que couper. Sous le ministère de ce Cunctator piémontais, on était certain que l'Italie n'irait pas courir les aventures. Personne n'eût cru que la mort de M. Depretis pût être un événement pour l'Europe. Comme il arrive souvent, on ne s'en est aperçu qu'après coup. Les Italiens, qui ont de l'amour-propre , en peuvent être flattés; la recrudescence des craintes de
i8i ÉTUDES RUSSES ET EUROPÉENNES.
guerre a coïncidé avec Tarrivée de M. Crispi à la présidence du conseil. M. Depretis rassurait, M. Crispi a inquiété. L'un était Piémontais, l'autre est Sicilien. Toute la différence de leurs procédés tient peut-être à la dissemblance de leurs caractères.
Chez M. Depretis il y avait, disait-on, du renard; chez M. Crispi, il y a plutôt du lion. C'est un homme d'une nature plus riche ; Tàge n*a pas amorti sa fougue. Il est de ceux qui semblent avoir le privilège de demeurer toujours jeunes; impétueux, exubérant, dominateur, ce septuagénaire a une volonté de fer et une volonté qui ne s'embarrasse d'aucun scrupule. A une époque où si peu d'hommes savent vouloir, le vieux mazzinien a montré, plus d'une fois, qu'il savait oser et qu'il ne redoutait pas les responsabilités. De là, une bonne part de son long ascendant sur le roi, sur la cour, sur le Parlement, sur le pays. Par là, M. Crispi est un politique de race; peut-être a-t-il quelques-unes des parties du grand homme d'État. Le malheur est quoi avant la réussite, bien habile, qui distingue un Richelieu d'un Alberoni.
Si M. Crispi a accentué, vis-à-vis de nous, la triple alliance, c'est beaucoup par tempérament, par besoin de déployer sa force; — c'est peut-être, aussi, par calcul, pour faire du bruit, pour se faire valoir, pour flatter l'amour-propre national. Il aimait à jouer à la grande politique; — c'est un goût qui vient, aisément, aux parvenus, aux anciens démocrates, hissés à la direction des affaires, — et, comme il n'était plus jeune, M. Crispi
était pressé. Il voulait faire grand, ou, ce qui revient au même, en avoir Tair. Il a trouvé la triple alliance faite ; il a voulu la faire sonner. Il n'avait pas attendu la signature d'un traité entre Rome et Berlin pour lier connaissance avec le prince de Bismarck. Il savait que « l'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux ». Comme l'Italie est l'alliée de l'Allemagne, M. Crispi est l'ami de M. de Bismarck. Bismarck e Cinspi était une des inscriptions lapidaires qui réjouissaient les yeux de l'empereur Guillaume, dans son voyage au delà des monts. Une partie de l'ascendant de M. Crispi lui est venue de cette auguste amitié.
M. Crispi n'est pas seulement l'ami de M. de Bismarck ; il est, à certains égards, son élève ou son émule. Il n'a pas craint de lui emprunter ses procédés de gouvernement, — autant du moins que le permet la différence des institutions.
Ministre parlementaire, ce n'est pas sa faute s'il n'a pu s'approprier toute la méthode de son grand ami. Il ne lui eût peut-être pas déplu de trouver moins d'opposition entre les coutumes ou les principes des HohenzoUern et les traditions récentes de la maison de Savoie. « Vérité en deçà des Alpes, erreur au delà, » disait-il, dans un de ses voyages à Berlin, aux membres du Reichstag venus pour le complimenter; et l'ancien conspirateur expliquait, aux libéraux de la Sprée, que si les procédés de leur gouvernement étaient moins autoritaires, l'Allemagne serait moins puissante. Or,
M. Crispi tenait à rendre Tltalie puissante, elle aussi ; et pour la doter d'un gouvernement fort, il a introduit chez elle un régime nouveau, peu conforme au « Statut » , la dictature parlementaire.
Comme M. de Bismarck, M. Crispi se sentait de force à porter tout le poids du gouvernement. Le ministère c'était lui; il était l'Atlas sur qui reposait tout. A son activité il fallait deux ou trois portefeuilles à la fois ; il avait dans une main les Affaires étrangères, dans l'autre l'Intérieur. — Au parlement, il jonglait avec la diplomatie et l'administration, répondant par la politique étrangère aux interpellations sur sa politique intérieure.
Il avait appris, de son ami le chancelier, l'art de jouer de la guerre et de la paix pour faire marcher une Chambre. La triple alliance, les rumeurs belliqueuses lui servaient à enlever un vote. Pour déplacer trente voix au Reichstag, M. de Bismarck n'a jamais craint de faire trembler l'Europe ; M. Crispi est, lui aussi, passé maître dans l'art de manier les parlements et la presse. Il ne croit pas inutile de tenir les peuples en haleine. Les craintes de guerre ont cela de bon qu'elles fortifient l'autorité d'un ministre. Attaquer le gouvernement, à la veille d'une guerre générale, n'est-ce pas pécher contre le patriotisme? Aussi l'ancien garibaldien ne redoutait-il pas les incidents avec l'étranger, — et dans sa bouche, selon la remarque d'un Italien, l'étranger, lo stranierOy signifie la France ; — l'Allemagne, l'Angleterre, l'Autriche sont « nos alliées » .
M. Crispi a le verbe haut, il aime à parler fort, comme dans l'affaire de Massaoua ; c'est son tempérament de Sicilien ; puis il sait que cela plaît aux peuples. Rien ne les flatte comme un grain d'insolence vis-à-vis de l'étranger. Josué Carducci, un poète, — et un des quatre ou cinq du continent, — a célébré, il gran vecchio patriota qui , dans le livre vert pour Massaoua, vengea, un jour, la dignité de l'Italie. Le poète des Odes barbares en a été si transporté que, oubliant anciens vers et anciens discours contre les Kaiser allemands ou autrichiens, M. Carducci a applaudi à la triple alliance^ tout en la déclarant non intiero amor suo. Cette réserve ne nous surprend pas, de la part du barde démocratique qui, dans le Ça ira de ses Rime nuove^ chantait, il y a peu d'années encore, Kellermann et Kléber, kon ruggente^ et Desaix, et Marceau, et « Hoche sublime ». L'Italien a en lui du poète et de l'artiste ; une politique bruyante, à fanfares sonores, à éclats et à fracas, ne déplaît point à son imagination méridionale. C'est ce sentiment qui, au milieu des souffrances de la péninsulCj a fait, longtemps, la force de M. Crispi; il avait, pour lui, l'amour-propre national.
Le grand homme de la Sicile, a eu aussi, pour lui, le plus utile des agents secrets ; la presse française. Les attaques des feuilles du boulevard ont beaucoup contribué à son ascendant. On pourrait presque dire que son prestige a été fait par les journaux français. Un homme d'État vilipendé par les pays voisins en devient plus
grand, aux yeux de ses compatriotes. Rien ne vaut, pour un ministre, les railleries ou les invectives des journalistes du dehors. C'est une recommandation d'autant plus précieuse qu'elle ne coûte rien. M. Crispi est trop habile homme pour n'avoir pas tiré parti du concours gratuit que lui fournissait la presse de Paris. Il savait n'avoir rien à redouter de ses attaques ou de ses insinuations. Un Parisien qui n'a jamais franchi la banlieue peut se représenter M. Crispi comme un humble instrument de la politique de Friedrichsruhe. liCs ItaUens connaissaient trop la superbe de leur premier ministre pour avoir pareille opinion. Un Crispi n'est le valet de personne, pas même d'un Bismarck. En est-il le jouet, c'est à son insu.
On s'est figuré souvent M. Crispi comme le compère de M. de Bismarck, comme l'homme qui, au signal convenu, devait brouiller les cartes, pour faire le jeu de son patron. Je doute fort, pour ma part, que l'ancien garibaldien ait jamais accepté pareil rôle. Il est homme à travailler pour son propre compte. De même, quand on dit qu'il est tout Allemand, on se trompe ; il n'est pas plus Allemand que Français ; il est Italien. Il a fait de la politique italienne ; pour être complet, il faudrait dire de la politique crispinienne. Peut-être cette politique n'a-t-elle pas été s^s préjugés ; peut-être avaitelle la vue courte, se montrant plus soucieuse de l'effet que des réalités ; mais peut-être aussi Francisco Crispi n'en était-il pas la dupe. Quand il affirmait qu'il n'était
pas notre ennemi, qu'il ne voulait pas rabaissement de la France, qu'il faudrait être fou pour désirer la destruction de notre pays, il se peut bien qu'il fût sincère, car il est trop intelligent pour ne pas sentir quelle serait la dépendance de l'Italie, si l'Allemagne n'avait plus de contrepoids en Occident. Il s'est toujours dit
pacifique, il peut l'être in petlo ; son tort est de ne pas
craindre de jouer avec les passions nationales, et, s'il veut la paix, de trop parler le langage de la guerre.
On a parfois, en France, identifié l'alliance italo-allemande avec M. Crispi. Erreur qu'explique seule notre ignorance de la politique italienne. La triple alliance est antérieure à la dictature parlementaire de M. Crispi, et elle n'est liée ni à sa personne, ni à sa politique. La triple alliance est, avant tout, une alliance dynastique. Son point d'appui, à Rome, est au-dessus des ministres, au-dessus môme du Parlement; il est à la cour, au Quirinal.
Cette alliance, nous savons qui l'a préparée : la droite constitutionnelle, le parti modéré, celui qui, tout en pactisant avec la révolution, n'a jamais varié dans ses préférences monarchiques, le parti de Cavour, de La Marmora, de Minghetti. M. Minghetti, avec sa haute intelligence, ne dissimulait point qu'une des principales raisons de l'alliance italo-allemande, c'était le régime actuel de la France, autrement dit notre constitution en république. Je l'ai entendu à Rome, en 1884, le reconnaître, comme une chose toute naturelle; la gauche,
pour se maintenir au pouvoir, a dû accepter cette orientation de la politique italienne. S'y refuser eût indisposé la couronne qui, à Rome, de même que dans toutes les monarchies continentales, surveille de préférence la politique étrangère; et comme il arrive souvent, les vieux mazziniens ou garibaldiens se sont montrés d'autant plus chauds pour l'alliance impériale qu'ils avaient leurs anciennes convictions républicaines à faire oublier. C'est un peu le cas de M. Crispi; il n'a fait qu'y apporter les allures cassantes de son tempérament et la hauteur de son orgueil. M* Crispi renversé, la droite, reconstituée, reviendrait au pouvoir, que l'alliance n'en serait pas ébranlée. N'est-ce pas, déjà, le ministère Di Rudini qui l'a renouvelée, en 1891 ? L'entente italo-prussienne, au lieu d'être célébrée avec les airs de bravoure de M. Crispi, pourrait être chantée mezza voce; elle n'en resterait pas moins au programme du théâtre italien. Elle a de plus hauts patrons que les ministres. Il est douteux que les hommes qui osent se montrer hostiles à l'alliance de Beriin entrent, de longtemps, dans les conseils du roi d'Italie. Leur opposition même à l'Allemagne les écarte du pouvoit*. Ainsi s'explique comment toutes les attaques dirigées contre la triple alliance en ont plutôt resserré que relâché les nœuds.
M. CRISPU 191
Autre erreur touchant M. Crispi et la politique de nos voisins. Au nord des Alpes, on a souvent fait du ministre sicilien Tinstrument préféré de la franc-maçonnerie et l'ennemi juré de la papauté. Certes, M. Crispi n'est ni un dévot, ni un croyant. Il a été franc-maçon et il Test resté, comme il a été mazzinien et républicain. Mais un Crispi n'a rien d'un fanatique. Toutes ses passions et ses opinions sont subordonnées à sa politique et à ses ambitions. Il n'eût pas mieux demandé, pour affermir son pouvoir, que de se réconcilier avec la papauté, aussi bien qu'avec la monarchie. Au lieu d'être le compère d un Lemmi, un instrument dans la main de la Maçonnerie, soyez sûrs qu'il n'a jamais vu dans les Loges qu'un engin de guerre et un outil de son pouvoir.
Vis-à-vis du pape, comme vis-à-vis du roi, il redoutait peu les volte-face ou les contradictions. Adversaire acharné de la loi des garanties pontificales, en 1870, il s'est appliqué à la maintenir, strictement, en 1878, comme ministre de l'Intérieur, lors de la mort de Pie IX et du conclave de Léon XIII. Il semble, déjà, à cette époque, avoir rêvé un grand rêve, se faire, lui Crispi, le conciliateur entre le Saint-Siège et l'Italie unifiée. Il croyait avoir trouvé dans le cardinal Pecci l'esprit politique de trempe modérée, le pontife diplomate enclin aux transactions et résigné aux compromis.
Ses premières déceptions ne suffirent pas à détromper ou à décourager M. Crispi. Une quinzaine d'années plus tard, devenu le ministre omnipotent du roi Hum-
bert, il cherchait, de nouveau, à nouer des intrigues dans le Vatican, autour du Souverain-Pontife. Il employait, vis-à-vis du Saint-Siège, ses procédés habituels de vieux révolutionnaire et d'ancien conspirateur, s*efforçant de le terroriser, par ses menaces bruyantes, en même temps qu'il essayait, sous main, de le séduire par ses promesses. Alors même qu'il fêtait, sur le Janicule, le vingt-cinquième anniversaire de « la libération » de la Ville éternelle, désignant du geste aux colères de la foule le lourd palais pontifical, et saluant la troisième Rome comme la future capitale de la libre pensée, l'ambitieux sicilien s'évertuait, secrètement, à gagner, pour lui et pour ses amis, l'appui électoral des papalins.
Naturelle duplicité d'un politique réaliste qui croyait que les hommes et les partis n'obéissent qu'à la voix de l'intérêt, qui regardait toutes choses comme matière à marchandages, et qui ricanait lorsqu'on lui parlait de la « question morale ». Ce qu'il n'avait pu obtenir de Léon Xin, ni par l'intrigue, ni par la menace, M. Crispi se promettait, sans doute, de l'arracher au successeur de Léon Xni. Il eût voulu avoir, de nouveau, son conclave, et cette fois, il ne désespérait pas d'avoir enfin son pape. Alors, appuyé, d'un côté, sur le roi et, de l'autre, sur le Souverain-Pontife, médiateur entre les deux puissances rivales qu'aucune combinaison du génie italien n'a encore pu réconcilier, M. Crispi eût régné en paix sur la péninsule reconnaissante. — On
sait comment la barbare opiniâtreté d'un roi d'Ethiopie a dissipé tous ces rêves. M. Crispi, avide de donner à son Ministère l'éblouissante auréole des conquêtes africaines, avait compté sur l'Afrique pour fortifier son pouvoir, et c'est l'Afrique qui devait le renverser.
LETTRE A M. RUGGERO BONGHI ^
Cher Monsieur,
Vous avez bien fait de m'adresser votre appel a aux amis de France ». Vous savez que je suis de ces amis de l'Italie. Mon affection pour elle date de mon adolescence et est liée aux plus doux souvenirs de ma vie. Je n'avais pas dix-huit ans lorsque je visitai, pour la première fois, votre Italie, et que je m'épris, pour elle, d'une passion qui m'a ramené, chez vous, presque chaque année. C'était quelques mois après Magenta et
1. On sait qu'il s'est formé en Italie, grâce à l'initiative de MM. R. Bonghi et Menotti Garibaldi, un Comité permanent francoitalien de propagande conciliatrice qui a réclamé la coopération des « amis de France ». — A la circulaire de ce Comité, M. Anatole Leroy-Beaulieu répondait par cette lettre à M. Bonghi, insérée dans la Revue Bleue du 25 mars 1893.
Solferino. Comme la plupart de mes jeunes camarades, j'avais applaudi, avec enthousiasme, à votre affranchissement. Je ne pardonnais pas, à l'empereur Napoléon III, de s'être arrêté au Mincio, devant la menace d'une intervention prussienne. Une des impressions les plus douloureuses de ma jeunesse a été devoir, un dimanche, hisser l'aigle autrichienne, au sommet des trois inâls dressés, par les doges, en face du portail de Saint-Marc. Un seul spectacle m'a remué, d'une façon plus poignante : la vue du drapeau allemand sur la tour de la cathédrale de Metz.
L'affection pour l'Italie, — quoi qu'en aient dit, après coup, certains de vos compatriotes, — elle était alors commune chez nous. C'était bien l'âme de la France qui avait appelé la résurrection de l'Italie. De tous les actes du second Empire, la guerre libératrice de 1859 a été le seul populaire. Nous étions libres, alors, de songer à l'émancipation d'autrui. Nous rêvions d'une Europe nouvelle où chaque nation eût été indépendante, où il n'y eût plus eu ni conquérant ni opprimé, où l'équilibre eût reposé sur l'égale liberté des peuples, où la paix eût été fondée, à jamais, sur le mutuel respect des droits de chacun. Ce beau rêve, à la réalisation duquel nous associions l'Italie, vous savez ce qu'il en est advenu. A qui la faute? Je ne le chercherai pas ici, je voudrais, comme vous, éviter toutes les récriminations sur le passé. Le mieux est de n'en plus parler. Le passé est mort, enterrons-le d'un commun accord ; ne songeons
LA FRANCE ET L'iTALIE. 197
qu'au présent et à Tavenir prochain. Italiens, ou Français, c'est le devoir de notre patriotisme.
Or, le présent est mauvais. Il reste bien peu de chose des sympathies anciennes; ceux, comme vous et moi, qui les conservent, n'osent les montrer qu'avec un sourire de tristesse. Malgré tant de liens naturels qui en feront toujours, en dépit de tout, comme deux sœurs jumelles, la France et l'Italie sont suspectes l'une à l'autre. Comme il arrive, quand on s'est aimé, elles s'en veulent presque de leur affection déçue. C'est là, pour toutes deux, c'est là, pour notre pauvre Europe, — je le crois comme vous, — un malheur. Nous qui le sentons, nous dont le cœur môme en souffre, nous ne voulons point nous y résigner. Au lieu de chercher qui en est responsable, au lieu de nous demander, question irritante, laquelle des deux nations a péché contre l'autre, nous voudrions rapprocher les deux pays.
Voilà pourquoi vous vous êtes réunis, sans distinction de partis, ou de couleur politique, quelques-uns [de vos compatriotes et vous, — « une centaine de députés, de sénateurs, d'anciens ministres, de publicistes », nous assurez-vous, pour constituer un comité de propagande conciUatrice. Cette noble entreprise, un grand esprit comme le vôtre était digne d'en prendre l'initiative, et je me réjouis de voir que vous avez été compris d'un si grand nombre d'hommes distingués.
Vous nous conviez à suivre votre exemple, à nous grouper, nous aussi. Français, en vue d'une action
commune, pour le rapprochement des deux peuples.
Ici, vous Tavouerai-je? je ne sais si vous ne faites pas fausse route. Nombreux sont, parmi nous, les hommes désireux de contribuer à cette œuvre de concorde, mais la situation de nos deux pays n'est pas la même. La France n'a rien qui la tienne éloignée de vous ; tandis que ritalie n'est pas, vis-à-vis de nous, maîtresse d'eUemême. Vous désirez rétablir l'amitié des deux nations, mais vous savez que, entre elles deux, il y a un obstacle qui n'est pas de notre fait. Nous sommes, nous autres Français, libres de nos affections, tout prêts à vous rendre notre amitié ; mais cette liberté, l'Italie ne Ta point. Vous l'avez aliénée, par des traités formels ; vous vous êtes engagés à faire cause commune avec des gens qui ne nous veulent pas de bien, et, pour ne pas faillir à ces engagements pris contre nous, vous vous soumettez, avec une patience obstinée, à toutes les charges et à toutes les souffrances.
Tel est le fait. Il n'y a, encore une fois, aucune parité entre les deux pays. S'il y a, entre eux, un fossé qui les range, officiellement, en deux camps hostiles, ce n'est pas nous qui l'avons creusé, et, pour le combler, il ne suffit pas de notre bonne volonté. Nous ne pouvons faire, pour cela, que des vœux. L'action doit venir de votre côté ; nous sommes tout prêts à vous encourager; mais nous ne pouvons faire plus. La main que vous nous tendez, vous et vos amis, nous ne la repoussons point ; mais nous ne pouvons la prendre pour celle
de l'Italie; — la main de Tltalie n*est point dans la nôtre ; elle est dans une poigne qui ne la lâche point.
Il faut être sincère, si nous voulons faire œuvre utile. Entre vous et nous, il n'y a pas, seulement, des malentendus, des souvenirs pénibles, des froissements d'amourpropre ; il y a un fait, un acte, que ni vous, ni nous, n'avons le droit d'oublier ; ce que les diplomates appellent un instrument qui porte la signature de l'Italie.
« Aux soupçons sans fondement, aux insinuations malintentionnées, aux fausses nouvelles », vous nous conviez, dans votre manifeste, à opposer la vérité et une propagande conciliatrice ; mais qu'appelez-vous des soupçons mal fondés et des insinuations malveillantes ? Je ne suppose pas pourtant que nous vous fassions injure, en vous soupçonnant d'avoir conclu un pacte avec Berlin. Je ne crois pas que la triple alliance soit une fausse nouvelle, ou que nous puissions la prendre pour une marque d'amitié.
Plus de polémique de presse ! nous dites-vous ; la presse a une lourde part dans le refroidissement des deux pays ; elle n'a guère fait, depuis vingt ans, qu'exciter leurs défiances mutuelles. Rien de plus vrai ; je l'ai dit, souvent, moi-même, à des Français : la presse, des deux côtés des Alpes, a mal compris sa mission, inventant des griefs imaginaires, ou envenimant, à plaisir, les griefs réels des deux nations. Mais, ici encore, entre vous et nous, entre votre presse et la nôtre, il y a une différence, et une grande. Les noirs desseins contre
200 ÉTl'DBS RUSSES ET EUROPÉENNES.
l'Italie que nous prêtent tant de vos petits journaux de Rome, de Turin, de Naples, rien, en réalité, ne les justifie : c*e$t une supposition gratuite, ou une ineptie puérile de gens qui nous connaissent mal. En peut-on, toujours, dire autant des intentions hostiles que vous attribue, contre nous, telle ou telle feuille des boulevards? N'avons-nous pas le droit d'en faire retomber la faute sur vos politiques ou sur vos diplomates ?
Je sais très bien, pour ma part, qu'au Montecitorio ou à la Consulta, vous n'avez pas pour unique souci de nous jeter, malgré nous, dans une grande guerre ; qu'il n'est pas vrai que vous ayez mis tout votre espoir sur une prochaine entrée en campagne. Je ne suis pas de ceux qui, le mois dernier, lorsque vous avez prolongé vos manœuvres sur notre frontière, se sont imaginé que vos chasseurs alpins allaient franchir, à l'improviste, les cols du Dauphiné. Je ne doute pas de la sincérité de vos amis, lorsque vous nous jurez, par tous les dieux, votre amour de la paix. Mais il est une chose que nous ne pouvons perdre de vue, nous autres Français, et que la presse a le droit de vous rappeler : c'est que, en dépit de vos intentions pacifiques, ou de vos sympathies françaises, vous pouvez, à tout moment, aujourd'hui, demain, être précipités, malgré vous, dans un conflit avec la France, — sur un signal parti d'où vous savez.
Car, — jious en sommes toujours ramenés là, — vous ne vous appartenez point. Vous êtes rivés à une puissance dont nous avons quelque raison de nous méfier. Vous^
Digrti
êtes tenus, par des traités, plus d'une fois renouvelés, qui promettent, au plus dangereux de ses voisins, votre coopération contre la France. Et, laissez-moi vous le dire, ces traités, au bas desquels vos ministères de gauche et de droite ont apposé, successivement, leur signature, vous n'en connaissez même pas la teneur. Us n'ont pas été soumis à vos Chambres ; ils n'ont pas été discutés par vos cabinets. Ils sont au-dessus de vous, et les clauses en sont secrètes. Vous-même, monsieur Bonghi, vous, un vétéran du parlement, un homme qui faites honneur à la politique italienne, vous en ignorez les conditions. Vous n'en savez guère, aussi bien que nous, étrangers, qu'une chose: c'est que, à tel moment, pour un incident qui peut ne vous toucher en rien, pour une rixe de gardes forestiers dans les sapinières des Vosges, vous pouvez être contraints de nous tomber sur le dos, avec vos flottes et avec vos armées. C'est pour l'envahissement de la France que toute votre mobilisation est combinée. Voilà le fait ; tout en vous défendant d'aucun mauvais sentiment contre nous, tout en nous offrant votre amitié, — vous êtes nos ennemis éventuels.
Comment pareille situation n'influerait-elle pas sur les rapports des deux pays? Il nous a fallu, pour nous mettre en état de recevoir votre visite, suspendre de nouveaux forts à la cime de nos montagnes. Il nous a fallu nous faire à l'idée d'une lutte fratricide, avec bette
2(fâ ÉTUDES RUSSES ET EUROPÉENNES.
Italie affranchie par nos armes. Cela, en vérité, a été dur, mais force a été de nous y résigner. Nous avons dû nous bien convaincre que, au premier choc en Europe, tandis que nous serons en train de lutter, pour notre existence nationale, sur les collines de la Lorraine ou dans les plaines de la Champagne, nous verrons ne jeter dans nos jambes, sur les Alpes, un voisin que nous avions longtemps pris pour un ami.
Cette possibiUté d'un double assaut, nous l'avons, je ne vous le cache pas, envisagée en hommes, sans forfanterie, comme sans couardise. Nous nous y sommes préparés, et si pénible que nous fût cette perspective, nous sommes habitués, dans nos calculs de défense nationale, à compter sur l'Italie, comme sur un adversaire.
Après cela, comment être surpris de ce que les capitaux français semblent se détourner de lltalie, pour se porter ailleurs, vers la Russie, notamment ? C'est là un de vos griefs contre nous. Vos journaux, vos ministères mêmes vont répétant que la France fait à l'Italie une guerre commerciale, une guerre financière. Est-ce bien conforme aux faits ? Qui donc a dénoncé l'ancien traité de commerce? N'est-ce pas l'Italie? Et, plus tard, quand le protectionnisme, industriel et agricole, était devenu tout-puissant dans nos Chambres, comment a-t-on pu se persuader^ à Rome, que nos protectionnistes français allaient faire litière de leurs intérêts ou de leurs préjugés pour être agréables à l'alliée de l'Allemagne? On
se représentait mal, chez nous, l'Italie réclamant, dans une dépêche, l'accès de notre marché, et, dans une autre, assurant, à nos ennemis de 1870, le concours de ses armées. Ce sont là combinaisons trop subtiles pour être comprises de notre démocratie. Certains de vos compatriotes semblent s'être donné ce programme : alliance sur terre avec l'Allemagne, alliance sur mer avec l'Angleterre, et, pour garder à votre production nationale son principal débouché, entente commerciale avec la France. Le programme était trop roué pour n'être pas naïf.
De même, au point de vue financier. Vos politiques s'étaient crus assez habiles pour avoir, à la fois, l'épée de la Prusse et l'or de la France. Ils comptaient sur le marché de Paris pour se mettre en état de tenir les engagements militaires pris avec Berlin, et, aujourd'hui encore, plusieurs de vos journaux en sont à nous reprocher d'avoir le mauvais goût de ne point nous prêter à ce calcul. Croyez-moi, il n'y a pas eu besoin, pour cela, de conjuration de Bourse contre l'Italie. Pour discréditer vos finances, auprès de l'épargne française, il a suffi de vos diplomates.
Pourquoi les Français, pourquoi nos petits porteurs de rentes qui, à la longue, font les cours du marché, âuraient-ils gardé une préférence envers les fonds italiens? Est-ce pour les sympathies que l'Italie nous témoigne? Mais si peu sentimental que soit un bourgeois en quête de placement, pour égoïstes que passent, en
certain milieu, les capitalistes, grands et petits, il leur répugne de i>enser que leurs économies peuvent être employées à fondre des obus, pour bombarder nos villes et nos ports. Quel attrait peut, aujourd'hui, les attirer vers votre cinq pour cent? Est-ce la perspective d'une rapide plus-value, ou la sécurité du placement? Mais, Français ou étrangers, tout le monde sait, en Europe, que les charges que sa politique impose à Tltalie sont trop lourdes pour ses épaules. Vous vous étonnez, vous vous scandalisez de la baisse de vos fonds, depuis quelques années, depuis quelques mois surtout. Mais pourrions-nous, en conscience, les recommander au public ? Pendant que nos rentes montaient, les vôtres n'ont cessé de tomber. Votre cinq pour cent, qui avait touché le cours rond de cent francs, était hier à quatrevingts. Pouvons-nous faire un reproche à ceux de nos compatriotes qui ont eu la prudence de se mettre à l'abri d'une pareille chute? Devons-nous réprimander ceux d'entre eux qui ont échangé vos fonds vacillants contre des rentes russes ? L'événement ne leur a-t-il pas donné raison ? Le marché de Berlin n'est-il pas à se lamenter d'avoir, jadis, fait l'opération inverse? Vos fonds ont baissé parce que votre budget était en déficit, et que votre politique ne permettait pas de le remettre en équilibre. Ils ont baissé, à Berlin et à Londres, aussi bien qu'à Paris; car, les cours en font foi, les Allemands et les Anglais se demandent, eux aussi, combien de temps vous pourrez supporter les charges de vos alliances.
LA FRANCE ET l'ITALIE. 205
Votre budget est la victime de votre politique, et vous ne pouvez guère restaurer vos finances sans modifier votre politique.
Cela, vous le sentez comme nous, et c'est pour cela que vous voulez vous rapprocher de la France. Si les promoteurs de votre comité n*ont pas en vue un changement de la politique italienne, à quoi bon vous adresser à nous ? Vous Tavez compris, ou je ne comprends pas votre manifeste. Pour atteindre votre but, « Tentente de peuple à peuple », vous êtes décidés, nous affirmezvous, à passer « au travers de n'importe quels obstacles » . — L'obstacle, vous ne le désignez point; mais vous savez quel il est. « Les situations internationales changent, nous dites-vous en terminant, les peuples restent ; et cette conclusion qui résume votre pensée, vous avez soin de la souligner. Oui, les situations internationales changent (c'est-à-dire, si je vous entends bien, les relations officielles des puissances, les conventions diplomatiques) ; les peuples restent : et c'est entre les peuples qu'il faut rétablir l'amitié et la confiance. — Mais que signifie l'entente de peuple à peuple, quand il s'agit de peuples libres ? L'Italie se vante de l'être, et à bon droit. Le peuple italien n'est plus le peuple d'avant 1848 ou 1860; l'on ne saurait séparer la nation de son gouvernement ; elle est maîtresse, chez elle; elle a les moyens de faire prévaloir sa volonté. Si elle désire se rapprocher de nous, il lui est loisible de le montrer ; et si, entre les deux pays, il y a un obstacle, — pour l'écarter, elle n'a qu'à vouloir.
A l'Italie de savoir ce qu'elle veut. Est-elle satisfaite de sa politique des dix dernières années, et les fruits lui en ont-ils semblé doux, qu'elle s'y tienne ; c'est son droit. Quelque désir que nous ayons de nous rapprocher d'elle, nous ne pouvons lui demander de nous sacrifier ses intérêts. Elle sait que le jour où elle voudra se tourner vers nous, nous ne lui refuserons pas la main. — Ce jour viendra-t-il bientôt? Nous le souhaitons comme vous ; — puisse-t-il ne pas venir trop tard, pour votre beau pays I
Qu'il souflfre, alors même qu'il met sa dignité à le taire, ce n'est plus un secret pour personne. J'étais encore, au printemps dernier, dans votre Italie ; ce que j'ai vu, dans vos campagnes du Midi ou dans telles villes du Nord, m'a plus d'une fois serré le cœur. Je ne sais rien de navrant comme le contraste entre les splendeurs de la nature inanimée et la misère des créatures vivantes ; et je ne suis pas de ceux qui savent s'en consoler en se disant que, après tout, votre libre Italie a la part qu'elle s'est choisie. Le bouvier de la Maremme ou le vigneron de la Fouille n'est pour rien dans votre politique : il n'en est que la victime. Je ne suis pas de ceux qui disent : Qu'il souffre, puisque ses maîtres le veulent I Je n'ai pas de remords à m'attrister des souflTrances d'une noble nation, naguère notre amie, alors même que, aigrie contre nous, elle nous fait des reproches immérités. — Avez-vous jamais vu une femme aimée, longtemps malade et injustement malheureuse, arrachée^ par vous^
LA FRANCE ET l/lTALlE. 207
avec peine à la mort, retomber tout à coup, par sa propre imprudence, s'étiolant lentement, devant vous, par sa faute, et vous accusant de sa rechute ? Tel est, je le confesse, le sentiment que j'ai ressenti, lors de ma dernière visite à Tltalie, car Fenchanteresse est de celles qu'on aime comme une femme. Et le plus douloureux peut-être, pour nous Français, qui nous étions tant réjouis de sa résurrection, c'est que sa politique nous défend de nous laisser aller à notre attendrissement. Nous n'avons même plus le droit de la plaindre, nous qu'on lui désigne comme ses ennemis ; et si nous nous permettons de lui montrer quelque compassion, elle s'en irrite, comme d'une offense à son orgueil.
Pardonnez-moi mon émotion et ma sincérité. Je serais heureux, si j'avais confiance en votre succès. Ce rapprochement de la France et de l'Italie, je l'ai trop longtemps espéré pour garder beaucoup d'espoir. N'importe, vous avez raison ; la chose vaut d'être tentée, et il n'y faut rien épargner. Mettons-nous-y, chacun de notre côté. Pour nous, faut-il le répéter, nous ne pouvons guère vous seconder que de nos vœux. C'est à vous, Italiens, d'éclairer vos compatriotes, sur leurs intérêts, et sur nos sentiments.
Puissiez- vous réussir! je le souhaite avec passion, pour votre Italie plus encore que pour notre France; — car, si vous veniez à échouer, vous le savez comme moi, ce qui en pâtirait, c'est moins la France que rilalie.
Veuillez, cher Monsieur, agréer Texpression de ma sympathie française et Tassurance de mes sentiments de solidarité latine.
Paris, 22 novembre 1893.
ANATOLE LEROY-BEAULIEU
LETTRE DE M. BONGHI A M. A. LEROY-B EAULIEU
Cher monsieur,
Je vous demande pardon si je réponds en retard à votre honorable lettre du 22 novembre, mais je m'étais engagé à écrire un article pour la Vie Contemporaine sur le sujet dont vous avez bien voulu m'entretenir. En outre, j'étais et je suis surchargé de travail. Excusez-moi donc de ce retard involontaire et soyez certain que je vous ai lu avec non moins d'intérêt que de satisfaction, ce qui, d'ailleurs, m'arrive chaque fois que j'ai l'avantage délire vos écrits. J'aime votre raisonnement, toujours serré, et la grande clarté de votre pensée, bien que, dans
1 . Cette réponse du regretté publiciste et homme d*État, mort en 1895, a paru daas la Revue bîetie du 6 janvier 1894.
votre lettre, il y eût quelques réflexions qui ne pouvaient point ne pas me déplaire.
Si exactes qu'elles puissent être ou paraître, je n'y ai pas voulu voir, comme des confrères de France ont pris soin de le faire, un sentiment d'aigreur, d'hostilité envers mon pays, mais le sentiment d'un ami froissé. En effet, vous dites, et je le crois, aimer cette Italie que vous appelez a enchanteresse », regrettant qu'il ne reste pas grand'chose des vives sympathies d'antan entre les deux peuples, sympathies que vous voudriez voir renaître, dans toute leur ardeur. Eh bien, j'avoue — mais veuillez ne pas le répéter — que je tiens, très souvent, à mes compatriotes le raisonnement que vous me tenez à moimême. Je leur dis : « Mes chers concitoyens, vous vous plaignez, vous vous irritez de l'hostilité de la France. Je ne veux pas examiner si tout ce que vous jugez en être une preuve l'est véritablement, car, dans le fond, il n'y en a pas une qui vaille autant que le fait de la triple alliance. Libre à nous d'être convaincus, comme nous le sommes en général, que la triple alliance n'est qu'une alliance de paix : cela n'empêcherait pas que cette alliance ne pût se traduire, à un moment donné, par une alliance de guerre. Or, à quoi nous obligerait une guerre de l'Allemagne contre la France, si, par un des mille hasards pouvant la faire éclater, elle survenait du jour au lendemain? Nous n'en savons rien. Nous ne connaissons pas le traité. Pourtant, il est impossible de ne pas supposer que nous serions amenés, bon gré, mal
gré, à intervenir, entravant les mouvements, paralysant Tactioû de nos voisins, les empêchant, en somme, de se jeter tous du côté du Rhin. Nous pouvons croire qu'il ne s'agit, dans la triple alliance, que d'intérêts à nous, mais conament exiger qu'on croie, en France, que cela n'est pas contraire à ses intérêts à elle. i»
Vous voyez, donc, que vous prêchez un converti; mais laissez-moi vous dire que vous vous trompez quand vous afiQrmez que la triple alliance a été faite et refaite, d'abord, par des ministères autant de droite que de gauche *, ensuite, dans un sentiment d'inimitié du peuple italien contre le peuple français.
Depuis 1876, il n'y a pas eu de ministère de droite. Même l'avant-dernier cabinet ne l'était pas entièrement. Ainsi, c'est à la gauche que vous pourriez adresser ce reproche ; toutefois, je le constate, en hommage à la vérité, elle, non plus, n'a pas fait cette alliance avec enthousiasme. Elle y a été contrainte par des circonstances très complexes, qu'il serait trop long et trop scabreux d'analyser ici. C'est la France qui, par certains de ses actes, a poussé l'Italie du côté de l'Allemagne ; ce sont des circonstances et des mesures de politique intérieure qui l'ont conseillée. On a trouvé, enfin, dans la nouvelle orientation, à l'extérieur, un soutien contre les adversaires des institutions qui paraissaient à ce moment (1880)
1. J'avais dit que la triple alliance avait été préparée par des hommes de droite, ce que je crois incontestable, et chacun sait qu'elle a été renouvelée, en 1891, par M. di Rudini.
dangereux non moins à la politique du dehors qu'à celle du dedans. Il parut prudent, utile, même à la gauche, de se rapprocher, bien qu'à contre-cœur, des gouvernements conservateurs de TEurope centrale, d'autant plus que la France ne donnait pas la preuve alors qu'elle deviendrait, solidement, une république conservatrice. Une république peut être aussi conservatrice qu'une monarchie, et plus encore, si elle le veut. Dans ces conditions, rien n'empêche une monarchie, un empire, d'être ses alliés, du moment qu'elle n'inspire de craintes, ni au point de vue révolutionnaire, ni au point de vue de la propagande. Mais laissons tout cela. J'en fais mention, seulement, pour expliquer que si , dans la triple alliance, il y a de quoi exciter l'hostilité de la France, ce n'est pas, je le répète, par inimitié, à son égard, que ce traité a été signé et, bien à tort, renouvelé.
Vous ne sauriez, avec votre grande lucidité d'esprit, ne pas apprécier les faits et les considérations que je viens de vous soumettre. Vous dites que les vues politiques de certains de mes compatriotes semblent consister à posséder à la fois « l'épée de la Prusse et l'or de la France ».
Laissez-moi ajouter que, s'il en était ainsi, ce programme serait, non seulement trop roué, mais plus naïf que nous ne sommes. Au contraire, on a si peu songé et on songe, si maladroitement, aux intérêts financiers ou commerciaux, qu'on a été jusqu'à dénoncer le traité de commerce avec la France, sans réfléchir, aucunement,
aux effets de cet acte, car c'était, à vous, qu'on aurait dû laisser la responsabilité morale de la dénonciation. On n'a pas môme songé à cela I Quand notre gouvernement s'est engagé, pour la première fois, avec T Allemagne et avec TAutriche, le pays se leurrait de l'idée d'être riche, de n'avoir besoin de personne; il ne rêvait, comme aujourd'hui encore, que de paix, sans arrière-pensée. Lors du dernier renouvellement du traité, le pays avait encore la confiance de sortir de ses embaiTas sans trop de sacrifices, car il n'est pas vrai que ses embarras ont été causés, exclusivement, par les dépenses militaires. Elles y sont, pour une bonne part, oui, mais elles ne sont pas la source unique de notre malaise. Le général Ricotti, ancien ministre de la guerre, qui a la réputation d'être le technicien voulant le plus retrancher sur l'armée, ne croit pouvoir réduire le budget que de deux cent trente-six à deux cent vingt-deux millions, à savoir quatorze millions d'économies. Or, ce qu'il nous faut, c'est au moins cent millions 1 Avec les quatorze, on n'irait pas bien loin. Hélas! nous avons commis beaucoup plus de fautes que vous ne le croyez. La triple alliance n'en est qu'une. La série de nos erreurs est bien longue et compliquée. Mais rassurez-vous : ce n'est pas l'argent de la France que nous convoitons et qui pourrait les effacer ; ce qu'il nous serait utile de posséder, ce seraient plutôt certaines de vos qualités : votre esprit d'initiative, votre ardeur dans le travail et votre force d'épargne, votre confiance en vQus-mêmes. I^aissons,
je VOUS en prie, ces petites querelles, et portons nos regards sur un plus large horizon.
L'Europe s'aperçoit de plus en plus de la nécessité de sortir de Timpasse où elle se trouve. Je ne pense pas que vous considériez la situation générale comme très heureuse pour la France, parce qu'elle est malheureuse pour ritalie et pour d'autres. En fait, ce n'est pas le pacte particulier de la triple alliance qui nous force d'entretenir une grande armée, mais la situation européenne. La cause est là, pour vous, pour nous, pour tout le monde.
Vous dites que nous sommes un peuple libre. Vous Têtes aussi. Cela signifie que nous pouvons, par les bulletins de vote, changer la direction de nos gouvernants. C'est justement ce que nous voulons tâcher de faire, de notre côté, et c'est, dans ce but, que nous désirons votre coopération. Vous dites encore : « La main de l'Italie n'est pas dans la nôtre, elle est dans une poigne qui ne la lâche point. » C'est bien cela. Nous voulons que la poigne lâche la main de l'Italie, — mais, avec une entière certitude d'avance que l'Italie ne risquera rien, ni la paix de l'Europe non plus. La paix de l'heure présente n'est due qu'à l'équilibre des peurs ; elle doit être assurée, au contraire, par le respect des droits. Pour atteindre ce résultat, il n'y a d'autre moyen que de dissoudre les alliances qu'on a créées pour entretenir un état de choses qui n'est ni un état de guerre, ni un état de paix, mais une suspension d'armes. Cela n'étant pas douteux, Ten-
L'ITALIE ET LA FRANCE. 2ib
tente des meilleurs esprits des deux grands peuples arriverait à produire, dans un temps plus ou moins éloigné, un effet si désirable. La raison d'être de votre coopération est donc évidente. Je vous dirai même qu'il me paraît très singulier que des esprits supérieurs, dans des pays libres, n'aient pas la confiance qu'un mouvement moral d'opinion éclairée puisse aboutir. S'il en était ainsi, ce serait trop humiliant. Ma confiance, la confiance de Menotti Garibaldi et de nos amis, est d'autant plus grande, qu'elle est partagée. Non seulement elle est partagée par tous ceux qui viennent de se grouper autour de notre Comité permanent franco-italien de propagande conciliatrice en deçà, mais, aussi, au delà des Alpes. Notre Comité s'honore, en effet, d'ores et déjà, de l'adhésion de personnalités parmi les plus éminentes des deux pays. L'initiative suit son chemin. Nous réussirons ; je le disais tout à l'heure ; s'il en était autrement, ce serait trop humiliant et malavisé. Permettez-moi d'espérer, mieux et plus, de la raison humaine et des sentiments intimes de nos compatriotes.
C'est dans la ferme confiance que je viens d'exprimer, une fois encore, que je vous prie d'agréer, cher monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée et de mon amitié la plus sincère.
BUGGERO BONGHIi Home, le 29 décembre 1893.