‹ Études sino-mahométanesChapitre 3 sur 18 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

Le seigneur SaX^ jong lou taifou{« Magistrat de glorieuse fortune », titre des fonctionnaires du premier rang, second degré), paisible ordonnateur des affaires gouvernementales, chargé de l'inspection ambulante du Secrétariat central dans tous les lou (départements) du Yun-nan, après la pacification des troupes du royaume de Wou-souen (i), ne tarda pas à rencontrer T'ai-tsou (Gengis Khan) et ses services méritoires furent signalés à cinq Empereurs (2). Les actes de son administration se poursuivirent dans une quiétude croissante ; vaste et grande fut la mesure de ses bienfaits. En l'année kia-siu de la période tche-yuan {12^4), l'Empereur (Khoubilai Khan), considérant que les régions méridionales n'étaient pas encore pacifiées, l'appela en sa présence pour lui faire part de ses intentions expresses et lui dit : « Le beau territoire du Yun-nan se trouve dans nos plus lointains domaines. Depuis que j'y suis allé en personne, que j'y ai conduit des troupes et que je l'ai fait passer sous notre domination, il nous a appartenu, pendant plus de vingt ans. Quelque vif que soit mon désir de le gouverner pacifiquement, avec mansuétude, l'esprit du petit peuple n'y est pas encore tranquille. Je veux maintenant trouver un homme pour y aller supprimer les abus. »

(0 1^ "ï^ Wj peuple habitant la vallée de l'Ili, dont il est souvent question dans l'histoire chinoise.

(2) Gengis Khan (1206-1227), Ogotaï (1230-1242), Gayouk (1246-1250), Mangou (125 1- 1259) et Khoubilai (depuis 1260).

Celui qui fut notre Seigneur (i) reçut donc mandat du Fils du Ciel de gouverner ces barrières extérieures de son empire, Il prit Nasir ed-Din (2) et Yue-hou-nai (3) comme touan-che-kouan, Yang Lien (4) comme lang-tchong dos sseu (ou directions) de gauche et de droite, T'a-mou-ting (5) comme yuan-wai-lang et Leang Tseng (6) et Heou Jouei (7) comme tou-che.

Le territoire qu'il avait à administrer touchait, à l'est, à celui de la dynastie Song ; à l'ouest, il était limitrophe de la Birmanie (8) ; il atteignait, au nord, le Thibet (9) ; au sud, il confinait à l'Annam (10). Des circonscriptions de mille II de superficie y étaient au nombre de cinq, ayant sous leur dépendance générale plus de cent tcheou. Un total de plus de vingt lou était gouverné par notre Seigneur.

Durant la septième lune de l'année précitée, il arriva à Ta-li. Dès qu'il fut descendu de voiture, (il sembla que) les vents se missent en mouvement et qu'un nouvel essor des esprits se produisît. Il s'enquit, parmi les vieillards et les lettrés, de ce qu'il y avait de plus important en vue de donner la paix à son royaume et le bien-être au peuple. A Tchongk'ing(i i) et à Ta-li, il créa deux t'i-kiu et chargea Wang Jong-

(i) ^ Kong, expression respectueuse par laquelle l'auteur désigne le Seyyid Edjell, dans tout ce morceau.

(2) Son fils aîné.

(5) ff 7[c T-

(6) m if-

(7) fH ^-

(8) Désignée ici sous le nom de la ville de Pagan, f^ "^ P'ou-kan, alors

sa capitale. Ce passage permet de reconstituer une lacune dans la traduction de la stèle brisée dont M. Chavannes a donné une version {T'oung pao, 1908, p. 270), où M. le capitaine Lepage avait déjà lu le caractère P'ou.

(9) PJb ^ T'ou-po.

(10)^ ISjfc Kiao-tche.

(11) cp ^, nom de l'ancienne ville capitale, au sud-est de Yun-nan-fou actuelle.

PANÉGYRIQUE DU SEYYID EDJELL 23

wou(i) et Tchao Tseu-yuan (2) d'en remplir les fonctions. A Tchong-k'ing, il fit construire, en premier lieu, un Temple de la littérature (ou de Confucius : Wen miao) (3), où des sa-

(2) L'auteur de la présente inscription.

(3) Le K'ouen-mmg hien tclie dit, dans son chapitre concernant les écoles officielles [Hiiie fiiao tche, 7) : « La réunion de l'école attachée au Temple de la littérature, dépendante de la sous-préfecture, à l'École de la préfecture de Yun-nan-fou date de la quarantième année wan-li (1612), sous la précédente dynastie des Ming. Antérieurement, l'établissement d'écoles avait eu lieu pendant les années tche-yuan (1264-1294) du règne de Che-tsou des Yuan (KhoubilaiKhan^. Le tsong-kouan Tchang Li-tao avait établi l'École du Temple de la littérature du Yun-nan-fou à droite (ouest) de la colline de Wou-houa (alors en dehors de la ville) et fait construire, en même temps, des habitations pour les étudiants. Le p'ing-tchang (gouverneur de la province) Chan-sseu-ting (le Seyyid Edjell Chams ed-Din) continua ces travaux et leur donna plus d'extension. Kouo Song-nien en a fait une notice. Puis ils disparurent. Sous les Ming, au début des années hong-wou (i368iSgS), une restauration eut lieu sur l'ancien emplacement... »

Je reviendrai sur la personnalité de Tchang Li-tao, préfet chinois, que les documents nous représentent souvent comme un inspirateur heureux du Seyyid Edjell et même comme son précurseur.

Le même ouvrage, invoquant le Yuan-che, a]o\ite plus loin : « Pendant la treizième année, tche-yuan (1276), Sai-yin Ngo-to-ts'i (le Seyyid Edjell) étant gouverneur de la province du Yun-nan, fit construire le Temple de Confucius et établit l'école. 11 attribua cinq k'ing (cinq cents arpents) de champs pour subvenir aux frais de sacrifices, d'instruction et de nourriture. Après sa mort, les champs devinrent la propriété des bonzes du Ta-to-sseu, « Monastère bouddhique de la grande vertu ». Mais, en la neuvième année ta-to (i3o5), le fils du Seyyid Edjell, nommé Houseïn, devint, à son tour, yeou-tch'eng, ou sous-gouverneur de droite, de la province du Yun-nan, et, se fondant sur les anciens registres de l'école dépendante du Temple de la littérature, il les reprit et en fit la restitution.

« Dans cette question, c'est Tchang Li-tao qui avait eu l'initiative. »

Dans le Ta Ts'ing yi-fong tche, au chapitre consacré aux Écoles {hiuê hiao) du Yun-nan-fou, nous trouvons les détails suivants relatifs à l'École préfectorale {Yun-nan fou hiue) :

« Se trouve à droite (c'est-à-dire à l'ouest) de la montagne Wou-houachan du chef-lieu de la préfecture. Établie pendant les années tche-yuan (1265-1294) de la dynastie Yuan. Au début de la période hong-wou (1368-1398), on reconstruisit une Ecole delà préfecture (/où hiuê ; elle ne portait, sans doute, pas ce nom avant), sur les anciennes fondations. A la fin des années tch'ong-tchen (1628-1644), celle-ci fut transférée au Tch'ang-tch'ouen-kouan. Sous la dynastie actuelle, pendant la 26' année k'ang-hi (1690), on la rétablit à droite de la montagne Wou-houa-chan. Durant la 34e année (lôgS), on construisit un kiosque recouvrant une stèle où fut gravé l'éloge de Confucius et de ses quatre principaux assesseurs, composé par l'empereur. En la 12^ Année yong-tcheng {iy3^), eut lieu une restauration et on substitua à la toiture des tuiles émaillées. Le nombre fixedes étudiants admis dans l'école est de vingt. »

crifices furent annuellement offerts à deux dates ting du printemps et de l'automne (i). Il remit en vigueur la réception et l'établissement de registres d'inscription des lettrés. Tous ceux qui apprirent que ces mesures étaient prises, sondant les intentions de notre Seigneur , estimaient que les questions relatives aux écoles pouvaient bien, semblait-il, être remises à une époque ultérieure. Pourquoi, au début même de son entrée en fonctions, leur donner la priorité ? Ils se montraient ainsi particulièrement ignorants de ce fait, que ce sont les documents contenus dans les livres qui constituent, dans les affaires administratives d'un État, la trame fondamentale et que les questions relatives aux lois, à l'armée, aux sanctions pénales ou aux approvisionnements de grains n'ont jamais cessé d'avoir leur principe dans les études littéraires. Notre Seigneur faisait donc, à ce moment, ce qu'il devait faire, en leur accordant une légitime priorité. 11 amena ainsi les gens du Sud à une appréciation commune de la transformation des mœurs. On peut dire qu'il sut trouver la base même du bon gouvernement.

Là-dessus, il diminua les charges publiques ou corvées, rappela les dispersés et les disparus, secourut les hommes sans famille et les veuves, prit des mesures préventives contre les inondations et la sécheresse, se montra courtois envers les lettrés doués de sagesse, réduisit le nombre des fonctionnaires inutiles, créa des champs à cultiver par les soldats et fît fabriquer du papier-monnaie. Il fît pourvoir les routes de nourriture, en prévision de la venue de gens du peuple souffrant de la fatigue. Il allégea les impôts et les taxes, afin de développer la circulation des voyageurs commerçants. Ceux qui avaient faim ou froid obtinrent de quoi manger ou se vêtir, et ceux qui erraient dispersés retrouvèrent la paix et la sécurité. Parmi toutes les mesures pro-

(i) Ces offrandes faites à Confucius ont toujours lieu, à Pékin notamment, aux premiers jours ting de la deuxième et de la huitième lune de chaque année.

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près à faire naître un avantage ou à éliminer un mal, il n'y en eut aucune qu'il ne prît, quand il en eut connaissance. De même, il créa des établissements de bienfaisance (i), construisit des maisons de relais postaux, dirigea le cours des eaux, répara les ponts et établit marchés et puits. Il attendait toujours, comme résultats de ces mesures, le repos et la satisfaction des laboureurs et il y voyait le moyen de faire en sorte que le peuple tout entier oubliât ses peines. Tous ceux qui conçurent de Tanimosité contre lui furent traités invariablement par lui avec clémence et, à ce moment, tous furent réputés être d'un gouvernement facile.

Pendant l'hiver de la douzième année (1275), les barbares du tien de Lo-p'an, qui, depuis l'antiquité, n'avaient jamais été touchés par notre glorieux enseignement, s'appuyant sur de fortes positions naturelles et confiants dans leur ignorance, s'insurgèrent à plusieurs reprises contre les ordres qui leur furent notifiés. Notre Seigneur partit pour les châtier et approcha jusque sous les murs de la ville. Notre armée investit celle-ci des quatre côtés. Il semblait qu'elle voulût la prendre d'assaut. S'adressantàses officiers, il leur dit : « Mieux vaut déterminer la soumission par un bienfait qu'attaquer par la force. » Les officiers dirent : «Les barbares ne peuvent être convertis par l'humanité et la justice : profitons de notre position avantageuse pour les attaquer. Si le carnage ne laisse pas de vivants, nous serons assurés de n'avoir pas la peine de nous détourner de nouveau de ce côté. » Le Seigneur répliqua : « Non. Les intentions de notre Empereur, qui aime les êtres vivants et hait l'homicide, ses ministres et sujets s'en inspirent et les mettent en pratique. Tel est le devoir de leur charge. » Quelques jours plus tard, la ville se rendit effectivement.

Les chefs barbares apportèrent tous, en guise de tribut,

des étoffes ou soies précieuses de Kin-ma (i). Il prescrivit au lang-tchong Yang Lien, qui l'assistait, de leur transmettre des instructions de nature à les tranquilliser. Les autres villes situées à l'ouest et les tribus des Ho-ni (2), qui s'étaient tenues dans l'attente des nouvelles, fléchirent le genou.

Pendant l'automne de la treizième année (1276), il chargea un mandataire d'aller porter une communication écrite formelle pour appeler et déterminer à la soumission Kouang-nan (3) et K'i-tong (4). A ce moment, Nong Chekouei (5), ainsi que Li Wei-p'ing du Tso-kiang (6), Ts'en Ts'ong-wei du Yeou-kiang (7) et autres, soit vingt personnes, portant chacune des produits de son pays, lesoff"rirent en témoignage de leur soumission. Le Seigneur ne les reçut pas, parce qu'ils provenaient de gens nouvellement soumis; mais, ceux-ci ayant salué en prosternant leurs têtes à plusieurs reprises, il ne les reçut que pour acquiescer à leur intention. Quand ils s'en retournèrent, ils furent généreusement gratifiés de traitements importants, en récompense de son zèle. Cette même année, ceux qui se soumirent dans le Kouang(-nan) comprirent plus de quatrevingts tcheou et quatre cent mille familles portées sur les

(0 ^ »^i la célèbre montagne du « Cheval d'or », à quelques li au nordest de la ville de Yun-nan-fou.

(2) fD U.

(3) ^ 'j^, préfecture occupant l'angle sud-est du Yun-nan, dans le bassin du Si-kiang. Les Mongols y créèrent un siuan-fou-sseu.

(4) ^ |)p|, torrents et cavernes. La Géographie impériale dit que la montagne |5f ^ |Jj Si-ning-chan a de nombreuses cavernes où les barbares cherchaient refuge contre les soldats.

(5) 1^ -j^ -^, chef indigène. La Géographie officielle des Ming dit que les descendants de Nong Tche-kao habitaient dans le Kouang-nan.

(6) ^ ^ ^ >\^ ^. La préfecture de Kouang-nan se trouve à la source du Tso-kiang « Rivière de gauche », l'un des deux grands bras du Sikiang, au Kouang-si.

(7) /& ni -^ I5§ J^- ^^ préfecture de K'iu-tsing se trouve, de même, à la source du Yeou-kiang « Rivière de droite », autre grand bras du Sikiang, au Kouang-si.

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registres. A l'est, on rallia à l'empire la rivière de Tsing(i) et, au sud, on ouvrit la route du Kouang (-nan). Tout fut réglé pacifiquement, sans qu'on eût la peine de tirer une seule flèche.

Au printemps de la quatorzième année (1277), Pagan (la Birmanie) envoya un officier militaire de haut rang, Che-to-lo-po (2), secondé par cinq lieutenants, des soldats et des éléphants et chevaux qui se comptaient par dizaines de milliers, saccager et piller le Kin-tch'e (3). Celui-ci, par une lettre urgente, demanda du secours. Le Seigneur donna ordre au wan-hou (colonel) Hou-tou (4), au tsong-kouan Touan Sin-sie (5) et à d'autres de faire lever le siège et les troupes de Pagan commencèrent à s'éloigner. A partir de ce moment, Pagan n'osa plus envahir la frontière et le Kin-tch'e obtint, de ce fait, îa paix et la sécurité. Tout cela fut le résultat de l'heureuse politique du Seigneur.

Au début, la bouche servant d'écoulement au lac K'ouenming était obstruée (6). L'eau atteignait la ville murée et

(i) C'est-à-dire la rivière du ^ ^ J^ K'iu-tsing-fou actuel, dans le haut bassin du Si-kiang. Cette préfecture avait formé, sous les T'ang, le ^ ^'I"! K'iu-tcheou et le ^ >j^ Tsing-tcheou. Les Mongols s'en emparèrent et y établirent d'abord le ^ ^ p]5 Mo-mi-pou, puis le pf* S^^ Tchong-lou (1271) et enfin le ^ ^ J^ K'iu-tsing-lou (1276).

(3) ^ "^j les « Dents dorées », région de Yong-tch ang-fou.

(5) ^ iB ]![■ J'adopte, dans les noms yunnanais, pour le caractère ]^, la prononciation Sie, qui nous est indiquée par le Dictionnaire de K'ang-hi, d'après le Lei pien, comme ayant été celle de ce mot dans le nom de la ville de ^ P^ Sie-mie, ancienne capitale du pays.

(6) Au sud-ouest du lac de Yun-nan-fou. Cette bouche, dite « Bouche de la mer (lac) à K'ouen-yang-tcheou », ou ^ ^^ '(^ P K'oiien-yang hai k'eou, sert de déversoir aux eaux du lac dans le Kin-cha kiang, ou haut Yang-tseu, par la rivière P'ou-tou-ho. Voir, plus loin, le chapitre consacré aux travaux hydrauliques du Seyyid Edjell.

le marché. Des champs considérables se trouvaient supprimés et abandonnés. La route principale était interceptée. Le Seigneur donna ordre à Tchang Li-tao (i), «commissaire chargé de l'inspection de Ta-li et autres lieux et des encouragements à donner à l'agriculture », de rompre l'obstruction existante, en appliquant à ce travail deux mille hommes de corvée. En trois années, ce résultat fut obtenu.

O bonheur ! Les remèdes qu'apportait maintenant notre Seigneur dans le Nan-tchao étaient analogues à ceux dont il avait fait usage autrefois dans leTs'in occidental (2). Les gens de Tch'ang-ngan (3) ont gravé une stèle pour commémorer ses bienfaits. On peut dire que l'application de son esprit s'étendait à tout.

Les dispositions prises par lui ayant eu des résultats efficaces, il envoya des messagers donner connaissance au Trône de tous ceux qui se distinguaient dans le service du Prince et la Cour ne manqua pas de faire droit, dans tous les cas, à ses recommandations. Des décrets impériaux promurent A-lou(4) et Nasired-Din aux fonctions de siuan-wei-che tou~ yuan-chouai de tous les lou du Yun-nan, Yang Lien à celles de siuan-wei-che fou-tou-yuan-chouai, Yue-hou-nai (5), Hou-ni-tch'e(6) etA-cho-pa-che(7)àcelles de tchao-f ao-che et Ngai-lou (8) à celles de siuan-fou-che. Le tsong-kouan (préfet indigène) Touan Sin-sie et autres reçurent des témoignages spéciaux de la faveur impériale. Tchang Li-tao

(') ?I JL il-

(2) W -^> Chàn-si et Kan-sou actuels.

(3) ;^ ^, capitale du Chàn-si; aujourd'hui, W ^ ii^ Si-ngan fou.

(4) PPf #.

(7) |5pJ ^ ^ ^. Le Yun-nan Vong tche kao remplace le dernier de ces

caractères par ^ che.

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devint tsong-kouan deTchong-k'ing(Yun-nan fou actuelle). A chacun, l'Empereur fit don d'un sceau à figure de tigre ou d'un sceau d'or ou d'argent. Plus de deux cents personnes furent chargées d'aller proclamer ces ordres impériaux, en vue d'honorer le mérite.

Il m'est arrivé de discourir sur la distinction à établir entre la renommée et la réalité et j'en ai eu le sentiment en ce qui concerne notre Seigneur. Il savait développer et agrandir nos confins et notre territoire dans d'incultes régions, mais il était incapable de graver ses mérites sur des colonnes de bronze (i). Il fit ressentir ses bienfaits par les hommes du Sud jusqu'au plus profond de leur être, mais il ne voulut pas que l'on dessinât son image dans les édifices publics. Cela montre que ce dont le Seigneur était capable, c'était la réalité. Les actes réels de sa vie se sont brillamment manifestés dans le monde. Même en les relatant sur le métal et sur la pierre, ou en les célébrant par le chant et la poésie, on n'arriverait pas à en mettre en lumière la dixmillième partie. Cependant, le nom du Seigneur est connu même des enfants de trois pieds de haut. Et comment attendrait-on mes éloges pour qu'il soit mis en évidence ? Néanmoins, si les gens du pays n'entonnaient pas le Chant du sorbier, il semble qu'ils auraient à rougir auprès du duc de Chao (2) et, si les jeunes garçons n'organisaient pas une réception en montant à cheval sur des bambous, comment ne se sentiraient-ils pas honteux à l'égard de Kouo Ki (3)?

(i) Comme fit le général chinois ^ ^ Ma Yuan, qui réprima, en l'an 42 de notre ère, une insurrection des Annamites.

(2) Le Seyyid Edjell est mis ici en parallèle avec le duc de Chao, ^ ^,dont la bienfaisante administration, au début de la dynastie Tcheou, laissa dans le peuple un souvenir reconnaissant qui a été célébré dans une poésie du Che king, « Le sorbier » (auquel il ne faut pas porter atteinte, car le duc se reposait sous ses branches). Voir Che king, Chao Nan, 5.

(3) Allusion à un épisode tiré de la biographie de Kouo Ki .Ç|) 'j^, dans le Heou Han chou. Passant, un jour, dans une localité reconnaissante de ses bienfaits antérieurs, il vit plusieurs centaines d'en/ants, montés sur des chevaux faits de bambous, venir le saluer sur la route.

Nous, hommes de peu, oublieux des causes, nous courons aux résultats; nous péchons à la ligne la renommée, au détriment de l'honneur. En considérant notre Seigneur, comment ne serions-nous pas confus ? Parmi les hommes du pays, des vieillards, reconnaissants des bienfaits de notre Seigneur, les inscrivirent sur un jade précieux, pour montrer qu'ils ne les oubliaient pas.

Cette inscription porte :

De notre Seigneur la réalité fut en lui-même Et sa renommée résidait en autrui.

N'ayant lui-même rien à se reprocher, Pourquoi s'en fût-il enquis auprès des autres ?

Il composa de bienfaits son gouvernement Et gratifia le peuple de son humanité.

Les êtres vivants de la région du Sud Le chérirent comme leur parent.

Des hommes éloignés furent attirés par son influence transformatrice

Et il fit des sujets de ceux qui ne l'étaient pas.

Réputés autrefois difficiles à régir,

Ils devinrent tous fidèles, quand notre Seigneur fut arrivé.

Ses nombreux services et ses mérites exceptionnels, Le Nan-tchao (Yun-nan) et le Si-ts'in (Ghàn-si) Les ont perpétués sur le métal et sur la pierre, Pour montrera jamais leur immensité.

Stèles de la chambre funéraire du Seyyid Edjell et ses temples commémorât! f s à Yun-nan-fou.

La Revue du Monde Musulman a publié, à la page 2g i de son fascicule de février igo8, un plan du tombeau du Seyyid Edjell Chams ed-Din Omar, ou Sai-tien-tck'e^ Prince de Hien-yang, plan qui lui avait été adressé par M. le commandant d'Ollone. Ce tombeau est un cube de maçonnerie de 4 mètres de long, 2 m. 5o de large et 0 m. y5 de haut, surmonté d'un demi-cylindre en béton, couché sur la surface plane de la maçonnerie. Il se trouve dans une salle ou pavillon, isolé au milieu de la campagne, au sud-est de la ville de Yun-nanfou. M . le commandant d'Ollone a bien voulu compléter sur quelques points les indications, provenant de lui, insérées dans le numéro précité de la Revue et me faire savoir que le monument funéraire dont il s' agit est situé dans ce qu^on appelle sur place le « Cimetière de la famille Ma », cimetière musulman qui appartient vraisemblablement à la descendance du cinquième et dernier fils du Seyyid, nommé Ma-sou-hou ou Masoud. Il me disait, en même temps, que le terrain avoisinant, non enclos de murs, formait sur un côté du bâtiment une sorte de terrasse peu élevée munie d'un talus et que c'était dans ce lieu, et non dans une cour, que gisait la stèle brisée, à inscriptions chinoise et arabe, reproduite par la photographie aux pages 2g 2 et 2g3 du même

recueil. Cette stèle a donné lieu d'abord à une traduction approximative de M. le capitaine Lepage, imprimée à la suite, puis à une version plus serrée sur le texte due à M. Chavannes et publiée dans le T'oung pao, pp. 26g ss., du fascicule de mai igo8. Lune et l'autre ne se réfèrent qu'à la partie écrite en caractères chinois ; la face gravée en arabe a été étudiée depuis et doit être publiée à part.

Dans la salle funéraire se trouve, dressée devant la face antérieure du tombeau, la pierre dédicatoire marquée C sur le plan. Dans Vangle antérieur de gauche de cette même salle, on voit, en outre, une autre stèle {B) dont l'inscription, en caractères chinois cursifs, divisée en courtes tranches superposées, au nombre de six dans toute la hauteur, fit croire aux visiteurs français de la première heure qu'elle était rédigée en vers ; ce qui n'est vrai que pour certains fragments du texte. L'usage n'est, d'ailleurs, aucunement répandu parmi les Chinois [sauf dans leurs romans) de faire figurer chaque vers d'un poème sur une ligne séparée, comme nous le faisons en Occident.

J'avais prié M. Bourgeois, délégué du ministère des Affaires étrangères au Yun-nan, et M. Georges Soulié, vice-consul à Yun-nan-fou, de me mettre en mesure, comme je le disais dans un travail précédent [i), défaire connaître ces intéressants documents épi graphiques. Les estampages de ces deux pierres gravées ne se trouvaient, en effet, pas joints aux pièces que la mission d'Ollone avait jusqu'alors fait parvenir à Paris. MM. Bourgeois et Soulié ont bien voulu se rendre à la chambre funéraire de Saitien-tch'e et y faire prendre les estampages que je désirais posséder. Ils me sont parvenus par les soins de M. Soulié et l'aimable entremise de M. Ch. Maybon, pensionnaire

(i) Le Seyyid Edjell Chams ed-Din Omar (1210-1279) et ses deux sépultures en Chine, dans le fascicule de février 1908 de la Repue du Monde Musulman, p. 33o.

STELES ET TEMPLES COMMEMORATIFS DU SEYYID EDJELL

de V École française d'Extrême- Orient. Malheureusement^ la stèle en cursive était si pâle et d'un tirage partiellement si défectueux que je nai pu la déchiffrer de façon satisfaisante que lorsque M. le commandant d'Ollone, revenu en France, a fort complaisamment mis à ma disposition d'autres estampages, beaucoup plus nets, qu'il avait rapportés.

Je reviendrai plus loin sur le monument funéraire lui-même.

Je parlerai aussi du temple commémoratif dédié au Seyyid Edjell à Yiin-nanfou, dont la seule mention publiée jusqu'à ce jour est celle qui figure sur la stèle brisée. Voici, tout d'abord, la traduction de la légende inscrite sur la pierre dédicatoire élevée devant le tombeau, texte qui mesure plus d'un mètre de hauteur et dont on trouvera ci-contre la reproduction photographique :

Lsr.

Sépulture du seigneur Saitien-tch'e Chan, ayant le nom personnel de Sseu-ting, qui reçut par décret impérial de la dynastie Yuan l'investiture de prince de Hien-yang et fut nommé Tchen-nan tsiang-kiun

(maréchal pacificateur du Sud) et ministre-gouverneur (i). Restaurée pendant la lune médiane du printemps de la sixième année koiiang-siu, de la grande dynastie Ts'ing, année sidérale keng-tch'en (1880).

On remarquera que le restaurateur de ce monument a doté le Seyyid Edjell d\in titre que nous ne lui connaissions pas encore^ celui de « maréchal pacificateur du Sud». D'autre part, la désignation usuelle des ministresgouverneurs (p'ing-tchang tcheng-che) de l'époque des Mongols a été remplacée par un équivalent : tche p'ingtchang che « celui qui connaît des affaires du paisible ordonnateur », au lieu de « paisible ordonnateur des affaires gouvernementales ». Les noms arabes sont méconnus: Vauteurde V inscription fait de Sai-fien-tch'e Chan {Seyyid Edjell Cham...) un nom de famille à la chinoise et de Sseu-ting {...s ed-Din) un nom personnel^ sorte de prénom.

La stèle B porte une inscription haute de i m. 68 sur une largeur de 0 m. 74; récriture cursive, due à Ma Tchou, l'auteur même du texte, en est élégante et parfois d'une lecture difficile. J'en donnerai ci-après un spécimen, photographié d'après l'estampage que M. le commandant d' Ollone m' a confié. La pierre est datée de l'année lyog ;son examen m'a amené à penser qu'elle avait été substituée, à l'état de réplique [datant peut-être de 1880), à celle qui gît, brisée, en dehors du pavillon funéraire. Je reviendrai sur ce point plus loin.

Une erreur de rédaction ou de copie, dans le texte de la pierre brisée, est encore apparente: le nom du cinquième fils du Seyyid Edjell, dont il semble bien que les descendants aient reçu officiellement la mission de garder et

(i) La ligne de gros caractères occupe le milieu de la surface de la pierre sur l'original.

d'entretenir à jamais le mausolée, y était écrit Ma-housou, au lieu de Ma-sou-hou, qui est l'orthographe ancienne indiquée par l'histoire officielle de la dynastie mongole, Yuan che, ainsi que par la stèle de Si-ngan-fou.

Voici la traduction intégrale de la stèle B:

NOTICE GRAVEE SUR PIERRE CONCERNANT LA GARDE PERMANENTE (l) DE LA SEPULTURE PRINCIÈRE (2).

La renommée, c'est la réalité qui la justifie (3) ; la vertu est manifestée par des actes. Il n'y a pas de renommée plus belle que celle de la fidélité envers l'État et il n'y a pas de plus grande vertu que celle d'aimer le peuple. C'est pourquoi, lors'qu'un homme apparaît en dehors du commun, il ne manque pas d'avoir des imitateurs en dehors du commun. Et, lorsqu'il a fait école d'une façon peu commune, c'est alors que peuvent se produire des actes extraordinaires.

Mencius a dit: « En cinq cents ans, il y a certainement « un souverain véritable qui surgit et, dans cet intervalle, « il y a certainement des hommes qui sont la renommée de

(i) L'expression *^ ^ tch'ang-tchoii désigne les gardiens placés à demeure d'une façon permanente, comme *^ ^ tch'ang-tsai indique, à Pékin, les servantes du palais impérial, «toujours présentes». Les '[^ ^ tchoutch'e, ou supérieurs des monastères bouddhiques (à demeure pour les diriger), ont un titre analogue.

(2) 1^ Ling indique une colline ou une sépulture impériale, royale ou princière. Quoique le tombeau du Seyyid Edjell ne soit pas situé sur une montagne, la même expression est ici employée pour rappeler son titre de prince de Hien-yang (dans la province de Chàn-si).

(3) Nous avons ici le développement de la pensée exprimée par Tchao Tseu-yuan, contemporain et subordonné du Seyyid Edjell, dans le Panégyrique par lui consacré à son ancien chef et que j'ai traduit dans le chapitre II de ces Études. Voir ci-dessus, p. 29.

« leur génération (i). » C'est ainsi que le vénéré Lieou, notre modèle comme un communaïeul,gouverneurdeprovince(2),

(i) Voir Meng-tseu, Kong-souen Tcheou, hia, chap. XIII, | 3.

(2) II s'agit ici de Lieou Yin-tch'ou ^ij ^ f^ , que mentionnent le Yun~ nan fong tche et le Yun-nan Vong tche kao : « Originaire de Han-tch'eng, « au Chàn-si. Docteur de l'année ping-tch'en du règne k'ang-hi (1676). En « 1703, fut chargé des fonctions de juge provincial (du Yun-nan) et s'y dis- « tingua par une droiture sans défaillances. Vis-à-vis des prisonniers, il se « montrait juste et clément. Il fut promu à la charge de trésorier de la « même province, quand la sécheresse se produisit. Il abaissa les prix par « la vente du grain (des greniers, à un taux peu élevé) et le peuple ne « souffrit pas de la faim. Il fit approfondir les Six rivières (dont dépend « l'irrigation de la plaine de Yun-nan-fou), élargir la bouche du lac (servant, « à l'ouest, de déversoir aux eaux du Tien-tch'e), répara le Temple de Con- « fucius {Hhie-kong) et augmenta le nombre des cellules dans l'enclos des « examens littéraires. Très nombreux furent les actes méritoires de son « administration. Il fut ensuite déplacé comme gouverneur du Kouei- « tcheou » (Yiin-nan fong tche, livre 19, Ming houan ou Fonctionnaires célèbres).

Le Yun-nan fong tche kao, dont les renseignements sont poussés jusqu'au delà de i83o, ajoute (liv. 18, p. 56 v.) à ce précis de la vie de Lieou Yin-tch'ou qu'il avait pour surnom {tseu) K'iao-nan, qu'il débuta dans la vieofficielle comme sous-préfet de Lan-hien et que, après sa nomination de gouverneur du Kouei-tcheou, en 1708, et son départ du Yun-nan, il fut l'objet d'une accusation auprès de l'empereur, qui le condamna à l'exil,, pour s'y occuper d'agriculture. Douze ans plus tard, le souverain le rappela. et lui fit, en 1722, l'honneur de l'inviter à prendre part au célèbre Banquet des mille vieillards [Ts'ien seou yen). En 1723, Lieou reçut de la Cour des fonds pour retourner dans son pays. II mourut chez lui, peu de temps après.

Lao-kong-tsou, « Vénéré commun aïeul (modèle) », est une désignation honorifique très respectueuse qui rappelle celle de lao-fou-fai, appliquéeaux juges.

L'énumération, faite plus haut, des services rendus au Yun-nan par ce personnage montre que le parallèle qu'établit l'auteur de la stèle entre lui et le Seyyid Edjell n'était pas sans fondement et que le trésorier provincial, nommé sur place en 1706, dut éprouver une admiration sincère pour celui dont il s'appliqua à renouveler l'œuvre, à quatre siècles de distance.

La suite de l'inscription nous montrera aussi que Lieou avait été, antérieurement à l'érection de la stèle, nommé gouverneur du Kouei-tcheou et qu'il avait quitté le Yun-nan. C'est pour ce motif que l'auteur le qualifie de ta-tchong-tch'eng, ou de gouverneur de province, quoiqu'il n'en ait pas eu les fonctions au Yun-nan. Les éloges que lui prodigue le descendant du Seyyid Edjell et sur lesquels sa reconnaissance reviendra avec prolixité, à la fin dumorceau, au point de reléguer presque au second plan la grande figure du prince de Hien-yang, provient de ce que ce fut Lieou Yin-tch'ou, comme nous le verrons ci-après, qui fit attribuer à la sépulture musulmane des champs dont les produits étaient destinés à en assurer dans l'avenir l'entretien et confier officiellement la garde du mausolée à la famille Ma.

Le K'ouen-miiig-hien tche, description officielle de la sous-préfecture de-

STÈLES ET TEMPLES COMMÉMORATIFS DU SEYYID EDJELL Sj

est, SOUS notre glorieuse Dynastie, la renommée de sa génération. Après avoir donné lieu, dans le Ts'in occidental (province du Chàn-si), à de brillantes espérances, il reçut du Fils du Ciel mandat de venir garder (i) le pays où nous sommes ; car il en était connu depuis longtemps. Il mit la satisfaction de son cœur à procurer la paix aux foyers et à protéger le peuple. D'abord promu aux fonctions déjuge provincial, il fut ensuite élevé à celles de trésorier du (Yun-nan). Plus sa situation fut exaltée et plus importants devinrent ses bienfaits, plus se perfectionna son administration, plus s'élevèrent ses mérites, plus se répandit le parfum de sa renommée et plus les montagnes du K'ouen(2) se virent accrues et fortifiées.

Hélas ! les lointaines solitudes de notre Tien (Yun-nan) s'étendent sur une longueur de dix mille H. Des routes faites pour les oiseaux s'y développent en interminables circuits (3). Dans ces repaires de tigres et de loups, dans ces lieux où croissent les ronces et les épines, la paisible administration et les troubles ont alterné, ulcères et plaies ont paru par centaines, soucis obsédant la sollicitude Impériale, toujours en éveil. Tel était depuis longtemps le chagrin du Fils du Ciel, tournant vers le midi Ses regards (4).

Dans l'antiquité, Tchouang Kiao (5), de la principauté de

K'ouen-ming, qui a son chef-lieu dans la ville même de Yun-nan-fou, mentionne aussi le trésorier provincial Lieou Yin-tch'ou comme ayant fait donner plus d'extension aux cellules de l'enclos des examens, en l'année 1706. (i) T^ Cheou.

(2) ^ lil . Appellation littéraire du Yun-nan. Le K'ouen-ming-hou,. ou Tien-tch'e, est le lac de Yun-nan-fou, ville qui est parfois désignée sous l'appellation littéraire de K'ouen-tcheou, un de ses anciens noms.

(3) Litt. : comme des intestins de mouton.

(4) L'insurrection de Wou San-kouei, qui avait rallié à sa cause, contre la domination mantchoue, toute la Chine du sud-ouest, commença en 1673 et fut continuée après la mort de ce général, survenue à Heng-tcheou en 1678, par son petit-fils Wou Che-fan, jusqu'en novembre 1681. Nous avons vu plus haut que Lieou Yin-tch'ou fut nommé juge provincial du Yun-nan en 1703 et promu trésorier de la même province en 1706.

(5) ^ 5§. « Sous la dynastie Tcheou, Wei-wang, souverain de la principauté de Tch'ou, ordonna à (Tchouang) Kiao de conquérir le Tien-tch'e. Sur

Tch'ou, pénétra dans ce pays, y fut roi et le transforma^ de l'état de confins barbares, en domaine ordinaire (de l'empire chinois). Les Han y établirent des départements et des préfets. La révolte et la soumission s'y produisirent alternativement. Les T'ang, par le fait d'un tsie-tou (gouverneur) (i ), virent leur armée détruite et les Song, de leur hache de jade, marquèrent à une rivière la limite de leurs possessions (2). Quand on fut parvenu à la grande dynastie Yuan (mongole) (3), le Nord et le Sud furent réunis en un seul domaine. Elle fit occuper militairement le pays par un prince du sang. Les impôts et corvées étaient lourds et pénibles. La population du Yun-nan s'insurgea de nouveau. L'Empereur, s'adressant à mon ancêtre (à moi, Tchou), le seigneur Sai, Tien-tch'e (4), lui dit: « Le Yun-nan est au « loin, à dix mille li de distance, et j'y suis allé moi-même. « Parce que je n'ai pas confié les charges officielles aux per- « sonnes convenables, il en est résulté que j'ai déterminé « ces hommes lointains à manquer à la soumission. Je

ces entrefaites, la principauté de Ts'in vainquit celle de Tch'ou et les routes furent interceptées; aussi Tchouang Kiao se iit-il roi de Tien. Le commentaire Sono yin a fait son éloge en disant que Tchouang Kiao fut le premier à établir des communications avec les confins extérieurs du sud-ouest. »• (Kouang yii ki, Yun-nan-fou.)

(i) Sien-yu Tchong-t'ong, tsie-ton-che de K.ien-nan, au Sseu-tch'ouan, qui vint envahir le royaume de Nan-tchao et fut vaincu par le roi Ko Lo-fong, en ySi. Voir aussi Sainson, //fsfo/re particulière du Nan-tchao, pp. 42-44.

(2) Ces faits, bien connus, de l'histoire du Yun-nan sont ainsi résumés dans la géographie Kouaiig yu ki : « A. l'époque des T'ang, l'État de Nantchao se rendit indépendant. Ordre fut donné à des généraux d'aller le réduire, mais leurs troupes furent entièrement détruites. Les Song, instruits par les malheurs des T'ang, marquèrent (comme frontière), à l'aide de la hache de jade, la rivière Ta-tou J^^'i^ et toute communication fut alors rompue. » Cf. La Province chitioise du Yun-nan (vol. I, p. 167) et Histoire particulière du Nùn-tchao (p. 91).

La hache de jade, yu fou, emblème du souverain. Voir le Li Ki et, dans le P'ei-wen yun fou, les vers de Tchao Mong-fou à ce sujet.

(3) De nos jours, l'appellation de grande est encore officiellement appliquée à une autre dynastie tartare, celle des Kin, Jou-tchen ou Niu-tche, considérés comme les ancêtres de la dynastie mantchoue.

(4) Ici, interversion : Tien-tch'e, seigneur Sai, comme si Sai était un nom de famille chinois (il l'est devenu depuis), et Tien-tch'e (proprement, ...id-Edjeil) un nom personnel.

STÈLES ET TEMPLES COMMEMORATIFS DU SEYYID EDJELL 3()

« désire choisir quelqu'un qui les gouverne par la douceur « et je n'ai personne qui vous vaille, vous, mon ministre. » Il lui confia donc le bâton et la hache d'armes du commandement.

Ayant reçu cet ordre, il ^le Seyyid Edjelly vint au Yunnan. Sans mettre à mort un seul homme, il eut uniquement recours aux bienfaits pour convertir les habitants. Il créa des champs et des villages, enseigna à planter des arbres et à élever des animaux domestiques, remit en pratique les rites et la musique, expliqua clairement les devoirs sociaux entre hommes, fonda des collèges, témoigna de la considération aux sages vieillards, établit des écoles rurales, construisit des asiles, bâtit des greniers publics, pourvut de vivres les routes, organisa un réseau serré de garnisons, fit édifier des ponts et ouvrir des marchés, creusa un écoulement au lacet déplaça des villes murées, construisit des canaux et établit des écoles, transmua les vêtements faits d'herbes en habits et en chapeaux, fit abandonner l'ensemencement après incendie de la brousse pour pratiquer le labourage et aux mœurs barbares fit succéder la poésie et les rites. Il se rendit encore dans les préfectures pour ériger partout des temples de Gonfucius et choisit des lettrés versés dans les études classiques pour en faire les fonctionnaires chargés de l'enseignementfi;. Mœurs et coutumes furent modifiées. Les agents de l'administration furent maintenus dans la discipline et la population dans la paix. Il ouvrit (des régions) que l'antiquité n'avait pas ouvertes et soumit ce que l'antiquité n'avait pas soumis. En moins de six années, dans tout le Yun-nan, une bonne administration générale régna.

(i) L'école adjointe au temple de Gonfucius (Miao-hiue) fut créée par Tchang Li-tao sur le Wou-houa-chan, colline qui se trouvait alors en dehors de la ville capitale du Yun-nan et qui est comprise dans les murs de la cité actuelle. Cette école fut continuée et agrandie par le Seyyid Edjell, dit le Yun-nan fong îche ftao (livre 79), qui ajoute qu'elle fut ensuite abandonnée et que ce fut Mou Ying, sous les Ming, qui la reconstruisit sur son ancien emplacement. On faisait venir les professeurs du Sseutch'ouan.

40 ErUDES SINO-MAHOMETANES

Il mourut le treizième jour delà septième lune de l'année ki-mao delà période tche-yuan (1279), à l'âge de soixanteneuf ans. Il sembla que les gens du Tien méridional (Yunnan) venaient de perdre leur père ou leur mère.

Ce pays confinait, à l'est, au territoire des Song ; à l'ouest, il s'étendait jusqu'au P'ou-kan (Pagan, en Birmanie) ; il communiquait, au sud, avec le Kiao-tche (Tonkin-Annam) et atteignait, au nord, le T'ou-po (Thibet). Parmi ceux qui, sur ces confins éloignés, apprirent la nouvelle (du décès), ce ne furent pas seulement les hauts dignitaires, civils ou militaires, qui furent émus de chagrin et versèrent des larmes; mais encore, au milieu des femmes dans le gynécée, ou des hommes dans les montagnes et la solitude, il n'y eut personne qui ne gémît, ne se récriât et ne fît éclater une douloureuse surprise. Sa sépulture fut établie à Wo-eulto (1), au sud de la ville murée actuelle de la capitale provinciale (2). Un cortège funéraire transporta son vêtement de

(i) ^5 p^. Le caractère ^ a deux prononciations, d'après le Dictionnaire de K'ang-hi : wo (ou wa) et kouan. Dans les transcriptions chinoises de noms étrangers, c'est la première qui est usitée ; nous en voyons la preuve dans le Yuan che, qui donne jjl^ ^ ^ Yue-wa-che comme équivalent de 3Ê PÈ ^ Yu-wa-che.

(2) Le ■^^ î^ ^|§ ]^ Tien-nan tsa tche «Mélanges descriptifs du Yun-nan», ouvrage de compilation dû à '^ |^ ^ Ts'ao Chou-kiao, de Chang-hai, dont la préface porte la date de 18 10, peut être considéré comme une copie abrégée du Tien hi. On y trouve cependant cette note, qui paraît toute personnelle à l'auteur, à la fin de la biographie écourtée qu'il a consacrée à Sai-tien-tch'e (liv. 5, p. 2, verso) : « Il est à remarquer que, à quelques li au « sud-est {le texte mal imprimé de Chang-hai a si. Ouest, pour nan, Sud; ce « qui serait un non-sens) de la capitale provinciale actuelle, il y a un lieu appelé « Wo (ou Wa)-eul-to, qui est la sépulture du prince Fidèle et bienfaisant [titre « posthume décerné, en 1 2Qy, par Tempereur Timour au Seyyid Edjell). « Sous les Yuan, on appelait wo-eul-to les salles d'apparat formées de tentes. « Toute tente ou baldaquin étaient ainsi dénommés. Comme, au moment des « funérailles, on dressait des tentes, la localité en prit le nom (La Tente ou « Les Tentes)... » Cette explication semble parfaitement admissible, si on se rappelle les sépultures sous la tente, en usage chez les Mongols. M. Ch. E. Bônin en a décrit un des plus célèbres exemples dans la Revue de Paris du iSfévrier 1898, sous le titre de Visite au tombeaude Gengis Khan. Le cercueil vénéré dans le pays des Ordos,à Yeke-Etjen-Koro (la Demeure du Grand Seigneur), est placé sous deux vastes tentes de feutre blanc accolées l'une à

Cour à Che-li-p'ou (i), de Ts'in (province du Chàn-si), et on

l'autre et entourées d'autres tentes servant d'habitations aux gardiens de ce mausolée du conquérant mongol.

D'autre part, M. G. Soulié a bien voulu m'envoyer la note suivante relative au mot de la langue mongole que représentent, en chinois, les syllabes u>o (ou wa)-eul-to : « Les Mongols emploient plusieurs termes pour l'idée de « Tente. Dans tout le nord-ouest, c'est le mot yourte qui prévaut pour dé- « signer la tente de feutre arrondie. Dans le sud, le centre et l'est, la tente « de feutre s'appelle bien encore yourte, mais ce terme est peu usité : on se « sert de celui de k'eur... Les tentes de toile sont appelées maehann ; mais « le terme représenté par la transcription chinoise wo-eul-to se rapporterait « plutôt, semble-t-il, au mot ordo ou ourdo, Campement. Il est employé « surtout pour désigner le campement d'un chef, la résidence d'une Cour « (Voir mes Eléments de grammaire mongole, p. iS). »

Dans V Introduction à l'histoire des Mongols de M. E. Blochet, le mot wo-eul-to est rendu par ourdou (p. 3 et passim).

D'autre part, dans un chapitre consacré aux « Vestiges antiques », la description officielle de la sous-préfecture qui a son siège dans la ville même de Yun-nan-fou, le K'ouen-ming-hien tche, contient la mention suivante parmi les Anciens palais, habitations ou propriétês-annexes : «Wo-eul-to, autre « palais du prince de Leang, distant de la ville murée de 5 H à l'est. » Il s'agit, sans doute, d'un autre lieu, dont l'appellation a une origine identique.

(i) "1^ ^§^. Dans mon mémoire inliiulé: Le Seyyid Edjell Chants ed-Din Omar et ses deux sépultures en Chine, inséré dans le fascicule de février 1908 de- la Repue du Monde Musulman, j'ai donné la traduction de l'inscription sur pierre qui avait été dressée auprès de Si-ngan-fou, capitale du Chàn-si, et qui est datée de i5 38. Cette stèle portant expressément, après la mention du décès du Seyyid Edjell : M -^ %% W M ^ « A ce moment, on le « ramena dans le Chàn-si pour l'y enterrer », j'en avais conclu que le corps de Sai-tien-tch'e, d'abord inhumé à la porte nord de Chan-chan (ancienne capitale du Yun-nan, au sud-est de la ville actuelle), avait été transféré, après l'hommage qui lui avait été rendu par les envoyés du roi d'Annam, à Si-ngan-fou. Le texte explicite que nous avons ici permet de rectifier cette, déduction. Le corps du Seyyid Edjell n'a, sans doute, pas quitté sa sépulture actuelle et M. G. Soulié a bien voulu se livrer, sur ce point, à Yunnan-fou, à une enquête d'où il est résulté que les Musulmans du Yun-nan, et notamment un descendant direct du Seyyid avec lequel notre vice-consul a réussi à s'aboucher, n'ont pas connaissance du transfert ailleurs de la dépouille mortelle de leur patriarche. Par contre, la mention présente ne soulève aucune difficulté et il nous est permis d'admettre que le costume de Cour de Sai-tien-tch'e fut envoyé dans le Chàn-si et son turban dans le Sseu-tch'ouan, afin que les deux provinces en'question pussent conserver ces souvenirs de la bienfaisante administration de leur ancien gouverneur. Nous donnons ici (page 48), comme spécimen de l'écriture de la stèle que nous étudions, la reproduction photographique de cet important passage, soit environ quinze lignes du texte français depuis « Parmi ceux qui, sur ces confins éloi- « gnés » jusqu'à « et ne manifestât sa douleur ».

J'ignore les motifs qui ont fait croire à la mission d'Ollone que la sépulture de Wo-eul-to, visitée par elle, était vide. Peut-être la rébellion musulmane, postérieure à l'inscription que je traduis, a-t-elle été cause d'une pro-

enterra son turban à Sai-yin-t'ai (i), de Chou (province du Sseu-tch'ouan). Parmi les hommes de Ts'in et de Chou, il n'y eut personne, depuis les fonctionnaires civils et les officiers militaires jusqu'à la foule du peuple placée au-dessous d'eux, qui n'exprimât son chagrin et ne manifestât sa douleur. On considéra partout que le gouvernement bienfaisant du prince s'était étendu sur Yen (le Tche-li actuel), sur Ts'in (le Chàn-si actuel), sur Tien (le Yun-nan actuel) et sur Chou (le Sseu-tch'ouan actuel) et que le ciel, la terre, les hommes et les esprits avaient porté témoignage de la transformation opérée par sa vertu. Toutes les fois que des prières lui furent adressées, il n'arriva jamais qu'il ne répondît pas comme un écho. L'Empereur, pensant à ses services et à ses bienfaits, lui conféra les titres de « minis- « tre de mérite, observateur de l'humanité, auxiliaire du « destin, pacificateur des régions lointaines et soutien de la « beauté (morale)», de « premier précepteur impérial», de « chancelier impérial en mission ayant même status hiérar- « chique que les trois sseu (ministres des Finances, des « Travaux publics et de la Guerre) », de « colonne supérieure de l'Etat » et de « prince de Hien-yang ». Il lui donna le titre posthume de Tchoîig-houei, « Fidèle et bienfaisant ». Il ordonna que ses maisons d'école de village et ses hospices fussent généralisés dans tout l'empire et que l'on construisît une salle d'offrandes à l'ouest de la route, portant cette inscription dédicatoire :

Le respect lui a servi à donner la droiture à l'intérieur (aux Chinois) Et la justice à discipliner l'extérieur (les barbares soumis).

fanation ; ou bien les gardiens ou voisins du tombeau ont-ils voulu, mus par une conception exagérée du caractère entreprenant des archéologues de l'Occident, diminuer l'intérêt de celui-ci à leurs yeux et, par une assertion contraire à la vérité, en éloigner tout danger.

(') ^ âS ^7 appellation à double entente, qui semble pouvoir se traduire à priori par « Terrasse rivalisant avec l'argent » et par « Terrasse d'argent du Seyyid ».

Passage de la stèle de 1709 mentionnant la sépulture et les deux cénotaphes du Seyyid Edjell (Voir page 41, note i).

Ses services méritoires l'ont égalé au Grand Yu (i)

Et ses bienfaits furent analogues à ceux de Ts'eu-chan (2).

Il prescrivit que les autorités locales lui offriraient des sacrifices sous la forme la plus solennelIe(ra?-/â[o, sacrifice d'un bœuf, d'un mouton et d'un porc ou seulement d'un bœuf).

Lorsqu'on passa du règne des Yuan à celui des Ming, ces offrandes ne furent pas supprimées.

Le dix-septième jour de la première lune de la dix-huitième année y^ong-lo (1420), l'empereur fit appeler Sai Hatche(3), descendant du prince à la septième génération, dans les bureaux de l'intendance du palais et celui-ci eut l'honneur de recevoir les ordres de Sa Majesté pour y prendre livraison de cinq cents ligatures (de sapèques) en papiermonnaie et de deux mille pièces d'étoffe de coton et pour faire construire deux mosquées (4) sur les territoires de Kin-ling (Nankin) et de Tch'ang-ngan (Si-ngan-fou). L'empereur ordonna que de sages descendants du prince seraient chargés d'administrer leur religion et qu'ils succéderaient aux fonctions du prince de Hien-yang (5), leur ancêtre. Il ordonna

(i) Premier empereur de ladynastie Hia, renommé pour avoir, par ses gigantesques travaux, fait écouler les eaux du déluge chinois. Allusion aux œuvres d'hydraulique exécutées par le Seyyid Edjell et dont il sera question au chapitre IV de ces Études.

(2) fip] [il . Le Yun-nan Vong tche contient, d'après une édition plus ancienne, la mention d'un temple qui fut élevé à Yun-nan-fou, sous le nom de Ts'eu-chan-7niao, en l'honneur de 5;^ j^ Tchang Pou qui, à l'époque des Han, « creusa des canaux pour faire communiquer les eaux entre elles. « Les habitants de la préfecture, qui bénéficièrent de ces travaux, construire sirent un temple commémoratif pour lui rendre un culte». Ce temple, qui ne figure pas sur le plan détaillé chinois de la ville et de ses faubourgs, était situé « au sud de l'enceinte murée, sur la berge au nord du pont Yun- « tsin-k'iao ». Le Yun-nan fong tche kao (livre 91) reproduit la même information, en classant cet édifice parmi ceux du culte populaire [Sou sseu).

(3) ^ 3§ :^, Sai (Seyyid, devenu nom de famille chinois) Hadji.

(4) ^IP* ^ fâ ^ — T^' Deux temples des Sensations pures et des Salutations rituelles. Ce dernier nom sert encore de désignation habituelle aux mosquées.

(5) Aux fonctions administratives, mais non à la dignité de prince de Hienyang.

aussi qu'ils auraient la garde du pays de Tien (Yun-nan). Un décret impérial leur conféra l'investiture de Woic-to tsiang-kiun ou « maréchal de la vertu militaire », de Hienning heou ou « marquis de Hien-ning(i) » et de tche-houeiche, ou commandants, héréditaires de la garde Kin-yi-wei (aux vêtements de soie à fleurs). Les rivières et les digues, la sépulture et le temple commémoratif (2) furent uniformément soumis à leur administration. On honora ainsi la vertu et on reconnut les services rendus d'une façon que l'on peut qualifier de complète. Malheureusement, le rebelle Cha suscita une insurrection et, parcourant le pays en envahisseur, pénétra dans le Yun-nan (3). Puis, il arriva que le rebelle Wou (4) causa des troubles et que l'on ravagea la capitale provinciale. Les peintures au vermillon et les portes décorées de dessins furent entièrement réduites en cendres. Les pavillons et les terrasses des hôtels où naguère retentissaient les chansons étaient devenus champs de bataille. La population, errant loin de ses foyers, n'avait plus de lieux où

II) Malgré d'assez longues recherches dans l'histoire officielle de la dynastie JVling [Ming che), je n'ai pu trouver, en ses diverses sections susceptibles d'en faire mention, les faits ici rapportés. Le titre de marquis de Hien-ning apparaît bien dans les tableaux généalogiques des personnages anoblis pour leurs mérites [Kong tch'en che piao), mais ce n'est pas aux années y ong-lo. Nous voyons seulement, à la page 27 du livre 107, qu'un certain K'ieou Yue reçut, en i5io, le titre de comte, puis en i5i2 celui de marquis de Hien-ning.

(2) Voir, au chapitre IV, les travaux de canalisation dus au Seyyid Edjell, dont la sépulture à Wo-eul-to et le temple commémoratif sont ici mentionnés comme existant toujours séparément.

(3) On trouve dans le Tien hi [Che Hue, Résumé historique) le récit de l'occupation de la capitale du Yun-nan et d'une partie de la province par le chef annamite '^>p ^ '^H Cha Ting-tcheou, du début de l'année 1646 jusqu'à sa capture, en septembre 1648. Ce chef fut alors envoyé à Yun-nan-fou et mis à mort, sur le marché, avec plusieurs centaines de ses partisans.

(4) Ou mieux, les rebelles Wou, c'est-à-dire ^ ^ ^É Wou San-kouei et son petit-ûls ^ iÉ î^ Wou Che-fan. Voir ci-dessus la note 4 de la page 887 et l'histoire de leur révolte contre l'empereur K'ang-hi dans la Province chinoise du Yun-nan, par M. Emile Rocher, vol. I, pp. 189 à 192. On trouvera d'intéressants détails sur la fin de cette lutte, sur le suicide de Wou Che-fan, sur sa décapitation ultérieure et sur le siège de Yun-nan-fou, qui se rendit aux troupes mantchoues le 25 novembre 1681, dans le Tien hi {Che Hue, Résumé historique).

trouver asile. Comment eût-on espéré alors que le temple du prince serait conservé, quesa sépulture demeurerait intacte et que les descendants du prince se trouveraient encore réunis ? Pendant la vingt-troisième année k'ang-hi (1684), on eut le bonheur de voir le vice-roi Ts'ai (i) et le gouverneur provincial Wang (2^ réédifier le temple du prince dans la

(0 ^ f^ ^ Ts'ai Yu-jong. « Homme de la bannière blanche sans bor- « dure, de Moulcden. Vice-roi du Hou-kouang. En 1680, nommé maréchal « Souei-yuan. Prit part, avec d'autres troupes, à la reprise du Yun-nan. « Après l'apaisement des rebelles, devint vice-roi du Yun-nan et du Kouei- « tcheou. A ce moment de récent apaisement de la sédition, les chemins « étaient couverts de fugitifs. (Ts'ai) Yu-jong rappela dans la paix cette « population errante et lui donna des bœufs et des semences pour qu'elle « pût s'appliquer avec diligence à la culture. Il composa dix rapports au « trône sur les mesures à prendre au Yun-nan {Tch'eou Tien che sou) et « poursuivit avec méthode ses œuvres et institutions. Lettrés et peuple « célèbrent, jusqu'à ce jour, ses bienfaits. » {Yun-nan fong tche, livre ig, Ming houan, f'onctionnaires célèbres.)

Le Yun-nan fong tche kao dit, en outre, que Ts'ai envoya, en i685, un rapport à l'empereur K.'ang-hi pour demander l'ouverture des mines et leur exploitation par le peuple sous le contrôle des autorités, qui percevraient de ce fait une taxe de 20 p. 100. Cette proposition fut agréée. L'année suivante, le vice-roi fut appelé à la direction générale des greniers {tsong tou ts'ang-tch'ang che-lang] et, après qu'il eût quitté le Yun-nan, il fut accusé par des courtisans d'avoir montré de la complaisance aux rebelles de cette province et envoyé en exil, avec son fils Lin. Il mourut en 1699.

Le Tien hi contient de lui (section Yi wen, Documents littéraires) plusieurs écrits, notamment ses dix rapports au trône concernant la réorganisation du Yun-nan et le texte d'une inscription sur pierre relative à la création, due à son initiative, du K'ouen-ming chou-yuan, collège établi dans le faubourg sud de la ville. Il était originaire de Kin-tcheou-fou, dans la province de Moukden.

(2) 3E HË 35c Wang Ki-wen devint gouverneur du Yun-nan, après avoir pris part au siège de la capitale et à sa capture, le 25 novembre 1681 [Tien hi, Che Hue).

Voici, d'après le Yun-nan fong tche kao (livre 126, p. 36), le résumé de la carrière de ce personnage : Lettré; entra au ministère de la ^guerre en 1654; puis juge provincial du Chàn-si; trésorier du Yun-nan en 1674, prit part à la répression de la révolte de Wou San-kouei et devint gouverneur de la province en 1681; demanda l'autorisation de faire des réparations aux rivières Kin-tche-ho et autres pour permettre aux habitants des environs de Yun-nan -fou de reprendre leurs occupations; après s'être retiré pour porter le deuil de sa mère (1686), il reprit ses fonctions en 1689; devint vice-roi de la province en 1691; félicité par l'Empereur pour avoir arrêté les pillages exercés sur les indigènes par les rebelles du Lou-k'oueichan ; fut autorisé, sur sa demande, à prendre sa retraite, peu après ; des îionneurs conférés par l'Empereur précédèrent et suivirent sa mort, survenue en 1703.

STELES ET TEMPLES COMMEMORATIFS DU SEYYID EDJELL 47

ville nouvelle (i). Puis, pendant la trente et unième année (1692), nous fûmes de nouveau assezheureuxpourque leviceroi Fan (2), le gouverneur Wang et le juge provincial Hiu (3) fissent transférer le temple du prince à Tch'ong-kouan (4).

(i) La ville actuelle de Yun-nan-fou. Ce passage semble montrer que le temple commémoratif du Seyyid Edjell était resté jusqu'alors sur son site primitif, prés de l'ancienne ville de Chan-chan ou de Tchong-k'ing.

(2) ^ P^ md Fan Tch'eng-hiun. « Surnom Sou-kong. Homme de la ban- « nière jaune sans bordure, à Moukden. En 1686, fut chargé de la vice- «: royauté du Yun-nan et du Kouei-tcheou. Après la rébellion de Wou (San « kouei) dans ces deux provinces, toutes choses s'y trouvaient à l'état rudi- « mentaire. (Fan) Tch'eng-hiun y fit preuve de pénétration, de ténacité, de « fermeté et de clairvoyance. Un mois après son arrivée à son poste, il « scrutait la conduite de ses fonctionnaires, tranquillisait le peuple, paci- « liait les autochtones et faisait cesser le brigandage. 11 mit l'ordre dans les « camps et prévint des calamités avant leur apparition. Il bâtit un temple « de Confucius {Hiue-kong), établit des registres du cens, fit confectionner « des instruments de musique et des accessoires employés pendant les cérémo- « nies et fit compiler la Description générale (de la province, T'ong-tche). « Tous ses projets atteignirent aussitôt le but exigé parles circonstances; ils « furent toujours adéquats aux événements, quelle que fût leur importance. ■« Il resta six ans dans sa charge et fit régner à un égal degré l'autorité et « la bienveillance. » ( Yun-nan fong tche, livre 19, Ming houan.)

Le Yun-nan Vong tche kao, postérieur à l'ouvrage précité, complète ainsi ces renseignements : « En 1694, (Fan) fut appelé au censorat, en qualité de « directeur de gauche, et quitta le Yun-nan. En 1704, étant président au « ministère de la Guerre, il demanda à se retirer; ce qui lui fut accordé. La « même année, il fut élevé à la dignité de premier gardien du prince héri- « tier, en raison des services rendus par lui comme surveillant des travaux « fluviaux d'endiguement qui venaient d'être achevés, et il fut promu de « cinq degrés {wou ki). 11 mourut en 1714 et des honneurs spéciaux furent « décrétés pour son inhumation. »

Le Tien hi contient plusieurs œuvres littéraires de ce fonctionnaire (Cf. section Yi wen).

(3) l^^/^Ho- Hiu Hong-hiun. Nommé juge provincial du Yun-nan en 1686. Sut empêcher, deux ans plus tard, une sédition militaire. Voir une notice biographique le concernant dans le Yun-nan fong tche (livre 19, Ming houan).

(4) ^ |§. La « double porte »ou passe fortifiée, monument du faubourg sud-est de Yun-nan-fou qui marque, paraît-il, l'emplacement de l'ancienne capitale des rois Mong du Nan-tchao et de la province du Yun-nan au temps des Mongols.

Dans un recueil rapporté par M. le commandant d'Ollone et intitulé Description avec cartes des Six rivières de la capitale provinciale du Yunnan, sur lequel j'aurai à revenir dans une autre de ces études, on voit figurer la porte Tch'ong-kouan, sur la carte du cours du Kin-tche-ho, au sud-est de la ville murée, près du pont J^BiS'l^ Ying-ngen-k'iao. C'est, me dit M. J. Dautremer, un édifice fort élevé qui domine, dans la

La salle d'apparat y semble une imposante montagne. Portes et colonnes s'y dressent majestueusement. Bassins, terrasses^ kiosques et belvédères, clôtures ombreuses, dans un isolement de nuages, nous causent, dès que nous les regardons, un sentiment de joie. Les lacs et les montagnes apparaissent comme une peinture. Le nom du temple commémoratif est « Reconnaissance aux services rendus » (i) et il en est fait mention dans la description officielle de Yun-nan.

Quand la restauration eut été effectuée, les témoignages faisaient défaut, dans les documents écrits. On s'enquit des descendants du prince, pour s'instruire, et il ne se trouva personne pour répondre. Aussi établit-on provisoirement un service de garde, afin de pourvoir aux deux cérémonies du printemps et de l'automne, pour ouvrir et fermer, arroser et balayer et demeurer en permanence dans ce palais du repos. On s'assurait que toutes mesures seraient prises pour l'entretien et les réparations.

Quant à la sépulture du prince, parmi les broussailles qui la couvraient confusément, depuis quarante ans, des renards dormaient et des rats trouvaient leur gîte, bûcherons et bergers poussaient leurs chants plaintifs et il n'y avait plus une chambre ou une niche pour recouvrir les ossements du ministre fidèle ni quelques arpents de champs.

plaine de Yun-nan-fou, tout le faubourg environnant, très populeux, et que l'on aperçoit de loin, lorsque l'on approche de la ville par la grande route du sud.

Le Tch'ong-kouan, monument historique, n'est pas un vestige subsistant de la domination indigène de l'ancien Nan-tchao. 11 fut construit sous les Ming, ces grands bâtisseurs de fortifications en briques. « Autour de la ville « murée de Yun-nan-fou », dit le Yun-nan fong tche (livre 6, p. i, verso), « il y a des rivières (ou fossés) navigables; au dehors, se trouve la Double « porte {Tch'ong-kouan), sous laquelle passe l'étroite voie d'un marché « populeux et qui fut construite par le censeur-pacificateur (gouverneur) « P'an Tsiun, en 1620. Depuis la dynastie actuelle, à partir de 1660, toutes « les fois qu'elle se trouva détériorée, on demanda au Trône de consacrer « des fonds publics, provenant de la gabelle, à sa restauration. Elle fut « reconstruite après être tombée en ruines, en 168 1, au moment où les « troupes impériales tenaient le rebelle Wou (Che-fan) investi dans la « ville. »

(i) f:R ^ Pao-kong.

STELES ET TEMPLES COMMEMORATIFS DU SEYYID EDJELL 49

pour défrayer les sacrifices offerts à son âme pure. Là, le vent soulevait de blancs papillons et la rosée faisait éclore de subtils parfums (i). Si l'on regardait, à l'ouest, les rivières et les montagnes {2), des sanglots retentissaient à la porte du tombeau : ils provenaient de ceux, sujets fidèles et lettrés loyaux, qui se tournaient vers le tertre funéraire pour se lamenter et gémir ou de ceux, fils animés de piété filiale et hommes pratiquant l'humanité, qui levaient les yeux au ciel et laissaient tomber leurs larmes.

Par bonheur, notre Empereur gouverne l'univers en s'appuyant sur la piété filiale. Au moment où échut la cinquième décade de Son âge, on reçut un décret de Sa bonté souveraine relatif à tous les temples et sépultures d'Empereurs et rois des générations passées qui avaient été détruits •ou endommagés, décret par lequel il était ordonné aux vicerois et gouverneurs des provinces intéressées d'en faire la recherche exacte et d'adresser des rapports au Trône en vue de leur restauration (3). La bonté impériale s'étend à tout et se fait même sentir à ce qui est flétri et devenu sans vie. Moi, Tchou, j'étais par ma naissance le descendant à la

(i) Comme dans la rase campagne.

(2) Les montagnes à l'ouest de Yun-nan-fou, au pied desquelles s'étend le lac qui reçoit les rivières voisines de la sépulture.

(3) Dans la première année du règne kHen-long (lySô), un décret de ce genre fut rendu pour la réfection et la garde des sépultures et temples des anciens empereurs et rois, ti wang. Le texte en est reproduit dans le code Ta Ts'îng lu H, Lois rituelles, Sacrifices. Il y est question, en particulier, des sépultures et temples {ling miao] des empereurs de la haute antiquité Chen-nong et Chouen, dans le Hou-kouang, dont la restauration aux frais de l'administration est ordonnée. Mais le décret se termine par ces prescriptions d'une portée générale: « S'il se trouve, dans d'autres lieux, des sépul- « tures ou temples [ling miao) qui soient dans les mêmes conditions, Nous «; ordonnons, dans tous les cas, aux vice-rois et gouverneurs concernés de « charger des fonctionnaires d'aller sur place les examiner et d'employer « l'argent restant des deniers publics pour y faire des réparations propor- « tionnées, de telle façon que ces édifices soient toujours intacts. En outre, *< pour les sépultures et temples où des gardiens [ling hou) n'ont pas été éta- « blis jusqu'ici et dont personne n'a la surveillance, on pourra établir quel- « ques-uns de ces gardiens, en nombre à déterminer, pour s'y occuperspéciale- « ment de l'arrosage et du balayage. Nous ordonnons que telle soit la règle ■« pour toujours. »

quinzième génération du prince de Hien-yang et j'habitais au loin, dans la ville de Long (i). Dès que j'eus connaissance de ce Décret sacré, je me tournai vers le nord et j'adressai, sous forme de salutations, mes remerciements de cette faveur céleste. J'aurais marché sur les mains comme sur les pieds, en me mettant en route. Je rédigeai des requêtes aux deux administrations supérieures de la province (2). Elles voulurent bien donner l'autorisation de réunir des souscriptions pour effectuer la restauration. J'eus la bonne fortune de voir les hautes autorités, ainsi que les habitants du Yunnan, par un effet de leur mérite et de leur vertu, faire choix de matériaux, se procurer la pierre et mettre tout leur zèle aux plans de reconstruction. Celle-ci fut commencée au début du printemps de l'année kia-chen (1704) et terminée à la fin de l'hiver de l'année /î-/eow (janvier-février lyoS). Des pins et des catalpas ont donné de nouveaux ombrages. L'or et le jade vert ont brillé derechef, ainsi réunis, dans un voisinage assez proche pour entendre le chant du coq, avec le temple commémoratif de notre prince, afin que, de la sorte, dents et lèvres se touchent (3). Il y a plus : les âmes du père et de la mère du prince auront où s'appuyer (4) et les clartés surnaturelles de ses aïeux et aïeules, notoires dans les générations successives pour leur rigorisme ou leur bonté (5), s'y concentreront toutes.

(0 [^ M- C'est vraisemblablement la ville actuelle de !§" |^ '}\\ Si-longtcheou, au nord-ouest de la préfecture de Sseu-tch"eng-fou, dans le Kouang-si. Le tcheou fut substitué, en 1666, au tch' ang-koiian-sseu de ^ [5^ Ngan-long, créé sous les Ming, en 1408, à la place du tchai du même nom, datant de l'époque des Mongols.

(2) jî§ li^ Leang yuan, les ya-ineti du vice-roi et du gouverneur du Yunnan.

(3) Figure de rhétorique indiquant la solidarité, la réunion naturelle de ce qui appartient au même corps ou à la même personne ; ici, la réunion sur le même point du temple commémoratif du Seyyid Edjell et de sa sépulture.

(4) Allusion, toute chinoise, à la protection donnée par les ancêtres quand un culte leur est régulièrement rendu, dans un temple ad hoc.

(5) ^ ^ « rigoureuse correction et bonté », symbolisant les pères et les mère'~.

STELES ET TEMPLES COMMEMORATIFS DU SEYYID EDJELL D I

Quant aux champs nécessaires pour subvenir aux sacrifices, afin d'assurer la durée du mausolée princier, il n'en avait pas été fourni. J'eus ce bonheur encore que le vénéré Lieou, notre commun aïeul, gouverneur de province, voulut bien prier par un rapport (i) les deux hautes administrations provinciales (c'est-à-dire le vice-roi et le gouverneur) de constituer un bien-fonds et d'acheter des champs, pour aider les descendants à offrir des sacrifices à leur ancêtre. Craignant, en outre, que l'abandon et la ruine ne vinssent à la longue, il écrivit officiellement au directeur provincial des études Wei (2), lui demandant de conférer le titre héréditaire de « bachelier chargé d'offrir les sacrifices », avec robe et globule (3), à mon second fils (à moi, Tchou), nommé Ma Che-hiong (4), pour qu'il reçût à perpétuité cet héritage ancestral et s'occupât du temple et de la sépulture. Un brevet lui fut donné pour qu'il se conformât à ces stipulations et en vue de prévenir les contes-' tations de gens malintentionnés. On peut dire que les faveurs ainsi conférées par le vénéré Seigneur ont atteint l'extrême et queloin^sut se porter sa sollicitude.

Ordre fut alors donné au jeune homme d'assumer l'administration à lui confiée.

(1) p^ Siang, par un « rapport ». Lieou Yin-tch'ou n'était pas, en eflet, gouverneur de province, à cettej date. Les siang sont, en particulier, les rapports que les sseu et tao, administrations secondaires d'une province, adressent aux autorite's supérieures, vice-roi et gouverneur. Tel est le sens de cette expression fdans l'inscription de la stèle brisée traduite successivement par MM. Lepage^et Chavannes.

(2) 01"^ M ^^'^^ Fang-t'ai, originaire du Kiang-si, docteur, fut nommé chancelier des étudesfau^Yun-nan en 1708. [Yiin-nan fongtche, livre 18).

(3) iS ® ^ IM ^ ÏE :^ M- I-^ code chinois [Ta Ts'ing lu li) donne un extrait des règlements du ministère des rites [Li pou tso li) aux termes duquel les temples commémoratifs [ts'eu miao) des saints et des sages [cheng hien) qui sont l'objet d'un[culte légal [sseu tien) sont placés sous la garde de ^ fiS, ^ fong-sseu-cheng, ou préposés aux sacrifices, choisis parmi les descendants de l'épouse, d'un caractère irréprochable, auxquels est délivré un certificat revêtu d'un sceau officiel (Voir Li lu, lois rituelles ; Tsi'Sseu, sacrifices; Li tai ti wang ling-tsHn, sépultures des empereurs et rois des générations successives).

52 ÉTUDES STNO-MAHOMÉTANES

On fît, pour être chanté devant le prince, un hymne dont les paroles sont :

Les bienfaits du Seigneur (i), au Yun-nan,

Furent comme le soleil suspendu dans le ciel.

Pourquoi, en raison d'un Décret rouge (du pouvoir souverain),

Est-il soudain parti au loin ?

Si un enfant quitte sa mère,

Qui le plaint de son allaitement perdu?

Les jeunes gens et les vieillards couvrirent le chemin,

Se couchèrent sur les ornières de sa voiture et en saisirent les brancards.

La montagne Hong (2) se dresse majestueusement;

Le Kin-tche (3) épanche lentement ses eaux.

Coq de jade vert et Cheval d'or (4),

Que les années du Seigneur soient comme les vôtres 1

Après qu'on eut fini de chanter cet hymne, l'envie vint de pleurer. Hélas! lorsque je l'entendis, la rivière arrosait cent H de terrain, la mer en baignait mille, le vent en parcourait dix mille et la lumière s'étendait sans fin. Les bienfaits du Seigneur ont eu la même heureuse influence que la rivière et la mer; ils ont porté aussi loin que le bruit du vent ; ils ont eu le même éclat que le soleil et la lune. Le Ciel sert, en haut, de miroir à ce qui est en bas et, sans y manquer, récompense la vertu. Il devra combler le Seigneur (5) des

(i) Il s'agit de Lieou Yin-tch'ou, parti pour le Kouei-tcheou, comme gouverneur.

(2) Le nom entier de cette montagne du Yun-nan, mentionnée dans la Géographie du Ts'ien Han chou, est ^ ^^ [Jj Ts'ong-hong-chan. Elle se trouve, au dire de Yang Chen, cité par le dictionnaire Tcheng tseu t'ong, sur le territoire de la sous-préfecture Lo-ts'eu-hien, au nord-ouest de la ville de Yun-nan-fou. Les auteurs la désignent comme la montagne gardienne [tchen chan) de cette ville.

(3) ^'/f*- Le Kin-tche-ho, rivière comprise dans le système d'irrigation créé, à l'est et au nord de l'ancienne Yun-nan-fou, par le Seyyid Edjell.

(4) Noms des deux célèbres montagnes ^ i|| lil Pi-ki-chan et ^ ,|^ jlj Kin-ma-chan, à l'ouest et à l'est de la capitale provinciale du Yun-nan et du lac Tien-tch'e.

(5) Lieou Yin-tch'ou.

dons de la fortune, augmenter la vieillesse du Seigneur, avancer le Seigneur dans ses dignités, glorifier la descendance du Seigneur et manifester la réputation du Seigneur, pour que ses mérites soient égaux, dans un âge différent, à ceux de mon ancêtre (à moi, Tchou), le seigneur Sai, et qu'ils aient, pendant mille automnes, une commune carrière.

Le temps manque à moi, Tchou, pour énumérer ici l'entrée à la Cour du Seigneur (Lieou Yin-tch'ou), ses fonctions dans le Kouang-tong et sa bonne administration de serviteur du Souverain et de bienfaiteur du peuple. Je rappellerai, quant à présent, que, ayant reçu le mandat de l'Empereur, il vint au Yun-nan pour donner aux pères de famille, aux vieillards, aux lettrés et autres hommes, aux marchands et au peuple entier de nos deux circonscriptions (i), comme un souffle qui se répand, une administration bienfaisante. Je graverai cela, en même temps, sur cette stèle pour en conserver l'impérissable mémoire. Je le célébrerai en ces termes :

« Le Ciel a voulu que notre Seigneur naquît là-bas dans « le Ts'in occidental (Chàn-si), pour être une tige suppor- « tant l'État, pour être un dragon parmi les hommes. Ses « talents ont une vigueur de huit boisseaux (2) et sa science « la richesse des trois Feii (3). Il porte sur sa poitrine et dans « sa main le jade précieux. Il se nourrit de l'antiquité et « savoure les plus remarquables modèles. Dans les intentions « de l'Empereur, choix était fait de lui comme auxiliaire du « Souverain, auprès des ministres. Nommé, une première

(0 MiÉ; Leang yi. Le Yun-nan est divisé en trois régions administrées par des tao-fai, désignés sous les appellations de Yi-tong tao « vers l'est », Yi-si tao, « vers l'ouest » et de Yi-nan tao « vers le sud ».

(2) Allusion littéraire empruntée au Che ki et au Tsin chou, ouvrages historiques où il est question de personnages dont la belle capacité de buveurs leur permettait de boire huit boisseaux de vin. Devenue caractéristique d'un talent extraordinaire. Voir P'ei-wen yunfou.

(3) Livres attribués aux trois empereurs de l'antiquité Fou-hi, Chen-nong et Houang-ti.

« fois, à l'inspection du Kiang-si, il eut ensuite les fonctions « de juge du Yun-nan. Il fut Tépée de Kong (i) et le miroir « de Ts'in (2). Il fut la pierre (rouge comme le) poumon (3) et « les mœurs devinrent pures. Il extirpa la félonie et supprima « les abus. Ses subordonnés eurent à s'observer comme s'ils « eussent été debout sur la glace du printemps. Sévère envers « soi-même et se complaisant dans sa sérénité, il coupa « court aux présents intéressés et ne fit aucun cas des larges- « ses. Peu de temps après, il quitta ses fonctions pour celles « de trésorier, dans notre province du Yun-nan. (Pour va- « querplus rapidement aux affaires de sa charge), il rejette « alors les aliments déjà dans sa bouche et prend sa che- « velure dans sa main (4). Il maintient partout la justice et

(i) ^ |îjî[ Fong-ngo (ou Fong-a), l'Epée {-j^ If^ fai-7igo) de Fong-tcirenghien, sous-préfecture dépendante de Nan-tch'ang-fou, capitale de la province actuelle de Kiang-si. Il est fait souvent mention de cette épée miraculeuse dans la littérature chinoise et l'encyclopédie impériale Yuan kien lei han, consacrée aux allusions ou citations poétiques et littéraires, en cite de nombreux exemples (livre 228, à Kien, Epée); notamment une pièce de vers de Ngeou-yang Sieou, de l'époque des Song, qui se termine par ces mots :

Si vous la placez dans votre magasin d'armes,

Vous pourrez faire cesser la guerre dans tout l'univers.

Le P'ei-wen yun fou rapporte, d'après l'histoire officielle de la dynastie Tsin {Tsin chou, Biographie de ig^ ^ Tchang Houa), l'origine de cette épée d'une façon un peu différente de celle que l'on trouve dans le recueil précité : « Lorsque Lei Houan ^ ^, — y est-il dit, — devint sous-préfet « de Fong-tch'eng, il trouva, après son arrivée dans sa sous-préfecture, en « faisant creuser les fondations du bâtiment servant de prison, une boîte en « pierre contenant deux épées sur lesquelles étaient gravées ces désignations : « sur l'une, ^| ^ Long-tsHuan et, sur l'autre, -ji^ ^ T'ai-ngo. » D'où, deux appellations métaphoriques des épées.

(2) -^ il- Le Si king tsa ki, cité dans l'encyclopédie poétique Yuan kien lei han (liv. 38o, p. 17, v., ^ >[^ |^ Tchao sin tan, Refléter le cœur et le fiel), dit : « L'empereur Ts'in Che-houang avait un miroir carré, dans lequel « il pouvait voir réfléchis le cœur et le fiel. Le fiel augmentait et le cœur « battait chez les femmes qui avaient des intentions perverses et Che-houang « les tuait aussitôt. » Voir aussi Couvreur, Dictionnaire chinois-français, à King, Miroir.

(3) |l^ ^ Fei-che. Pierre sur laquelle, d'après les rituels Li ki et Tcheou H, on faisait asseoir, pendant trois jours, les plaignants pour les empêcher de proférer, en justice, de fausses accusations.

U) Pi ("i ^ ^- Comme faisait Tcheou kong, dont Han Yu rapporte ce

« la fidélité, creuse des rivières et répare des routes pour « assurer le bien-être des commerçants et des agriculteurs. « Hélas! Une inondation eut lieu, en automne, dans le pays « du K'ouen (lac de Yun-nan-fou), qui fut sur le point de « devenir sujet du royaume des flots. Dans les habitations, « une pierre sonore était seule suspendue (i) (au lieu de « nourriture) ; la disette arrivait fréquemment. Il augmenta « les approvisionnements de riz et en diminua la sortie. Le « peuple n'eut pas lieu de montrer ses appréhensions en « fronçant les sourcils. Puis, on eut à souftrir du démon « de la sécheresse. Les villes et les campagnes poussèrent « des clameurs pour obtenir des grains et adressèrent des « prières au mont sacré Houa(2) pour que la pluie tombât, « de la même façon qu'il fut fait jadis à Sang-lin (3). Il remit « à neuf le Temple de la littérature (ou de Confucius) et des « pluies excessives ne submergèrent plus rien. Par un rap- « port au Trône, il fit augmenter le nombre fixe des étu- « diants pouvant être reçus aux examens. Les écoles furent « dans l'allégresse. Il prohiba le luxe, supprima les dépen- « ses inutiles et rendit les mœurs uniformes par des me- « sures d'ensemble. Administration excellente, enseigne- « ments excellents ! le peuple manque de noms pour les « qualifier. Il chante les bienfaits du Seigneur, qui lui sont « inhérents comme le parfum au bouquetin porte-musc; « il célèbre les grâces du Seigneur, comme le son sort

trait : « Tcheou kong avait un tel empressement à voir les hommes doués « de sagesse que trois fois, après avoir commencé de manger, il rejeta les « aliments déjà dans sa bouche et que trois fois, ayant commencé de se « baigner, il rassembla sa chevelure dans sa main. » (Cf. Fei-wen yun fou.)

(0 mm-

(2) '^ ^, laiVlontagne sacrée de l'ouest, près de Houa-yin-hien, province de Chàn-si. Elle porte aussi le nom de ;;[(; ^ jJL| T'ai-houa-chan, qui a été donné également à une montagne située dans le voisinage de Yun-nan-fou, au sud-ouest de cette ville.

(3) ^ ;^ « Forêt de mûriers », nom de la localité où alla prier en personne T'ang, le fondateur de la dynastie Chang, après une sécheresse qui avait duré cinq ans (Tch'ouen-ts'ieou de Lu Pou-wei).

« de la cloche. Des choses les plus ténues, des affaires « grandes ou petites, il s'acquitte avec une sincérité abso- « lue. Ah ! respect à notre Seigneur, qui se distingue de la « masse et surpasse la foule. Ile Tche-tchou (i), au milieu « du courant; tranquillité au sein de la mer; pureté dans « le fleuve ! Comme à son humble fils, quel a été mon bon- « heur ! J'ai pu (comme son disciple) fréquenter (2) la de- « meure du Seigneur. Mais quoi ! Un décret écrit en ver- « millon (impérial) l'a promu, là-bas, gouverneur du K'ien « (la province de Kouei-tcheou) (3) et la voiture du Seigneur « s'en est allée...

« Nos désirs, qui pourra leur donner suite ? Heureuse- « ment, nous sommes imbus des enseignements (4) qu'il « nous a laissés. Il a pourvu aux grains nécessaires à l'en- « tretien de la sépulture princière de notre ancêtre. Chaque « année, l'automne mûrit la moisson et, annuellement, nous « pensons ainsi au Seigneur. Mon être indigne rêve de s'ad- « joindre des ailes pour prendre son essor vers le ciel bleu,. « là-haut; mais je n'obtiendrais rien en volant et je grave « cette pierre pour y voir le Seigneur. »

Date :

Année ki-tch'eou, quarante-huitième du règne k'ang-hi (1709), au solstice d'été.

(i) ^^ ^, OU Ti-tchou [chan], île célèbre, dont il est fait mention dans le chapitre Yu-kong « Tributs de Yu », du Choii-king. Située à quarante li au nord-est de la préfecture indépendante de seconde classe de Chàn-tcheou (provincedeHo-nan), elle se dresse au milieu des eauxdufleuve Jaune, comme une colonne. Son nom moderne est San-men-chan, Montagne des trois portes. Le commentaire du C/ioiiei-ki}ig rapporte que cette montagne, au moment où le Grand Yu accomplissait ses gigantesques travaux d'écoulement des eaux, empêchait le fleuve Jaune de couler vers l'est et que l'empereur-ingénieur en creusa les flancs pour lui donner une issue.

(2) ^ tché, Faire rôtir des viandes pour les porter, comme un disciple, à sa résidence officielle et la fréquenter.

(3) En 1708.

(4) Le mot Enseignements est incertain, le caractère étant en partie effacé sur les estampages. Le contexte indiquerait plutôt Bienfaits.

STELES ET TEMPLES COMMEMORATIFS DU SEYYID EDJELL

Gravé dans la Salle de la fidélité séculaire [Che tchong fang) (i) de la sépulture princière.

Le descendant à la quinzième génération du prince de Hien-yang, de la dynastie Yuan, issu du Saint de la religion Pure et vraie (Mahomet), Ma Tchou (2), de Kin-tch'e (3) antérieurement professeur au collège Kouo-tseu-kien (à Pékin), a composé et écrit ceci.

(Premier cachet:) « Sceau de Ma Tchou. »

(Deuxième cachet, fond noir :) « Surnom : Tchong-sieou. Autre surnom: Kia-ping. »

Fils chargés d'accomplir les sacrifices: (Ma) Che-ying.

(Ma) Che-hiong.

Petits- fils {id) : (Ma) T'ien-kiao.

(Ma) T'ien-sseu.

(Ma) T'ien-tsiun.

(Ma) T'ien-lin.

(Ma)T'ien-k'ouei.

(I) Ift t^ ^•

(3) « Dents dorées », désignation littéraire du département de \ongtch'ang-fou, au Yun-nan.

Gravé respectueusement par Che Fan, de la sous-préfecture de K'ouen-ming (ville de Yun-nan-fou).

(Premier cachet :) Che Fan.

(Deuxième cachet, carré :) Kouang chou mi... ?

Si nous comparons maintenant le texte ci-dessus avec celui de la stèle brisée^ nous constatons, tout d'abord, que celle-ci est postérieure d'une trentaine d'années, au 7noins, à celle de 1709, puisqu'un fait y est mentionné avec la date de 1736. La teneur des deux inscriptions serait asse^ semblable, en dépit de leur différence de longueur, si les éloges adressés aux hauts fonctionnaires Fan Tch'eng-hiun, Wang Ki-wen et Lieou Yin-tch'ou n'étaient suivis, sur la stèle incomplète, d'un reproche d'usurpation adressé à la famille Mou. Cette famille Mou, représentée comme ayant accaparé le Pao-kong-ts'eu, temple commémoratif de « Reconnaissance pour les services rendus », était, à n'en pas douter, composée par des descendants de Mou Ying, conquérant du Yun-nan sous les Ming, en i382.

Mou Ying fut, en effet, comme nous le verrons par la suite, placé à côté du Sey^yid Edjell dans le temple officiel, pour y recevoir les mêmes hommages, et les représentants

STÈLES ET TEMPLES COMMÉMORATIFS DU SEYYID EDJELL Sg

de plusieurs générations issues de lui ont occupé, dans le gouvernement du Yun-nan, les plus hautes situations sous lesnomsdeMouTch'ouen.deMouCheng, de Mou Ngang, de Mou Pin, de Mou Tsong, de Mou K'ouen, de Mou Tch'ang-siang, de Mou T'ien-po, de Mou Lin, de Mou Tsan, de Mou Tch'eng, etc.

L'accusation publique gravée sur la pierre, près de la sépulture du Seyyid Edjell, contre cette famille Mou, autrefois si puissante, suffit à expliquer pourquoi la stèle postérieure à ij36 fut, peut-être à la faveur des troubles qui se répétèrent souvent au Yun-nan, brisée et qu'elle gise aujourd'hui, abandonnée, en dehors du monument funéraire dont la pierre dédicatoire, placée devant le tombeau, ne date que de 1880. f incline à croire que la pierre inscrite en cursive, dont je viens de donner la traduction française, qui est qualifiée de « moderne » à la page 291 du fascicule de février 1908 de la Revue du Monde Musulman et dont Vétat de conservation, à en juger par les estampages qui en ont été pris récemment, semble parfait, ne date, elle aussi, que de peu d'années. C'est vraisemblablement la réplique d'une inscription plus ancienne {l'original de 1 709), réplique qui aura été gravée au moment de la restauration de V édifice qui la recouvre, en 1880. Son texte n'a rien de comminatoire pour la famille Mou, dont Vancêtre a continué de partager, dans le temple Pao-kong-ts'eu, concurremment avec le Seyyid Edjell, les honneurs du culte officiel. Nous verrons même, dans la suite de ce travail, que V administration chinoise, loin de se dédire à cet égard et d'approuver le reproche de spoliation formulé sur la stèle brisée, a donné à ces deux personnages, dans le petit panthéon dont il s'agit, un autre compagnon dans la personne de l'émule de Mou Ying, lors de la conquête du Yun-nan, à la fin du quatorzième siècle.

De la stèle rompue retenons aussi cette notion que la « garde permanente » de la sépulture du Seyyid Edjell

cessa après la mort de Ma Che-hiong et de son Jîls^ en

Ce n'est que treize années après que l'ancien moine bouddhiste Tchou Yuan-tchang se fût proclamé empereur de Chine et premier souverain de la dynastie Ming que la proviîtce du Yun-nan cessa d'être gouvernée par des princes mongols pour passer sous la domination nouvelle. On sait — et plusieurs témoignages en ont été déjà rapportés ici — que la capitale provinciale habitée par le Seyyid Edjell n occupait pas le site de la ville actuelle de Yun-nan-fou, mais qu'elle se trouvait, à peu de distance., dans la direction du sud-est. Elle avait été une capitale de la famille Touan, du royaume de Nan-tchao ou Ta-li, conquis par les Mongols en 1 253. Voici, sur les noms et remplacement de Vancienne ville., quelques renseignements puisés dans des ouvrages chinois :

Le Ta. Ts'ing yi-t'ong tche {Yun-nan-fou, Antiquités), après avoir mentionné la révolte de Ko Lo-fong, sous les T'ang, ajoute :

« Son fils Fong Kia-yi construisit (à la capitale du nouveau royaume) une enceinte plus grande, qui fut appelée i'BMM T'o-tong-tch'eng, ou Ville orientale agrandie. Son descendant à la sixième génération, Cheng Fong-kou (i), changea ce nom en Mj5 ^ Chan-chan. »

Le même ouvrage donne des murs et fossés de la ville actuelle de Yun-nan-fou la description suivante [Chap. Tch'eng tch'e) :

(i) Koii est, sans doute, une erreur pour yeou. Voir, sur ce roi, successeur de K'iuan Li-cheng, l'Histoire particulière du Nati-tchao, par M. C. Sainson, pp. 6i et suivantes (Fong-yeou ou K.'iuan-fong-yeou).

STÈLES ET TEMPLES COMMÉMORATIFS DU SEYYID EDJELL 6l

« Le périmètre de l'enceinte murée est de 9 H. Les portes sont au nombre de six. La muraille est entourée de fossés où les bateaux peuvent circuler. Au dehors, s'élève le g^ Tch'ong-kouan (Double porte ou passe), qui marque l'emplacement de l'ancienne ville, T'o-tong-tch'eng« la Ville orientale agrandie », de la famille Mong ^JP^, à l'époque des T'ang... »

Les mêmes faits sont rapportés de la façon suivante dans le Tienhi, où il est dit de Yun-nan-foii [liv. i, i ,p. g, v.):

« Vers la fin de la période fien-pao (742 à 755), cette ville fut absorbée par le Nan-tchao. En la cinquième année kouang-to {cette période ne compte que deux ans, 763 et 764), Kong Kia-yi Ji.fJtl^ en augmenta les constructions et l'appela T'o-tong-tch'eng (i).

« Son descendant à la sixième génération, Kiuan Fongyeou #^|§, changea cette appellation en celle de Chanchan-fou ^15 ^ jj^, ou département de Chan-chan (2), qui fut conservée dans (l'État de) Ta-li...

(i) Note du texte : « Le Nan-tchao établit, sur son territoire oriental, le tsie-tou, ou gouvernement, de T'o-tong, voulant dire par là qu'il étendait {k'ai-fo), ce territoire oriental. Ce fut un de ses six tsie-tou. Les six gouvernements étaient ceux de T'o-tong, de Nong-tong ^ |^,de Yong-tch'ang :^C ^, de Yin-cheng ^ ^, de Kien-tch'ouan ;^|J j\\ et de Li-chouei

(2) Note du texte : « Chan-chan veut dire Autre capitale (^l] ^). D'après le Tien fti J^ f^, la famille Mong appelait sa capitale Sie-mie ]§^ P^ et sa seconde capitale Chan-chan. La Description officielle dit : « Siun Ko-k'iuan ^ ^ ^ changea la ville de T'ai-ho ::;Çc TU M ^"^ Capitale de l'ouest "^^ et Chan-chan fut appelée Capitale de l'est ^ ^. A l'époque de Long-chouen [^ )I{^ (sans doute, le même roi que celui qui est appelé [^ ^ par Li Tchao-lo, dans son « Dictionnaire des années de régne », et par M. Sainson qui, d'après le Nan-tchao ye che de Yang Chen, lui assigne comme dates 877 à 897), on changea de nouveau la Capitale de l'ouest en Capitale centrale «^ ^ et la Capitale de l'est en Capitale supérieure

Jb ^•

Remarquons, en ce qui concerne le nom de la ville de Sie-mie, que telle est la prononciation que lui assigne le Dictionnaire de K'ang-hi, mais

« Au commencement des Yuan, on fit de Chan-chan un wan-hou-fou et, pendant la treizième année tche-yuan (1276), on changea celui-ci en lou de Tchong-k'ing pfM^^- En l'an i5 hong-wou, sous les Ming (i382), ce dernier devint le département de Yun-nan-fou... »

Dans le Tien hi {chap. Kiang yu, frontières et territoire, p. 2g), on lit, sous la mention consacrée à T'o-tongtch'eng :

« Pendant la quinzième année hong-wou (i382), on établit la préfecture de Yun-nan-fou et on construisit une autre ville préfectorale (û^^jj^l!^). Son périmètre fut déplus de neuf li et on la munit de six portes... »

Donc, le site de la ville murée, capitale du Yun-nan,fut changé eii 1882; mais il est resté le même depuis cette époque, date de la prise de la ville par les Chinois sur les Mongols, ainsi que l'atteste la géographie impériale Ta Ts'ing yi-t'ong tche. Un plan français de Yun-nan-fou actuelle a été publié dans les Guides Madrolle, Chine du Nord, et les six portes y figurent avec leurs noms chinois. A la page 83 de ce Guide, on lit : « En dehors de la ville se « trouve une petite forteresse {kouan), bâtie sur l'emplace- « ment de Tancienne cité appelée Tche [lire T'o)-tong- « tch'eng, qui appartenait à la dynastie indigène Mong, du « temps des T'ang. »

Cette petite forteresse n'est autre que la Double porte, Tch'ong-kouan, dont il a été question plus haut. Elle marque, sans doute, l'emplacement du mur nord de Totong, Chan-chan ou Tchong-k'ing, résidence du gouverneur Seyyid Êdjell. Elle figure très nettement sur un plan des cours d'eau de la banlieue de Yun-nan-fou dont je dois la

qu'une note insérée dans le Tien hi (Lu t'ou, 2^ recueil, hia), reproduisant le Man chou, indique la lecture Sie-fa,

communication à M. le commandant d'Ollone. C^est dans son voisinage que se trouve la chambre funéraire. Les ouvrages chinois mentionnent celle-ci à maintes reprises. Je citerai d'abord le plus récent, le K'ouen-ming hien tche, description officielle de la sous-préfecture de K'ouen-mi7i[ ^ ville même de Yun-nan-foii , par ^i^^lH, Tai Yun-fan [nom personnel K'iong-souen)^ dont le manuscrit, achevé en 1841, ne fut imprimé et publié que soixante plus tard, en iQOi [liv. 9, Sépultures) :

SÉPULTURE DE Sai-yin Ngo-to-tsi (Scyyid Edjell), prince

DE HiEN-YANG, SOUS LA DYNASTIE YuAN. D'aprèS le

Nan-ichao /e che (l'œuvre primitive de Ni Lou, qui fut ensuite remaniée par |^x^ Jouan Yuan-cheng et |§ '}M Yang Chen et qui, sous sa forme nouvelle, a été traduite en français par M. C. Sainson sous le titre à.' Histoire particulière du Nan-tchao), elle se trouvait en dehors de la porte nord de la ville murée de la sous-préfecture. L'ancienne Description officielle, Kieou tche, dit : « Se trouve « à 5 // à Test de la ville murée. Le prince, pendant la on- « zième année tche-yuan (1274), du règne de Che-tsou, des « Yuan, fut nommé p'ing-tchang, ou gouverneur, de la pro- « vince de Yun-nan. Très nombreux furent les actes bien- « faisants de son administration et tout le peuple s'en mon- « tra heureux et reconnaissant. Après avoir gouverné le « Yun-nan pendant six ans, il mourut à l'âge de soixante- « neuf ans. Le titre posthume de Tchong-houei, Fidèle et « bienfaisant, lui fut conféré. »

Le même ouvrage, dont M. d^Ollone a rapporté en France un exemplaire, contient une carte des rues des faubourgs de la ville. On y voit figurer, au sud-est de l'enceinte murée, la « Sépulture du prince de Hien-yang » ;^F^3E P*' ^^ sud-ouest de la porte historique appelée Tch'ong-kouan, qui marquerait la place de l'ancienne capitale du Yun-nan,

SOUS les Mongols comme au temps des rois Mong du Nantchao. La sépulture voisine avec /e ^5cH Lo-t'ien-yuan, à l'est, et avec /e f^^^J^ Nan-yue-miao, à C ouest.

Le Ta Ts'ing yi-t'ong tche cite également {Yun-nan-fou, Sépultures) le tombeau du Seyyid Edjell comme situé dans le K'ouen-ming-hien et fait suivre, à son tour, cette mention d'un résumé élogieux de la vie du gouverneur mahométan.

Mais la salle funéraire n'est pas — ainsi qu'on a pu le remarquer en lisant V inscription lapidaire de Ma Tchou — le seul monument qui ait été élevé à la mémoire de son ancêtre à Yun-nanfou. Il est question, en effet, sur la stèle, à plusieurs reprises, de la sépulture et du temple commemoratif (j]^"^ ts'eu-t'ang) où les autorités locales reçurent pour instruction d'aller, plusieurs fois par an, offrir leurs hommages. On a vu, en outre, dans le même document, quelles ont été les vicissitudes de ce temple commémoratif Vraisemblablement élevé, sous les Yuan, au nord et près de l'ancienne ville, il fut déplacé en 1684 et nous le voyons encore mentionné dans les termes suivants au chapitre des Temples (Ts'eu miao) du Yun-nan-fou, dans le Ta Ts'ing yi-t'ong tche, terminé en 1748 :

JÉFJ3Ei® Temple du prince de Hien-yang. — Derrière l'École delà préfecture [foîi hiuê). On y offre des sacrifices au Seyyid Edjell Chams ed-Din, de l'époque des Yuan, qui reçut l'investiture de prince de Hien-yang.

L'École de la préfecture s'est trouvée généralement sur le Wou-houa-chan, colline située au milieu de la ville murée actuelle, et cette colline est, depuis quelques années, couverte en partie, — me dit M. Soulié, — par les constructions de la nouvelle Université, créée au Yun-nan comme une

conséquence de la réforme de l'enseignement sur des bases occidentales, dans tout l'empire chinois (i).

Ce Temple du prince de Hien-yang devint en i6g2, comme le marque la stèle de 1 70g, le Pao-kong-ts'eu (2), ou Temple commémoratif de reconnaissance pour les services rendus et, lors de la restauration de la sépulture du Seyyid Edjell, en 1704 et ijoS, il est indiqué, sur la stèle, comme réuni à elle dans un même voisinage. Nous trouvons, sur cet édifice, de très intéressants détails dans le Yun-nan t'ong tche kao [liv. 88, Ts'eu sseu, temples et culte officiels), d'après une ancienne édition du Yun-nan t'ong tche :

« 11 est situé — dit le recueil officiel — à Test de la ville murée, en deçà de la porte Tch'ong-kouan, On avait construit primitivement un Hien-yang wang miao. Temple du prince de Hien-yang, où un culte était rendu à Sai-tientch'e de l'époque des Yuan, et un K ien-ning wang miao, Temple du prince de K'ien-ning, où un culte était rendu à Mou Ying de l'époque des Ming. Ces deux temples étaient au sud de la ville murée. Pendant la trentième {sic) année k'ang-hi (1691), le vice-roi Fan Tch'eng-hiun, le gouverneur Wang Ki-wen et, à leur suite, les divers fonctionnaires provinciaux et taotai les déplacèrent et les réunirent en un seul temple sur le site actuel. »

Ces renseignements sont accompagnés d'une curieuse pièce de vers dans laquelle Yang Yi-ts'ing (3), grand secrétaire d'État de la dynastie Ming, a rappelé sa visite au temple du Seyyid Edjell, de la biographie de Mou Ying

(i) Voir, dans la partie II de ces Études [nolQ î , page 23), ce qui concerne cette école et ses déplacements.

(2) m. îti M-

(3) m - ïH •

et d'une Notice relative à la construction nouvelle du Temple de reconnaissance aux services rendus, par Fan Tch'eng-hiun.

Voici d'abord les deux strophes, composées par Yang Yits'ing, originaire de Ngan-ning-tcheou, préfecture située, à peu de distance, au sud-ouest de Yun-nan-fou. Ce personnage, dont on peut lire la biographie dans le Li tai ming tch'en yen hing lou [liv. 22, seconde partie), fut reçu docteur en I4']2, devint gouverneur provincial du Chàn-si et se signala par la part active qu'il prit à la défense de la Grande Muraille et de la frontière chinoise du nord-ouest.

Visite faite au Temple du prince de Hien-yang PAR Yang Yi-ts'ing, de Ngan-ning,

GRAND secrétaire d'ÉtAT DE LA DYNASTIE MiNG.

Le temple, haute forteresse où brûle l'encens, est imposant par son aspect.

Les hommes de ce royaume, vis-à-vis l'un de l'autre, pleurent silencieusement sur les restes du ministre fidèle.

Par le prestige de son talent, il égala (le maréchal) Kin, des chars et de la cavalerie, de la Cour des Han (i).

Et, par ses exploits et mérites, le premier ministre Houen, de l'époque des T'ang (2).

(i) Allusion à Kin Je-ti -^ 0 6|p (ou Kinn-miti, Wieger), ce fils d'un roi des Huns qui, prisonnier à la Cour de Chine et ayant la charge des chevaux du palais, devint le favori, tout dévoué, de l'empereur Wou-ti, des Han. Le P. Wieger, Textes historiques, pp. 481, 569, Syi et 572, raconte la haute fortune de « cette âme damnée de l'empereur » et dit : « Le Hun Kinn-miti « ne quittait jamais l'Empereur. Dans son service de tous les jours, il gravite « autour de lui, durant plus de trente ans, sans jamais lever les yeux. » A la mort de Wou-ti, celui-ci le désigna pour être l'un des trois régents de l'empire. Le Hun avait éloigné de lui le fer d'un assassin. L'origine étrangère de ce modèle de dévouement au prince est, sans doute, cause du parallèle ici établi entre le Seyyid Edjell et lui. Cf. aussi Chinese reader's manual de W.-F. Mayers, n° 267, et Chang yeou lou (livre i3).

(2) Allusion à Houen Che-tche |Ç f^ J^, issu, sous les T'ang, d'une famille de tou-tou, ou gouverneurs, de Lan-tcheou, dans le Kan-sou actuel. Doué de grandes qualités militaires, il se distingua par ses exploits à l'armée du Chouo-fang, obtint les plus hautes dignités administratives {K'ai-fou, yifong-san-sseu), devint prince de Ning-chouo et mourut en combattant les Thibétains. Cf. Chang yeou lou, livre 5.

Dans les défilés et les montagnes où la terre prend fin, il implanta ses

traces à la façon de Yu ( i ) Et les hommes y apprirent les mœurs polies de la Chine en chantant

au son des instruments (2).

Des livres, par pleines voitures, apportèrent aussi les destinées réservées

aux nations civilisées.

Une nouvelle inscription sur pierre commémorera derechef les actes méritoires du passé.

Laissant de côté la biographie de Mou Ying^ qui fut le <:onquérant et le pacificateur du Yun-nan sous les Ming, à la fin du quatorzième siècle, et dont la tablette fut placée^ pour y recevoir des hommages analogues, dans le même temple que celle du Seyyid Edjell,je traduirai ci-dessous le discours de consécration de cet édifice rédigé par le vice-roi Fan :

Notice

relative a la construction nouvelle du pao-kong-ts'eu,

OU Temple de reconnaissance aux services rendus,

PAR Fan Tch'eng-hiun.

J'ai constaté que, lorsque les offrandes du culte ont été instituées par de saints souverains, ce culte a été rendu à ceux qui avaient donné au peuple un exemple à suivre, à ceux qui avaient affermi l'Etat par leurs exploits et à ceux qui avaient su le défendre contre de grandes calamités naturelles ou le prémunir contre de grands malheurs.

Aussi, ceux qui firent profiter de leurs labeurs et de leurs bienfaits une seule époque furent, pendant un temps, l'objet d'un culte, qui prit fin avec leur génération, et ceux qui firent profiter de ces labeurs et bienfaits une seule région furent, dans cette région, l'objet d'un culte limité aux frontières de celle-ci. Mais, si ces heureuses influences ne s'éten-

(1) Re'miniscence des travaux de canalisation dus au Seyyid Edjell. Voir p. 44, note I.

(2) La musique adoucit les mœurs.

daient pas seulement à une région et si ces labeurs et bienfaits étaient tels qu'ils pussent se perpétuer pendant cent générations, aucun relâchement ne saurait, certes, être admis dans le maintien du culte institué, à leur égard, dans les temples !

La province du Yun-nan avait possédé depuis longtemps des temples consacrés aux deux princes de Hien-yang et de K'ien-ning. On trouve dans les livres traitant de l'histoire du Yun-nan que le prince de Hien-yang était Sai-tientch'e (le Seyyid Edjell), ministre de la dynastie Yuan, et que l'empereur Che-tsou des Yuan (Khoubilai Khan), pendant la onzième année (i), considérant que cette région du sud ne jouissait pas encore de la tranquillité, donna au prince le mandat spécial d'aller la gouverner pacifiquement. A compter du jour où le prince arriva au Yunnan, il commença par construire un Palais des études [Hiue-kong, collège auquel est adjoint le temple de Confucius), afin de donner une impulsion à l'enseignement des lettres. Après quoi, il supprima les fonctionnaires inutiles, réduisit les impôts et les corvées, rappela les fugitifs dispersés, secourut les affamés, étendit le procédé administratif du défrichement par des colonies militaires et fit construire des ponts (2). Toutes les mesures propres à faire naître un avantage ou à éliminer un mal furent uniformément prises par lui. Il alla jusqu'à construire des digues et creuser des canaux, pour assurer l'irrigation des champs, et jusqu'à guider le cours des eaux, en vue de les contenir ou de les laisser s'épandre. La population, aujourd'hui même, en re- . cueille encore le bénéfice.

(i) Non de son règne, mais de la période tche-yuan ; soit 1274.

(2) Plusieurs ponts perpétuent par leur nom, au Yun-nan, le souvenir du Seyyid' Edjell. On en trouve la mention dans les livres 48 et 49 du Yunnan fong tche kao [Tsin leang, Gués et ponts). Je rélève un de ces ^ ^ ^ Sai kong k'iao, ou Ponts du seigneur Sai, dans la sous-préfecture Yi-leanghien, un autre dans le Kien-chouei-hîen et un troisième, construit (peut-être reconstruit) pendant les années tch'ong-lchen (1628 à 1644), dans le Linngan-fou.

Le prince de K'ien-ning est Mou Ying (i), marquis Sip'ing (Pacificateur de l'Ouest), sous la dynastie Ming. L'empereur T'ai-tsou, des Ming, pendant la quatorzième année hong-ti>ou{i 38 1), ordonna au prince de pacifier le Yun-nan, de concert avec le Maréchal conquérant du Sud (2). Peu de temps après, les Wou-man (Barbares noirs) se révoltèrent de nouveau. Le prince fit venir des troupes d'élite pour les réduire et il les pacifia. En conséquence, un décret impérial le maintint sur place pour garder le pays. Il put ainsi conquérir Tong-tch'ouan (3), s'emparer d'envahisseurs birmans, préparer la défensive et la guerre, faire défricher des champs par des colons militaires, enseigner le labourage et la culture des mûriers et il se montra courtois envers les sages lettrés. Le Yun-nan lui dut la paix et, pendant les générations qui suivirent, demeura soumis.

Il y a de cela, aujourd'hui, plusieurs centaines et tant d'années. Parmi le peuple du Yun-nan, vieillards et jeunes gens, parlant des services rendus par ces deux princes, de leurs bienfaits, ne manquent pas de soupirer et leurs appréciations louangeuses ne trouvent pas de contradicteurs.

Le temple du prince de K'ien-ning était anciennement situé dans l'intérieur de la ville murée, du côté de l'ouest. Il fut détruit par le feu des envahisseurs (4). Quoique le temple du prince de Hien-yang subsistât encore au dehors, dans le faubourg méridional [Nan-kouan)^ il s'y trouvait à l'étroit et en ruines, insuffisant pour que l'âme (du défunt) y demeurât convenablement fixée (5). Je passai dans ce lieu avec le gouverneur provincial, M. Wang, et nous avisâmes ensemble au moyen de le rénover. A ce moment même,

(2) Titre porté par Fou Yeou-to, dont il sera question plus loin, p. 72.

(3) Préfecture située au nord-est de Yun-nan-fou.

(4) Peut-être pendant l'occupation de la ville par les partisans du chef annamite Cha Ting-tcheou, de 1646 à 1648. Voir plus haut, p. 45.

(5) Qu'était donc devenu le temple du prince {wang miao) que la stèle de 1709 dit avoir été reconstruit dans l'intérieur de la ville, en 1684 ?

le juge provincial, M. Hiu, avait formé le même projet. Aussi, nous dit-il que, à quelques pas de la place vide qui est en deçà de la Double porte [Tch'ong-kouan), s'étendait un terrain très spacieux et qu'il serait possible d'y élever un temple. On y bâtit, par suite, un temple commémoratif [ts'eu) pour y réunir les cultes des deux personnages. Messieurs les directeurs provinciaux et taotai donnèrent tous, à l'envi, leur aide à cette fondation. C'est pourquoi j'ordonnai au préfet de Yun-nan-fou, Tsiang Houang, de prendre la direction de l'affaire. En moins de quelques mois, le temple commémoratif fut achevé et, sur son fronton, on mit : « Reconnaissance aux services rendus. » Tous en exprimèrent leur approbation et demandèrent que mes paroles fussent gravées sur la pierre. J'ai donc rapporté sommairement ici les mérites etles bienfaits des deuxprinces, dont on peut dire avec sincérité qu'ils ont donné un exemple au peuple, qu'ils ont affermi l'État par leurs exploits et qu'ils l'ont défendu contre les calamités naturelles et prémuni contre le malheur. Que leur temple se perpétue à jamais au Yun-nan ne leur était-il donc pas dû? J'ordonnai, en outre, aux autorités de leur faire, à chaque saison, des offrandes cultuelles et, par ailleurs, je composai pour eux une inscription dédicatoire, afin de marquer que leur mémoire n'avait subi aucune atteinte. Voici les termes de cette inscription :

L'affection du Ciel donne au peuple son essor, Sans omettre les régions lointaines.

Il a généreusement fait naître des héros Pour maintenir ce royaume (le Yun-nan).

Lorsque, au début des Yuan, ses destinées s'ouvrirent,

Il le dut, envérité, au p'ing-tchang (ministre, le Seyyid Edjcll),

Qui d'abord exalta collèges et écoles ;

D'oii resplendit l'enseignement des lettres.

Il suscita les oeuvres utiles et élimina le mal, Entreprenant l'ensemble, développant les détails.

STELES ET TEMPLES COMMEMORAI IFS DU SEYYID EDJELL 71

II augmenta aussi les profits dérivés des eaux

Et ses bienfaits se multiplièrent pour l'alimentation (du peuple).

Lorsqu'on fut parvenu à l'époque des Ming, Ceux-ci pacifièrent foncièrement les huit régions incultes. Aussi ordonnèrent-ils au (marquis) Si-p'ing D'étendre leur territoire, d'agrandir leurs frontières.

Dans toute direction que marquèrent ses étendards.

Il balaya entièrement les funestes reballes.

Il fut la Grande Muraille, longue de dix mille II, [blés.

Le rempart de métal, le fossé d'eau bouillante (r), toujours inexpugna-

Maintenant en paix par leur bonté ce domaine méridional, Les deux princes évoluaient dans une même carrière. Ils moururent, l'un et l'autre, au Yun-nan Et le cœur de leurs souverains en fut ému et affligé.

La faveur impériale leur conféra de beaux titres posthumes. Des coiffures d'où pendaient les perles et la dignité de prince. Leurs nombreux exploits et leurs mérites exceptionnels Furent l'objet de louanges sans fin.

Tout en disant qu'ils étaient de générations différentes.

Qui pourrait montrer entre eux une inégalité ?

Aussi, dans ce temple nouveau.

Leurs services et leurs bienfaits seront glorifiés de concert.

Un somptueux édifice s'élève, plein de grandeur,

Comme l'oiseau après la mue, comme le faisan aux ailes éployées (2).

(La montagne du) Coq de jade vert l'entoure, à l'occident.

Et (celle du) Cheval d'or caracole à l'orient (3).

(La colline des) Cinq fleurs étale les vases à viande du sacrifice Et les eaux du K'ouen en exposent la liqueur (4).

(1) ^ '{^. Abréviation de Kin tch'eng Vang tc/fe, Muraille de métal et fossés d'eau bouillante. « Dans le pays de la Muraille de la frontière, il ne « manqua pas de garder solidement les villes investies et toutes devinrent « murailles de métal et fossés d'eau bouillante, que ion ne put attaquer » {Histoire des Han, biographie de K'ouai T'ong).

(2) Comparaison classique empruntée au C/ie king, Livre des vers.

(3) Le Pi-ki-chan et le Kin-ma-chan, les deux montagnes célèbres entre lesquelles s'élève la ville de Yun-nan-fou. Déjà mentionnées page 52.

(4) On remarquera l'image sur laquelle vont se clore les effusions poé-

Des actes de grâces, aux quatre saisons,

Seront présentés, à jamais, en rituelles offrandes.

Tel fut donc V emplacement du temple élevé à la mémoire du Seyyid Edjellà dater de 1692. Ce ne fut pas le dernier. Nous lisons, en effet, dans le même ouvrage, à la suite de ce qui précède, cette mention empruntée au K'ouen-ming hien tche (abrégé) :

« Durant la première année tao-kouang (1821), le souspréfet Tchouang Si-li changea d'emplacement ce temple, qui fut réédifié dans l'intérieur de la ville murée, rue P'ingtcheng-kiai (du gouvernement pacifique), et y ajouta le culte de Fou Yeou-to (i), duc Ying-kouo-kong, à l'époque des Ming. Pendant les deux secondes lunes du printemps et de l'automne, on choisit des jours heureux pour y faire des offrandes. »

Le temple commémoratif du Seyyid Edjell émigra donc de nouveau, en 1821, pour rentrer en ville. Je m' efforcerai d' apprendre ce quil est devenu depuis.

Je dirai en terminant que, si je me suis un peu longuement étendu, dans ce chapitre, sur la situation de Vancienne cité de Yun-nan-fou, c'est, en partie, parce que l'auteur ûfuTien-nan tsa tche, dont j'ai traduit un extrait à la page 40 {note 2), ne s'est rendu qu'imparfaitement compte

tiques du vice-roi Fan. Elle n'est pas sans grandeur. Pour la glorification des deux célèbres pacificateurs du Yun-nan dans les siècles passés, un autel se dresse au milieu même de la ville capitale de cette province, autel pourvu de ses cinq offrandes rituelles (ufou kong), chair du sacrifice, etc. : c'est la montagne des Cinq fleurs, le Wou-houa-chan ; quant à la liqueur destinée aux libations ou eau lustrale, c'est celle du lac immense, à proximité, le K'ouen-ming-hou ou Tien-tch'e.

(0 ^ ^L f^> '^ compagnon de Mou Ying, lors de la conquête du Yunnan, en i38i.

STÈLES ET TEMPLES COMMÉMORATIFS DU SEYYID EDJELL yS

de cette position et quil a ignoré la date et les circonstances du déplacement de la capitale provinciale ^contemporain de rétablissement au Yun-nan de la domination chinoise des Ming. Le passage précité de sa note se termine, en effets par les remarques suivantes :

« Cependant, les éditions successives de la Description officielle [tche] disent toutes que la sépulture était située au nord de la ville murée. La biographie particulière (du Seyyid Edjell) dit maintenant aussi que l'inhumation eut lieu à la porte nord de Chan-chan. S'il en était ainsi, toute la région sise à l'ouest de Che-hou-kouan (Porte ou Passe du tigre de pierre), que l'on appelle communément Nankou-tch'eng (l'Ancienne ville du sud), constituerait l'ancien emplacement de la ville murée de Chan-chan. A quelle époque la capitale provinciale actuelle a-t-elle été transférée où elle se trouve? Fut-ce sous les Yuan ou sous les Ming? Voilà ce que je ne puis pas savoir. Cependant, la sépulture du prince se trouve désormais au sud-est de la ville murée. Il y a lieu de rectifier la Description officielle. »

Oui, mais seulement si la position de la salle funéraire est indiquée dans le texte par rapport à la ville actuelle^ postérieure à i382.

Si nous nous reportons aux plans chinois de Yun-nanfou ou à celui que M. Madrolle a donné dans son Guide précité, nous voyons que cest au sud et au sud-est de la ville que se trouve son faubourg peuplé et important. Il marque, en effet, à n'en pas douter, le lieu de jonction entre la cité ancienne et la nouvelle, comme la « Ville chinoise » de Pékin marque l'emplacement des capitales antérieures, bâties par les Leao et les Kin.

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