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CHAPITRE IV

LE ^■OLGA ET SES LÉGENDES. Histoire et philolo-ie. — La femme en deuih — Pris pour un espion. — Les forêts du Kerjeuets. — Les Tètes avenltirières. — Les raskolniks. — Les écrivains et les maîtres. Makai'iev. Le lac Svietloïai". — Les monastères mystérieux. — La ville de Kitech. Tcbeboksary. IvAZAN. Topographie — Un arc de triomphe en bois. — L'hôtel Komonen. — Le Kremlin. L'église du Sauveur. — La vierge de Kazan. — Un miracle orthodoxe. — Les vraies conditions du miracle. — Ivan le Terrible et l'orthodoxie. La colonisation l'usse. — Les monuments. — Derjaviue.

Les termes étrangers qui se glissent dans le vocabulaire (l'un peuple sont fort précieux pour qui veut suivre les étapes de son histoire. Au départ de Nijni, par exemple, les affiches du bateau à vapeur vous donnent le tarif du reise * que vous allez entreprejidre; elles vous invitent aussi à vous munir d'ua iarlyk. L'iarlyk, c'était jadis la lettre d'investiture

1- Reise, en allemand, voyage. Ce mot s'applique spécialement en russe aux trajets des bateaux à vapeur, sur les fleuves ou sur mer.

que le khan tarlare donnait aux princes russes;

aujourd'hui, c'est tout simplement un bulletin de

bagages. Ainsi se révèle au linguiste en deux mots

la double influence que les éléments germanique

et asiatique ont à diverses époques exercée sur la

Russie.

Dans la région oi!i nous allons pénétrer, les Tartares n'existent pas seulement à l'état de souvenir. Ils constituent, sur une certaine étendue, l'élément essentiel de la population. Ils habitent les deux rives du Volga, dans un polygone irrégulier dont Kazan est le centre, et dont les limites extrêmes sont marquées à l'ouest par Kosmodamiansk, au nord par Viatka, à l'est par Perm, au sud par Simbirsk. Ces régions, oh l'élément russe gagne de plus en plus, ont constitué jadis le redoutable royaume de Kazan : la Russie primitive ne les a point possédées. Un fils du terrible conquérant Baty fonda, au xiii"*' siècle, non loin du point où le Volga fléchit brusquement vers le midi, la ville de Kazan. Kazan est un mot tartare qui. veut dire la marmite. Chez ces peuples nomades la marmite du campement était le symbole d'une installation plus ou moins éphémère. Ce n'est que vers 1425 que Kazan devint la capitale du Tsarat détruit cent trente ans plus tard par Ivan le Terrible.

DeNijni à Kazan, les villes sont encore plus rares que de Jaroslav à Nijni. (3n peut naviguer cinq heures

Lt: VOLGA liT KAZAN. 97

de suite sans rencontrer une station : un monastère isolé, une maigre bourgade interrompent parfois la solennelle monotonie des deux rives; le siiïlement de la machine, le croassement de grands oiseaux aux ailes blanches troublent seuls le silence de l'atmosphère. Le bateau est peu chargé : aux troisièmes, un détachement de Cosaques de l'Oaral ; de solides gaillards au teint bronzé, capote de drap gris, casquette rouge. En première, un général et quelques marchands. En seconde, une mère de famille avec ses deux filles ; elles portent des vêtements noirs bordés d'une large lisière blanche. C'est le deuil polonais, il surprend au premier abord ; je l'ai compris plus tard en voyant se dresser dans le cimetière catholique de Vilna ces grandes croix noires et blanches qui veillent lugubrement sur les tombes. J'ai compris aussi pourquoi ce deuil avait jadis provoqué à Varsovie les persécutions de la police russe : c'est un costume national.

La mère et les enfants vont rejoindre en Sibérie ' le père de famille exilé !

— Pauvre femme ! murmure à l'oreille de son voisin un marchand russe fort occupé d'ailleurs à déguster sa tasse de thé. Ce sont de vaillantes femmes tout de même que ces Polonaises ; moi, qui vous parle, j'en ai épousé une et je n'ai point à m'en repentir.

— Oui, de vaillantes femmes, en eSl'et, Piotre

Alexievitch ! Et je souhaite de tout cœur que celle-ci

obtienne la grâce de son mari Mais il me semble

qu'on nous écoule là-bas, fait tout à coup l'interlocuteur, en clignant de l'oeil et en baissant la voix.

En effet, j'avais tendu l'oreille, et tout en feignant de consulter avec attention un livre quelconque, je ne perdais pas un seul mot du dialogue que je viens de rapporter.

L'intérêt que je prêtais à la conversation parut suspect aux deux Russes. Ils se remirent à Loire leur thé silencieusement et ne parlèrent plus de la Polonaise. Évidemment ils m'avaient pris pour un espion. Ce n'était pas, je l'avoue, la première fois que ce désagrément m'arrivait dans mes voyages. Il est vrai, en revanche, que j'ai été assez souvent filé et surveillé.

Cet incident est le seul que j'ai eu à relever dans ce trajet, interrompu seulement par les stations trop rares et par les bancs de sable trop fréquents en ces parages. J'ai eu tout le loisir d'observer le paysage et de recueillir les légendes des contrées que nous traversions. Ce ne sont point des récits chevaleresques, comme ceux qui s'attachent au cours du Rhin ; ce sont des aventures de handits et de raskolniks ; elles ont pour théâtre non point les burgs crénelés, mais les profondeurs dormantes des forêts.

Celles qui bordent le Kerjenets, l'un des affluents du Volga sur sa rive gauche, et qui descendent avec

lui jusqu'aux berges du grand tlouve, sont parliculièr-ement célèl)res dans les récits des paysans et des voyageurs. Ces i'orêts ont tour à tour servi d'asile aux fidèles qui protestaient contre la réforme religieuse, et à ceux qui refusaient de se soumettre à l'organisation nouvelle de la Russie, Les ermitages raskolniks du Kerjenets étaient Lien connus autrefois ; il y avait là des colonies de femmes dont quelques-unes comptaient jusqu'à six cents membres. La sainteté de la forêt n'empêcha point les brigands de s'y établir. Montés sur leurs chevaux rapides, sur leurs barques légères, ils dévalisaient tour à tour les bateaux ou les convois qui se rendaient à la foire de Makariev. Ils ont, assure-t-on, disparu aujourd'hui ; mais on retrouve encore dans le bois les traces de leurs établissements : de vastes izbas, des hangars pour les troupeaux et la volaille, des forges, des bains. Il ne faut pas oublier que les bains russes ne demandent pas une installation aussi grandiose que les thermes romains. Une cabane en madriers bien calfatés, un grand poêle de briques, un banc, un baquet, voilà tout le matériel. Quand le four est bien chaud, on jette dessus de l'eau qui s'évapore brusquement ; quelques potées d'eau froide administrées par un camarade complaisant remplacent avec avantage les douches savantes de nos établissements hydrothérapiques. Au besoin, on va se rouler dans la neige.

Le peuple russe ne paraît pas avoir gardé un trop lugubre souvenir des hôtes sinistres qui hantaient jadis la forêt; il emploie pour les désigner les euphémismes les plus bienveillants. Ce sont les petites têtes aventurières {oudâlYaL golovouschky) les libertins, les gens gui n'en font qu'à leur tète (volnitsa). Le paysan n'avait sans doute pas trop à souffrir de leurs déprédations. Fixé au sol, il enviait la liberté de ces hardis coureurs. En dépouillant les riches, faisaient-ils d'ailleurs autre chose que de rétablir l'égalité sociale décrétée par le Créateur et mécham-' ment détruite par les hommes? Il se répète encore dans les veillées du soir des histoires de trésors cachés qui seront peut-être un jour découverts. Il y a surtout une certaine marmite pleine d'or qui gît au fond d'un puits dont personne n'a jamais pu la retirer. L'endroit est pourtant bien facile à reconnaître; c'est une clairière où l'on rencontre — accident peu commun — trois puits creusés l'un à côté de l'autre. Malheureusement, des arbres ont poussé dans la clairière et les puits sont aujourd'hui couverts par les broussailles.

Le Gxdde du Volga, le seul livre de ce genre que possède la littérature russe, donne le texte authentique de quelques-uns de ces récils. Je lui emprunte un fragment de chanson qui peint assez bien la sympathie du paysan pour les « petites têtes aventurières. »

En face du village de Bogomoloi

Coulait une rapide rivière.

Sur la rivière glissait une barque légère,

Une jolie barque bien ornée :

Elle est couverte de braves jeunes geyis :

A la poupe est assis l'attaman avec une rame,

A la proue est debout Vassaul i avec son fusil.

Au milieu est un coffre d'or.

Sur le coffre une jeune fille est assise.

Elle pleure: elle fond en larmes:

J'ai fait un mauvais rêve; ma chevelure dorée

[s'est dénouée.

Le ruban vermeil s'est dénoué, Le ruban vermeil est tombé!

L'attaman sera fusillé L'assaul sera pendu !

Et moi, belle fille, on me fera prisonnière.

Pauvre attaman ! pauvre assaul ! pauvre fille! Le paysan leur donne une larme; mais il u'a pas un mot de syrnpalhie pour la police impériale qui pendra l'un, fusillera l'autre et jettera la troisième eu prison !

Voici maintenant d'autres réfractaires. Des chasseurs égarés à la poursuite d'un cerf s'aventurèrent un jour trop loin dans la profondeur du Lois. Ils traversèrent des marécages, et à leur grande surprise rencontrèrent tout à coup une espèce de maisonnette. Une femme l'habitait. Elle parut médiocrement charmée de la visite de ces hôtes inattendus; néanmoins elle leur offrit à boire et à manger, et leur donna de l'argent au moment de leur départ, non

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