‹ Études slaves; voyages et littératureChapitre 12 sur 45 · Hérétiques · texte numérisé non relu

Hérétiques

il faut un allirail de chasse, de cuisine et de pharmacie, des guides intelligents et dévoués, une santé de fer et de longs loisirs.

Voici enfin une station : Makariev. C'est là, sur la rive gauche du fleuve, que se tenait jadis la foire établie aujourd'hui à Nijni, Sur cette rive oiî vien-. nent se briser les flots moutonnants du Volga, apparaît un monastère fortifié dont les coupoles s'élèvent au milieu d'une enceinte de créneaux; quelques moulins à vent prêtent un peu de vie à cet austère paysage. Makariev est célèbre par la fabrication des sundouks. Ce sont des coffres en Lois peint avec des ornements de fer-blanc qui imitent les reflets de l'argent. La serrure est munie d'un ressort à sonnerie.

Au coude qu'il fait ici, le Volga ressemble à une petite mer; la j^Iage ondule et se hérisse en falaises blanchâtres. Des vagues capricieuses bondissent et déferlent bruyamment. Leurs attaques incessantes minent le monastère et ont déjà fait tomber l'une de ses tours. Il finira sans doute par s'écrouler, tout entier rongé par les eaux infatigables. Est-ce leur menace qui a fait déserter le monastère? Je ne sais. Ce qu'il y a de certain, c'est que la rive gauche du

Volga paraît en général plus favorable au raskol^ qu'à l'orthodoxie. Au delà de Makariev, les Lords de la rivière Vetlouga sont couverts de forêts mystérieuses hantées par les légendes et par les pèlerins.

Non loin de la Vetlouga, on rencontre le lac Svietloïar. Près de ce lac s'élevait naguère une chapelle en bois. En quel temps et par qui fut- elle construite? Nul ne le sait. L'intérieur était tapissé d'images saintes et devant elles des lampes brûlaient sans relâche. C'était l'un des sanctuaires de la contrée.

Le lac, auquel la limpidité de ses eaux a valu son beau nom {Svietloïar, le brillant), est lui aussi un sanctuaire. Sous ses ondes cristallines, on entend parfois résonner le bruit des cloches, le murmure de voix mystérieuses; sa surface s'illumine de lueurs étranges, et de pieux vieillards apparaissent aux privilégiés. Quelques initiés ont eu la bonne fortune de pénétrer par des escaliers secrets dans des retraites souterraines où les bons vieillards leur ont olïert une paternelle hospitalité.

Les pèlerins viennent en foule dans ces lieux sacrés; c'est surtout à la fête de la Trinité qu'ils aiment à s'y réunir. Ils encombrent les abords du lac et de la colline qui les entourent; ils accrochent des iliones (images saintes) aux troncs des bouleaux;

1, Schisme, hérésie.

ils brûlent des cierges devant elles; les ermites de la contrée dirigent les prières et lisent les pieuses légendes. Une nuit entière est consacrée à veiller au milieu des chants et des prières; puis les croyants se lavent avec l'eau du lac, se baignent dans le flot pur, y remplissent des vases qu'ils rapportent à leurs familles.

Les récits confus qui circulent dans la contrée peuvent, paraît-il, se résumer ainsi :

Depuis le temps de Baty * (invasion tartare, date solennelle pour la Russie) il existe dans ce pays un monastère. Où se trouve-t-il précisément? Sur terre ou sous terre? Au bord du lac? Au fond de ses eaux dormantes? Nul ne peut le dire. Ce monastère s'est élevé sur l'emplacement où existait jadis une ville chrétienne, Kitech, ville qui a disparu un jour subitement. Le monastère est l'asile de saints vieillards; ils ne sont pas immortels; ceux d'entre eux qui quittent cette terre sont sans cesse remplacés par des recrues nouvelles. Dieu leur inspire le désir d'entrer au monastère et leur en indique le chemin. Ce chemin c'est la route de Baty. Celui qui l'a trouvé doit marcher constamment devant lui, sans regarder ni de côté, ni en arrière ; s'il le quitte un seul instant, il ne pourra jamais arriver à son but.

1. Baty ravagea la Russie méridionale au xili* siècle et fonda la horde du Kapchak. Son souvenir est resté légendaire en Russie.

Voici main tenant la légende du lac :

Sur l'emplacement où il s'étend aujourd'hui , était jadis une ville chrétienne, Kitech ; elle était riche en églises et en monastères. Le « païen » Baty arriva devant cette ville. Entourés de tous côtés, ne pouvant ni fuir, ni percer les ennemis, les habitants invoquèrent l'aide de Dieu. Il entendit leur prière. La ville avec tous ses habitants disparut tout à coup aux yeux des barbares ; un lac étendit ses eaux au-dessus d'elle; mais elle existe toujours dans ses profondeurs.

Non loin du lac Svietloïar est le lac Nestiar ; une église merveilleuse attire sur ses rives de nombreux pèlerins. Elle fut un jour transportée ici de la ville de Vasil-Soursk, avec tous les fidèles qui la remplissaient. Elle est desservie par une commanauté de sept vieillards. Dès que l'un d'entre eux meurt, Dieu lui envoie un successeur. Cette communauté doit subsister jusqu'au jour où leRasIcol triomphera définitivement de ceux qui ont altéré la pureté de l'antique foi orthodoxe.

Après Makariev, quelques stations sans grand intérêt : Vasil-Soursk, Kosmodamiansk, Tcheboksary ; ce sont de petits bourgs assez sales, sans débarcadère, sans quai, parfois sans hôtel. A Tcheboksary, par exemple, le Guide recommande de ne point débarquer la nuit ; la ville est située sur une berge escarpée, et les âpres sentiers qui la longent sont

dangereux ù monter. La route de voitures est encore moins- sûre. Ces villes si peu hospitalières ont été les premières étapes de la civilisation russe vers l'orient. Tcheboksary, par exemple, fut fondé par le premier évêque de Kasan', Goury, pendant son voyage de Moscou à sa nouvelle résidence. Il traça lui-même l'enceinte de ses murs et les bénit. Kosmodamiansk, placée sous le patronage des saints Gôme et Damien, fut élevé à la lin du xvi" siècle sur un point stratégique important, pour contenir les Tchérémisses révoltés.

Après trente heures de voyage , nous arrivons à Kazan. A ma grande surprise, la ville n'est point comme je le croyais située sur le Volga ; elle le domine de fort loin. En général, les villes russes ne se rencontrent jamais au point exact où on compte les trouver d'après la carte. Les stations du chemin de fer sont le plus souvent à trois quarts d'heure des faubourgs. Les villes fluviales sont plus loin encore ilu cours d'eau qui est censé baigner leurs murs. Kazan est en réalité sur les bords d'une petite rivière, la Kazanka, à sept verstes du Volga. Cet éloignement s'explique par les inondations annuelles de ce majestueux et redoutable voisin. La ville s'est réfugiée

sur les hauteurs, d'où son kremlin pouvait comman • der la plaine. Les terres Lasses qui l'entouraient sont marécageuses et envoient à la ville des miasmes qui en rendent, dit-on, le séjour dangereux pour les étrangers. Plus tard, sans doute, on endiguera le Volga ; on élèvera des quais, des docks. En attendantje brillant avenirque quelques ambitieux rêvent pour elle, Kazan reste prudemment sur la hauteur. Au printemps, la Kazanka et le Volga confondent leurs eaux et forment une nappe immense qui l'entoure de tous côtés. Les bateaux à vapeur viennent alors vous déposera ses portes; mais, en automne, ils ne dépassent pas l'embouchure de la Kazanka, Des hangars, des cabarets , des hôtels de bas étage peuplent les alentours du débarcadère. Des marchands de gâteaux et de fruits assiègent les pontons; les pastèques, les raisins d'Astrakhan annoncent le voisinage de l'Orient ; des portefaix tartares vous offrent leurs services, des cochers russes leurs drochkis. Il n'y a point de cochers tartares.

Nous nous engageons sur une route plate qui conduit à un arc de triomphe. Comme beaucoup de monuments et d'institutions en Russie, l'arc de triomphe n'est qu'un trompe-l'œil. Il est en bois peint. Ses planches disjointes craquent ; ia couleur salie s'éraille au soleil. Ce monument éphémère rappelle le voyage que le feu Tsarévitch fit naguère à Kazan ; il éiaitsansdoutealors décoré de verdure et de fleurs. Je

LK VOLGA ET KAZAN'. i09

ne sais pourquoi ou a conservé cette charpente peu élégante. Elle gâte l'ensemble pittoresque et harmonieux que présentent les constructions groupées autour du kremlinet dominées par la tour pyramidale de Sumbek. Une pente assez dure nous amène dans la rue de la Résurrection ; c'est la Perspective Nevsky deKazan, et certainement l'une des plus belles rues de la province russe. Le premier magasin que j'aperçois est celui d'un coiffeur français ; le second celui d'une modiste parisienne. Décidément la civilisation a pénétré jusqu'ici ; l'Orient fuit devant nous ; ni tentes, ni mosquées ; des maisons correctes, des magasins bien alignés.

Le cocher me débarque non point dans un caravansérail, mais dans un hôtel en style rococo tenu par un Finlandais. Dumas père a jadis demeuré chezKomonen (c'est le nom du Finlandais) ; la maison a grand air; les salons meublés en style Louis XV sont fort élégants. Mais, mon Dieu! que tout cela est peu tartare! Il me faut pourtant des Tartares à tout prix ; je suis venu ici pour en voir. Je cours à l'université, pour laquelle je suis amplement muni de recommandations; je trouve un splèndide édifice, une bibliothèque de 85,000 volumes, un ])ibliothécaire d'une obligeance infinie. Je lui expose ma requête; il m'assure qu'il y a des Tartares, qu'on me les montrera; je pourrai visiter leurs mosquées,

leurs écoles. M. Radloff, un orientaliste pour qui

les dialectes de l'Asie centrale n'ont point de secrets, voudra bien me servir de guide et au besoin d'interprète. Me voici rassuré. Je puis maintenant aller faire en paix les visites que je dois aux amis de la veille ou à ceux que je ne connais pas encore. La Russie m'a tellement habitué à sa bienveillante hospitalité que je suis presque tenté de la réclamer comme un droit. Quelquefois j'ai pu dans mes rapports avec les gens du peuple déguiser ma nationalité et constater que l'affection pour la France était vraiment sincère, même dans les couches les plus inférieures de la société. Ici, je n'ai nulle prétention à l'incognito. Il est si bon en sortant de la chambre banale d'un hôtel de se trouver au sein d'une famille affectueuse, en face de la nappe blanche et du samovar hospitalier.

Dans toute ville russe, le kremlin est ce qui appelle d'abord l'attention. Celui de Kazan est moins remarquable que celui de Nijni. Il fut bâti au xve siècle par le khan Ulu-Mahmet. Il était entouré d'une double muraille en bois et d'un fossé. Aujourd'hui, le fossé est comblé ; les tours qui existaient encore au siècle dernier ont disparu. Quand Ivan le Terrible s'empara du kremlin, il fit raser tous les édifices qu'il renfermait et détruire jusqu'aux tombeaux tartares. La résidence du gouverneur russe s'élève à l'endroit même où jadis était celle des khans. C'est une grande caserne sans style et sans

couleur. Vers la pointe du kromliu qui regarde le Volga se dresse la tour de Sumbek. C'est une haute llèche quadrangulaire en briques rouges surmontée d'une boule dorée. Les naïfs veulent y voir le dernier débris de la puissance de la horde d'or; les sceptiques rapportent simplement cet édifice au règne de la tsarine Anne (xviii^ siècle). Il est curieux qu'on n'ait conservé aucun document qui détermine la date exacte de cet édifice. Pour quiconque a étudié Moscou , la tour de Sumbeck est évidemment une copie de celles qui flanquent sur certains points l'enceinte du kremlin. Ces tours moscovites, construites par Solari de Milan, datent du xv** siècle. Les Tartares de Kazan ont longtemps prétendu que le globe dont la flèche est surmontée renfermait des documents d'une haute valeur. On l'a démonté et fouillé en 1830; il était vide.

A l'extrémité opposée du kremlin, on rencontre l'église militaire du Sauveur. Gomme la tour de Sumbek, elle est flanquée d'une flèche quadrangulaire qui en est d'ailleurs le seul détail intéressant. Cette église est établie sur l'emplacement que choisit Jean • le Terrible au lendemain même de sa victoire. L'attaque avait été rude (1552). Partie de l'embouchure de la Kazanka, l'armée russe vint se briser contre les remparts des assiégés, et il ne fal-

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