CHAPITRE
LA FOIRE DE NIJXI. — Situation de la ville. — Le champ de loire. — Le bal Mabile. — * Les églises. — Les incendies. — Les Asiatiques. — Les maivhands. — l'n souvenir de Pierra le Grand. — Les Skots. — Le thé. — L'ikone et les stcholij. — Restaurants et Polyorchestrions.
LA VILLE DE NIJXI. — Paysages. — Le Kremlin. — La tour Koromyslovaïa. — Minine et Pojarsky. — Le classique et le réel. — Le patriotisme russe. — La langue russe nécessaire en Russie.
La foire de Nijiii Novgorod a valu à celte ville iino réputation européenne : même sans elle, Nijni occuperait une situation importante parmi les cités russes. La foire n'a pas lieu dans la ville ; elle n'en est qu'un appendice éphémère. Nijni domine une position ex cellente au point de vue militaire et commercial; elle s'élève au confluent de deux grands cours d'eau, le Volga et l'Oka. Le Volga forme un coude avant dj l'atteindre et se rapproche pour ainsi dire de Moscou ; un chemin de fer qui passe par Vladimir met Nijni en communication directe avec le centre de
fG - ÉTUDES SLAVES,
la Russie; jusqu'à nouvel ordre, elle est la télé de. ligne des chemins de fer russes vers l'Orient. L'Oka, qui n'a pasmoins de 1,200 verstes de longueur, pénètre jusqu'à dans le gouvernement d'Orel où elle prend sa source. Elle s'ouvre à la petite navigation près d'Orel, à la grande devant Kalouga. On évalue à plus de quinze millions de roubles la valeur des marchandises qu'elle transporte annuellement, à plus de trois mille le nombre des bateaux qui la descendent ou la remontent. Les gouvernements qu'elle traverse sont riches en céréales. Non loin d'elleb'élèvent deux villes célèbres parmi les centres industriels de la Russie. Toula, dont les serrureries, les armes et les samovars sont renommés dans le monde entier; Kolomna, qui possède des Fabriques de soie et d'immenses ateliers où l'on construit le matériel des chemins de fer. Cette région riche-et laborieuse trouve ses débouchés d'une part à Moscou, de l'autre à Nijni. Tl est tout naturel qu'elle ait attiré le grand marché annuel de la Russie. Dès le xiv® siècle, les chroniques signalent à Nijni des réunions périodi- (jues de marchands. Au xvii° siècle une foire permanente s'installa à Makariev, à quatre-vingts verstes à l'ouest de Nijni sur le Volga; elle acquit une grande importance : en 1817 elle est transférée à Nijni; le chemin de fer qui met celte ville à douze heures de Moscou a fait entrer la foire dans le mouvement général du commerce européen. Elle restera
MJNI Kï LA FOI 11 i:. 67
établie à Nijni tant que la Russie, l'Asie et la Sibérie ne commuuiqueront entre elles que par des voies fluviales. Peut-être, quand le chemin de fer s'avancera jusqu'à Kasan, la foire ira-t-elle s'installer dans cette dernière ville. Le jour où les lignes projetées de Sibérie seront construites, elle n'aura plus de raison d'être; elle se translbrmera en un congres annuel où les négociants viendront liquider leurs comptes. Dans l'état actuel des choses, la foire est le grand ressort du commerce russe. Les négociants s'y préparent de longue main, les uns pour s'y défaire de leurs meilleurs produits, les autres pour y écouler leur pire camelote. Certains y vont pour y réaliser des affaires considérables; beaucoup pour se divertir, parce que leurs familles ont l'habitude de paraître à la foire, et qu'une maison qui se respecte ne saurait y manquer. Détail à noter, le nom que porte la foire, iarmarha , est d'origine allemande (Jahrmarkl).
Elle commence en juillet pour finir en septembre. Elle est établie en dehors de la ville'sur le promontoire aigu qui s'avance entre le Volga et l'Oka; elle se relie à Nijni, par un pont de bateaux jeté sur cette rivière ; le mouvement de ce pont ne saurait se comparer qu'à celui de Londres. Les véhicules les plus divers, télégas et tarantas, lourds chariots, légers drochkis, se succèdent sans interruption. Des cosaques à cheval président au défilé ; ils ont fort à
faire pour maintenir l'ordre et pour surveiller les fumeurs qui prétendent entrer à la foire la cigarette à la bouche. On se figure la iannarha comme un ensemble bariolé de baraques en bois, de tentes en toiles; il n'en est rien. Sans doute les bords des deux rivières offrent un encombrement gigantesque de ballots empilés, d'abris provisoires ; mais ce ne sont laque les faubourgs de la foire. Elle a pour centre réel soixante corps de bâtiments réguliers, construits en briques, bois et fer, et subdivisés en magasins. Ces bâtiments, si vivants l'été, constituent pendant neuf mois de l'année une ville morte gardée par l'ancienne cité qui veille sur elle du haut de son kremlin. Ces corps de bâtiments à toits plats, badigeonnés d'un jaune sale, sont précédés de galeries couvertes qui offrent un abri aux promeneurs. Ils forment un certain nombre de rues ou lignes (c'est le terme technique) qui se coupent à angles droits. Ces lignes sont naturellement plus ou moins intéressantes pour le voyageur en raison des produits qui les occupent. Celle qui attire surtout les yeux, c'est la ligne chinoise, reconnaissabie de loin à ses pavillons ondulés, flanqués de clochettes, et surmontés de grotesques magots; on y trouve des ballots de thé, mais point de Chinois. La ligne centrale est un boulevard planté d'arbres, ayant pour perspective d'un côté le grand bazar, de l'autre les édifices religieux de la foire; ce boulevard est habité
par les marchands d'étoftes, d'articles de Paris ou de Vienne, de bijouterie russe ou étrangère, de parfumerie. N'était la houe noire de la chaussée, le mauvais dallage des galeries pavées en briques, on pourrait se croire transporté sous les arcades du Palais-Royal.
Le centre de la foire est à plus de trois quarts d'heure du centre de Nijni; elle a dû se créer une vie indépendante ; elle a son administration spéciale installée dans un bâtiment somptueux, où le gouverneur réside de juillet à septembre, elle a su Bourse, ses hôtels, ses restaurants, ses maisons à Ihé [Tchainie) qui forment des rues spéciales en dehors des lignes officielles; elle a son théâtre, ses bals publics. Je ne saurais oublier l'impression étrange que j'éprouvai lorsque, arrivé au bout du champ de foire, perdu dans les herbes fangeuses d'un terrain vague détrempé par les pluies, j'aperçus tout à coup un édifice incorrect sur lequel se détachait en caractères russes l'inscription suivante :
NIJEGOROSKY BALE MABILE
Bal Mabile de Nijni Novgorod I Les réminiscences de la France m'ont ainsi poursuivi sans relâcho jusque dans les recoins les plus reculés de la Russie; malheureusement ce n'est point par ses côtés les plus généreux qu'elle étend le plus loin son intliience 1
Même au milieu des plaisirs et des affaires, le Russe n'oublie point la prière. A l'extrémité du boulevard, en face du bâtiment central, s'élève une église orthodoxe ;.à gauche se profile, mince comme une aiguille, le minaret d'une mosquée tartare ; à droite s'accroupit lourdement la coupole trapue d'une église arménienne. Les catholiques n'ont point de sanctuaire sur le champ de foire; ils n'y sont représentés que par quelques Français et quelques Polonais. La Pologne d'ailleurs envoie ici plus de juifs que de chrétiens; une chapelle catholique existe dans l'intérieur de la ville. J'ai toujours trouvé on Russie une grande tolérance pour les cultes existants, jointe à une intolérance absolue pour l'idée de propagande. Dans ce pays si longtemps fermé aux étrangers, les religions exotiques semijlent la négation même du patriotisme. Elles emploient toutes un idiome qui n'est pas le russe. Les catholiijues prient en français, en latin, en polonais; les protestants en allemand; les musulmans en arabe. -Renoncer à l'orthodoxie, c'est dans les idées des vieux Russes trahir en quelque sorte son pays. Ce peuple n'a pas encore appris à séparer trois choses essentiellement distinctes, son Dieu, son souverain, sa atrie. Là est en partie le secret de sa force. Mais l'avenir réserve aux plus croyants des surprises redoutables.
Les dépôts de marchandises se prolongent au
NIJ.NI ET l.A FOIRE. 71
loin sous des abris de planches ou de nattes eu écorcede tilleul. La li^ne dite de Sibérie étend à perte de vue ses ballots de cliilTons, de métaux, de thé. Cette ligne est d'un abord difficile; les voies de communication sont aussi peu pavées que possible ; les tiacres s'empêtrent dans les lourds véhicules; le piéton s'embourbe dans une boue noire et gluante qui monte jusqu'à la cheville ; je n'ai pas encore compris, je l'avoue, pourquoi la police n'oblige pas chaque négociant à faire balayer au moins une fois par jour l'espace qui s'étend devant son magasin; il est vrai que les Russes, ensevelis dans leurs immenses bottes, ne soupçonnent pas la profondeur de cette fange qui arrête malgré lui l'étranger dans ses explorations. La propreté est loin encore d'être une vertu nationale en Russie. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu balayer.
Ce qu'on redoute surtout dans celte prodigieuse agglomération, c'est l'incendie ; un canal baigne les parties de la foire qui s'éloignent un peu des deux rivières. L'an dernier, pendant mon séjour en Russie, un télégramme vint tout à coup jeter l'épouvante dans le monde commercial ; la foire de Nijni était en flammes ! Une dépêche ultérieure annonça que le désastre était minime, qu'il se bornait à trois ou quatre millions de perle. J'ét;iis curieux de voir l'emplacement du sinistre. A peine arrivé au pont de l'Oka, j'interpelle un izvochtchik
et je le prie de me conduire là où l'incendie a eu lieu. Nous arrivons à l'une des extrémités du champ de foire; des ballots de toute provenance s'entassaient sur la terre humide.
— C'est là, me dit le cocher.
En effet, en regardant attentivement, l'œil pouvait encore distinguer dans la houe noirâtre quelques traces de copeaux hrûlés. Mais déjà des marchandises nouvelles avaient remijlacé celles que le feu avait dévorées. Il est rigoureusement interdit de fumer sur le champ de foire; mais cette prohibition ne suffît pas à écarter tous les risques d'incendie, et le commerce russe s'est grandement ému des dangers qu'il pouvait courir ; le feu avait gagné quelques bateaux sur le Volga, on dut les abandonner à la dérive, et plus tard j'ai retrouvé leurs débris calcinés à douze ou quinze verstes de Nijni. Diverses mesures ont été proposées. L'une d'entre elles consisterait à isoler complètement les bateaux de la foire en les abritant dans des bassins creusés ad hoc^ au lieu de les laisser en contact immédiat avec les marchandises qu'ils ont débarquées.
J^es magasins ferment le soir, et toute la vie se concentre alors dans les hôtels, les restaurants, les lieux de plaisir. Le Bal Mabile ouvre ses portes ; je n'y fus point, mais je sais ce qui s'y passe et n'oserais le raconter ici. L'Europe et la Russie se donnent là rendez-vous pour des orgies qu'une bonne
police ne devrait pas tolérer dans un pays civilisé. Autrefois, à ce qu'on raconte, les marchands de Moscou faisaient de la foire le Lut d'excursions où le plaisir tenait autant de place que les allaires; depuis que le chemin de fer s'est avancé jusqu'à Nijni, les épouses inquiètes peuvent en quelques heures surprendre les époux absents, et la paix des familles court moins de risques qu'au temps jadis.
Si l'amateur de pittoresque est désagréablement surpris par l'aspect correct et froid des bâtiments jaunâtres, alignés dans des rues parallèles, il ne sera pas moins étonné de trouver dans la population qui hante la foire moins d'éléments asiatiques qu'il n'en avait espéré. On répète à l'envi que Nijni est le grand rendez-vous, le confluent tumultueux de l'Europe et de l'Asie. Je n'y contredis point, mais la vérité rigoureuse est que l'Asie est surtout représentée par des négociants russes qui apportent. ici les produits de la Chine et de la Sibérie.
La Perse seule envoie à Nijni une colonie de négociants ; ses sujets occupent une rue entière; sur le frontispice d'un vaste magasin flamboie le lion de Perse acmé de sa menaçante épée ; une enseigne
bilingue (russe et perse) nous apprend que c'est ici
le Caravansérail persan.
Voilà de quoi faire rêver les coloristes. Dans ce caravansérail, on vend des raisins secs, des noix et des tapis. Des balances, des sacs et des registres figurent la poésie du lieu. Nous voilà bien loin des Gazels d'Hafiz et du vin de Ghiraz I Les Chinois brillent absolument par leur absence. Les Tartares dominent, on les trouve un peu partout et faisant tous les métiers : garçons de café, porte-faix, déchargeurs, marchands même. On les reconnaît moins à leur type banal qu'à leur veste courte, à leurs larges pantalons, à la calotte brodée qui couvre leur tête rase. Plusieurs tiennent des articles russes ; quelques-uns vendent les produits de leur industrie nationale ; des bottines de maroquin rouge, des vêtements brodés, des miroirs où sont peints en arabe des versets du Coran, des livres orientaux. Des Kirghises, des Circassiens, des Arméniens, sujets russes, parlant le russe, vendent des ceintures, des poignards, des objets en filigrane. Quelques Boukhares se perdent dans la foule. Beaucoup d'étrangers ont le costume européen. J'avais pour voisin au .théâtre un individu vêtu tout aussi correctement que moi, ganté de noir, la tête couverte d'un superbe chapeau haute forme ; son teint olivâtre, ses yeux obliques, fendus en amande, décelaient une race exotique. Quand, au lever de la toile, il ôta sa coif-
MJNl 1:T la foire. 7o
Taie, je découvris au sommet de sa tête une éiiormo houppe de cheveux noirs ; c'était un Tungouze 1 En somme, PéLersbourg et Moscou ollrent à l'observateur une variété de types aussi intéressante. La diversité des populations est un des caractères essentiels de l'empire russe.
L'élément dominant, c'est donc le marchand moscovite, le houpets : il est aisément reconnaissable à la longue redingote qui lui serre la taille, à ses grandes bottes molles, à sa barbe touirae, à la casquette noire qui couvre sa tête. Cette coiiîure qui n'est pas, je crois, d'invention russe, est comme le symbole de l'attachement obstiné aux anciennes mœurs et au costume soi-disant national. Quand un négociant la quitte pour prendre le chapeau cylindrique, soyez certain qu'il commet une infidélité à la sainte Russie, qu'il se laisse envahir par les idées occidentales. Je ne serais pas surpris d'apprendre que sa fille étudie le français et que son fils sera l'apôtre du darwinisme.
Le Russe est de tous les Slaves celui qui comprend le mieux le commerce; il s'entend à merveille à faire valoir sa marchandise et à la débiter. C'est à croire qu'il a dans les veines du sang Israélite. On m'a conté à propos de cet instinct commercial une curieuse anecdote.
Quand Pierre le Grand entreprit de réformer la Russie, des Juifs vinrent le trouver pour soUi-
citer la permission de s'établir dans son empire.
— Que savez-vous faire que mes sujets ignorent? demanda le grand Tsar ?
— Nous savons acheter et vendre.
■ — Acheter et vendre mieux que mes Moscovites? Parbleu, non! Au surplus, nous allons bien voir.
L'empereur, qui, comme on sait, se mêlait de tout, était en ce moment occupé à examiner des échantillons de drap pour son armée. Il en tenait un à la main.
■ — Tiens, dit-il, à l'un des Juifs, prends cela et va me le vendre. Tu me [rapporteras ce qu'on t'aura donné en échange.
Au bout de trois quarts d'heure, le Juif revint bredouille et l'oreille basse. Il rapportait l'échantillon :
— J'ai couru partout, dit-il, et n'ai point trouvé d'acheteur.
— Attends un peu, reprit l'empereur. Tu vas voir le savoir-faire de mes Moscovites. Holà! Osip Arsenievitch.
Osip Arsenievitch parut. C'était un vieux Russe qui tenait aux antiques usages et qui payait redevance pour avoir le droit de porter la barbe longue.
— Va me vendre cela, dit l'empereur. Tu me rapporteras ce qu'on t'aura donné en échange.
Au bout de quelques minutes Osip rentra ; il n'avait plus le petit morceau de drap; mais dans
su SI i:t la foire. 77
le creux de la main gauche il tenait... un grain de sel.
— Voilà, petit père, dit-il en s* agenouillant devant le Tsar, tout ce qu'on m'a donné. Je suis allé chez un horloger. Il avait hesoin de drap pour doul'ier l'intérieur d'une ])oîte de montre. Je lui ai offert mon morceau pour un kopek, il n'a pas voulu; pour un demi-kopek, il a refusé. A la fin, il m'a offert un grain de sel. J'ai accepté. C'est toujours mieux que rien.
L'empereur se prit à rire, et se tournant vers risraélite atterré.
■ — Ehhien ! tu vois, dit-il, que nous pouvons nous passer de vous autres.
C'a été un grand bonheur pour le peuple russe d'être préservé de l'invasion Israélite qui s'est abattue si lourdement sur la Lithuanie et la Pologne. Non-seulement le Juif accapare tout le commerce et paralyse la richesse nationale, mais encore il développe pour les exploiter toutes les mauvaises passions des masses ignorantes. Il entraîne après lui l'usure, l'ivrognerie, la débauche, la démoralisation complète des populations. Il a été pour beaucoup dans les misères de la Pologne.
Si les Juifs sont rares dans la grande Russie, on y rencontre malheureusement une race d'hommes qui les rappelle par plus d'un trait, notamment par l'amour du lucre, par la passion pour le commerce
de l'argon L. Celte secte (c'est le vrai nom qu'il faut lui donner) est celle des shoptsi. On nomme ainsi les fanatiques qui, à l'exemple d'Origène, s'interdisent les joies de la famille dans l'espoir d'arriver plus directement à celles du ciel malsain que quelques foHSont rêvé. Le supplice qu'Origène s'infligeait jadis, ils l'acceptent volontairement, et ce qu'il y a de pire, ils s'efforcent par la violence de gagner des prosélytes. Par une association d'idées que je ne m'explique pas bien encore, la plupart se font banquiers ou changeurs. On les reconnaît aisément derrière leurs comptoirs à leur menton glabre, à leur voix glapissante. Cette secte odieuse est l'objet des mesures les plus rigoureuses delà part du gouvernement. Elle n'en persiste pas moins à durer, à s'étendre; elle a ses rites bizares, ses réunions mystérieuses; elle dispose de capitaux formidables, grâce à l'industrie qu'exercent ses principaux associés. « Je n'aime pas ces gens hâves et chauves, » disait le Romain de l'antiquité. Je n'ai jamais pu me décider à entrer dans la boutique de ces monomanes fanatiques. Il y a d'ailleurs peu de choses à apprendre dans leurs conversations; ils ne se livrent point aisément, et la police, qui ne peut les saisir qu'au moment oi^i ils commettent des actes illégaux, a fort affaire à les surveiller ; ils sont nombreux à la foire de Nijni : car les affaires s'y traitent sur une large échelle et à de très-longues échéances. .
Obligés d'acheter en une fois des stocks énormes de marchandises brutes, les négociants réclament des crédits d'un an, parfois même de deux ans. Ces crédits se règlent à Nijni et les transactions s'élèvent chaque jour à des millions. Ce côté économique de la foire a sa grandeur. On évalue à deux cents millions de roubles (sept cents millions de francs) la mouvement des affaires pendant ces deux mois de fîévreuLe activité. Une partie de cette somme porte sur les ventes de l'année, l'autre sur les crédits de l'exercice précédent. Les opérations se répartissent à peu près ainsi : 27 % sur les cotons, les soies, les toiles des fabriques de la Russie centrale; 23 % sur les sels et les métaux de l'Oural ; 31 % sur les cuirs elles fourrures de Sibérie; 1 1 7o sur les farines, les poissons salés, les eaux-de-vie et le sucre; 9 % sur le thé, les articles de luxe et de mode fournis par les capitales et par l'étranger. En 1870, on a amené à la foire pour 142,914,000 roubles de marchandises; on en a vendu pour 125,334,000 roubles. Veut-on encore quelques chiffres? Les boutiques louées dans les bâtiments officiels sont au nombre de deux mille cinq cents. Il y a en outre quatre mille magasins ou hangars pour les marchandises, sans compter les dépôts de ballots amoncelés sur les rivages, et les réserves que gardent les bateaux amarrés dans les deux ports. Le nombre des étrangers s'élève dans les bonnes années à deux cent mille ; ils logent un peu
partout, dans les hôtels de la foire, en ville, dans leurs boutiques, dans le village voisin de Kunavino. La police a inventé un système de recensement ingénieux. Les boulangers sont tenus de faire connaître chaque jour la quantité de pain qu'ils ont livrée à l'alimentation. On devine ainsi le nombre des consommateurs. Ce qu'il y a de singulier, c'est que cet immense mouvement dépend d'une denrée qui semble au premier abord ne jouer qu'un rôle insignifiant: le thé. C'est après avoir vendu leur thé que les marchands sibériens commencent à acheter des produits manufacturés ; les fabricants enrichis par ces achats demandent à leur tour les matières brutes dont ils auront besoin pour l'année suivante. Le branle est donné, la fièvre du négoce s'empare des masses, tout le monde s'en mêle; sous les galeries couvertes, c'est un tohu-bohu assourdissant des cris les plus divers-; les petits commerces se groupent autour des grands; mille friandises viennent tenter l'appétit du passant; les bibelots les plus divers sollicitent sa bourse et sa curiosité. Baladins et mendiants, moines quêteurs et nonnes nasillardes vous assiègent sans relâche. Il est bien dilBcile de rester là trois ou quatre heures à flâner sans acheter quelque souvenir ; mais l'œil tiraillé à droite et à gauche par les objets les plus divers ne sait sur quoi se fixer. Que choisir? Un samovar de Toula tout battant neuf? C'est peu portatif. Des armes ciselées, des filigranes
MJNl ET LA FOIKE. SI
du Caucase? C'est trop cher. Les bijoux de malachite, de lapis-lazuli, les cachets en cristal de Sibérie tiennent moins de place, et sont d'un prix abordable. Les cachets surtout ont une couleur locale fort séduisante; ce sont des polyèdres à douze faces; sur chaque face est gravé l'un des signes du zodiaque et le nom russe du mois. Il est bon d'examiner avec soin le cristal, car le marchand ne se fera pas faute de tromper le naïf étranger. Si par hasard vous vous laissez tenter par un objet en lapis-lazuli, n'oubliez pas de le frotter sur la manche de votre habit, pour découvrir si quelque défaut imperceptible n'aurait pas été masqué avec un mélange de cire et d'indigo. Marchandez sans relâche ; le vendeur ne vous en estimera que plus. Si, commeje vous le souhaite, vous parlez russe, ne manquez pas d'entremêler votre conversation d'interpellations familières, Batiouchha, petit père ; Galoubchik, petit pigeon. Ce sont, comme dit Covielle, façons de parler obligeantes de ce pays-là. Cette courtoisie locale vous vaudra certainement un rabais.
N'oubliez pas surtout d'ôter votre chapeau en entrant dans la boutique. Le marchand vous prendrait pour un mécréant. Il y a quelque part dans un coin une image sacrée, une ikone. Par respect pour elle, vous ne sauriez rester la tête couverte; ce lieu est saint; si vous êtes exploité, soyez certain que c'est avec l'agrément d'un grand thaumaturge, que les
intentions du marchand sont pures et que ce soir il mettra une lampe de plus devant son patron pour le remercier delà bonne aubaine; l'afTaire conclue, le koupets met la main sur un appareil bizarre où des boules de diverses couleurs roulent sur des fils d'archai; il fait courir les boules et au bout de quelques secondes vous donne le résultat de l'opération : tant de roubles, tant de kopeks. Tel moujik qui ne sait ni lire ni écrire exécute sur cet instrument les calculs les plus compliqués.
Tandis que le patron fait ses comptes, son com-" mis oisif, debout sur le pas de la porte, joue de l'accordéon. Les stchoty (c'est le nom qu'on donne au boulier-compteur) figurent sur le comptoir du savetier comme sur le bureau du banquier russe ; si vous entrez dans un magasin où ne se trouvent ni stchoty ni ikone, soyez certain que vous avez affaire à un étranger. Quoi qu'il en soit, marchandez, marchandez toujours; sur certains articles vous obtiendrez jusqu'à cent pour cent de rabais.
Les hôtels se pressent auprès du pont de l'Oka ; ils sont peu propres et assez chers. Une mauvaise chambre coûte j usqu'à cinq ou six roubles par jour ; pour deux roubles on peut en avoir une en ville. Les prix des repas sont plus modérés. Le restaurant du bazar offre pour un rouble des dîners très-convenables servis par des garçons tartarês en habit noir et parlant un russe des plus corrects. Dans un
coin, quelques chanteurs qu'un piano accompagne exécutent des airs nationaux dont la mélancolie rêveuse contraste singulièrement avec la fièvre d'activité qui vous enveloppe de toutes parts. Tout à coup une jeune personne monte sur l'estrade ; d'une voix éraillée elle entonne en français l'air de la Grande Duchesse :
J'aime les militaires.
Les auditeurs ne comprennent pas grand chose ; mais ils savent que ce doit être du français et il est de bon goût d'applaudir. Le Russe aime à manger en musique ; dans les restaurants moscovites d'immenses serinettes, appelées pohj orchestrions^ exécutent le répertoire le plus varié. On peut entendre le dialogue suivant entre le client et le garçon.
— Monsieur prendra-t-il du laffite ou du Lourgogne ?
— Da laffite.
— Monsieur désire-t-il la Sonnambula ou la Belle Hélène ?
— La Belle Hélène.
Le garçon introduit un rouleau dans la serinette, tourne une manivelle, et l'air du Boi barbu accompagne en sourdine le choc des verres et le cliquetis des fourchettes. Dans les restaurants provisoires de la foire on ne peut installer d'aussi coûteux appareils ; on les remplace par des orchestres vivants où
?4 ÉTUDES SLAVES, domine l'élémoiU [eminin. J'ai rencontré le soir dans une tchainaia un septuor de jeunes personnes en robe jaune souci, qui glapissaient un chœur tsigane sous la lueur blafarde du pétrole, pour la plus grande joie des marchands attablés. On jouait au théâtre de la foire un drame d'Ostrovsky ; mais la salle était vide; en revanche le thé et le Champagne coulaient à flots dans les restaurants
Après une journée d'observation continue et laborieuse, les jambes brisées, la vue et l'oreille agacées, je me replonge non sans répugnance dans la: fange noire de la chaussée, je regagne le pont de rOka, je jette un dernier regard aux bateaux qui reposent dans le port ; je monte par un pâle clair de lune les rues escarpées qui conduisent au centre de Nijni; bientôt je contemple de loin les eaux majestueuses des deux fleuves, je respire avec délices l'air pur et la sérénité silencieuse de la colline où l'antique cité de Minine et de Pojarski s'endort d'un paisible sommeil, sans même entendre les bruits de cette mer humaine qui là-bas tourbillonne à ses pieds 1
Monter et descendre, en Russie, c'est presque une jouissance. Fatigué des plaines monotones, des forêts ondoyantes, des landes infinies et des marais
NU. NI I:T la foire. 83
dormants, l'œil opiouvc une vcrilable salislacLiou à se reposer sur quelque chose qui ressemble à une colline, à voir se développer les uns derrière les autres les plans variés d'un paysage. C'est chose si rare dans le pays des steppes ! La langue russe n'a pas même de terme propre pour traduire le mot paysatjc; elle transcrit tour à tour un vocable allemand ou français. Nijni Novgorod, ou pour parler comme les Russes Nijni tout court, est donc au point de vue du pittoresque une des cités privilégiées de la grande Russie. Son kremlin se dresse sur un promontoire escarpé qui soutient le plateau où s'étend la ville proprement dite. La rampe qui regarde le Volga présente un agréable fouillis do maisons en briques, de noires izbas en madriers, dont les toits peints en vert se perdent sous les branches des bouleaux pleureurs. La colline se creuse en vallons, en ravins, se gonfle en mamelons; il y a là à certains moments du jour, sous certains rayons du soleil, des effets de perspective dont un peintre habile pourrait tirer quelque profit.
Le kremlin développe à la gauche du spectateur la masse imposante de ses murs et de ses tours crénelées. Ce n'est, à proprement parler, qu'une enceinte de murs; on peut par des escaliers à demi ruinés arriver à la galerie qui court le long des créneaux ; de là l'œil embrasse la rive gauche du Volga; c'est une plaine à laquelle les alluvions du
fleuve prêtent une extraordinaire fécondité; malheureusement la ville empêche de découvrir les bâtiments du champ de i'oire. La construction du kremlin remonte au xiii'^ siècle ; il fut terminé au XVII*' par un artiste italien, Pietro Francesco Frezzini. Les onze tours qui dominent les murailles ont encore fière mine. L'une d'entre elles, la tour Koromyslovaïa a sa légende. C'est par elle qu'on commença la création du kremlin ; un oracle mystérieux ordonna d^ensevelir dans ses fondements le premier être vivant qui passerait; une jeune fille survint : elle allait puiser de l'eau ; elle portait deux seaux vides rattachés l'un à l'autre par une palanche, koromysl; on s'empara d'elle, on l'enterra vivante avec les seaux et la koromysl; de là le nom de la tour fatale. Les chansons serbes nous ont conservé une tradition analogue, mais -plus gracieuse et plus touchante, car elle met en jeu le sentiment maternel. Le roi des Serbes, Voukachin, faisait bâtir la forteresse de Skadar (Scutari). Une vila (fée) maligne détruisait chaque nuit l'œuvre du jour précédent. Le roi Voukachin reçut l'ordre d'enterrer une jeune femme dans les fondements ; une jeune mère vient à passer avec son enfant; elle se résout au supplice que le destin lui impose; elle demande seulement qu'on laisse une ouverture devant ses mamelles, pour qu'elle j3uisse allaiter son nourrisson, une autre devant les yeux pour qu'elle puisse
i\IJx\I ET LA FOIRE. 87
le contempler chaque jour. Quaud l'enfant fut sevré, elle mourut; mais depuis ce temps le mur de la forteresse sécrète une liqueur blanchâtre qui a la vertu de rendre le lait aux nourrices épuisées. C'est encore aujourd'hui une tradition dans le peuple serbe, qu'il faut ensevelir un être vivant dans les fondations de chaque édifice. A défaut de l'individu, l'ombre suffit : mais celui dont l'ombre est enterrée ne tarde pas à mourir.
Ces remparts, aujourd'hui inutiles, ont fait jadis un rude service; la situation de Nijni lui valut l'honneur d'être à l'orient la principale forteresse de la Russie. Un grand prince de Vladimir jeta les fondements de Novgorod Vinférieure [Nijni pour la distinguer de Novgorod la Grande) pour tenir en échec les attaques des Bulgares et des Mordvines; elle devint un point de résistance et un foyer de propagande pour le monde russe; les divers princes se la disputèrent; les Tartares la ravagèrent plus d'une fois et en disposèrent en faveur de leurs vassaux les plus complaisants. Plus tard, quand les Tartares eurent disparu du centre de la Russie et se furent groupés autour de Kazan, Nijni eut à lutter contre eux. Au xvii® siècle, elle soutint encore des sièges contre les Tchérémisses et les Mordvines. La cathédrale de la Transfiguration renferme les tombes de quelques-uns des héros de ces luttes oubliées. Mais ce que Nijni ne saurait oublier, ce que la
Russie se rappellera toujours avec reconnaissance, c'est qu'elle fut en des temps douloureux le dernier rempart et le sauveur de Moscou menacée. Ce que le pèlerin salue avant tout sous les voûtes de la Transliguration, ce ne sont pas les tombeaux des princes, c'est le sarcophage où dort le Loucher Minine, le héros démocratique du xvii* siècle.
Cet homme du peuple apparut pour sauver la Russie à une époque où les discordes intérieures et les ambitions étrangères semblaient avoir pour jamais compromis ses destinées. La race des Rurikovitch s'était éteinte dans la personne du tsar Fédor Ivanovitch. Il avait eu un fils, Dmitri, que des hoïars avaient assassiné tout jeune encore. Une série d'aventuriers se présentèrent qui prétendirent être ce Dmitri. L'un d'entre eux s'assura le puissant secours du roi de Pologne Sigismonïï. Il se fit reconnaître pour tsar; il épousa une Polonaise, Marie Mniszek, il s'entoura d'étrangers-, le peuple se révolta, tua l'usurpateur et lui substitua le boïard Chouïski. Un autre faux Dmitri se présenta; Marie Mniszek le reconnut pour son époux. La guerre s'engagea entre les deux tsars : l'un appela les Polonais à son aide, l'autre les Suédois. Epoque de désolation s'il en fut; les Suédois s'avancent jusqu'à Novgorod la grande; les Polonais ravagent la terre russe; ils prennent Smolensk et Moscou, font reconnaître pour tsar Vladislav, fils de leur roi Sigis-
Nij.\[ i:t la foi m:. 89
monti. Ce que le peuple russe redoulait, c'était peutêtre moins encore la domination étrangère que l'invasion de la foi catholique. Le supérieur du monastère de la Trinité, le grand sanctuaire russe, écrivit une lettre aux fidèles pour les appeler à la guerre sainte. Cette lettre arriva à Nijni au mois de septembre 1612; le protopope en donna lecture dans l'église cathédrale. Parmi les assistants se trouvait le staroste (maire) de la ville, le boucher Kuzœa
Minine Souchorouk. Il prit la parole et dit Vous
croyez peut-être qu'il fit un discours à la façon de Galgacus? Je me figure nos professeurs de rhétorique dictant à leurs élèves la matière du discours latin de Minine : Premier point : Un bon orthodoxe doit tout sacrifier pour la foi. Deuxième point : Un bon patriote doit tout sacrifier pour la patrie. Troisième point : La foi et la patrie sont en danger.... Je vous fais grâce de la péroraison.
Eh bien non, le boucher Minine se leva et dit simplement :
« Si nous voulons venir au secours de Moscou, il ne faut pas ménager nos biens; il ne faut rien épargner; nous vendrons nos maisons; nous mettrons nos enfants et nos femmes en gage; nous reconnaîtrons comme chef celui qui voudra combattre pour la foi orthodoxe. »
Minine était commerçant et il voyait tout d'abord le côté pratique des choses, La foule applaudit; on
réunit des soldats, on se cotisa pour les payer, mais il fallait un chef. Minine n'eut pas la prétention de se proposer. En ce temps-là vivait dans la principauté de Souzdal un célèbre capitaine, le prince Dmitri Michalovitch Pojarski : il s'y était retiré pour soigner les blessures qu'il avait reçues récemment en défendant Moscou. Minine le désigna luimême au choix du peuple, alla lui offrir le commandement, et le décida à accepter. Le prince Pojarski, non moins pratique que Minine, dit aux Novgorodiens : « Je suis prêt à partir sur-le-champ; mais choisissez parmi les marchands quelqu'un qui m'aide dans l'entreprise et qui lève les impôts dont j'aurai besoin. » Ce fut son discours à lui.
Les Novgorodiens hésitaient sur le choix ; ce fut Pojarski lui-même qui désigna Minine ; ses compatriotes le prièrent d'accepter ; il n'y consentit qu'après leur avoir fait signer un contrat par lequel ils s'engageaient à faire tous les sacrifices qu'il exigerait pour la patrie.
J'aime, je l'avoue, ces héros bourgeois, si avares de paroles, dont aucun ne veut prendre sur lui la responsabilité d'un métier qu'il ignore. Nous voilà bien loin de la poétique légende de Guillaume Tell, des miraculeuses visions de Jeanne d'Arc. Ceci est quelque chose de plus humain, de plus vivant. Je serais fâché que l'imagination me gâtât celte sobre et sévère réalité.
NIJNI ET LA FOIlli:. 91
Uae entreprise si bien commencée devait réussir. Pojarski délivra son pays des Polonais, et le peuple, las des usurpateurs, appela au trône le Loïar Romanov, le fondateur de la dynastie actuelle. Minine reçut des titres de noblesse et devint membre du conseil impérial. En 1815, quand l'invasion de la Russie, par Napoléon, eut réveillé le souvenir des maux qu'elle avait souflertsdeux siècles auparavant, un monument fut élevé à Minine et à Pojarsky sur la place Rouge de Moscou. Le mauvais goût du pseudo-classicisme ne pouvait produire une œuvre plus détestable. Pojarsky vêtu en empereur romain est assis dans une pose théâtrale, appuyé d'une main sur un bouclier, de l'autre sur un glaive antique. Il écoute Minine, qui, enveloppé d'une toge ou d'un péplum, brandit le bras droit et pose la main gauche sur le glaive de son voisin. Le malheureux ! l'artiste a mis dans sa bouche le discours qu'il avait eu le bon sens de ne pas prononcer! Il en est évidemment à la péroraison.
A ce monument faux et criard je préfère de beaucoup la simple colonne en granit qui s'élève dans la courdu kremlin. Les princes russes qui visitent Nij ni ne manquent jamais d'aller prier sur le tombeau de Minine. Pierre le Grand y vint en 1722. Non loin de ce tombeau on montre au voyageur une reproduction de l'étendard de Pojarsky. L'original est déposé à Moscou, au musée des armures. Il est pour les
patriotes l'oljjet d'une profonde vénération : je visitais un jour le musée en compagnie d'un des conservateurs; survient M. Berg, l'un des meilleurs poètes et l'improvisateur le plus remarquable de la littérature russe ; il s'arrête devant l'illustre relique. Arrive M. Soloviev, le populaire historien de la Russie. Il prie le poute de vouloir bien improviser quelques vers ; de sa voix mâle et sonore, M. Berg adresse une invocation émue au vieux drapeau de Pojarsky. M. Soloviev se prend à pleurer, et les yeux pleins de larmes se jette dans les bras de l'improvisateur.
Et l'on a prétendu que les Russes ne comprennent pas le sentiment du patriotisme !
Nous voilà bien loin de Nijni 1 Mais à quoi bon voyager si l'on ne veut pas rechercher dans le présent la trace du passé, soulever la poussière des temps anciens, interroger l'âme des générations disparues? S'il ne s'agit de demander à de lointaines excursions que l'impression fugitive d'objets nouveaux et bientôt oubliés, à quoi bon tant courir le monde? Un album de photographies suffit.
Outre le monument Minine et les deux cathédrales, l'enceinte du kremlin renferme les principaux édifices publics de la cité, la maison. du gouver-. neur, une caserne, des écoles, le tout bâti d'un style fort plat et revêtu d'un badigeon désagréable. Les deux cathédrales n'ont rien qui les distingue à
NiJNi i:t la foire. 93
l'extérieur de la plupart des églises de ce genre. C'est toujours un quadrilatère trapu, surmonté de lourdes coupoles. Dans le bas de la ville, vers l'Oka, une église rose, à clocher rose, attire l'attention par la bizarrerie du style et de la couleur. C'est une pièce de pâtisserie montée. Les Russes aiment ces tons criards ; la nature leur a refusé ces Lelles pierres que le soleil revêt de tons harmonieux. Ils font ce qu'ils peuvent pour dissimuler la monotonie de la Lrique et du badigeon.
Un jardin anglais dont les maigres plantations frissonnent au vent du Volga orne les flancs de la colline oh s'élève le kremlin. Autour de lui se groupent la bibliothèque, le théâtre, de nombreux établissements scolaires, qui indiquent un état de culture plus avancéqu'oû ne le croit généralement chez nous. La rue Prokrovka renferme les principaux magasins et les hôtels. Je recommande celui de Lopachov au voyageur qui voudra bien tenir quelque compte de mes conseils. Les lits y sont un peu durs (trois fois heureux qui peut en trouver un en temps de foire!), mais la table est excellente. Inutile de s'y présenter si on ignore le russe. Le mieux dans ce cas est de partir de Moscou, de passer une journée sur le champ de foire, et de s'en retourner à la nuit. On pourrait au besoin coucher à Vladimir.
Mais qu'on ait soin en tout cas de se mettre en garde contre le préjugé qui veut que tout le monde sache le français en Russie. Dans les villes de province, même à la foire de Nijni, il n'est pas toujours facile de trouver des interprètes.