SUR LE FLEUVE AMOUR
Îl appartient à notre temps d'élargir sans cesse le cercle où les nations civilisées ont à exercer leur action. Quoique les événements les plus importants aient encore pour théâtre cette petite et glorieuse région européenne où depuis tant de siècles se jouent les destinées de l'humanité, il faut bien reconnaître que d’autres régions commencent, si l’on peut ainsi parler, à prendre place dans l’histoire. Il n’a pas fallu plus de deux siècles pour que le continent de l’Amirique, jadis livré à des tribus errantes et sauvages, devint le centre de nombreux États dont la grandeur naissante promet de contre-balancer la puissance des plus fières nations de l’ancien monde. Une colonie pénitentiaire, établie sur un continent inconnu, n'it-elle pas été, en Australie, le germe d’un monde nouveau dont la merveilleuse prospérité nous étonne déjà? Les institutions anglaises ont pris racine aux
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antipodes même de l'Angleterre, dans ces mers de la Polynésie que naguère parcouraient seulement les navigateurs les plus aventureux. L’Asie a de tout temps tenu une place dans les préoccupations des nations européennes; mais. cette curiosité ne dépasait pas autrefois, au temps de la Grèce comme à l'époque des croisades, la partie du continent asiatique qui teuche à l’Europe. A la fin même du siècle dernier, la rivalité des deux compagnies française et anglaise dans l’Tnde n’excitait qu'un médiocre intérèt dans la société polie de Paris, et Louis XV pouvait sans crainte abandonner Dupleix, qui aurait peut-être réussi à conquérir, au profit de la France, le magnifique empire échu à l'Angleterre. De nos jours, on peut dire qu’à des titres divers rien de ce qui concerne l’Asie ne nous laisse indifférents : l'émouvante histoire des conquêtes de l'Angleterre dans l’Inde et des luttes qu’elle y a soutenues est regardée par tous comme une des pages les plus brillantes de l’histoire contemporaine. Les précieux matériaux recueillis par les soins éclairés de la compagnie des Indes et mis en œuvre par l’érudition allemande ont ouvert à l'esprit humain des voies inexplorées. La critique y a retrouvé les origines rôn-seulement de nos langues, mais des idées religieuses et philosophiques qui, en se transformant à travers les âges, sont devenues le patrimoine des nations civilisées. Enfin les relations commerciales avec l'Inde et la Chine ont pris depuis cinquante ans une importance toujours croissante, et l'on se préoccupe sans cesse des moyens de les mul-
tiplier. La politique, la science, l'intérêt, tout se ré. unit donc pour attirer Pattention sur les expéditions dont l’Asie est le théâtre.
Malgré les travaux et les voyages modernes, là |
géographie de ce vaste continent est encore, dans beaucoup de ses parties, restée pour nous un mystère : la politique défiante des souverains de la Chine,
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tent le bassin de la mer Caspienne et du lac Aral, les obstacles que la nature oppose aux voyageurs dans
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gnes qui défendent les plateaux élevés de l'Asie centrale, voilà bien des motifs qui peuvent faire comprendre et excuser cette ignorance. Le céleste empire, protégé par des barrières naturelles, n'a jusqu'ici été trouvé vulnérable que sur les côtes, et cinq ports seulement, comme on sait, y sont ouverts au commerce. C'est principalement pour remédier à l'insuffisance et au caractère précaire de ces relations que des forces anglo-françaises ont été récemment débarquées sur le territoire chinois. Pendant que l'attention générale est dirigée sur l’heureuse exptdition de lord Elgin, il ne sera peut-être pas sans intérêt de montrer comment la Russie, de son côté, travaille à multiplier ses rapports avec la Chine et recule graduellement ses frontières asiatiques. Dans la Sibérie accidentale, l'influence russe s’étend de plus en plus sur les régions qui avoisinent le Turkestan chinois; dans la Sibérie orientale, l'empire des tsars vient de s’annexer l’immense bassin du fleuve
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ÉTUDES SCIENT'”IQUES. 227
inour, plus grandque le territoire entier de la France. la frontière asiatique de la Russie s’étend depuis le (aucase jusqu’à la mer d'Okhotsk , et sur cette vaste tendue touche à des nationsbien diverses. Sur l’isthme continental qui sépare la mer Noire de la mer Caspienne, la Russie lutte contre les tribus rebelles qui hi disputent avec acharnement les passages montamoux pa” lesquels elle veut s'ouvrir l'accès de la
5 rerse. Dans les steppes nus qui remplissent cette sin-
gulière dépression du globe dont la mer Caspienne et le lac Aral forment le centre, elle se trouve en présence de hordes nomades dont le territoire la sénre des régions les plus riches et les moins connues de l'Asie centrale. Au delà de la ligne des steppes, la tontière sibérienne n’est plus qu'une succession de chaînes de montagnes où des routes ne pénètrent qu'en quelques points seulement, depuis l’Altaï jusqu'à la mer d’Okhotsk et à la région volcanique du Kamtchatka.
On connaît assez généralement l’histoire des luttes que la Russie a soutenues dans le Caucase pour y ablir et y consolider son autorité; mais il y a beaucoup d'informations à recueillir encore sur les tentatives qu’elle a faites pour reculer les frontières de la Sibérie et augmenter son influence dans les autres parties de l’Asie. Les expéditions dans les sicppes et sur le territoire chinois n'ont été l’objet que de rapports sommaires perdus pour la plupart dans des journaux ou des recueils russes, et dont une pariie seulement nous a été révélée par des traductions alle-
mandes. Tous ces documents se distinguent d'ailleurs par une grande réserve, par la rareté des détails ct l'absence de toute considération politique. Cette cir-
conspection doit s'expliquer en partie par la crainte !
de porter ombrage à d’autres nations et de fournir un nouvel aliment aux accusations qu’on élève contre l'ambition de la Russie. Ceux qui seraient tentés de la représenter comme l’épouvantail de l’Europe devraient pourtant la voir sans mécontentement, puissance asiatique autant qu'européenne, tourner ses
efforts du côté de l'Asie. Les entreprises de cette À
puissance du côté de l'Orient absorbent une partie considérable de ses forces. Voilà soixante ans qu’elle s’épuise à assujettir les Tcherkesses et qu’elle engloutit des armées et des trésors dans les gorges du Caucase: l'occupation permanente de ces contrées l’oblige encore à y entretenir des forces très-considérables, Aujourd'hui d’ailleurs les craintes inspirées par le système politique de la Russie sont en partie dissipées. Instruit par de sévères leçons, le souverain qui h gouverne a renoncé à la politique funeste de son prédécesseur, pour prendre la généreuse initiative des réformes intérieures : les plus graves questions sociales s’agitent dans son empire, réveillé d’une longue et terrible oppression. La situation de la Russie semble donc telle qu'on puisse, sans soulever trop d’alarmes, raconter l’histoire des expéditions les plus importantes qu’elle a faites au delà de l’Oural pour agrandir la Sibérie et consolider son influence en Asie. Cette histoire a un double intérêt : elle now
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