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RÉPLIQUE DE M. ANATOLE LEROY-BEAULIEU

Cher monsieur,

Je vous remercie de votre lettre. Sur les points essentiels, elle confirme la mienne ; sur les autres, je ne veux pas revenir, tenant à éviter toute polémique entre nous. Gomme vous et vos amis, je voudrais réconcilier les deux pays et écarter tout ce qui les divise. L'obstacle au rapprochement de la France et de l'Italie, l'obstacle qui paralyse notre bonne volonté, vous reconnaissez, comme moi, qu'il est dans la politique officielle de l'Italie. Vous voulez que votre main redevienne libre ; c'est tout ce que nous demandons ; soyez sûr qu'alors nous ne vous refuserons pas la nôtre.

Une des causes, dites-vous, de votre inféodation à Vienne et à Berlin, c'est la crainte, de notre part, d'une propagande républicaine. Je le savais de longue date ; je l'ai soutenu jadis, — devant le regretté Minghetti, par exemple, — alors qu'on le niait généralement, chez vous. Mais, de fait, quelle propagande avons- nous exercée, au sud des Alpes ?

La troisième République française ressemble bien peu à la première; elle n'a aucun souci de prosélytisme. Elle ne tient pas à faire des petits. Elle ne veut pas réaliser les espérances mises sur elle, à sa naissance.

par M. de Bismarck. Elle sait que, pour se faire une place au milieu de TEurope monarchique, il lui faut ne pas inquiéter les monarchies.

Une chose me semble devoir, à cet égard, rassurer les plus timorés de vos compatriotes, c'est notre intimité avec la Russie. Une monarchie constitutionnelle ne peut être plus exigeante, vis-à-vis de nous, que l'empire autocratique.

L'amitié du tsar vous est un garant que nous sommes étrangers à toute propagande antimonarchique. Permettez-moi de vous le dire: si quelque chose peut ébranler vos institutions, ce n'est pas l'exemple de la France, ce sont les souffrances imméritées de votre peuple. Le péril, pour le trône de la maison de Savoie, ne vient pas de notre république ; il vient plutôt des empires, vos alliés, qui vous obligent à vous épuiser en armements hors de proportion avec vos ressources.

Croyez-moi, la France ne menace ni votre intégrité nationale, ni vos institutions politiques. Elle ne désire qu'une chose : vivre en paix, comme une bonne voisine, avec vous.

Faut-il vous parler du triste incident qu'exploitent, en ce moment, contre nous, tant de feuilles de la péninsule? Le verdict du jury d'Angoulême sur l'affaire d'Aigues-Mortes S nous le regrettons autant que vous ; mais a-t-on le droit d'en faire une démonstration de la

1. Des Italiens avaient été attaqués, traqués et massacrés à Aigues- Mortes, à la suite d'une rixe entre ouvriers des deux pays.

^18 ÉTUDES RUSSES BT EUROPÉNNNES.

France contre lltalie? Douze jurés de province, pris au hasard, sont-ils la France ? Et remarquez que, pour prononcer Tacquittement, il suffisait de la majorité, ou mieux de la moitié de ces douze jurés. Vous savez, aussi bien que moi, ce qu'est le jury ; combien il se montre souvent incompétent et inconséquent. Le verdict d'Angoulême est une nouvelle charge à son dossier. En tout cas, pour apprécier, en pleine justice, la conduite de ces jurés angoumois, il faudrait avoir assisté, à côté d'eux, à tous les débats du procès. Ce n'est pas le massacre d'Aigues-Mortes qui a été acquitté, ce sont les ouvriers français et itaUens, arrêtés au hasard, qui ont paru devant la Cour d'assises.

Tout le monde, en France, a réprouvé, hautement, le crime d'Aiguës -Mortes, comme tout le monde, chez nous, avait flétri, naguère, le lynchage de vos compatriotes par les émeutiers de la Nouvelle-Orléans. Le malheur est que, au milieu de ces foules déchaînées, il n'est pas aisé de découvrir les meneurs, les vrais coupables. Le jury d'Angoulême — à tort ou à raison — a cru que les coupables n'étaient pas devant lui. De là son verdict. Cela ne diminue, en rien, l'horreur des atrocités qui ont souillé les sables d'Aigues-Mortes.

Quant aux conflits entre ouvriers français et ouvriers italiens, songez à ce qu'ont, aujourd'hui, d'âpre, de barbare, d'inhumain, les compétitions ouvrières. Ce n'est pas l'Italien, c'est le concurrent étranger, venu sur leur sol pour leur disputer le travail, que poursuivaient les

ouvriers du Midi dans les salines d'Aigues-Mortes. Nous avons vu, hélas ! des scènes analogues plus ou moins sanglantes, en d'autres pays et entre hommes d'autres nations. La responsabilité en retombe sur les rivalités ouvrières, et non sur le sentiment national. La France et l'Italie, l'Europe et l'Amérique seraient à plaindre, si les relations des peuples étaient à la merci de ces rixes de chantiers.

J'espère que votre comité franco-italien saura poursuivre son œuvre d'apaisement. Je vous prie de l'assurer de toutes mes sympathies et d'agréer, pour vous, cher monsieur, la nouvelle assurance de mes sentiments d'amitié et de haute estime.

Paris, 4 janTier 1894.

ANATOLE LEROY-BEAULIEU

LE PAPE LÉON Xlin

Je ne crois pas que, dans toute la longue série des papes, il s'en trouve beaucoup dont l'action ait été plus puissante et plus bienfaisante que celle de Léon XIQ. Pour en juger, il suffit de comparer ses quinze ans de pontificat aux trente ans de règne de Pie IX.

Pie IX et Léon XIII : tous deux grands papes, si ce n'est tous deux grands hommes; mais combien diffé* rents I Entre eux, presque tout est contraste. L'opposition qui éclate entre la face grasse, les traits noblement réguliers de Pie IX et la figure maigre, osseuse, le visage ascétique de Léon XIII, nous la retrouvons, partout, chez eux, dans leur personne comme dans leurs actes, dans

1. Cette esquisse d'un portrait qui nous a plus d'une fois tenté a paru, en 1892, dans un Yolume ayant pour titre : Léon XIII devant ses contemporains, (Paris, Tolra.)

leur esprit comme dans leur caractère. C'est un grand bonheur, pour TÉglise et pour la société civile, qu'après un pape ardent, impétueux, véhément, toute sensibilité et tout en dehors, tel que Pie IX, soit venu un pape méditatif, calme, mesuré, toute pensée et tout en dedans, tel que Léon Xni. On comprend que, devant une pareille succession au pontificat suprême de deux hommes aussi différents, les catholiques aient cru reconnaître le doigt dç la Providence.

Et de fait, ce qui, aux yeux des profanes jugeant avec la courte vue de la sagesse humaine, semblait avoir été irrémédiablement compromis par un pape, a été rétabli par Tautre. Pour restaurer, dans le monde, l'ascendant de rÉglise, en apparence partout ruiné, il n'a pas fallu, à Léon XIII, plus d'une dizaine d'années.

Pie K, le pape du Concile, avait laissé l'autorité du Saint-Siège fortifiée dans l'Église et affaiblie au dehors. Léon Xin a rendu à la chaire apostolique le prestige qu'elle avait perdu, aux yeux des gouvernements et des peuples. Pour cela, il s'est servi du capital d'autorité que, avec la définition de l'infaillibilité pontificale, lui avait légué son prédécesseur; mais cette autorité papale, plus grande que jamais sur le clergé et sur les fidèles, Léon XIII l'a souvent employée dans un sens nouveau. L'usage qu'il en a fait, Pie IX ne l'avait certes pas prévu; et s'ils sortaient de leurs blancs tombeaux de marbre, les souverains pontifes des deux ou trois derniers siècles en seraient étrangement surpris.

A quoi a-lril employé son autorité pontificale, le pape, déjà, au jour de son élection, presque septuagénaire, dont les frêles épaules ont dû porter la lourde succession de Pie K? A rapprocher l'Église du peuple, à la réconcilier avec ce qu'on appelle la civilisation moderne. Une fois au gouvernail de la barque mystique, après avoir quelque temps louvoyé, comme incertain, cherchant à reconnaître le ciel et à prendre le vent, Léon XM Ta dirigée, hardiment, vers des rivages nouveaux; sans craindre les brouillards du large et les écueils de la côte, sans se laisser arrêter par les terreurs d'une partie de son équipage, le vénérable pilote a donné un coup de barre vers la Démocratie et vers la République. Cela seul serait un fait considérable, dont il est malaisé de mesurer la portée.

Nous commençons à revenir des préjugés de nos grands-pères; nous sentons que le christianisme a une vitalité, et l'Église une force de rajeunissement qui, à nos enfants, peuvent réserver bien des surprises. Qui saurait dire quelle influence peut reprendre, un jour, sur le cours des choses humaines, dans notre Europe vieillie ou dans les continents neufs, l'antique Église dont le xviii® siècle avait, par avance, célébré les funérailles, et que, hier encore, le xix® siècle expirant se flattait d'exclure à jamais des affaires de ce monde ?

Chose inattendue! à dérouter tous les calculs des sages et les prévisions des habiles, l'omnipotence pontificale et l'infaillibilité du pape qui, avant le Concile

de 1870, nous semblaient devoir à toujours iminobiliser l'Église, en la rivant à la tradition et en Tenchaînant au passé, les voilà qui se montrent, plutôt, pour Rome, un principe d'afiranchissement et une cause de renouvellement. Ce que peut faire de TÉglise un pape, ce qu'en saura tirer la chaire apostolique, au cours des temps, nul de nous ne peut le prévoir. A cet égard, le pontificat de Léon XIII est peut-être encore plus remarquable, par ce qu'il permet d'augurer de l'avenir, que par ce qu'il a pu effectuer dans le présent. Quand on voit l'impulsion donnée à l'Église, dans les quatre ou cinq dernières années, par un pape presque octogénaire, on se demande, involontairement, où devra s'arrêter, au cours des siècles, l'initiative d'un grand pontife, d'un Hildebrand ou d'un Innocent III.

Haute et hardie, est, déjà, la tâdie entreprise par Léon XIII; le monde, il y a moins de vingt ans, l'eût jugée téméraire ou l'eût proclamée chimérique. Quel est le but que paraît s'être donné le cardinal Pecci, en ceignant la tiare? Il semble s'être proposé, je le constatais, récemment, ailleurs ^ de réconcilier l'Église et la société moderne, entre lesquelles le Syllàbus de Pie IX paraissait creuser un fossé, que les voix du siècle déclaraient infranchissable ; — et, en réconciliant l'Église et la société moderne, il comptait relever l'ascendant du Samt-Siège, restaurer son indépendance et sa souve-

1. Voyez mon étude sur la Papauté, le Socialisme et la DémocratiBj (ilmann Lévy.

raineté morale, — si les temps ne permettaient pas de relever sa royauté terrestre.

Ce plan, Léon XIII paraît l'avoir médité, longuement, dans son active retraite de Pérouse ; on en discerne les grandes lignes dans les deux lettres pastorales sur Y Église et la Civilisation que le cardinal Pecci adressait à ses diocésains, quelques mois avant d'être élevé à la chaire suprême. Le pontife romain n'a guère fait qu'exécuter ce qu'avait rêvé, aux montagnes d'Ombrie, « l'archevêqueévêque » de Pérouse. Mais, au rebours de ce qui se voit d'habitude, l'action du pontife a été plus hardie et a porté plus loin que les songes de sa jeunesse, ou les méditations de sa maturité. Au lieu d'affaiblir sa vue et de diminuer son énergie, les années ont reculé son horizon et agrandi le champ de son action. A mesure qu'il devenait plus vieux, il a osé davantage, sans jamais, pour cela, se départir de la prudence de son âge, restant sage et mesuré jusqu'en son apparente témérité. C'est que ses audaces ont été le fruit de son expérience. Loin de décourager sa vieillesse, les déconvenues de sa politique ont été, pour lui, le principe d'initiatives nouvelles ; ses mécomptes auprès des cours et des chancelleries l'ont tourné vers les peuples et vers la démocratie.

Le pontificat romain, dépouillé de sa couronne temporelle et nimbé de l'auréole de l'infaillibilité. Pie IX l'avait laissé en guerre avec presque tous les États et les

puissances de ce monde. Léon Xin a voulu réconcilier rÉglise avec les puissances, en même temps qu'avec la société moderne ; et, parmi les puissances, derrière les trônes et les monarchies, longtemps les incommodes et infidèles alliées de TÉglise, il a rencontré la reine de» temps nouveaux, la démocratie ; et au lieu de lui jeter Tanathème ou de se détourner d'elle, le pape, se ressouivenant de TÉvangile, lui a tendu, loyalement, la main. Il s'est mis à lui parler de ce qui lui tient le plus au cœur, des questions sociales, de Touvrier, de l'atelier ; il lui a dit que si la démocratie aboutissait à la république, au suffrage universel ^ à la souveraineté du peuple, l'Église n'avait rien contre la république, contre la liberté, contre la royauté populaire, — pourvu que, sur les lèvres du prêtre, la parole de Dieu demeurât libre.

Le successeur de Pie IX, le pape du Syllahus, — est ainsi devenu le plus moderne des papes. Comme Pie IX lui-même, au court printemps de son pontificat, avant l'exil de Gaète et avant l'assassinat de Rossi, mais avec plus de hardiesse à la fois et plus de mesure, Léon Xin, en ses dernières années, s'est montré démocrate, aussi bien que libéral ; et, ce faisant, l'octogénaire reclus du Vatican a rejoint, par-dessus quatre ou cinq siècles, les grands papes guelfes du moyen âge, défenseurs du peuple et alliés des libres Communes. Et si, en Europe, ou dans Tingrate Italie, la papauté veut reprendre un rôle digne de son passé, ce n'est point de l'ancien

régime et des siècles derniers qu'il lui faut se souvenir. Doit-elle jamais relever, sinon sa chétive monarchie temporelle, du moins sa suprématie morale, ce ne peut être que par un retour à la tradition guelfe, accommodée à la démocratie moderne et aux temps nouveaux, en demandant aux peuples et à la liberté ce que les pâles pontifes des derniers siècles ont attendu, vainement, des trônes et des monarques, de Tabsolutisme et de l'immobilité. .

Un pareil changement de front ne peut s'accomplir brusquement, ni porter toutes ses conséquences en quelques années. La papauté ne saurait devenir révolutionnaire et, comme Louis XVI au 20 juin, coiffer le bonnet rouge ; ce n*est pas à elle de renverser les trônes sur lesquels TÉglise s'est si longtemps appuyée. Si Rome, qui a les promesses de la pérennité, ne doit pas s'enchaîner aux choses qui passent, ni lier sa cause aux monarchies vieillies ou aux dynasties vieillissantes ; s'il n'est pas du rôle de l'Église de faire obstacle aux transformations sociales ou politiques, il ne lui convient pas, davantage, de hâter l'écroulement des institutions édifiées par les siècles. Si elle ne craint pas de sourire à la démocratie, il lui siérait peu de s'en faire l'instrument et la servante, ou de lui témoigner partout un abandon et une confiance qui risqueraient d'être trompés. Car, si les rois ont été souvent, pour le Saint-Siège et pour l'Église, des alliés égoïstes et des auxiliaires perfides, la démocratie, si court qu'ait encore été son règne, a déjà

eu le temps de montrer, en plus d'un pays, que TÉglise ne pouvait toujours se fier à elle.

Cette démocratie moderne, que Léon XIII voudrait ramener à Dieu et au Christ, elle a contre TÉglise, contre la papauté, elle a contre le Christ et contre Dieu même, des préventions et des rancunes dont son orgueilleuse jeunesse n'a pas encore eu l'intelligence ou l'énergie de se défaire. Elle craint que l'Église ne la caresse que pour lui passer le licou autour du col ; et ses injustes déBances, les papes et la hiérarchie catholique ne les vaincront qu'à force de patience et h force de prudence.

N'importe, l'Église n'est pas de celles qui se découragent. Une chose, pour moi, hors de doute, c'est que l'impulsion donnée par Léon Xni survivra à Léon XIIF, — dussent un ou deux de ses successeurs hésiter à suivre son exemple. Avec Léon Xni, le pape découronné, interné, dès le jour de son avènement, au fond du Vatican, a commencé une nouvelle dynastie de pontifes qui chercheront la force là où elle est désormais, — dans le peuple, — et placeront les droits de l'Église sous la , seule sauvegarde que lui puissent offrir les mœurs modernes, — la liberté.

Quelles seront, pour l'Église et pour le monde, les conséquences de la politique inaugurée par Léon XIII? Je ne puis le chercher ici ; il faudrait, pour cela, examiner la situation religieuse des nations contemporaines. Mais comment ne pas nous demander ce qu'en seront

— OU ce qu'en pouraient être — les résultats, pour nous, pour la France?

La France a, longtemps, été Talliée de FÉglise et le bras de la papauté. Ce rôle qui ne fut pas sans gloire, la France peut-elle, ou doit-elle jamais le reprendre ?

Je connais, à Rome et, aussi, à Paris, peut-être, de nobles esprits qui, entre la France nouvelle et la papauté rajeunie, rêvent un nouveau pacte d'amitié. L'antique alliance conclue entre Saint-Pierre et les rois francs ou les rois très chrétiens, pourquoi, disent-ils, la papauté affranchie des préjugés du passé ne pourrait-elle la renouer, pour leur commun avantage, avec la France moderne et la démocratie française ? Léon XIII ne s'en est pas caché ; ce n'est point la république qui arrêterait les successeurs de l'apôtre.

C'est là, faut-il le dire, de vastes et hardies espérances. Et pourquoi devrions-nous le taire? Elles n'ont rien que d'honorable pour notre pays. Ce n'est point la tenir en mince estime, notre France mutilée, que de la croire encore capable des plus hautes parties de son grand rôle historique. Plût au ciel, que, au xx® siècle comme au moyen âge, on pût encore dire Gesta Dei per Franœs I Mais le passé peut-il se répéter, à quelque mille ans de distance? Et si la France, malgré la Révolution et malgré ses révoltes, semble toujours à Rome la fille aînée de l'Église, les services que le Vatican peut attendre de la France moderne sont-ils les mêmes que ceux reçus, jadis, par le Latran, de Pépin et de Charlemagne?

Je ne le crois pas. Cela même ne serait désirable, ni pour la France, ni pour la papauté. Il n'y a plus de place, en Europe, pour un Pépin ou pour un Gharlemagne descendant des Alpes. Il est loin le temps où rËglise pouvait trouver, parmi les peuples ou parmi les princes, un bras de chair et une épée de fer. Ce n'est plus une épée, qu'il lui faut aujourd'hui ; car ce n'est plus par l'épée, qu'elle conquerra ou qu'elle maintiendra sa liberté.

Repoussons les fantômes évoqués par une histoire qui ne se recommencera point. Mais, en nous gardant de prendre les souvenirs du passé pour les espérances de l'avenir, n'oublions pas que, aux yeux du monde, la France reste la première des nations catholiques. Cela, malgré la Révolution et malgré la République, malgré notre scepticisme ou notre indiflférence, est une portion de notre héritage, une moitié au moins de notre patrimoine national, — on sait quelle est l'autre ; — et cet héritage, diminué par nos malheurs et par nos fautes, il n'est pas si riche, aujourd'hui, que nos enfants nous permettent de le gaspiller.

Veut-elle conserver, ou veut-elle reprendre sa place sur le globe, la France a besoin d'être en paix avec le Saint-Siège. Elle ne peut faire la guerre à l'Église sans affaiblir l'influence française et s'enlever des armes à ellemême. Toute religion mise à part, la France a un intérêt national à ce que la papauté soit libre et soit forte.

Entre les rares puissances qui peuvent prêter leur concours au relèvement de la France, la papauté est encore la mieux disposée pour nous ; elle est, à coup sûr, la plus désintéressée, car les services qu'elle peut nous rendre ne coûteraient rien qu'à nos préjugés. Le Saint-Siège, quoi qu'on en dise, ne nous demande point de répudier le legs de 1789 et ce qu'il y a de noble et de sain dans l'héritage de la Révolution. Il n'exige pas, de nous, de crier raca à la liberté; il ne prétend nous imposer, ni pénitence publique, ni amende honorable. Lisez l'encyclique de Léon XIII aux catholiques de France ; où voyez-vous que le pape nous dicte aucune abjuration ?

La guerre faite en France à l'Église, ce n'est pas le Saint-Siège qui l'a provoquée; et combien le Saint- Siège désire y mettre fin, tous les actes de Léon XIII en témoignent* C'est là, peut-on dire, un des soucis constants de son pontificat. Aux actes d'hostilité partis de Paris, Rome n'a jamais répondu que par des paroles de paix et par des marques d'affection. Voulonsnous réjouir nos ennemis, nous n'avons, par notre sot oi^eil, ou par nos préventions surannées, qu'à rebuter sa patience.

Rappelons-nous les deux dernières manifestations de Léon Xni, son encyclique sur la situation des ouvriers et son encyclique aux catholiques de France. Le pape nous y offre deux choses, également précieuses, et qui nous font, presque également, défaut ; la paix sociale et

la paix religieuse. — La paix sociale, Léon XllI nous en a magistralement indiqué les conditions; mais il ne dépend, ni de lui, ni de nos gouvernants, de nous la donner; c'est une œuvre de longue haleine, œuvre matérielle à la fois et morale, à laquelle il faut que tous concourent, et que pape, empereur, ou parlement, aucune autorité ne saurait accomplir en un jour. — La paix religieuse, au contraire, il .dépend du pape et de nos gouvernants de nous l'assurer. Léon XIII a fait, pour elle, tout ce qui était en son pouvoir ; il nous a dit ses conditions ; il n'en a qu'une : la liberté.

Dans son désir de paix, il n'a pas craint de froisser des sentiments respectables et de blesser de vieilles affections : il a convié ses prêtres et tous ses fils à se rallier, loyalement, à la République, malgré les coups portés par la République à son clergé, à ses congrégations, à ses missions. Cela sufSra-t-il à désarmer la fanatique intolérance de ceux qui semblent n'avoir d'amour pour la France et pour la République qu'autant qu'ils espèrent les façonner à leur image ? Non, certes, nous le voyons déjà; la haine et les préventions sont plus fortes, chez eux, que le patriotisme. Ils ne pardonnent pas à Léon XIII l'intérêt qu'il ose nous montrer ; mieux vaudrait, à leurs yeux, une France divisée, isolée et impuissante dans le monde qu'une France réconciliée et fortifiée par la paix et par la liberté religieuses. La question est de savoir si tel sera l'avis du pays. Puisse-t-il se décider pour la paix ! Et, s'il veut, ce pays, si dure-

ment éprouvé et si las des luttes stériles, s'il veut que, au dedans comme au dehors, la paix religieuse nous donne tous ses fruits, — il doit se hâter de nous la rendre.

La biographie aussi est de Thistoire; et, quand il s'agit de l'histoire qui se fait, de l'histoire inachevée d'hier et d'aujourd'hui, le meilleur historien est peut-être le biographe. Madame M. Dronsart nous donne la vie de M. Gladstone *. C'est une étude serrée et alerte, abondante en faits et en renseignements, écrite avec vivacité et avec esprit. L'auteur a de TAngleterre et des choses anglaises une connaissance et une intelligence rares. A vrai dire, je serais tenté de le trouver trop anglais. Madame Dronsart semble voir M. Gladstone à travers les yeux de la gentry britannique on des conservateurs de

1. Étude parue dans le Journal des DéMs, du 29 décembre 1893, à propos d*uDe biographie française de Thomme d'État anglais.

2. William'EwartGladstoney par Marie Dronsart. ~ Paris ; in-18, Galmann Lôvy.

la Gté qui ne sont pas tendres pour lui. Le grand old man est devenu la bête noire de nombre d'Anglais de r Angleterre. Sa majorité, on le sait, il ne la doit qu'à l'Ecosse et à l'Irlande, chose que les Anglais ne lui pardonnent point et qui est une des faiblesses de son ministère. Dire que son biographe français le juge en unioniste anglais, c'est avouer qu'il a, pour lui, peu d'indulgence. Et la longue carrière de Gladstone, la lente évolution qui l'a porté, des bancs des tories à la tête des radicaux, les irrésolutions et les contradictions de sa politique, jusqu'aux affirmations tranchantes de son emphatique éloquence, prêtent souvent à la sévérité. Aussi apparait-il, à ses adversaires, comme un politicien de peu de scrupules, incertain dans ses voies, n'ayant d'autre mobile que l'amour du pouvoir, expert à couvrir ses volte-face des grands noms de liberté et d'humanité, habile entre tous à dissimuler, sous les larges plis d'une faconde sonore, l'incohérence de ses vues et l'égoïsme de ses ambitions séniles. C'est, par excellence, avec un masque trompeur d'austérité, le type du politicien, du démagogue moderne, ce fléau des gouvernements représentatifs, qui suit ceux qu'il a l'air de conduire.

Qu'il y ait du politicien, chez le fougueux agitateur du Midlothian, je n'y contredis point ; — il ne fût peut-être pas, sans cela, remonté tant de fois au pouvoir; — mais ce n'est pas là tout Gladstone. Son évolution ne s'explique pas, seulement, par son ambition. Si je cherche quelle est la marque distinctive de Gladstone, entre

tous les hommes d'État de son temps ou de son pays, je trouve que c'est la préoccupation morale. Rien de plus rare peut-être, à toute époque. Les philosophes enseignent bien que la politique n'est qu'une branche de la morale ; mais les politiques ne s'en souviennent guère. Les plus honnêtes se font, pour les affaires, une morale à eux. Nulle part, l'on n'admet, plus aisément, qu'il y a deux morales. Les Anglais, qui ont plus que d'autres la morale à la bouche, ne diffèrent guère, à cet égard, des politiques du continent : leur morale, ils la gardent pour les autres ; elle leur sert à faire la leçon à leurs rivaux.

Tel ne me semble pas M. Gladstone. H s'est, de bonne heure, fait de la politique, un haut idéal. Cet idéal, il s'en est, plus d'une fois, écarté dans la pratique, il ne Ta jamais renié dans son âme. Il a besoin de donner à ses actes un but élevé. Et ce n'est pas, chez lui, hypocrisie, tactique de politicien qui sait combien ses compatriotes prisent la moralité, — ou l'apparence de la moralité. C'est un besoin de sa conscience chrétienne. Il est hanté, nous dit un de ses biographes, 6. W. E. Russell, par le sentiment de sa responsabilité envers le Juge invisible, responsabiUté de ses talents, de son influence, de son pouvoir, responsabilité des intérêts moraux et matériels du peuple confié à ses soins. Il aime à croire qu'il agit, jpar amour du droit et par dévouement aux principes, pour servir Dieu et les hommes, et, s'il ne peut mettre tous ses actes d'accord

avec la morale, il s'ingénie à mettre la morale d'accord avec ses actes. Aussi y a-t-il, chez lui, tout ensemble, du prédicateur et du sophiste; ce qui est une force dans un pays religieux comme l'Angleterre, car l'Anglais aime qu'on lui démontre que le bon droit est du côté de ses intérêts.

Prétendre faire toujours de la poUtique honnête, faire prévaloir dans les luttes des partis, ou dans les rivaUtés des peuples, le sentiment moral, n'est-ce pas se vouer à des embarras sans fin et s'exposer, chaque jour, à l'humiUant démenti des faits?

Cela, naturellement, est arrivé, plus d'une fois, à Gladstone ; et cela donne parfois aux hésitations et aux défaillances de sa politique quelque chose de tragique. L'inévitable conflit des principes et des intérêts le condamnait à plus de contradictions, réelles ou apparentes, que les chefs de partis uniquement préoccupés du succès. Le souci moral qui l'élevait au-dessus de ses émules, tories ou Ubéraux, le laissait en butte à leurs reproches d'incohérence et de versatiUté. Amis ou adver* saires ont pu l'accuser, tour à tour, de sacrifier ses principes à ses intérêts, ou, — ce qui est un crime plus grand pour les passions politiques — l'accuser d'immoler à ses doctrines les intérêts de son pays ou de son parti.

La politique extérieure de M* Gladstone est, pour nous, Français, le champ où se sont manifestées, le plus clairement, ses hautes velléités morales et ses inconséquences pratiques.

Dès son premier voyage en Italie, quand il dénonçait à l'Europe la tyrannie des Bourbons de Naples, Gladstone s'est, partout, constitué le champion du droit des peuples. Italiens, Polonais, Hongrois, Grecs, Bulgares, Serbes, Arméniens, il n'est guère d'opprimés dont il n'ait encouragé les revendications, de la voix et du geste, ne craignant pas, au besoin, de se mettre en travers de la politique officielle de son pays. Ses emportements d'indignation contre les abus de la force, quand il n'était pas retenu par les responsabilités du pouvoir, ont été si retentissants qu'il en a souvent été embarrassé au gouvernement. Pour qu'il flétrit la conquête de l'Alsace-Lorrainc, devant laquelle tout son libéralisme s'est tu, il ne lui a manqué, je veux le croire, que d'être dans l'opposition, en 1871. Il a là perdu l'occasion d'un : Hands offi d'un : bas les mains I plus fier et plus méritoire que celui jeté, vainement, à la chancellerie viennoise, devant la Bosnie.

Plus d'une fois, vis-à-vis de l'Autriche ou de la Turquie, notamment, il a fallu que le ministre de Sa Très Gracieuse Majesté fit amende honorable des invectives injurieuses du député. Plus d'une fois, aussi, le chef du cabinet a dû faire banqueroute aux véhémentes promesses du chef de l'opposition. U lui a fallu accepter l'héritage de biens qu'il avait déclarés mal acquis. Il avait accusé lord Beaconsfield d'avoir a filouté » Chypre au Sultan, et il a gardé Chypre. Il s'était montré contraire à la politique de violence et d'annexion, raillant,

impitoyablement, les prétentions des jingoes; et c'est lui qui a laissé bombarder Alexandrie, lui qui a fait occuper FÉgypte. S'il est dévoué aux intérêts des peuples, il s'est toujours montré économe des guinées britanniques. Les frais de la garde que les habits rouges s'obstinent à monter au pied des Pyramides, pour la protection des intérêts de l'opulente Grande Bretagne, M. Gladstone, l'ami des Égyptiens, a inventé de les faire solder au misérable fellah.

Ainsi, trop souvent, quand « le chemin delà politique croisait, celui de la morale », la morale, même avec Gladstone, a été réduite à s'effacer. N'importe : le droit tient encore si peu de place dans les rapports internationaux qu'il y aurait hypocrisie à se trop scandaliser de cette prépotence de la force. N'imitons pas les Anglais qui, oublieux du précepte évangélique, ne voient partout que la paille de l'œil de leur voisin. Bien qu'il ait, lui aussi, plus d'une fois, pris coiùme mesure de la justice, les convenances égoïstes de l'Angteterre, et qu'il s'entende, comme pas un, à faire vibrer l'orgueil britannique, Gladstone est moins exclusif, moins plein de l'estime de soi, moins insulaire en un mot que la plupart des Anglais.

Les espérances suscitées dans les deux hémisphères par son avènement au pouvoir n'ont pas toujours été déçues. Aux extrémités de l'Afrique, les Bœrs du Transvaal lui ont dû la reconnaissance de leur indépendance, menacée d'une submersion prochaine par le flot

montant^ des annexions britanniques. En Orient, les peuples chrétiens qui avaient salué, en lui, un sauveur n'ont pas eu à se repentir d'avoir eu foi en sa fastueuse rhétorique. Slaves et Grecs lui doivent une gratitude presque égale.

Un des premiers, parmi ses compatriotes, il ne s'en est pas laisser imposer par le vide fantôme du panslavisme ; il a compris qu'on pouvait émanciper les Slaves du Balkan, sans trahir les intérêts de l'Europe. U a défendu, contre la jalouse défiance des ennemis de la Russie, le Serbe, le Bulgare, le Monténégrin. Si les clauses du traité de Berlin favorables aux petits ne sont pas demeurées lettre morte, si la Tsernagore, par exemple, n'a pas été frustrée de tout ce qui lui avait été promis, le mérite en revient, pour beaucoup, à Gladstone. — Mais ses favoris ont toujours été les Grecs. L'helléniste chez lui se double d'un philhellène. Sans lui, la Grèce n'eût peut-être jamais rien obtenu des territoires que, sur l'initiative de la France, l'Europe avait revendiqués, pour elle, à Berlin. Cette fois, grâce à Gladstone, les sympathies britanniques sortirent du platonisme. Pour vaincre les résistances de la Porte, il ne craignit pas de la menacer du blocus des flottes anglaises. Aussi, quand sa gloire serait contestée dans sa patrie, lorsqu'on discutera si son éloquence a servi ou non la grandeur de l'Angleterre, Gladstone, « Gladstonios », aura son buste couronné de lauriers dans le Panthéon de l'hellénisme, et les sylloges de l'AnatoUe le

célébreront, dans leurs panégyriques, comme un des évergètes de THellade.

Voici déjà trente ans que Gladstone a eu la joie de préparer, en qualité de commissaire du gouvernement britannique, la réunion des sept îles au royaume de Grèce. Ce jour-là, en abandonnant la citadelle de Corfou, avec le protectorat que lui conféraient les traités, pour céder aux vœux de populations qui n'avaient, sur elle, aucun moyen de contrainte, l'Angleterre agit en personne noble. M. de Bismarck eut beau en sourire, elle fit là un acte plus digne d'un grand peuple qu'en escamotant Chypre au Sultan, ou en s'installant en Egypte, malgré ses promesses.

Comment retracer en quelques lignes une carrière aussi remplie que celle de Gladstone ? Madame Dronsart nous en a donné un tableau animé, sinon bienveillant. Elle a senti que le principal attrait d'une pareille biographie, c'était encore Gladstone lui-même, c'était la lente transformation du disciple de Canning et de Télève de Robert Peel. Et ici, Tintérêt est d'autant plus grand que le personnage est éminemment représentatif, que l'évolution de son ministre octogénaire pourrait symboliser et résumer toute l'évolution de l'Angleterre au XIX® siècle.

Car la vieille Angleterre n'a pas moins changé que son vieil homme d'État. Peel ou Macaulay n'auraient guère moins de peine à la reconnaître qu'à reconnaître le Gladstone d'Oxford. La voici, à son tour, lancée sur

les larges flots de la démocratie. Jusqu'où se laisserat-elle entraîner, sur ces mers nouvelles, quand la barre échappera aux mains du vieux pilote?

Tout indique que la transformation démocratique de l'Angleterre continuera, après Gladstone, et rien ne permet de croire que Gladstone en ait été l'unique promoteur. Il a cédé lui-môme au courant qui emportait son temps et son pays. Entre le leader parlementaire et le Royaume-Uni, il y a eu, comme il arrive souvent, une action réciproque, si bien qu'il est difficile de distinguer ce qui revient à l'initiative personnelle du vieil homme d'État de ce qu'il faut attribuer à la marche générale de la nation. Quels que soient, pour elle et pour le monde, les résultats de cette métamorphose de l'Angleterre ; — que la puissance britannique, édifiée par l'aristocratie, en sorte grandie ou débilitée, je ne saurais en donner à un homme, fût-ce Gladstone, ni tout le mérite, ni tout le blâme.

Si changer est se développer, peu d'hommes ont eu un développement aussi long et aussi complet. A travers toutes ses variations, on retrouve, toujours, chez lui, comme chez tout homme vivant, le même fond, le même tempérament, à la fois concentré et passionné, la même énergie, et jusqu'au même optimisme et à la même ardeur de conviction. De son éducation première, deux traits, au moins, ont persisté, à travers les phases successives de sa politique. S'il a rompu avec les tories et avec Oxford, Gladstone est demeuré chrétien. C'est

un croyant, et sa foi religieuse, nuancée d'une vague philanthropie humanitaire, a éclairé et réchauffé sa longue vie, lui donnant l'unité que sa politique n'avait point. Il avait, dans sa jeunesse, songé à l'Église, et, ce qui ne déplaît pas aux Anglais, son éloquence tient autant du sermonneur, que du tribun. C'est un chrétien, et c'est un classique; il a été fidèle à Homère, comme à la Bible ; c'est à ces deux sources éternelles de force et de beauté qu'il est toujours venu se retremper, après les lassitudes et les amertumes de la politique; et c'est à elles, j'imagine, plus encore qu'à sa hache de bûcheron, qu'il doit son étonnante vigueur morale et mentale.

Aucun homme vivant peut-être n'a fait une pareille dépense de forces. On ne croirait pas la machine humaine capable d'un effort aussi continu et aussi prolongé. A ce titre seul, nos voisins auraient le droit d'être fiers de Gladstone. Sa robustesse a dépassé celle de tous ses émules du continent. Entre les politiques des deux mondes, il détient sans conteste le « record » de la longue vie, et, à l'inverse de tant d'autres, ses grandes hardiesses sont de sa vieillesse.

Songez qu'il est né, en décembre 1809, et qu'il a pris siège au Parlement en 1832. Il y est entré à vingt-deux ans, comme représentant d'un de ces bourgs pourris, dont la fonction était d'ouvrir Westminter aux jeunes talents. Sa famille, il ne faut pas l'oublier, était, des deux côtés, d'origine écossaise, et il a toujours gardé quelque chose du tempérament écossais. Son père, un des princes mar-

chands de Liverpool, était Tami de Canning et lui-même membre du Parlement. W. Ewart Gladstone fut, à ses débuts, Tespoir du torysme intransigeant. A la fois orateur et écrivain, il guerroyait contre tous les novateurs. Partisan déclaré de la haute Église, il barrait l'accès des Universités aux dissidents et la porte du Parlement aux juifs. C'était une sorte de clérical anglican. En 1839, il publiait son livre De l'État et de ses rapports avec l'Église^ demeuré célèbre par la réfutation de Macaulay. Le futur adversaire de l'Église établie d'Irlande réclamait l'union étroite des deux pouvoirs, soutenant qu'il fallait une religion d'État, et que tout citoyen devait payer la dîme à l'Église établie, là même où, comme en Irlande, l'Église est en minorité. La rigueur de sa logique effrayait ses patrons tories : « Avec la carrière qu'il a devant lui, pourquoi Gladstone fait-il des livres? » demandait sir Robert Peel.

Entre temps, il s'initiait aux affaires. De 1833 à 1834, il entrait dans l'administration de Robert Peel. En 1842, Peel revenait au pouvoir, et Gladstone, avec lui, comme vice-président, puis comme président du Conseil du commerce. C'était l'époque de la grande réforme des tarifs. Sous le théologien d'Oxford, on découvrit im homme d'affaires, le plus habile ou le plus prestigieux des manieurs de chiffres qu'ait connus Westminter. Gladstone eut l'honneur de faire triompher la réforme, contre les préjugés et contre les intérêts de son parti. Les droits sur les céréales tombèrent; c'étaient un bienfait

pour le peuple et un rude coup pour la grande propriété et la haute aristocratie. Le gros des tories ne pardonna ni à Peel, ni à ses disciples. Tel fut le point de départ de la rupture de Gladstone avec son parti. Il a été amené au libéralisme politique par le libéralisme économique, ce qui n'est pas une inconséquence; — les inconséquents sont ceux qui ne sentent pas que toutes les libertés se tiennent.

On a dit du groupe des peelites qu'il était un pont entre les conservateurs et les libéraux. Gladstone et ses amis demeurèrent des années sur cette passerelle étroite, incertains entre les deux rives. « Il y a eu, dans mon existence, a-t-il écrit à son ami, Tévêque Wilberforce, deux grandes morts ou transmigrations d'âmes ; l'une, très lente, pendant laquelle se rompirent les liens qui m'attachaient à mon ancien 'parti ;' l'autre, courte et subite, ma rupture avec Oxford ». Les partis ressemblent à des armées qui traitent de déserteurs les transfuges, comme si leurs misérables enseignes étaient des drapeaux qu'on doit défendre jusqu'à la mort. Peel disparu, Gladstone et ses amis flottèrent, entre les deux grands partis, « comme des banquises errantes ». Il mit treize ans à achever son évolution. Il avait cinquante ans quand il passa, définitivement, au camp libéral. Dans l'intervalle, il avait été le chancelier de l'Échiquier d'un ministère de coalition avec les whigs.

Peut-être Gladstone n'eût-il jamais eu le courage de briser avec les tories, si les tories n'avaient eu pour

leader* son grand rival Disraeli. U n*y avait pas place, pour ces deux hommes, dans le même parti. Aucun des deux n'eût pu longtemps être le second de l'autre. Leur duel était fatal. C'était entre eux un conflit de tempéraments, comme le choc de deux natures opposées.

Une fois devenu, par la mort de Palmerston et la retraite de Russell, le chef des libéraux, Gladstone étonna ses nouveaux amis par sa hardiesse. L'audace, chez lui, a crû avec l'âge. Thiers nous a donné un spectacle analogue, en apparence au moins, car, en adhérant à la République, Thiers s'imaginait ne modifier que les formes du gouvernement, tandis qu'on pourrait dire que Gladstone en a changé les bases. Sa réforme électorale a doté les trois royaumes d'un suffrage quasi universel, en attendant l'application de la formule : one man, one vote. Sa loi sur l'Église d'Irlande a supprimé, dans l'île soeur, cette union de l'Église et de l'État dont il s'était, autrefois, constitué le champion, et il s'est engagé à délivrer, de même, le pays de Galles des servitudes de l'anglicanisme. Ses land bills pour l'Irlande ont façonné

la Grande-Bretagne aux lois agraires ; et, si le ciel et les Communes lui font crédit de quelques années, il est homme à faire voter une législation sociale.

On sait que le métier de bûcheron est le passe-temps favori du grand old man. Ses admirateurs lui ont, un jour, ofiTert une hache d'argent. Cette hache eût pu servir d'emblème à sa politique. Comme les vieux chênes du parc d'Hawarden, la vieille Angleterre a plus, d'une fois, senti sa cognée. S'il n'en a pas entamé le tronc, il en a coupé plus d'une maîtresse branche. Mais l'arbre est vigoureux et ses racines profondes.

On ne peut parler de Gladstone, aujourd'hui, sans songer à l'Irlande et au home rule. L'Angleterre ne saitelle si elle doit se louer de Gladstone, l'Irlande serait bien ingrate si elle ne lui restait pas fidèle. Aucun ministre de la reine n'a fait autant pour l'Irlande. Pour la première fois, depuis sept siècles, l'orgueilleuse Angleterre a pu se plaindre, durant quelques mois, de sembler subordonnée à la maigre Erin. Les Anglais voudraient bien se débarrasser de l'insoluble question irlandaise. L'île-sœur est, pour eux, comme une barque importune attachée aux flancs de la Grande-Bretagne. Si, pour se délivrer de ce voisinage incommode, ils pouvaient couper les câbles qui l'ancrent dans les mers britanniques, beaucoup laisseraient, volontiers, l'Irlande s'en aller, à la dérive, de l'autre côté de l'Atlantique. Mais ils sont contraints à la garder pour voisine, et ils doutent de s'en pouvoir faire une amie. La longue

oppression de Tîle celte s'est retournée contre TAnglo- Saxon. Lui à qui tout a réussi, dans les deux hémisphères, il sent qu'il a échoué en Irlande.

Nous répétons, trop peut-être, que l'histoire, comme la nature, est immorale. D n'est pas vrai que la force, même avec l'aide du temps, triomphe toujours de tout. La conquête use parfois le conquérant. Les crimes historiques ne sont pas toujours couverts par la prescription, et les générations innocentes payent souvent pour les coupables. Il est écrit : a Les pères ont mangé des raisins verts, et les fils ont les dénis agacées. » Les Anglais qui lisent la Bible ont pu souvent se le redire. L'Irlande a été leur péché national. Us ont fini par le confesser, ils voudraient en conscience le réparer, mais quelle satisfaction donner à l'Irlande? 11 n'en est qu'une que veuillent accepter les Irlandais : la restitution de leur autonomie. M. Gladstone a eu le mérite de le comprendre, et le courage de le proposer. Les sympathies des libéraux des deux mondes doivent être avec lui.

Nous nous sommes longtemps, nous autres Français, intéressés à cette brumeuse Irlande. Que d'écrivains nous ont fait pleurer sur elle, aux temps où, n'ayant pas nous-mêmes à notre flanc de blessure saignante, nous avions des larmes pour les opprimés d'Orient et d'Occident 1 Dé Montalembert et de Gust, de Beaumont, l'ami de Tocqueville, à M. Hervé et à monseigneur Perraud, nous avons toute une émouvante littérature sur cette lamentable question irlandaise. De solution, l'on

n'a jamais"pu en indiquer qu'une, celle devant laquelle reculait Torgueil britannique, celle que Gladstone a osé faire voter aux Communes : le retour de Flrlande aux Irlandais.

L'île conquise ne veut pas être gouvernée par le conquérant : fidèle à elle-même, elle réclame le home rvICy avec un Parlement irlandais. L'obtiendra- t-elle jamais? ou, l'ayant obtenu, saura-t-elle le conserver? Je l'ignore ; mais, suivant la tradition française, je fais des vœux pour elle. L'Europe, trop résignée aux insolences de la force, aurait besoin d'une telle leçon. Des Vosges à la Moldau et à la Vistule, il y a, sur le continent, plus d'une Irlande. Ne serait-ce pas à désespérer de ce que nous appelons, ambitieusement, le Progrès si, tôt ou tard, elles ne devaient, elles aussi, obtenir justice?

FAUT-IL ALLER A L'ALLEMAGNE

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