L'EMPEREUR ALEXANDRE IP
Peu de temps après la guerre de Crimée, le futur empereur Alexandre III, alors âgé d'une douzaine d'années*, disait, mystérieusement, à un de ses petits camarades de qui je tiens Tanedocte : « Sais- tu que j'ai fait une découverte? J'ai surpris un grand secret, prometsmoi de ne le révéler à personne : l'empereur Paul est mort assassiné. » Hélas 1 les petits -fils du tsar Alexandre II n'ont pas eu de peine à pénétrer le mystère de la mort de leur grand-père. Il serait malaisé, aujourd'hui,
1. Étude parue dans la Revue des Deux Mondes^ le 1er avril 1881, au lendemain de la mort de Tempereur Alexandre il.
2. Était-ce bien le futur Alexandre III, ou son frère aîné, le césaré- Yitch Nicolas, mort à Nice, je l'ai oublié ; mais peu importe ; c'était l'un des deux princes.
d'élever un héritier du trône dans la croyance que la vie d'un empereur est au-dessus des coups d'un assassin, tant les attentats sont devenus chose commune sur la route des tsars russes I
L'histoire de Russie, après comme avant Pierre le Grand, est pleine de morts tragiques et de sanglantes catastrophes. Bien des tsars ont péri de mort violente ; l'empereur Alexandre II est le premier qui soit tombé dans la rue, victime d'une main inconnue et de colères anonymes. Jusqu'à lui, la Russie ne connaissait que les révolutions de palais; le régicide y était exécuté en secret, loin des yeux du peuple, de nuit, au fond d'une salle obscure ou d'une chambre fermée; l'autocrate était mystérieusement étranglé, par quelques généraux ou hauts fonctionnaires, conjurés pour changer le souverain. Tout se passait derrière la scène, dans les coulisses, entre acteurs de la haute politique. Le peuple apprenait, à l'improviste, qu'un mal soudain avait emporté l'empereur, et l'inviolabilité du trône restait intacte aux yeux de la foule. ^
Le prince que, en Russie, comme au sud des Balkans, on se plaisait à nommer le Tsar Libérateur est le seul qui ait été tué en public, en plein jour, par des mains populaires, au nom de ce minotaure moderne, d'origine étrangère, que, faute d'un mot national, on appelle, en Russie, comme chez nous, la Révolution. Jusque-là, aucun homme du peuple n'avait osé porter la main sur l'oint du Seigneur. Sous l'empereur Nicolas P% de
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despotique mémoire, la sainte Russie semblait encore, à cet égard, demeurer en dehors de TEurope, dès longtemps habituée à de sinistres exploits de ce genre : c'est sous Alexandre II que le régicide révolutionnaire y a fait son apparition, et à la promptitude, à l'audace, à Fachamement des coups qu'il a, déjà, portés au trône naguère le plus sûr de TEurope, on se demande, avec inquiétude, quelle place peuvent, dans l'histoire prochaine de la Russie, prendre les machines infernales et les bombes, chez un peuple enclin, en toutes choses, à renchérir sur ses aînés.
L'empereur Alexandre II a été tué, un an à peine après le jour où la Russie célébrait le vingt-cinquième anniversaire de son avènement et récapitulait toutes les réformes accomplies en ce quart de siècle.
Peu de règnes, en effet, ont jamais été illustrés par une œuvre aussi grande. Pierre P' et Catherine II occuperont seuls une pareille place dans l'histoire de Russie. Quel beau sujet pour les historiens nationaux, pour les Solovief ou les Kostomarof de l'avenir I et, si la mode était encore aux fastueux tombeaux avec allégories et bas-reliefs historiques, à la façon de la Renaissance, quelles belles images, quelles nobles et originales figures pour le ciseau du sculpteur I D'un côté, le serf russe, après trois siècles d'esclavage, délivré de ses chsdnes ; de l'autre, le Slave bulgare, après quatre ou cinq cents
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ans de mort ou de léthargie, rappelé soudainement à la vie nationale. Ici, la Justice, jadis muette ou bâillonnée, à laquelle Alexandre II a rendu la parole ; en face, hôte nouveau chez les Russes, la Liberté, introduite dans le zemstvo et dans la douma ; — et si, pour compléter la décoration du monument, il fallait des vaincus et des captifs, n'a-t-on pas, sans compter la Pologne réprimée, le Turc défait et l'Asie centrale conquise?
En dehors de toutes ces images et figures, ailleurs si souvent menteuses, quelle noble épitaphe, latine ou slavonne, on composerait à l'empereur défunt, rien qu'en énumérant, dans le laconisme un peu emphatique du style funéraire classique, les principaux actes de son règne I « Il a brisé les fers de vingt millions d'esclaves et assuré aux laboureurs le champ qu'ils cultivaient.
— Il a purifié les tribunaux et institué le jury. — Il a donné aux provinces et aux villes des représentants élus.
— Il a établi l'égaUté civile, supprimé les privilèges devant l'impôt ou l'armée et appelé tous les Russes à servir la patrie. — Il a étendu l'empire de ses pères jusqu'au cœur de l'Asie et ouvert le berceau des Ginghiz- Khan et des Tamerlan aux paisibles colons de l'Europe.
— II a effacé le traité de Paris et fait voir aux aigles russes les flots bleus de la Propontide. »
Une pareille épitaphe ne serait qu'une brève récapitulation des principaux événements d'un règne dont les réformes de tout ordre ont été si nombreuses qu'un jour, dans leurs examens d'histoire, les successeurs des
jeunes nihilistes d'aujourd'hui, sur les bancs des écoles, auront peine à indiquer toutes les grandes mesures du prince si cruellement assassiné par des étudiants.
Par quelle funeste perversion des sentiments humains, ce réformateur, dont Toeuvre marquera dans l'histoire de Russie, autant que celle de Pierre le Grand ou de la grande Catherine, comment ce prince qui, s'il n'eut pas leur génie, n'eut pas les vices de Catherine ou de Pierre, ce souverain, avant tout renommé pour son aménité et pour sa bonté, est-il devenu l'objet d'attentats presque aussi nombreux et aussi variés que ses réformes? Et ce qui est plus triste encore, ce qui est moins connu de l'Europe, comment se fait-il que, parmi ceux de ses sujets qui avaient le plus d'horreur pour les balles et pour les bombes, beaucoup, tout en maudissant le crime de quelques jeunes gens à peine sortis de l'adolescence, se réjouissent, intérieurement, et presque malgré eux, de voir s'ouvrir, pour la Russie, une nouvelle ère, avec un nouveau règne?
La raison de cet attristant phénomème est à la fois dans le temps où nous vivons et dans les exigences croissantes des peuples vis-à-vis de leurs gouvernements; elle est dans l'état social, dans l'état moral ou l'état mental du peuple russe, tourmenté de besoins nouveaux et d'aspirations presque aussi malaisées à satisfaire qu'à comprimer; dans le contraste des instincts et des passions de notre époque,^ partout si troublée, avec la nature du pouvoir autocratique établi par
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les siècles, pouvoir dont Tombre épaisse offusque, déjà, les couches supérieures de la nation, sans que les racines en aient été ébranlées au fond du peuple.
Alexandre II a régné vingt-six ans. Un quart de siècle, c'est beaucoup, de nos jours, pour un gouvernement absolu, obligé de remplir la scène à lui seul, d'occuper les imaginations, de donner un aliment aux intérêts et aux passions; car, dans la Russie contemporaine, de même que, partout ailleurs en Europe, l'absolutisme, si paternel qu'il soit, ne peut se maintenir qu'à la condition d'agir, de créer, de se justifier sans cesse par ses œuvres. Les hommes vieillissent et inclinent au repos, les souverains se fatiguent, alors que' les peuples, incessamment renouvelés par les générations, restent jeunes, entreprenants et avides de mouvement. Alexandre II avait eu un règne bien rempli, durant les premières années du moins ; — on répétait même parfois, dans son entourage, qu'il avait trop innové ; — il pouvait se flatter d'avoir payé sa dette à sa patrie et à l'histoire, d'avoir le droit de se reposer et de laisser à son successeur la continuation de l'œuvre qui, chez les peuples en progrès, n'est jamais achevée. Sans être encore d'un grand âge (il était né en 1818), le tsar Alexandre Nicolaiévitch était, depuis longtemps, las de corps et d'esprit ; et, en face de lui, surgissaient des générations nouvelles, une jeunesse impatiente, nerveuse, devenue chaque année plus exigeante, grâce aux réformes mêmes du tsar émancipateur. Car ce qu'avait fait Alexandre II
rendait plus sensible le besoin de ce qui restait à faire; ce qu'il avait changé, dans les institutions anciennes, rendait plus choquant, par le contraste, ce qui n'avait pas été remis à neuf.
Au début de son règne, l'héritier de Nicolas P'' s'était engagé, vaillamment, dans la voie des réformes. Les premières étapes en étaient pour ainsi dire marquées d'avance; c'était l'émancipation, c'était la justice, c'était l'administration locale ; mais, arrivé au bout de cette première moitié du chemin, Alexandre II s'était rencontré à un de ces carrefours historiques où, pour ne pas faire fausse route, la bonne volonté ne suffit point. Il avait, presque à» son insu, accompli la plupart des réformes compatibles avec le pouvoir autocratique, et, à sa grande surprise, à sa naturelle inquiétude, il s'aperçut alors que ce qui était en cause, c'était, au fond, le pouvoir souverain lui-même, le grand moteur de l'histoire russe, celui qu'on en pourrait appeler le ressort unique, l'autocratie ^ L'empereur n'a pas voulu y porter la main. Bien qu'il tînt peu lui-même au pouvoir, bien qu'il fit sans cesse appel au concours de la nation, il n'a pas osé associer, effectivement, la nation au trône. Aucun souverain n'eût pu, il y a quelques années, le faire avec plus d'autorité que l'émancipateur des serfs; ce concours du pays, il aurait été libre d'en fixer la mesure et la forme. Il n'a pas voulu l'essayer, il a trouvé
1. Voyez VEmpire des Tsars et les RtisseSj t. II, liv. III, IV et V.
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qu'il était allé assez loin, il s'est arrêté, abandonnant à ses successeurs une tâche qu'il n'osait lui-même entreprendre.
On avait plusieurs fois, sans fondement, semble- t-il, parlé de son abdication ; il est certain' qu'il paraissait considérer sa tâche comme terminée, qu'il se renfermait, de plus en plus, dans les occupations et les plaisirs de la vie privée, oubliant même parfois que tout n'est pas permis à qui peut tout, satisfaisant ses goûts et ses affections, au risque d'amoindrir le prestige de la couronne. Si, dans les derniers temps, dans les dernières semaines, il allait, sous de nouvelles influences, tenter, comme on l'a su depuis, quelque chose dans la voie où l'opinion le pressait d'entrer, il avait, malheureusement, trop de fois laissé entendre que, de son vivant, la Russie ne pouvait plus attendre aucun changement important. Cette croyance, presque universelle, a été, pour beaucoup, dans l'acharnement avec lequel de jeunes exaltés se sont attaqués à la vie du vieil empereur.
Alexandre n possédait de nobles qualités de cœur et d'esprit, une âme naturellement généreuse, avec de hautes aspirations qu'avaient développées les maîtres de son enfance ^ En cela, il n'était pas sans ressemblance avec son oncle Alexandre P; mais, comme ce dernier, que par ses réformes il a laissé bien loin derrière lui, il était dépourvu de certaines des facultés essentielles à un réformateur, ou à un grand souverain. C'était, par-dessus tout, un homme de bonne volonté, loyalement dévoué au bien de son pays; mais, en politique, ni le bon vouloir, ni la droiture ne suffisent; ce qu'il
1. On a publié, en 1880, à Toccasion du vingt-cinquième anniversaire de son avènement aa trône, le plan d'études et pour ainsi les cahiers qui avaient servi à renseignement d'Alexandre II. On est étonné de la largeur des vues et même des tendances libérales dont s'était inspirée l'éducation de l'iiéritier de Nicolas l^.
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faut avant tout, c'est l'intelligence et le caractère, le coup d'œil qui, au milieu de la confusion des circonstances, découvre la voie à prendre, l'esprit de décision et de persévérance qui, le chemin une fois trouvé, le fait suivre, à travers tous les obstacles, jusqu'au but. Or, Alexandre II était dénué de ces qualités souveraines, et, ne les possédant pas lui-même, il n'a pu ou il n'a su les rencontrer, autour de lui, dans un de ses sujets. Pas de ministre dont il eût fait son Richelieu ou son Bismarck. Un tel homme eût existé, près de lui, qu'Alexandre II eût été peu propre à le distinguer, et l'eût-il découvert, qu'il aurait été peu disposé à déléguer, à un de ses sujets, la meilleure part de son pouvoir. Ce n'était pas, comme notre Louis Xin, un de ces princes capables de s'identifier avec un grand ministre et, au besoin, d'en supporter le joug.
Comme Napoléon III, Alexandre II aimait peiT les visages nouveaux et passait beaucoup de choses à ses amis. Il se laissait facilement aller à des préventions dont il était malaisé de le faire revenir; puis, comme bien des princes et comme, en dehors même des cours, bien des hommes d'État, il craignait d'être rejeté dans l'ombre, d'être dominé ou annihilé par un conseiller trop puissant. S'il ne se montrait pas défiant de toute supériorité, il se défiait de toute influence exclusive. Sans les attentats de ses dernières années, sans le désarroi ^de son gouvernement en face des nihilistes, jamais il n'eût admis, près de lui, un ministre dirigeant
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et presque omnipotent, comme le comte Loris Melikof* n n'aimait pas à laisser le pouvoir à des mains trop libres d'agir; il craignait de donner h ses serviteurs carte blanche ; il ne s'irritait pas de les voir inquiéter ou molester, dans la mission que lui-même leur avait confiée. Quoique épris de tranquillité et désireux d'assurer son repos personnel, il ne détestait pas, surtout dans les premières années, les luttes d'influence et les compétitions d'amour-propre; il ne lui déplaisait point que ses ministres se combattissent et se tinssent en échec les uns les autres. A ses yeux, c'était là, semble-t-il, le gage d'une sorte d'équilibre qui lui assurait l'intégrité de son pouvoir. Nous en avons donné de nombreux et singuUers exemples, à propos des affaires russes, coname à propos des affaires polonaises, dans notre biographie de N. Milutine*.
Alexandre II a subi beaucoup d'influences de diverses sortes, publiques et privées, masculines et féminines ; mais soit calcul, soit penchant naturel, il semble s'être attaché à ne pas tomber sous une influence unique, à ne point subir le joug d'un ascendant dominateur. Si quelques personnes de son entourage ont gardé sur lui, jusqu'au bout, un pouvoir incontestable, c'étaient surtout des amis privés, des personnages peu capables du rôle d'homme d'État et de premier ministre.
1. Voyez Un homme d'État russe (Nicolas Milutine), d'après sa correspondance inédite ; étude sur la Russie et la Pologne pendant le règne d'Alexandre IL (Paris, Hachette.)
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De cette défiance contre tout ascendant étranger, do cette répugnance à remettre la direction des affaires en des mains fermes et résolues, de ce souci d'opposer es uns aux autres, comme des contrepoids, les hommes et les ambitions, vient, en grande partie, le défaut d'unité, rincohérence, les contradictions que nous avons été, trop souvent, obligés de signaler dans les lois et dans la pratique de son gouvernement, et jusque dans ses meilleures réformes ^ De là, aussi, une des raisons du peu de résultats apparents de tant de mesures, excellentes en elles-mêmes, mais mal combinées, mal conduites, et parfois discréditées, presque à dessein, par les mains chargées de les appliquer. De là, enfin, une bonne part des déceptions du pays, le découragement des esprits sages et modérés, les progrès constants, durant les dernières années, du pessimisme ou du scepticisme chez les hommes mûrs, du nihilisme révolutionnaire chez les jeunes gens.
Par quelques-uns de ses défauts et de ses qualités, par certains traits surtout de Tépoque diflicile où il a été appelé à régner, Alexandre II pourrait être rapproché de Louis XVI. Comme le roi martyr, celui que le peuple russe appelle déjà le tsar martyr, avait, pour le bien public, un dévouement que, faute d'énergie ou faute de clairvoyance, il ne savait pas toujours rendre efficace. S'il avait quelque chose de Louis XVI, c'était un
1. Voyez V Empire des Tsars et les RmseSf tome II, liv. II et III.
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Louis XVI mieux préparé au métier de souverain et moins mal conseillé, plus pénétré de la nécessité d*agir, plus résolu, au moins dans sa jeunesse, à aboutir. Si l'on a pu dire qu'il avait, lui aussi, renvoyé Turgot, il ne Ta renvoyé qu'après avoir signé l'acte d'émancipation *. Il eut, du reste, le bonheur de venir moins tard, en un siècle moins vieux, d'avoir devant lui, dans ses premières années du moins, des problèmes, après tout, plus simples ; et s'il doit faire dans l'histoire une toute autre figure que l'époux de Marie- Antoinette, c'est que la Russie de 1860 était bien loin d'être aussi mûre pour la révolution que la France de 1780.
Ce qui manquait peut-être le plus au successeur de Nicolas P^ c'était l'énergie, la volonté, l'esprit de suite; il semble en avoir eu lui-même le sentiment, et, comme il arrive souvent, il était préoccupé de ne pas le laisser apercevoir aux autres. Au milieu des intrigues qui s'agitaient autour de lui et qu'il encourageait, indirectement, lui-même, en maintenant au pouvoir ou en fonctions, à côté les uns des autres, des compétiteurs ou des adversaires occupés à se desservir et à se paralyser, mutuellement ; au milieu de toutes ces luttes de cour et de cabinet, l'empereur tenait, par-dessus tout, à ce qu'on ne doutât point de sa parole, de sa conviction, de sa fermeté. Selon l'expression de Milutine, alors que Tcherkasski invitait son ami à trouver un moyen d'ac-