PREMIERE SERIE
1. Biographie du Seyyid EdjeJl Chams ed-Din Omar. II. Panégyrique du Seyyid Edjell, par Tchao Tseu-yuan. 111. Stèles de la chambre funéraire du Seyyid Edjell et ses
temples commémoratifs à Yun-nan-fou.
J V. Travaux d'hydraulique du Seyyid Edjell au Yun-nan. V. Analyse d'ouvrages chinois mahométans, rapportés par la mission d'Ollone.
Biographie du Seyyid Edjell Chams ed-Din Omar.
Traduite du Yuan che, histoire officielle de la dynastie mongole Yuan (Livre i25. Biographies ou Lie tchoiian n° 12) (i)
Le Seyyid Edjell Chams ed-Din (2) s'appelait aussi Omar (3). C'était un descendant du musulman Peïghambar (4). Dans son pays, on dit Seyyid Edjell comme on dirait, en Chine, « de race noble » (5).
(i) A cette biographie sont jointes, dans l'original chinois, celles de Nasir ed-Din {J^ ^% %fi ^ ^^ Ni-ya-sseu-la-ting) et de Houseïn (P^ ^ Hou-siun}, fils et petit-fils du Seyyid Edjell.
Les caractères chinois figurant dans ces Études ont été obligeamment prêtés par l'Imprimerie Nationale.
(2) Cette double appellation de « Descendant très noble du Prophète » et de « Soleil de la religion » avait été rendue primitivement en chinois par les mots ^ :^ ^ 1^ >§. "X Sai-tien-tch'e Chan-sseu-ting. La prétendue réforme des transcriptions de noms étrangers ordonnée par l'empereur K'ien-long, en 1772, leur a fait substituer, dans les publications officielles, ceux de ^ ^ 1^ (g ^ ;^ Tf; ^ iPf Sai-yin Ngo-to-ts'i Cha-mou-sseu Ting. Voir ce que j'ai écrit, à ce sujet, à la note (i), pages 333 et 334 de mon mémoire mliXxûé Le Seyyid Edjell Chams ed-Din Omar {i 2 lo-i 2yg) et ses deux sépultures en Chine, publié dans le fascicule de février 1908 de la Revue du Monde Musulman.
(3) ^ ïi| ^M Wou-ma-la, que l'an écrivait primitivement ^ ^ ^ Wou-ma-eul. C'est sous ce nom d'Omar que de Guignes mentionne le personnage dont il est ici question dans son Histoire des Huns.
(4) Le Prophète, Mahomet. Voir note (4) de la page 337 de mon mémoire précité. La transcription nouvelle ^ PpJ ■^ ^ Pai-a-pou-lo a été substituée à l'ancienne ^j] j^ fj^ ^ Pie-ngan-po-eul. Il est heureux que, après cette malencontreuse revision orthographique de tous les noms historiques et géographiques, les éditeurs chinois aient pris soin d'indiquer les formes primitives auprès des nouvelles, car elles avaient pour elles, avec une plus grande justesse dans bien des cas, d'avoir été employées par tous les ouvrages anciens.
(5) Dans son Histoire des Mongols, t. IL pp. 5o7 et 5o8, d'Ohsson dit,
b ETUDES SINO-MAHOMETANES
Lorsque T'ai-tsou (Gengis Khan, 1206- 1229) faisait la guerre dans l'ouest, Chams ed-Din, à la tête de mille cavaliers, se porta à sa rencontre et se soumit à lui, en lui faisant hommage de panthères à rayures et de faucons blancs. L'empereur le fit entrer dans sa garde d'élite pour marcher à l'attaque avec Texpédition. Il l'appelait Seyyid Edjell et ne le désignait pas par son nom personnel.
Après que T'ai-tsong (Ogotai, 1230-1242) eut succédé au pouvoir souverain, il fut nommé au gouvernement général {tou daroughatchi) des trois départements ou tcheou de Kong, de Tsing et de Yun-nei (i). Il échangea ces fonctions contre celles de gouverneur {daroughatchi) des deux lou ou circonscriptions de T'ai- yuan et de P'ing-yang (2). Puis il vint à la capitale comme touan-che-kouan (« fonctionnaire décidant des affaires ») de Yen-king (le Pékin actuel) (3).
de Bayan-Fentchan, qu'il « conserva le ministère des finances et reçut le surnom de Seyid-Edjell, fort considéré chez les Mongols, qui s'étaient habitués à le regarder comme appartenant au chef de l'administration ».
(i) Le texte porte: ^ ^ § ^ H j'\'\- Or, ^ #[ Fong-tcheou, au
sud de la Grande Muraille, et ^ ^ j>\\ Yun-nei tcheou, au nord, dans ce
qui forme aujourd'hui la partie septentrionale de la province de ih "j^
Chan-si, ne pouvaient guère former un même gouvernement avec j^ tUi
Tsing-tcheou, ville qui, sous les Yuan comme aujourd'hui, était située dans le Hou-kouang, ni avec un autre centre du même nom compris antérieurement dans le Sseu-tch'ouan. Il y a donc lieu de supposer que ^ est une
erreur pour ^ Ts'ing. Au nord de Fong-tcheou et de Yun-nei se trouvait,
en effet, ^ jji Ts'ing-tcheou, marqué sur les cartes chinoises de géographie
historique, dans une région de la Mongolie limitrophe du Chan-si. Li Tchao-lo, dans son dictionnaire, précise ce point de la façon suivante : « Au nordouest des Tribus des quatre fils, ou |7g -^ ^ ^ Sseu tseu pou-lo (tribu mongole de Durban Keoukat, au nord du Tchagar, Porter Smith), limitrophe des Khalkhas. »•
(2) Préfectures qui portent encore les mêmes noms, au centre et au sudouest du Chan-si, et dont la première constitue la capitale provinciale.
(3) Dont Khoubilai devait faire sa capitale impériale en 1272, sous le nom de j^ ^ Ta-tou, la Grande capitale. Le nom de |Hb ]^ Yen-king avait été, lors de la conquête mongole, substitué à celui de dq ^ Tchongtou, que la ville de Pékin portait sous les Kin.
BIOGRAPHIE DU SEYYID EDJELL 7
A l'avènement de Hien-tsong (Mangou, 1261-1259), cet empereur lui ordonna de diriger les affaires des six ministères, de concert avec T'a-eul-houen (i), puis il le transféra au poste de tsong-houan (« administrateur général ») du loii de Yen-king. Son administration fut signalée par de nombreuses mesures bienfaisantes et le Seyyid Edjell fut promu à la charge de ts'ai-fang-che (« délégué chargé de recueillir les informations »). Lorsque l'empereur attaqua le pays de Chou (Sseu-tch'ouan actuel), le Seyyid Edjell eut la direction des subsistances militaires et les approvisionnements ne manquèrent jamais.
Quand Che-tsou (Khoubilai Khan, 1260-1294) monta sur le trône, il établit des siuan-fou-sseu (« directions chargées de mettre en pratique le gouvernement pacifique») de dix lou (2) et il le nomma siuan-fou-che (l'un des directeurs) de Yen-king (3). Pendant la deuxième année tchong-fong (1261), il l'éleva à la dignité de ministre membre du Secrétariat central (4). Dans ces diverses circonstances, des décrets impériaux furent toujours rendus pour lui notifier ses nominations avec des éloges.
Pendant la première année tche-yuan (1264), O'^ établit r « Inspection ambulante du Secrétariat central dans les
(2) Les ^^ lou « Routes, Marches » de l'époque mongole étaient des circonscriptions administratives n'ayant guère plus d'étendue que les foù ou départements actuels. C'est ainsi que, lorsque Khoubilai créa, en 1284, le J^ ^ ^ Ta-tou lou (Pékin), l'Inspection ou Province du « Secrétariat Central » '4' ^ '^ Tchong-chou-cheng, qui correspond à la province actuelle de Tche-li, se trouva divisée en huit /ow, qui ne sont autres que les foù de notre époque. Le premier empereur de la dynastie Ming se borna à remplacer une désignation par l'autre.
(3) D'Ohsson [Histoire des Mongols, II, p. 467) dit que, « à son avènement au trône, Coubilai confia l'administration des finances de son empire à un mahométan, natif de Boukhara, nommé Seyid-Edjell. »
(4) cfï ^ ^ ^ Î|IJ^ !^ Tchong-chou p'ing-tchang tcheng-che « paisible ordonnateur des affaires gouvernementales au Secrétariat central ». J'ai donné, dans mon travail sur le Seyyid Edjell et ses deux sépultures en Chine, p. SSy note 5, l'origine et l'explication de ce titre.
cinq lou à l'ouest de Chàn et dans la région des Quatre rivières du Chou occidental (Sseu-tch'ouan) » et le Seyyid Edjell partit pour en prendre charge comme ministre-gouverneur {ping'tchang tcheng-che) (i). Après y avoir rempli ses fonctions pendant trois ans, il avait augmenté le nombre des familles de 9-565, celui des soldats de 12.255, le chiffre des taxes de 6.225 lingots (ting), celui des céréales provenant des champs cultivés par l'armée de 97.021 che (mesure de dix boisseaux) et économisé 33 1 lingots sur les « billets d'achat pacifique » (2). Le Secrétariat central en informa l'empereur, qui, par un décret, accorda au Seyyid Edjell une récompense de cinq mille onces d'argent. Ordre fut donné, en outre, à tous les fonctionnaires, grands et petits, des cinq lou du Chàn-si et à ceux du gouvernement provincial du Sseu-tch'ouan de se soumettre uniformémeirt à son contrôle.
La septième année de la même période (1270), on répartit des garnisons dans le Sseu-tch'ouan. Un général nommé par la dynastie Song, nommé Tsan Wan-cheou (3), ayant rassemblé un fort parti de soldats, gardait Kia-ting (4). Ses retranchements faisaient vis-à-vis à ceux de l'armée du Seyyid Edjell. Celui-ci n'eut recours qu'à la seule sincérité dans ses rapports avec lui, sans commettre aucun empié-
(0 Fî^S W II SI- W ^ K Jll fr "4» # ^^ ChànsiwoulouSiChou Sseu-tch'ouan hing tchong-chou-cheng, titre dans lequel on retrouve l'origine des noms des provinces actuelles de Chàn-si et de Sseu-tch'ouan et aussi celle de Tappellation générique des provinces : cheng, Inspection, ou hing cheng, Inspection ambulante. Le Seyyid Edjell se trouva donc investi, en 1264, du gouvernement général du Chàn-si et de portions considérables des provinces actuelles du Kan-sou et du Sseu-tch'ouan, c'est-à-dire de toute la partie nord-ouest de la Chine propre, d'un cinquième environ de sa superficie totale.
(-) ÎD M ^ ^^ '"'^^ tch'ao. Primitivement, achats faits par l'administration, en temps de paix et à taux fixes, pour l'armée ou la Cour. Les « billets », valeurs fiduciaires, furent créés sous la dynastie Song.
(4) ^ ÎÈ' chef-lieu de préfecture, qui a conservé son nom, au sud-ouest de la capitale du Sseu-tch'ouan.
BIOGRAPHIE DU SEYYID EDJELL 9
tement et sans s'emparer de rien par la force. (Tsan) Wancheou lui en sut gré, dans son esprit, et, peu de temps après, fut rappelé. Ce Wan-cheou invita le Seyyid Edjell à se rencontrer avec lui et prépara du vin qu'ils boiraient ensemble, en signe d'amitié. Tous ceux qui se trouvaient auprès du Seyyid élevèrent des objections à cette réunion. Néanmoins, celui-ci s'y rendit sans suspicion. Lorsque le vin fut apporté, son entourage lui dit derechef qu'il ne devait pas le boire. Le Seyyid Edjell leur dit en riant : « Pourquoi le jugez-vous si bas ? Le maréchal Tsan peut m'empoisonner; pourrait-il empoisonner tous les sujets de notre empire ? » (Tsan) Wan-cheou en exprima hautement son admiration.
La huitième année (1271), un décret fut rendu portant que l'armée impériale avait effectué l'investissement de Siang-yang(i) et que, dans toutes les directions, on devait faire avancer des troupes afin de détourner l'ennemi et de le contenir. Le Seyyid Edjell, accompagné deTchengTing(2), emmena donc ses troupes et se porta en avant, à la fois par eau et par terre. Ils arrivèrent à Kia-ting, où ils capturèrent deux généraux des Song. Laissant aller des radeaux au gré du courant, ils rompirent le pont de bateaux établi par les ennemis et ils s'emparèrent de vingt-huit navires de guerre.
Peu de temps après, il reçut l'ordre d'exercer le gouvernement de sa province à Hing-yuan (3) et on lui donna des subsistances et des fonds particuliers.
(i) ^ fJ^. Le long siège de cette ville du Hou-pei, sur le Han, est un des épisodes les plus mouvementés et les plus connus de la conquête de la Chine par les Mongols. Ceux-ci y mirent en œuvre les machines de guerre que le père et l'oncle de Marco Polo leur avaient suggéré de faire construire par deux de leurs compagnons.
(2) ^ ^. Il ne s'agissait pas, comme le montre le texte, de marcher sur Siang-yang, mais d'attaquer partout les troupes fidèles aux Song, pour les immobiliser ou les détruire.
(3) S %, ville actuelle de '^ pf* /j||^ Han-tchong-fou, qui se trouvait située, à peu près, au centre du grand gouvernement confié au Seyyid Edjell.
Pendant la onzième année (1274), l'empereur, s'adressant au Seyyid Edjell, lui dit : « Au Yun-nan je suis allé moimême autrefois ; mais, à présent, un choix judicieux n'ayant pas été fait des personnes auxquelles l'administration a été confiée^ il en est résulté que les habitants de cette lointaine région ne sont pas tranquilles. Je désire choisir quelqu'un d'attentif et de consciencieux pour les gouverner pacifiquement et je ne trouve personne qui vous vaille, vous mon ministre. » Le Seyyid Edjell, en saluant, acquiesça au mandat qui lui était ainsi donné. Dès qu'il eut quitté la Cour, il se mit à la recherche de ceux qui connaissaient la géographie du Yun-nan, pour en dessiner les montagnes et les cours d'eau, les villes murées, les relais de poste, les cantonnements des colonies militaires, les plaines et les défilés et les distances relatives et en faire une carte, qu'il présenta à l'empereur. Celui-ci s'en montra très satisfait, puis il nomma le Seyyid Edjell ministre chargé du gouvernement provincial du Yun-nan (i). Il lui fit don de cinq cent mille ligatures de sapèques provenant des impôts, ainsi que d'or et d'objets précieux en quantité illimitée.
A cette époque, un prince de la famille impériale, T'oukou-lo (2), occupait militairem-ent le Yun-nan. Mis en défiance par les paroles de ceux qui l'entouraient, il se persuada que le Seyyid Edjell, une fois arrivé, ne manquerait pas de s'emparer de ses pouvoirs et il se mit en garde, en préparant cuirasses et soldats. Le Seyyid Edjell en fut avisé et il envoya alors son fils Nasir ed-Din (3) pour se rendre, par avance, au lieu où se trouvait le prince et lui adresser une invitation en ces termes : « Le Fils du Ciel a estimé que ceux qui avaient la garde du Yun-nan n'étaient pas les
(0^1^i|it-^fT^§l^ p'ing-tchang tcheng-che hing-cheng Yun-nan.
(3) Voir, note i, p. 5, les caractères de ce nom, que l'on orthographiait primitivement |^ ^ ;^|J "J^ Na-sou-la-ting.
BIOGRAPHIE DU SEYYID EDJELL I I
hommes propres à cette tâche; ce qui a déterminé les différents États de ce pays à se révoher. Aussi a-t-il ordonné à son ministre de venir ici pour les pacifier et les rallier à nous. Il lui a recommandé, en même temps, de s'appliquer, aussitôt après son arrivée, à cette œuvre de pacification. Aujourd'hui, celui-ci, n'osant pas agir seul, désire, Prince, que vous envoyiez un homme auprès de lui pour qu'une entente se fasse en commun. » Lorsque le prince eut entendu ces paroles, il se mit soudain à invectiver ses subor-. donnés et leur dit : « J'ai été sur le point d'être trompé par vous tous! » Le lendemain, il envoyait Sou-mo-wou et K'oha-na (i), fonctionnaires qui lui étaient personnellement attachés, au lieu du rendez-vous. Le Seyyid Edjell leur demanda suivant quel cérémonial devait avoir lieu l'entrevue. Ils répondirent : « Lorsque nous sommes venus de compagnie avec Nasir ed-Din, nous nous sommes regardés comme des frères ; nous vous prions de nous recevoir selon les rites qui concernent les fils. » A tous il fit présent de chevaux renommés et ils s'agenouillèrent, pour le saluer, avec beaucoup de respect. Les spectateurs en furent grandement surpris. Alors, il fit préparer un festin et étaler les vases à boire en or ou autres matières précieuses qu'il devait à la munificence impériale et, lorsqu'on eut fini de boire le vin, il les leur donna tous. Les deux hommes éprouvèrent une grande joie, qui dépassait leurs espérances. Comme ils étaient venus, le lendemain, pour le remercier, il leur adressa ces paroles : « Quoique vous soyez. Messieurs, attachés tous deux au service personnel d'un prince du sang, vous n'avez pas encore de dignités remarquables. Vous ne pouvez, par ce fait, délibérer au sujet des affaires de l'État. Je désire vous conférer, à l'un et à l'autre, les fonctions de touan-che-kouan du gouvernement provincial ; mais, n'ayant pas encore vu le prince, je n'ose vous les conférer de ma
seule autorité. » Il fit s'en retourner l'un des deux hommes, sfin de rapporter d'abord les faits au prince. Celui-ci en fut très content et, à partir de ce moment, dans toutes les mesures administratives qui furent prises, il laissa toujours libre action au Seyyid Edjell.
Pendant la douzième année (1275), un mémoire fut adressé au trône, exposant que les barbares non soumis du Yun-nan étaient encore nombreux et proposant que, désormais, le siuan-wei-sseu (direction civile) chargé en même temps d'expédier les aff"aires ressortissant au yuan-chouaifou (« bureau du général en chef ») fût entièrement soumis au contrôle du gouvernement provincial. Un autre mémoire fit savoir aussi au trône que les territoires du Karajang et du Yun-nan avaient été unifiés, mais que les tcheou et les hien (préfectures et sous-préfectures) étaient tous sous la domination des wan-hou et des tsHen-hou (colonels et capitaines) et qu'il convenait d'établir, à la place de ceux-ci, des ling-tchang{i). Ces propositions furent toutes adoptées. La treizième année (1276), il fit connaître à l'empereur les préfectures et sous-préfectures {kiun hien) du Yun-nan qui résultaient de ces modifications.
Les mœurs, au Yun-nan, étaient dépourvues de politesse et de formes rituelles. Hommes et femmes y contractaient, constamment, des unions spontanées. Lorsque les parents mouraient, on les brûlait et on ne leur faisait ni funérailles ni sacrifices. Il n'y avait ni riz, ni mûriers, ni chanvre. Les jeunes gens ne savaient ce qu'est l'étude des livres. Le Seyyid Edjell leur enseigna les règles concernant les salutations et les agenouillements, l'emploi des entremetteurs dans les mariages, la mise des morts dans un double cercueil et les offrandes et sacrifices funéraires. Il apprit à la population à semer et fit des digues et des réservoirs pour parer aux inondations et à la sécheresse. Il construisit pour
(i) /^ ■^. Ici, chefs d'administration civile.
BIOGRAPHIE DU SEYYID EDJELL l3
la première fois des temples de Confucius et des Salles d'élucidation des devoirs sociaux [Ming-louen-f ang) (i), fit expliquer les livres canoniques et l'histoire et donna des champs pour l'entretien des écoles. A partir de cette époque, la politesse des mœurs fît quelques progrès. Les gens du Yun-nan se servaient de coquillages en guise de monnaie (2).
(i) Le Se3'yid Edjell, que Dabry de Thiersant considère, avec toute vraisemblance d'ailleurs, comme l'introducteur du mahométisme au Yun-nan, ne se borna pas à faire ériger des temples de Confucius. Des mosquées furent aussi élevées sous son impulsion. Le Yiin-nan fou tche, cité par le Yunnan t'ong tche kao{Uy.gS,Sseukoua}i, temples et monastères), donne l'indication suivante de deux de ces mosquées ou Ts'iJig-tchen-sseu, Temples de la pureté et de la vérité : « L'une est en deçà de la porte sud de la ville murée « et l'autre dans la Rue du marché au poisson, Yu-chc-kiai. Elles furent fon- « dées toutes deux par le ministre-gouverneur Sai-tien-tch'e (Seyjàd Edjell). » L'histoire officielle des Yuan, dans la biographie qu'elle lui consacre, nous montre néanmoins ce personnage, à plusieurs reprises, buvant ou faisant boire du vin, ce qui ne témoigne pas en faveur de sa fidélité aux prescriptions du Coran. Sa tolérance religieuse fut certainement très grande; elle s'étendit non seulement au culte de Confucius, mais encore au bouddhisme. C'est ainsi que M. le commandant d'Ollone a rapporté de Yun-nan-fou l'estampage d'une stèle, datée de l'an i368, érigée à l'occasion de la restauration du temple bouddhique j£ ^ '^ Wou-houa-sseu, situé sur une colline au centre même de la ville, stèle sur laquelle on lit : « En la 14= année tcheyuan (1277), le prince du Yun-nan, Hou-ko-tch'e j^ -^ ^, le ministregouverneur Sai-tien-tch'e et le maître Yu Tien-ma ^[5 ^ |^, voulant s'assurer un moyen de garantir l'État et de tranquilliser le peuple, établirent pour la première fois, sur une haute colline, à un angle nord de la ville murée de Tchong-k'ing \^ ^ (nom de la capitale du Yun-nan, sous les Mongols), la grande salle de Wou-houa, dont le fronton portait cette inscription : Wou-houa-sseu (Monastère des Cinq fleurs). » Notons, en passant, ce nouveau témoignage du site occupé par la capitale du Yun-nan, au temps des Yuan : il se trouvait, en dehors de la ville actuelle, au sud et au sud-est. C'est pour cette raison que la sépulture du Seyyid Edjell, indiquée par l'histoire officielle comme établie « à la porte nord » de la ville (aussi appelée Chan-chan), se trouve aujourd'hui en dehors et au sud-est de Yunnan-fou.
(2) Dans ses intéressants Souvenirs de Bangkok (Dijon, E. Jacquot, 1909), M. Louis Bastide dit de ces coquillages, ou cauris, appelés ^ pei en chinois : « ... pour les marchés de faible importance, on continue à se servir ici des systèmes pratiqués non seulement depuis l'antiquité la plus reculée, mais depuis les âges préhistoriques. On troque un cornet de cauris (petits coquillages semblables à ceux des régions jadis submergées dans la Côted'Or) contre une banane, une cigarette. (On admet que 1.200 cauris valent un fuang, 7 sous et demi ; cela met donc la coquille à o fr. ooooSi. Le réis est bien surpassé en infimité). »
C'était le moment où on commençait à mettre en circulation du papier-monnaie et la population ne le trouvait pas commode. Aussi le Seyyid Edjell en informa-t-il la Cour, qui autorisa que l'on continuât à suivre la coutume ancienne. On souffrait, en outre, des incursions des brigands, en raison de la difficulté et de la longueur des routes de montagne ; c'était le fléau des voyageurs. Aux endroits appropriés, il établit des garnisons (ou corps de garde), où furent installés un agent, chef indigène, et un officier commandant à cent hommes. S'il arrivait que des passants fussent pillés, c'est à ceux-ci qu'on en faisait remonter la responsabilité. Il y eut quelques agents indigènes, mécontents de n'avoir pas été employés par le Seyyid Edjell, qui allèrent à la capitale et l'accusèrent injustement d'avoir commis plusieurs actes d'usurpation. L'empereur, se retournant vers les ministres qui se tenaient auprès de lui, leur dit : « Le Seyyid Edjell est plein de sollicitude pour l'État et d'affection pour le peuple. Je le sais pertinemment. Comment ces gens osent-ils le calomnier ? » Et aussitôt il ordonna de les renvoyer, chargés d'entraves, au Seyyid Edjell, pour qu'il les punît. Quand ils furent arrivés, celui-ci fit ôter leurs entraves et leur adressa ses commandements en ces termes : « Vous ne savez pas que l'Empereur m'a donné son mandat avec pouvoir discrétionnaire ! Voilà cependant pourquoi, aujourd'hui, lorsque vous m'avez accusé d'usurpation, je ne vous punis pas. Je vous désignerai même pour des fonctions officielles. Saurez- vous faire preuve d'une fidélité absolue pour vous racheter ? » Tous saluèrent en frappant la terre du front et dirent : « Nous avons commis une faute méritant la mort. Puisque le ministre-gouverneur nous laisse la vie et qu'il fait, en outre, de nous des fonctionnaires, nous jurons de lui en être reconnaissants jusqu'à la mort. »
Le Kiao-tche (Annam-Tonkin) était inconstant dans son attitude de rébellion ou de soumission. La province de
BIOGRAPHIE DU SEYYID EDJELL l5
Hou-kouang (i) avait, à plusieurs reprises et sans succès, dirigé des expéditions militaires contre lui. Le Seyyid Edjell envoya quelqu'un pour lui intimer que malheur ou félicité suivraient la révolte ou la soumission et pour le convier à une amitié fraternelle. Le roi du Kiao-tche en éprouva une grande joie et se rendit en personne au Yun-nan. Le Seyyid Edjell alla à sa rencontre dans les faubourgs et le traita selon le cérémonial usité à l'égard d'un hôte. Il en résulta que le roi demanda à se constituer pour toujours vassal de l'empire.
Le tien de Lo-p'an (2) se révolta. Le Seyyid Edjell partit en expédition contre lui. Son visage était triste et ceux qui le suivaient lui en demandèrent la cause. Il leur dit : « Je ne suis pas triste de m'en aller en expédition ; mais je m'afflige à la pensée que vous affronterez bientôt les fers des lances et des flèches et que certains mourront, malheureusement, qui n'auront commis aucune faute. Je suis triste aussi parce que vous pillerez ou capturerez des gens paisibles du peuple, faisant en sorte qu'ils ne puissent plus pourvoir à leur subsistance. Lorsque le peuple se révolte, on est encore amené, par ce fait, à le châtier militairement. » L'armée s'arrêta sous les murs de Lo-p'an et, pendant les trois jours qui suivirent, la ville ne se rendit pas. Les officiers demandèrent la permission de commencer l'attaque. Le Seyyid Edjell ne le permit pas. Il envoya des parlementaires pour faire accepter sa volonté par le raisonnement et le chef de Lo-p'an dit : « J'accepte respectueusement ces ordres. » Mais trois autres jours s'écoulèrent sans qu'il fît sa soumission. Les officiers, dans
(1) Sous la dynastie mongole, la province de Hou-kouang, qui avait sa capitale à Wou-tch'ang, comprenait la partie méridionale du Hou-pei actuel, tout le Hou-nan, tout le Kouang-si et une fraction du Kouang-tong occidental englobant l'île de Hai-nan. Elle était donc limitrophe du Tonkin sur toute sa frontière terrestre au sud.
(2) Voir note 2 de la page 338 de mon mémoire précité. Ce passage de l'histoire officielle des Yuan a été reproduit in extenso sur la stèle de Si-nganfou datée de i538.
ib ÉTUDES SINO-MAHOMETANES
l'ardeur de leur courage, demandèrent à faire avancer les soldats. Le Seyyid Edjell ne le permit encore pas. Soudain, il se produisit que des officiers et soldats montèrent sur le rempart et s'avancèrent à l'attaque. Le Seyyid Edjell en fut grandement irrité et fit aussitôt frapper le gong pour les arrêter. Il appela les colonels {wan-hou) et les admonesta en ces termes : « Le Fils du Ciel m'a donné pour mandat de gouverner pacifiquement le Yun-nan. Il ne m'a pas ordonné d'avoir recours au massacre. On ne saurait, le chef assiégé acceptant de suivre ma volonté, l'attaquer arbitrairement. D'après les lois de l'armée, ce fait doit être puni de mort. » Il enjoignit à ceux qui se trouvaient à ses côtés de lier les coupables. Les officiers frappèrent le sol de leur tête et prièrent qu'il ne fût donné suite à cette décision que le jour où la place serait tombée. Le chef de Lo-p'an, ayant entendu rapporter ces faits, dit : « Si telles sont la générosité et l'humanité du p'ing-tchang (ministre-gouverneur), ma résistance à ses ordres ne me porterait pas bonheur. » Alors, son royaume entier sortit et vint faire sa soumission. Les officiers et soldats (coupables) furent, de leur côté, mis en liberté, au lieu d'être punis de mort. Dès lors, tous les barbares du sud-ouest se maintinrent avec unanimité dans les devoirs de la fidélité.
Chaque fois qu'un chef barbare venait le voir, la règle était qu'il apportât des présents. Le Seyyid Edjell les partageait entièrement entre les fonctionnaires de sa suite ou en faisait don aux gens pauvres du peuple. Il n'eût pas exigé des chefs indigènes le moindre objet pour le vin ou la nourriture destinés à son usage personnel. Il fit fabriquer des vêtements et des chapeaux, des bas et des chaussures, pour les substituer aux rêtements faits d'herbes et aux sandales de paille qu'ils portaient. Tous ces chefs en furent reconnaissants et satisfaits.
Il demeura six années au Yun-nan et mourut, la seizième année tche-yuan (1279), à l'âge de soixante-neuf ans.
BIOGRAPHIE DU SEYYID EDJELL I7
La population pleura dans les rues. On l'enterra à la porte nord de Chan-chan (i). Le roi du Kiao-tche envoya douze personnes, ses représentants, qui se réunirent en vêtements de deuil, composèrent une oraison funèbre et offrirent au mort des sacrifices. Il y avait, parmi les expressions dont ils se servirent, celles-ci : Père clément, mère clémente, qui nous ave^ fait naître et qui nous ave^ nourris. Les cris et les lamentations des envoyés firent trembler la solitude.
L'empereur, pensant aux services rendus par le Seyyid Edjell, ordonna par un décret, aux hauts fonctionnaires de la province du Yun-nan, de conserver entièrement les dispositions prises par lui et de s'abstenir d'y apporter des changements.
La première année ta-to (1297), (le nouvel empereur, Timour, petit-fils de Khoubilai Khan) lui conféra les titres de « ministre de mérite, observateur de l'humanité, auxiliaire du destin, pacificateur des régions lointaines, soutien de la beauté (morale) » et ceux de « premier précepteur impérial, chancelier impérial en mission, ayant même status hiérarchique queles trois ssew (ministres des finances, des travaux publics et de la guerre), colonne supérieure de l'État » et de prince de Hien-yang. Il lui donna l'appellation posthume de Tchong houei, Fidèle et bienfaisant.
Ses fils furent au nombre de cinq :
L'aîné, Ni-ya-sseu-la-ting (Nasir ed-Din, Bl.) (2) ;
Le suivant Ha-k'o-san (3), qui fut siuan-wei-che et
(0 ^15 ^5 nom de la ville qui s'élevait au sud-est de l'actuelle Yun-nanfou et qui avait été la capitale de la dynastie Mong ^ ^ du royaume indigène de Nan-tchao. Ce nom fut conservé à la capitale du Yun-nan jusque sous les Mongols, qui lui substituèrent, en 1276, celui de tfs ^ Tchongk'ing. La ville actuelle date de 1882, sous le premier empereur de la dynastie Ming.
(2) Comme dans mon précédent mémoire, j'indique par les initiales Bl. les identifications de noms étrangers que je dois à l'obligeance et à l'érudition de M. E. Blochet.
(3) ^ ^ \^. que l'on écrivait primitivement ^ ^ Ha-san (Hasan,BL.).
commandant en chef [toii-yuan-chouai) du tao ou cercle du Kouang-tong;
Le suivant Hou-siun (i);
Le suivant Ghou-sou-tan Ngo-mo-ngo (2), qui fuitsongkouan du lou de Kien-tch'ang ;
Et le suivant Pa-sou-hou (3), qui fut ministre d'État, gouverneur de tous les lou de la province de Yun-nan.
Telle est la biographie du Seyyid Edjell contenue dans V histoire officielle de la dynastie Yuan. La mission d'Ollone a pu, en outre, se procurer, pendant le séjour qu'elle a fait au Yun-nan, un petit ouvrage intitulé j^ FJ £ îll ï% M Hien-yang wang fou Tien tsi, om « Actes méritoires du prince de Hien-yang, pacificateur du Yun-nan », par M 1^ W Lieou Fa-siang, directeur des études dans la souspréfecture de K'ouen-ming, [préface de 1684), réimprimé en 1877 par ^ f|î |^ Ma Yeou-ling. Cet opuscule, que M. le commandant d'Ollone a bien voulu me permettre d'examiner, a fait, nta-t-il dit, de la part de M. le capitaine Lepage, l'objet d'une traduction française destinée à voirie jour en même temps que les résultats généraux delà mission. Il ne saurait, par suite, entrer dans ma pensée de donner ici une analyse de ce document historique. Je me bornerai à dire que celui-ci contient, notamment sur la généalogie du Seyyid Edjell et sur son administration dans des régions différentes de la Chine, certains renseignements
(i) Que l'on écrivait primitivement j^ -^ Hou-sin (Houseïn, Bl.).
(2) ^ ^ ;^ ^ ^ ^, que l'on écrivait primitivement '^ ^~X J\ Hic ^ Tchan-sou-ting Wou-mo-li (Chams ud-Din Omar, Bl.).
(3) £^ j^ P^, que l'on écrivait primitivement ,^ ^ j^ Ma-sou-hou (Masoud, Bl.). Sur la stèle brisée qui gît dans une cour voisine de la chambre funéraire du Seyyid Edjell près de Yun-nan-fou, et dont M. Chavannes a publié le texte et la traduction dans le T'oung-pao, de mai 1908, p. 269 ss., les deux dernières syllabes de ce nom sont interverties : ^ j^ 3^. Voir aussi la planche reproduisant un estampage de cette stèle dans la Revue du Monde Musulman, février 1908, p. 298.
BIOGRAPHIE DU SEYYID EDJELL IQ
que fauteur dit avoir'puisés dans les ^ ^ ye che, histoires indépendantes, non officielles, et que Von chercherait en vain dans le Yuan che comme sur les inscriptions lapidaires dont je donnerai l'interprétation dans le présent travail. La publication, que M. Lepage se propose défaire, de la notice historique due à Lieou Fa-siang devra donc avoir son intérêt propre et être de nature à compléter utilement les détails déjà connus de la vie du célèbre gouverneur musulman.
Panégyrique du Seyyid Edjell,
Par TcHAO Tseu-yuan.
En recherchant, dans le Yun-nan t'ong tche, description générale officielle de la province du Yun-nan, présentée à V empereur K'ien-long en lyBô, des documents relatifs au Seyyid Edjell Chams ed-Din Omar, fai trouvé, dans la partie littéraire (liv. 2^, pp. 14 ss.), le très intéressant morceau dont je donnerai ci-dessous la traduction. Il est intitulé ^ ^ :^ f§ i^ 1^ Sai p'ing-tchang to tcheng pei, ou « Stèle commémorant la bienfaisante administration du ministre-gouverneur Sai», et est dû à un des subordonnés du Seyyid Edjell au Yun-nan, le fi-kiu Tchao Tseuyman, %, ^ ^ ^ JC- Ce panégyrique du gouverneur décédé, écrit par un Chinois de race, son contemporain, nous fournit des indications complémentaires, utiles à recueillir, sur sa pie et son œuvre. On le trouve reproduit dans le Yun-nan t'ong tche kao, ou Minutes de la description générale officielle de la province du Yun-nan, pages 3i et suivantes du livre 196. Les deux textes sont identiques, mais le second des deux ouvrages précités fait précéder l'inscription de cette citation empruntée au Yunnan fou tche, Description officielle de la préfecture de Yunnan-fou : « Texte composé par Tchao Tseu-yuan, fi-kiu de Ta-li », suivie de cette note, en petits caractères: « Nous « ferons respectueusement remarquer que la stèle n existe
PANEGYRIQUE DU SEYYID EDJELL 21
« plus aujourd'hui. Nous en donnons ci-après copie d'après « le texte complet qui se trouve inséré dans les Monuments « littéraires (^ '^ yi wen) de l'ancienne Description ofji- « cielle. » Cette ancienne description^ ^ ^ Kieou tche, avait été achevée en 1691.