‹ Études slaves; voyages et littératureChapitre 13 sur 45 · Jean ou Ivan. Ces deux formes sont identiques · texte numérisé non relu

Jean ou Ivan. Ces deux formes sont identiques

112 ÉTUDKS SLAVES,

lut pas moins que rinterveiilion personnelle de l'empereiu- et la protection tonte puissante d'une image miraculeuse du Sauveur pour changer la fortune et ramener les troupes russes à l'assaut. L'empereur, plein de reconnaissance pour cette image du Sauveur, ordonna de bâtir une église à l'endroit même où son étendard avait été arboré lors de la prise du kremlin. Cette église, dit la chronique, fut bâtie et consacrée en un jour ; il est vrai de dire qu'elle était en bois et fort petite. On m'a assuré qu'aujourd'hui encore certains dévots font le vœu de bâtir une église en un jour. Il y a dans la langue russe un mot spécial pour désigner ces constructions improvisées. L'église d'Ivan le Terrible fut bientôt englobée dans les remparts de pierre qu'il fit construire pour résister aux revendications persistantes des Tartares. D'après la tradition, l'endroit même où s'élève la tour actuelle du Sauveur était autrefois une mosquée tarlare. Du haut de la colline du kremlin, on aperçoit dans la plaine le monument élevé à la mémoire des soldats tués lors de la prise de Kazan. C'est une pyramide tronquée, surmontée d'une croix dorée; on a réuni dans une crypte les ossements que les recherches ont fait découvrir. Puisse-t-elle être légère aux dépouilles qu'elle recouvre 1 Assurément ce n'était pas le vœu de l'architecte.

Le Gostinny Dvor (grand marché) ne diffèi-e guère

LE VOLGA K T KAZAN. lU

à Kazaii de ceux que j'ai eu l'occabiou de reacoiilrer dans le reste de la Russie. Il exhale une forte odeur de cuir; les corroyeurs de Kazau sont célèbres. 11 renferme une église dans son enceinte, ce qui étonnerait partout ailleurs qu'en ce pays-ci. Des rues proprettes conduisent au Lac noir, un petit square élégant, ainsi nommé parce qu'il entoure un étang où croupit une eau dormante. La musi(jue militaire joue dans un kiosque ; la foule encombre le restaurant. Dans les charmilles quelques femmes tartaros se dissimulent ù peu près aussi discrètement ({ue la Galathée de Virgile. Il me semble que toutes ne sont pas seules et qu'elles n'ont pas trop horreur des chrétiens; leur costume diffère peu de celui des Européennes ; elles ramènent sur leur tête des châles aux couleurs criardes; mais elles ne les ferment point assez pour empêcher d'apercevoir des joues roses, un nez un peu épaté, des yeux brillants : la flnesse de leur taille est plus difficile à deviner.

Sans être allés à Saint-Pétersbourg, beaucoup de nos lecteurs savent que les deux plus remarquables édifices de cette capitale sont Saint-Isaac et Notre- Dame de Kazan. C'est à Kazan qu'il faut cheicheile sanctuaire primitif de cette vierge miraculeuse.

C'est un monastère de filles ; l'église du monastère est un édifice correct en style grec, moins grandiose sans doute que celui de Pétersbourg, mais d'un badigeon assez propre et d'un goût assez pur. L'architecte qui en a donné le plan semble avoir eu un vague souvenir du Panthéon d'Agrippa. Les dalles sont en fonte, comme dans beaucoup d'églises russes; l'église date de 1815 ; mais le couvent remonte à une plus haute origine. Il fut bâti pour recevoir une image merveilleuse dont nous allons raconter la légende : je n'ai pas manqué d'acheter au monastère, pour la somme de quarante kopeks (c'est très-cher), le Récit de l'apparition de la miractileuse image de la très-sainte mère de Dieu en la ville de Kazan. C'est une petite brochure en mauvais slavon. L'écrit a vingt-sept pages in-8. En voici la substance :

« En l'an 7087 de la création du monde ou 1 579 de l'ère chrétienne, sous le règne du très-pieux et tl'ès-chrétien seigneur le tsar et grand prince Jean Vasilievitch (c'est-à-dire Ivan le Terrible, l'un des pires bourreaux de l'humanité) eut lieu l'apparition de l'image de la très-sainte mère de Dieu , et cela de la manière suivante. Il y avait eu un grand incendie ; les impies blasphémaient. Dieu et la Vierge se résolurent à faire un miracle pour leur imposer silence., .

« La Vierge fit apparaître son image, non pas à

l'évêque de la ville, non pas au commandant, non pas à un noble, à un riche, à un sage vieillard ; elle manifesta son image à la fille d'un simple soldat, à la jeune Matrona, âgée de dix ans ; elle la manifesta, lui ordonna d'aller dire à l'archevêque et aux généraux d'arracher cette image aux entrailles de la terre où elle était ensevelie... La jeune fille confia d'abord le secret de cette apparition à sa mère, qui refusa de croire. Mais un après-midi que Matrona dormait dans sa maison, elle se trouva tout à coup transportée dans la cour, et l'imacre de la très-sainte Vierge lui apparut au milieu des flammes. »

Remarquez que chez les orthodoxes, c'est toujours une image qui apparaît, une image roide, guindée, couverte de lames de métal. La fantaisie populaire, pervertie par les types que l'art byzantin met sans cesse sous ses yeux, ne saurait rêver même pour la Vierge quelque chose de plus gracieux.

Dans la catholique Pologne, soumise plus ou moins aux influences russes ou byzantines, les deux Vierges miraculeuses de Vilna et Czenstochowa sont des images byzantines. En France, au contraire, où l'église ne proscrit point l'art sculptural, le peuple vénère des statues de Vierges noires, ou des apparitions de belles dames blanches et bleues. Un miracle extraordinaire, qui n'a jamais eu lieu, et qui certainement n'aura jamais lieu, c'est qu'une statue de la Vierge apparaisse sur les bords du Volga et une

iconc byzantine dans un village des Pyrénées. Les catholiques d'Occident, grâce au prestige d'un art humain et vivant, ont gardé la conception d'êtres surnaturels, d'une beauté idéale et d'une vie céleste. Chez les héritiers des byzantins, les représentations de la divinité se réduisent à n'être que de véritables fétiches plus ou moins richement décorés ; on les baise, on se roule par terre devant eux, on les fait apporter dans sa maison pour en chasser le malin esprit; mais on n'a guère de commerce spirituel avec eux.

Ce qui frappe dans les temples russes, c'est chez les fidèles l'absence de vie intérieure, de méditation et de prière. Je me rappelle à ce propos un incident de mon séjour à Kazan. J'étais entré dans une église pour assister à la liturgie. Aji^^uyé contre un pilier, je méditais; le bedeau vint me frapper sur l'épaule et m'invita à me tenir « plus convenablement. » On se tient debout ou agenouillé dans l'église orthodoxe; on ne s'y assied point pour converser avec Dieu ou écouter les instructions du pasteur.

Revenons à la Vierge de Kazan.

Une voix effroyable se fit entendre du milieu des flammes et dit à la jeune fille : « Si tu ne répètes pas mes paroles, si tu ne vas pas dire qu'il faut m'arracher aux entrailles de la terre, j'irai me manifester ailleurs, et toi tu périras misérablement, n

LE VOLCA lù T KAZAN. 1-7

Naturellement,, la jeune lille eut grand peur; elle tomba évanouie, et dès qu'elle reprit connaissance, elle se décida à rapporter la chose à sa mère, qui raconta le tout à l'archevêque et aux chefs militaires. Ceux ci refusèrent de la croire.

La mère se mit alors à creuser à l'endroit indiqué et elle ne trouva rien ; l'enfant prit la' pioche à son tour et ne tarda point à découvrir l'image. Elle res- ])lendissait merveilleusement, comme si elle fût à l'instant même sortie des mains du peintre. Le peuple accourut; la nouvelle de la découverte se répandit jusqu'à l'évêque. Il ordonna de porter l'image en procession à l'église de Saint-Nicolas et y célébra une liturgie solennelle. Depuis ce temps, l'image fut en grande vénération non-seulement à Kazan, mais dans toute la Russie. La pieuse brochure qu'on m'a vendue quarante kopeks énumère une vingtaine de miracles opérés par elle. Cette énumération est pour ainsi dire la moralité de la légende. Sans le récit de ces miracles, on ne comprendrait guère pourquoi l'image vénérée a jugé à propos de se révéler. Le Dieu orthodoxe ne se met pas volontiers en communication avec les mortels. S'il se manifeste, c'est par des apparitions d'images où lui-même il n'est point représenté.

Le très-pieux empereur Ivan Vasilievitch seréjouit grandement à la nouvelle de la merveilleuse découverte. Il ordonna de construire un temple et un

monastère Je filles ; la jeune MaLrona entra clans ce monastère sous le nom de Mavra; sa mère ellemême « se tondit » quelques temps après. Les miracles que la brochure slavone attribue à l'image se rapportent à des gens aveugles, paralytiques, ou possédés du démon. Elle n'eut point, paraît-il, le pouvoir de guérir la mélancolie furieuse dont était tourmenté Ivan Vasilievitch. Elle fut découverte en 1579 ; il mourut en 1584. En 1580, il se maria pour la cinquième fois ; il répudia cette cinquième femme pour épouser une Anglaise. En 1581, il tua son fils aîné Jean d'un coup de bâton; Jean s'était permis d'intervenir en faveur de sa jeune épouse, que son père était en train de maltraiter. La Vierge de Kazan avait une belle occasion de montrer son pouvoir, en convertissant ce grand pécheur, en sauvant d'innocentes victimes. Mais elle ne guérit, paraît-il, que les maladies du corps.

Ivan le Terrible était pourtant un homme craignant Dieu, bien qu'il n'observât pas tous ses commandements. « Ivan IV, dit un de ces petits livres populaires où j'aime à chercher la tradition nationale, alla conquérir Kazan au nom de la foi et pour la foi. Je ne puis soulfrir, disait-il, les persécutions

des chrétiens qui m'oiUété conBés par le Christ. Je veux me sacrifier pour la foi orthodoxe au péril même de ma vie, et le Seigneur en voyant ma foi indomptable m'accordera la victoire. « L'orthodoxie oublie les cruautés d'Ivan Vasilievitch pour ne voir eu lui que l'instrument glorieux de la propagation du christianisme. L'histoire, moins enthousiaste, est obligé de reconnaître que par la conquête de Kazan il a, tout indigne qu'il fût de cet honneur, servi la cause de la civilisation européenne.

Il ne se contenta point de soumettre les Tartares par les armes en établissant au milieu d'eux des postes militaires ; il s'occupa activement de coloniser le pays qu'il venait de donner à la sainte Russie et d'y implanter le christianisme. Les Tartares, exclus de la nouvelle enceinte [gorod), sévirent forcés de se réfugier dans un faubourg [sloboda], où ils vivent encore aujourd'hui. Pour favoriser l'émigration des Russes vers la nouvelle province, le tsar entreprit tout d'abord d'y multiplier les monastères. Ces monastères reçurent de vastes domaines et des privilèges foi U importants pour le temps; ainsi les .paysans qui s'établissaient sur leurs terres étaient sou:nis à lajuridiction de V he'goumène (abbé). Dans les affaires mixtes, l'hégoumène avait le droit de siéger avec les officiers civils et militaires. Tout en attirant autour d'eux la population orthodoxe, les moines s'occupaient de la conversion des bmurmanes (musulmans)

120 ËTUUKS SLAVES.

et préparaient ainsi de nouvelles recrues à la grande

famille russe.

Ivan comprit fort bien tout le profit qu'il pouvait retirer de ces conversions. Pour leur donner une plus vive impulsion, il fit de Kazan le siège d'un nouveau diocèse. Quatre candidats étaient désignés à son choix par leur vertu et leur zèle apostolique. Suivant un usage du temps il s'en remit au jugement de Dieu :les noms jetés dans une urne furent tirés au sort; il désigna J'hégoumène Goury, qui fut aussitôt consacré par les archevêques de Moscou,", de Novgorod et de Eostov. Les historiens russes racontent longuement le voyage triomphal, l'entrée solennelle de Goury dans sa nouvelle résidence. L'empereur et le métropolitin de Moscou lui avaient donné des instructions fort sages et inspirées par un véritable esprit politique. « Il faut, disaient-elles, traiter les Tartares avec une grande douceur. S'il en est qui viennent trouver l'archevêque, il faut leur donner à manger, leur faire boire du kvas, de l'hydromel, les héberger affectueusement, leur parler avec douceur, afin que les autres, voyant ces ces bons traitements pour les nouveaux convertis, leur portent envie et bénissent avec eux le Père, le Fils et le Saint-Esprit. » Les jésuites, si habiles à gagner les âmes, n'eussent point certes parlé autrement.

Les instructions impériales recommandent d'évi'

LE VU L LIA ET KAZA.V. i2i

ter également Ja violence et la surprime. « 11 convient de ne baptiser que ceux d'entre les Tartares qui en manifesteront le désir, qui sont déjà bien instruits et convaincus des vérités du christianisme; il est bon de les inviter quelquefois à la table épiscopale. Si un Tartare est poursuivi pour une faute quelconque, qu'il se réfugie cbez l'archevêque et qu'il demande à être baptisé, l'archevêque pourra lui accorder le droit d'asile. » Cette clause a dû valoir au christianisme plus d'un nouvel adhérent. « Eu outre, l'archevêque aura le droit et le devoir d'intercéder en faveur de ceux des païens qui ne réclameront point son secours. Les Tartares s'accoutumeront ainsi à voir en lui leur protecteur naturel. L'archevêque devra être consulté par les chefs militaires sur toutes les affaires importantes ; il veillera à ce que la conduite des boïars et des otliciers ne donne aux infidèles aucun sujet de scandale; si elle viole en quelque chose la loi chrétienne, il devra faire des remontrances aux coupables ; s'ils persistent, dénoncer leur conduite au tsar. » Les historiens religieux de la Russie ne manquent pas d'attribuer ces mesures à l'inspiration de l'Esprit saint. Elles furent à coup sûr dictées par un instinct de politique et d'humanité qui surprend chez le Néron moscovite.

On n'a malheureusement pas de détails très-exacts sur les résultats de celte propagande. On sait qu'il y

eut des conversions, mais on n'en connaît pas le chiffre. Peu de temps après la conquête, des Tar tares néophytes furent martyrisés par leurs compatriotes mahométans. Sur plus d'un visage russe, il est facile de reconnaître les traces d'une origine étrangère. Kazan est aujourd'hui l'une des villes les plus florissantes de la Russie religieuse. Les églises y sont aussi nombreuses que dans les autres villes. L'une d'entre elles fut bâtie par un marchand pour remercier Dieu de l'honneur que Pierre le Grand lui avait fait en dînant chez lui. Le style de ces édifices est varié. Ils égaient la monotonie des rues, qui presque toutes se coupent ici à angle droit ; n'étaient leurs clochers et leurs coupoles, on se croirait àMannheim ou àCarlsruhe. Voici l'université, voilà le gymnase; plus loin le théâtre, qui possède parfois une troupe d'opéra. L'opéra à Kazan! Devant'ce théâtre, au bout d'un enclos désert qui deviendra sans doute un square s'élève la statue de Derjavine, le grand poète russe qui naquit à Kazan en 1747. Les extrêmes confins de la Russie ont largement contribué à la gloire de la littérature nationale. Lomonosov est né à Arkhangèl sur la mer Blanche, Karamzine à Simbirsk, sur le Volga, Derjavine à Kazan. A tous trois, la patrie reconnaissante a décerné des monuments ridicules. Sur une place d'Arkhangel,. Lomonosov grelotte demi-nu, une lyre à la main. A Kazan, Derjavine en toge et les pieds chaussés de sandales, semble

attendre la pendule dont il devra faire le disgracieux ornement. A Simbirsk, Karamzine, indigné sans doule du mauvais tour joué à ses collègues, s'est fait représenter sous les traits de Clio jouant de la trompette. Les bons moujiks n'ont jamais pu comprendre ce que cette vieille femme noire [tclwnuiia baba) avait affaire dans leur ville. Quand donc les Russes se décideront-ils à abandonner le genre pseudo-académique pour trouver un style à eux? Croit-on populariser la mémoire des grands hommes en les présentant à leurs compatriotes sous de grotesques déguisements? Il est vrai que Lomonosov, Karamzine, Derjavine ont été en somme des écrivains plus académi- (jues que nationaux. Leurs monuments ont été conçus dans le style de leurs œuvres. Et receperunt mercedemstiam vani vanam. Fort remarquables pour le temps où ils parurent, les écrits de Derjavine rappellent plus ou moins ceux de Thomas, d'Ecouchard Lebrun et de Marmontel. Ils sont au vrai classicisme ce que les édifices en brique badigeonnée de Kazan peuvent être aux temples grecs taillés dans le marbre du Pentélique. Derjavine, dont l'académie russe édite en ce moment avec un grand luxe les œuvres complètes, n'en a pas moins rendu de très-grands services à la littérature nationale. Il a préparé Pouchkine. Derjavine était d'origine tartare. Il prétendait descendre d'un certain Bagrim Murzaqui faisait partie de la Horde d'or.

12i KTUDES SLAVES.

Eu inoutant vers la ville haute, nous reiiconlroiis l'académie de théologie, l'un des quatre grauds établissenrenls de ce genre que possède la Russie, et le cimetière où reposent dans des sections difïérentes les orthodoxes, les protestants et les catholiques. Parmi les tombes catholiques, j'ai relevé plus d'un nom et plus d'une épitaphe polonaise. Là reposent les déportés que le hasard de la révolution a envoyés mourir sur la terre d'exil. Il est peu de nécropoles plus mélancoliques.

Il nous reste maintenant à pénétrer dans le quartier tarlare ; mais avant de l'étudier, nous visiterons en passant le gymnase et l'université; ils nous donneront la mesure des progrès accomplis par la culture européenne dans ces régions qui lui étaient jadis étrangères. Nous pourrons, après cet examen, apprécier toute la distance qui sépare-les conquérants russes des vaincus asiatiques.

Page 1